| 13 Une nouvelle noblesse Décrire létendue du secteur public français et souligner les défauts de la forteresse quil a fini par devenir, constituait chapitre 12 un rappel nécessaire pour que notre analyse parte de faits établis. Mais il faut, évidem-ment, aller au-delà dun constat. Si la carac-téristique du système français est lexistence dune véritable caste de décideurs qui contrôle tout à la fois les partis de gouvernement, la haute administration et nombre de grandes entreprises publiques ou privées ($ 131), il importe de démonter ses processus de sélec-tion et de promotion (§ 132). Il sera, ensuite, plus aisé de comprendre ses comportements archaïques et les blocages quils provoquent (§ 133) Soulignons, en tête de ce chapitre, que les critiques, souvent sévères, qui seront for-mulées ne visent ni les personnes ni le prin-cipe même dun État respecté et faisant ré-gner létat de droit. Nous ne mettons pas non plus en cause, le principe selon lequel la col-lectivité aide les citoyens à se prémunir contre les grands risques sociaux. Par ses prestations, la Sécurité sociale a évité les drames que la maladie et la vieillesse provo-quaient ; la constance de ses prestations a, aussi, contribué à éviter les dépressions éco-nomiques. À nos yeux, les Français de-vraient, au contraire, se demander si lÉtat-providence donne bien la priorité à laide aux plus défavorisés. Dentrée de jeu, indiquons aussi, quà notre sens, la cohérence du système est assu-rée par lécole républicaine au faîte de la-quelle se trouvent, depuis la Révolution, de grandes écoles. Le système éducatif initie, en effet, dès le plus jeune âge, une compétition dans laquelle tout le monde classe tout le monde, « les mieux classés devenant les meilleurs classeurs. » ( ) Dotés de toutes les apparences de la neutralité, les examens et les concours reproduisent en fait, on le verra, les classements sociaux préexistant. 131 Puissance dune caste 1 132 Sélection et promotion nobiliaires 6 133 Des politiques ? 131 Puissance dune caste Jusquà une date récente car le reflux est amorcé lÉcole polytechnique ou lÉNA of-fraient les plus grandes perspectives aux jeu-nes gens qui avaient rejoint les « grands corps ». Ils ont occupé le sommet de la pyra-mide sociale par un mouvement continu qui a gagné non seulement la haute administra-tion, ce qui était naturel, mais la vie politique et, enfin, les grandes entreprises publiques comme privées. Les alternances politiques nont pas interrompu ce processus de prise de pouvoir. Ainsi, François Mitterrand confia la majorité des postes clefs, au Parti socialiste comme au gouvernement, à des hommes appartenant à une nouvelle génération, sor-tant de lX ou de lÉNA. Dans lunivers des grandes écoles, la primauté de lÉNA sest établie : « forte des positions acquises par ses anciens élèves dans le champ administratif, le champ politique et le champ économique, lÉNA sapproprie une part de plus en plus grande des positions dis-putées par les élèves des grandes écoles » ( ) et « vingt ans après sa création, lÉNA saffirme comme la pourvoyeuse hégémoni-que des jeunes cadres de la vie politique. » ( ) Ce mouvement de conquête du pouvoir par une caste, à un moment oò la vie sociale et internationale devient plus ouverte et plus fluide, nest guère étudié et, a fortiori, débattu. Nos concitoyens semblent accepter dêtre ré-gis par une nouvelle noblesse. 1311 Les postes clefs de la vie politique Parlement et partis politiques À la suite des élections législatives de 1997, 295 députés sur 577 élus (51 %) étaient des fonctionnaires (la part de ces derniers dans la population active est de 25 %). Le rôle dis-proportionné des fonctionnaires et, en parti-culier des plus diplômés dentre eux, dans la vie politique résulte, dans une large mesure, dune disposition : la faculté dont les fonc-tionnaires disposent de retourner dans le corps dorigine en cas déchec politique. Elle minimise le risque que court un fonction-naire et rend inégale la compétition avec les candidats du secteur privé qui, en général, ne sont pas assurés de retrouver leur situation si leur mandat électif nest pas renouvelé. Parallèlement, le goôt du pouvoir, la volonté de « bétonner » les positions conqui-ses comme le niveau insuffisant de la plupart des rémunérations attachées aux fonctions électives ont poussé les élus à cumuler plu-sieurs mandats. Députés détenant un mandant local 1936 36 % 1973 plus de 70 % 1988 95 % Les deux tiers des députés socialistes étaient candidats aux élections municipales de 2001. Est-il étonnant que des élus, fonction-naires en majorité, aient approuvé des politi-ques dites sociales mais dont le troisième volet de notre site montre quelles ont été, avant tout clientélistes, favorisant moins les plus démunis que le développement et le confort du secteur public. Les anciens élèves de lÉNA et de lX, et, au premier chef, ceux qui appartenaient aux « grands corps » de lÉtat, ou qui étaient sortis de deux des grandes écoles (X + ÉNA ou Normale-Sup + ÉNA) ont pris les premières places dans la direction des partis de gouver-nement et la représentation nationale. Le fondateur du Front national lui-même avait cru judicieux de prendre pour numéro deux un polytechnicien, ingénieur des Ponts et chaussées. Les partis politiques nayant plus guère dadhérents (moins de 100 000 pour chacun des trois plus grands : RPR, Parti socialiste et Parti communiste), ne sont plus parvenus à couvrir leurs dépenses. Les tentations devin-rent grandes au moment oò la responsabilité de la plus grande part des investissements publics était transférée aux collectivités terri-toriales moins bien contrôlées que les admi-nistrations centrales. La corruption sest déve-loppée dans la passation des marchés publics. Trente anciens ministres, cent parlementai-res ou maires (dans le Sud-Est ceux de Lyon, Grenoble, Marseille, Nîmes, Toulon, Cannes et Hyères) ont été mis en examen. Le recours à des pratiques illégales ayant été réprimé, le financement des partis par lÉtat a été accru. Collecter des fonds de façon irrégu-lière pour financer un parti nest-il quun péché véniel comme beaucoup le pensent ? On peut au contraire trouver scandaleux que le ver soit dans le fruit chez des organismes, les partis, qui cherchent à prendre le pouvoir. En outre lorsque des individus participent durablement à des circuits systématiquement irréguliers et donc opaques, il est fréquent quils en tirent des avantages personnels. Instances dirigeantes Le fait quun nombre limité danciens élèves des grandes écoles tienne à la fois les grands postes de lexécutif (voir ci dessous) et la direc-tion des grands partis politiques, lesquelles décident des candidatures aux élections, ac-centue la position subordonnée du Parlement voulue par la constitution de la Ve République. Lexécutif français manque, dès lors, dun contre-pouvoir. Martine Aubry décrit de façon saisis-sante ce qui se passe dans nos instances diri-geantes : « létendue des pouvoirs du gouver-nement nomination de dirigeants, ré-glementations spécialisées dans tous les do-maines (financiers, urbanisme ), affectation de fonds a favorisé la construction dun système en circuit fermé, mêlant responsa-bles politiques qui tous travaillent dans le secret. La gauche avait légitimement critiqué cette situation. Elle na pas su y échapper en arrivant au pouvoir. » ( ) Pendant la campagne de 1995, Jacques Chirac, bon connaisseur en la matière, dé-noncera également la confiscation du pouvoir par une « technostructure » qui « se coopte aux frontières mouvantes de la haute administra-tion, des cabinets ministériels et des entre-prises publiques, privées ou mixtes. » Pour leur part, danciens hauts fonctionnaires décrivent ainsi la situation : « La plupart des hommes politiques français sont des énarques qui, après avoir joué le rôle de conseiller du prince, sont passés de lautre côté du miroir. La responsabilité des énarques au sein de lÉtat est impalpable, car elle na pas dexpression publique ; mais elle touche au cur du pouvoir. » ( ) Ministres et Président de la République La quasi totalité des ministres de Lionel Jos-pin sont danciens fonctionnaires et, pour la plupart sortent de grandes écoles et sont passés par un ou plusieurs cabinets ministé-riels. Depuis 1974, deux présidents de la ré-publique sur trois et neuf premiers ministres sur onze sont sortis de lÉNA et la joute de 2002 néchappera pas à cette règle. Dans le tableau ci-dessous, figurent, en première ligne, les Présidents de la Républi-que et, dans les lignes suivantes les premiers ministres. Les anciens élèves de lÉNA sont soulignés par un grisé. Pompidou Giscard dEstaing Mitterrand I Mitterrand 2 Chirac Chaban-Delmas Chirac Mauroy Rocard Juppé Mesmer Barre Fabius Cresson Jospin Chirac Bérégovoy Balladur La situation dans laquelle le Président de la République et le premier ministre sont, tous les deux, anciens élèves de lÉNA tend à deve-nir de règle : Giscard dEstaing-Chirac, Chi-rac-Juppé, Chirac-Jospin (cases encadrées). 1312 Feu lindépendance de ladministration « Si lon prend les seuls emplois laissés à la décision du gouvernement, on aboutit à un total de 482 personnes. Si lon considère éga-lement les emplois des grands corps dinspection et de contrôle hors les corps techniques ainsi que les emplois fonction-nels et de ceux des principaux chefs de servi-ces déconcentrés et des chefs de juridictions administratives et financières locales, on aboutit à un total de 4 241 personnes. » ( ) 4 300 énarques sont actuellement en fonction dans le secteur public. Si lon ajoute les poly-techniciens qui ont des responsabilités dans le même secteur on dépasse le chiffre de 5 000 personnes. Développé sous la Présidence de Valéry Giscard dEs-taing, un spoil system a donné un tour poli-tique aux nominations des responsa-bles de ladministration (et des entreprises nationales). « À la fonctionnarisation de la vie politique a répondu la politisation de ladministration. » ( ) La confusion sest établie entre le monde politique et celui de la haute administration. Le Vice-président du Conseil dÉtat souligne que « les ministres travaillent aujourdhui avec des cabinets aux effectifs pléthoriques le poids des cabinets ministériels est devenu tel que les directeurs dadministration centrale et leurs collabora-teurs directs ont le sentiment de ne plus rien avoir à diriger, de navoir plus de vraies res-ponsabilités, dêtre inutiles. » ( ) Ces cabi-nets « assurent une connexion intime entre les puissants de la politique et les jeunes fonc-tionnaires désireux de suivre cette voie. » ( ) La volonté détendre lemprise du pou-voir lemporte sur les exigences dune orga-nisation cohérente. Nombre dentités rele-vant du secteur public sont dotées dun conseil dadministration dont le Président nest pas choisi par ses membres mais nommé en Conseil des ministres. Des Présidents dorganismes paritai-res, tel celui de la Caisse Nationale dAssurance Maladie, ne choisissent pas leur Directeur Général. Nombre de nominations à de grandes responsabilités sont décidées moins en fonction des compétences profes-sionnelles et de lexpérience du futur titulaire quen tenant compte des affinités politiques de ce dernier. Des systèmes aussi bancals, permettent-ils de responsabiliser les gestionnaires et dassurer des directions effi-caces ? Les « grands corps » ajoutent une per-turbation de plus aux nominations. Certaines fonctions, étant considérées comme lapanage de tel dentre eux, on préférera nommer un de ses membres plutôt quun candidat plus valable mais qui ny appartient pas. ( ) Les polytechniciens entendent diriger lancien ministère de lindustrie et celui des transports. « Le secteur nucléaire est la chasse gardée du corps des Mines et les entreprises publiques de transport SNCF et RATP sont le fief du corps des Ponts. » ( ) Contrôlant les partis politiques, diri-geant lexécutif, dominant le Parlement et ladministration, cest donc, comme le re-connaissent certains de ses membres émi-nents, une véritable caste qui a bel et bien pris le pouvoir. Elle devait, logiquement, chercher à élargir son territoire pour conquérir le monde des entreprises, à com-mencer par celles qui étaient nationalisées et dont les dirigeants étaient nommés par un État quelle avait pris en mains. 1313 Les entreprises nationales En dépit des privati-sa-tions intervenues depuis 1986, la France conserve des entreprises nationales ou des services publics qui, en dautres lieux, peuvent relever du sec-teur privé (électricité, gaz, che-mins de fer, poste etc..). En 1999 encore, « 2 300 entreprises étaient contrôlées majoritairement par lÉtat, avec 1,3 million de salariés. » ( ) Les entités concernées emploient 12 % des salariés de léconomie dite marchande contre une moyenne de 8 % en Europe. Pendant des années elles auront résisté au passage du monopole à la concurrence. Le traité de Rome avait bien prévu, en 1957, que ces monopoles na-tionaux seraient mis en cause, mais il a fallu attendre quarante ans pour quon sy attaque et les combats darrière garde sont loin dêtre finis. La nomination danciens hauts fonc-tionnaires à la tête dentreprises nationales suit des tropismes politiques ou « nobi-liaires ». Telle grande entreprise nationali-sée avait connu sept Présidents en vingt ans, les nominations intervenant, de plus en plus, en fonction des changements de majorités. Du point de vue de lefficacité ce système a pu savérer défectueux voire catastrophique. La formation donnée à lÉNA ou à lX nest pas celle dune business school et les parcours suivis ultérieurement par la plupart de ceux qui ont été nommés à la tête des entreprises nationa-les ne les préparent pas vraiment à la direc-tion dentreprise. Le système a, en outre, engendré une confu-sion entre trois fonctions : celle de responsa-ble de lentreprise, celle de représentant de lÉtat au sein du conseil dadmi-nistration (ou de responsable dans le ministère assurant la « tutelle » de lentreprise concernée), celle, enfin, de contrôleur. Le phénomène de caste a fait que les titulaires de ces fonctions, appartenant au même monde, étaient beaucoup trop solidai-res. « On se représente facilement quun jeune chef de bureau de la Direction du Tré-sor peut avoir quelques difficultés à exercer sa mission quand il contrôle danciens hauts responsables de la même direction. » ( ) Tant que les entreprises nationales étaient en situation de monopole les erreurs de gestion ont été peu visibles mais, dans les années quatre-vingt et surtout quatre-vingt dix, les défauts du système ont éclaté. Bien que les difficultés survenues au sein de Bull soient déjà anciennes et aient commencé avant sa nationalisation on ne peut oublier les quelque 100 milliards qui auront été engloutis dans le mirage de linformatique natio-nale ; ni les 100 mil-liards et plus perdus par le Crédit Lyonnais, 20 par Air France, les pertes de la SNCF, du GAN, du Crédit Foncier, du GIAT et de tant dautres entités. Plus vitales que ces pertes financières, auront été les épreuves subies par les personnes travaillant dans les entreprises en cause. Dans le secteur privé, le passage dune concurrence limitée à une compétition féroce a mis en lumière les défauts du système de caste et des remèdes ont été apportés. 1314 Une colonisation du secteur privé désormais contestée Dans les grandes entreprises privées, danciens hauts fonctionnaires et, au premier chef ceux des grands corps, ont, au cours du dernier demi-siècle, conquis le pouvoir. ( ) Certains fonctionnaires peuvent, tout en ayant quitté leurs fonctions dans ladministration, garder un lien avec elle pendant trois ans, délai qui, dans certaines circonstances, atteint dix ans. Aux yeux de François Mitterrand, les natio-nalisations, pièce maîtresse de son archaïque projet, réaffirmaient la prépondérance du politique sur léconomie. La nouvelle noblesse allait profiter de ces décisions pour élargir son apanage. Elle le tiendra longtemps même si des règles édictées en 1995 ont contenu les « pantouflages ». En effet, les privatisations ont eu beau transférer au secteur privé plusieurs grandes entreprises, elles nauront pas marqué, pendant la dizaine dannées qui suivit leur démarrage, le changement auquel on aurait pu sattendre. Linfluence des admi-nistrateurs venant du sein des entreprises aurait pu saffirmer, mais tel na pas été le cas. Les privatisations nont, au contraire, dans un premier temps, fait que renforcer la position des grands corps. Administrateurs des sociétés du CAC 40 en % Personnes venant de : 1981 1986 1991 1997 Grands corps 32 26 38 44 État, hors grands corps 5 8 11 11 Sous total 37 34 49 55 Familles 43 45 23 20 Entreprises 20 21 28 25 Total 100 100 100 100 Ce tableau est tout à fait saisissant. Il montre quun événement majeur, les privatisations, a eu des effets beaucoup moins marquants que le processus de prise de pouvoir par la nouvelle noblesse dÉtat, lequel se poursuivait imper-turbablement. En 1997 la totalité des admi-nistrateurs de Vivendi était sortie de lÉNA ou de lX ; on atteignait 80 % chez Total ou Elf. En 1999, sur les 9 administrateurs français non salariés de la BNP, 7 étaient des énar-ques dont 6 inspecteurs des finances et 2 des polytechniciens ; 5 de ces 9 étaient passés par un cabinet ministériel ; à la Société Gé-nérale sur les 13 administrateurs français non salariés, 8 étaient énarques dont 5 inspecteurs des finances et 4 des polytech-niciens ; 7 des 8 énarques étaient passés par un cabinet ministériel. Linfluence des administrateurs qui occupent plusieurs postes a grandi au point quils sont parvenus à détenir, dans les socié-tés du CAC 40, 44 % des mandats. Parmi ceux qui exercent cinq mandats ou plus, les grands corps en détenaient 75 % et, de leur côté, danciens fonctionnaires 16 % soit 91 % pour ces deux catégories ! les personnes appartenant aux familles propriétaires dorigine 8 % et les cadres venant des entre-prises aucun. Au sommet, la moitié des PDG du CAC 40 sont issus de la haute administra-tion. Ladoption de la structure comportant conseil de surveillance et directoire, devenue possible, eut consacré limportance collective des équipes de direction. Elle a été rejetée nétant retenue quà titre transitoire, après une prise de contrôle notamment, car elle permet de garder deux Présidents. Seules lont adoptée quelques entreprises à caractère familial ou personnel. Ces dernières ont constitué, très nettement, un pôle de résistance au mouvement de conquête des grands corps et des anciens fonc-tionnaires. Partout ailleurs, la nouvelle no-blesse dÉtat, masculine, sest imposée en force, en dépit non seulement des privatisa-tions mais de la mondialisation et du mou-vement de féminisation. Jusquaux années récentes, peu dadministrateurs étrangers avaient été nommés. Les femmes, quant à elles, ont oc-cupé moins de 3 % du nombre des postes dadministrateurs, aucune ne détenant de postes dans plusieurs conseils dadmi-nistration. Une seule, Anne Lauvergeon, est Présidente de lune des 100 plus grandes entreprises françaises, COGEMA. Mais, au début de 2001, la part du capi-tal des sociétés du CAC 40 détenue par les « non résidents » dépassait 40 % (45 % si lon exclut France-Télécom) dont la moitié environ possédés par des Américains et des Anglais. Comme les institutions américai-nes sont passées de la neutralité à légard de la gestion des entreprises dans lesquelles elles ont un intérêt à une grande vigilance il est inévitable que leur influence se fasse sen-tir dans le choix des dirigeants de nos gran-des entreprises, comme elle sest manifestée dans de grandes opérations de fusion, réus-sies ou ratées, récentes (On trouvera plus de détails dans le chapitre 33 sur les retraites qui analyse le rôle des pension funds). En tout cas, chez Saint Gobain « le para-chutage ou le pantou-flage sont finis, subsiste encore ce quon appelle lhé-liportage : lénarque ou lX est installé à un étage in-termédiaire et il lui faut encore gravir la mon-tagne » ( ) Les observations qui soulignent la place des anciens élèves des grandes écoles dans létat-major des firmes françaises les plus impor-tantes ne doit pas faire oublier deux réalités. Dune part, certains dirigeants sont entrés très jeunes dans lentreprise dont ils sont devenus, au terme dun long parcours, les patrons respectés. Dautre part, nos grandes entreprises ont conduit et largement réussi une prodigieuse internationalisation, révéla-trice des capacités de leurs dirigeants. Il est probable que, dans un monde complexe, les esprits formés à labstraction en tirent un grand parti ; ils savent, inté-grer, avec logique, un grand nombre de fac-teurs. Opérant en pleine compétition, les dirigeants dentreprise doivent tenir compte de réalités que leurs clients, leurs concur-rents ou leurs actionnaires sanctionneraient rapidement sil nen était pas ainsi. Il nen va pas de même, dans le secteur public qui sest ingénié à réduire les contre-pouvoirs. 132 Sélection et promotion nobi-liaires Lécole est au centre de toute société évoluée. En France, elle reste profondément marquée par la mission que la République et Napoléon, lui ont donnée : sélectionner et former les agents de la fonction publique (chapitre 31). 1321 Sélection Le processus central du « système français », est une sélection sévère, effectuée au sortir de ladolescence. Par la suite, les évaluations des individus seront rares et sans fortes consé-quences et la formation continue souvent né-gligée. Cest à travers les joutes individualistes et féroces des concours que notre nouvelle, noblesse sest reconstituée. « Le maintien des grands corps administratifs (Inspection des finances, Cour des Comptes, Conseil dÉtat) pourvus par les meilleurs classements à la sortie de lÉNA, a joué un rôle essentiel ; lÉNA est devenue une école structurant un système de castes autrefois implicite. » ( ) Le classement à la sortie de lÉNA a des effets si discutables quun rapport du Plan a demandé sa suppression. ( ) Il propose que lintégration dans les grands corps ne soit pas possible avant un délai de dix ans. La section CFDT des élèves de lÉNA sest ralliée, en décembre 2 000, à ces deux suggestions. Jacques Julliard, essayiste et journaliste, a démissionné du conseil dadministration de lÉNA pour protester contre le « copinage, le pantouflage, le mandarinat, la fonction de classement plus que de formation » de cette école. ( ) Universités et grandes écoles ( ) effectifs en milliers Les « Grandes Écoles » représentent au-jourdhui, un peu moins de 6 % de lensemble des élèves de lenseignement supérieur. Face à la nouvelle vague détudiants et encouragées par les anciens, ces écoles comme leurs classes préparatoires ont soigneusement contrôlé le nombre de leurs élèves. Le système na, dès lors, aucun mal à « reconnaître comme scolairement doués les mieux dotés socialement » ( ) La base sociale des grands corps sest, au cours des dernières décennies, nettement rétrécie. Certes, des fils douvriers ou dartisans entrent bien à Normale sup, à lX, ou à lÉNA mais en quantités de plus en plus symboliques. Les élèves de la première sont dabord des fils de professeurs et ceux de la seconde des fils de cadres supérieurs. À lÉNA dominent les fils de hauts fonctionnaires et de dirigeants dentreprises. « Il y a, sociale-ment, un monopole excessif des classes aisées et parisiennes parmi les élèves qui sortent de lÉNA. » ( ) Le chapitre 31 § 3133 sur léducation cite, à ce propos une étude conduite par Jacques Attali. ( ) Le recrute-ment de moins en moins démocratique des grands corps est allé de pair avec un autre phénomène dont les effets vont dans le même sens. La généralisation de concours de type scolaire pour laccès aux postes de la fonc-tion publique, y compris certains postes très modestes interdit leur accès aux personnes qui ont été les moins favorisées dans leur jeunesse. Ainsi, la promotion sociale qui avait été une des grandes vertus des emplois de fonctionnaires a largement disparu. La place quelque peu agrandie que tien-nent les femmes au sein des grands corps, a-t-elle contribué à élargir la base sociale du recrutement de ces corps ? On peut penser que cest exactement le contraire qui sest produit : le nombre de candidats augmentant bien plus que le nombre de places, la sélection, en étant plus exigeante, est, finalement, devenue moins démocratique. Le caractère antidémocratique du sys-tème est renforcé par un autre biais. Dans le monde du savoir qui est le nôtre, la mise à jour des connaissances est indispensable et on sétonne (ou, comme Jacques Delors, on sindigne) de lincapacité montrée par nos institutions à sinvestir fortement et effica-cement dans la formation continue. Mais on peut se demander si la vraie raison de cet immobilisme nest pas notre pratique consis-tant à décerner, au moment de ladolescence, un diplôme à valeur quasi définitive, ouvrant la porte à la « noblesse dÉtat ». « Le vice fondamental des concours est de figer le destin de chacun dès la fin des études. Comment justifier dutiliser les titres obtenus à vingt ans pour définir la compé-tence à cinquante ? » ( ) Ceux qui détiennent ce diplôme |
| 13 une nouvelle noblesse decrire l'etendue du secteur public francais et souligner les defauts de la forteresse qu'il a fini par devenir, constituait - chapitre 12 - un rappel necessaire pour que notre analyse parte de faits etablis. mais il faut, evidem-ment, aller au-dela d'un constat. si la carac-teristique du systeme francais est l'existence d'une veritable caste de decideurs qui controle tout a la fois les partis de gouvernement, la haute administration et nombre de grandes entreprises publiques ou privees ($ 131), il importe de demonter ses processus de selec-tion et de promotion (§ 132). il sera, ensuite, plus aise de comprendre ses comportements archaiques et les blocages qu'ils provoquent (§ 133) soulignons, en tete de ce chapitre, que les critiques, souvent severes, qui seront for-mulees ne visent ni les personnes ni le prin-cipe meme d'un etat respecte et faisant re-gner l'etat de droit. nous ne mettons pas non plus en cause, le principe selon lequel la col-lectivite aide les citoyens a se premunir contre les grands risques sociaux. par ses prestations, la securite sociale a evite les drames que la maladie et la vieillesse provo-quaient; la constance de ses prestations a, aussi, contribue a eviter les depressions eco-nomiques. a nos yeux, les francais de-vraient, au contraire, se demander si l'etat-providence donne bien la priorite a l'aide aux plus defavorises. d'entree de jeu, indiquons aussi, qu'a notre sens, la coherence du systeme est assu-ree par l'ecole republicaine au faite de la-quelle se trouvent, depuis la revolution, de grandes ecoles. le systeme educatif initie, en effet, des le plus jeune age, une competition dans laquelle tout le monde classe tout le monde, "les mieux classes devenant les meilleurs classeurs." ( ) dotes de toutes les apparences de la neutralite, les examens et les concours reproduisent en fait, on le verra, les classements sociaux preexistant. 131 puissance d'une caste 1 132 selection et promotion nobiliaires 6 133 des politiques? 131 puissance d'une caste jusqu'a une date recente - car le reflux est amorce - l'ecole polytechnique ou l'ena of-fraient les plus grandes perspectives aux jeu-nes gens qui avaient rejoint les "grands corps". ils ont occupe le sommet de la pyra-mide sociale par un mouvement continu qui a gagne non seulement la haute administra-tion, ce qui etait naturel, mais la vie politique et, enfin, les grandes entreprises publiques comme privees. les alternances politiques n'ont pas interrompu ce processus de prise de pouvoir. ainsi, francois mitterrand confia la majorite des postes clefs, au parti socialiste comme au gouvernement, a des hommes appartenant a une nouvelle generation, sor-tant de l'x ou de l'ena. dans l'univers des grandes ecoles, la primaute de l'ena s'est etablie: "forte des positions acquises par ses anciens eleves dans le champ administratif, le champ politique et le champ economique, l'ena s'approprie une part de plus en plus grande des positions dis-putees par les eleves des grandes ecoles" ( ) et "vingt ans apres sa creation, l'ena s'affirme comme la pourvoyeuse hegemoni-que des jeunes cadres de la vie politique." ( ) ce mouvement de conquete du pouvoir par une caste, a un moment ou la vie sociale et internationale devient plus ouverte et plus fluide, n'est guere etudie et, a fortiori, debattu. nos concitoyens semblent accepter d'etre re-gis par une nouvelle noblesse. 1311 les postes clefs de la vie politique parlement et partis politiques a la suite des elections legislatives de 1997, 295 deputes sur 577 elus (51 %) etaient des fonctionnaires (la part de ces derniers dans la population active est de 25 %). le role dis-proportionne des fonctionnaires et, en parti-culier des plus diplomes d'entre eux, dans la vie politique resulte, dans une large mesure, d'une disposition: la faculte dont les fonc-tionnaires disposent de retourner dans le corps d'origine en cas d'echec politique. elle minimise le risque que court un fonction-naire et rend inegale la competition avec les candidats du secteur prive qui, en general, ne sont pas assures de retrouver leur situation si leur mandat electif n'est pas renouvele. parallelement, le gout du pouvoir, la volonte de "betonner" les positions conqui-ses comme le niveau insuffisant de la plupart des remunerations attachees aux fonctions electives ont pousse les elus a cumuler plu-sieurs mandats. deputes detenant un mandant local 1936 36 % 1973 plus de 70 % 1988 95 % les deux tiers des deputes socialistes etaient candidats aux elections municipales de 2001. est-il etonnant que des elus, fonction-naires en majorite, aient approuve des politi-ques dites sociales mais dont le troisieme volet de notre site montre qu'elles ont ete, avant tout clientelistes, favorisant moins les plus demunis que le developpement et le confort du secteur public. les anciens eleves de l'ena et de l'x, et, au premier chef, ceux qui appartenaient aux "grands corps" de l'etat, ou qui etaient sortis de deux des grandes ecoles (x + ena ou normale-sup + ena) ont pris les premieres places dans la direction des partis de gouver-nement et la representation nationale. le fondateur du front national lui-meme avait cru judicieux de prendre pour numero deux un polytechnicien, ingenieur des ponts et chaussees. les partis politiques n'ayant plus guere d'adherents (moins de 100 000 pour chacun des trois plus grands: rpr, parti socialiste et parti communiste), ne sont plus parvenus a couvrir leurs depenses. les tentations devin-rent grandes au moment ou la responsabilite de la plus grande part des investissements publics etait transferee aux collectivites terri-toriales moins bien controlees que les admi-nistrations centrales. la corruption s'est deve-loppee dans la passation des marches publics. trente anciens ministres, cent parlementai-res ou maires (dans le sud-est ceux de lyon, grenoble, marseille, nimes, toulon, cannes et hyeres) ont ete mis en examen. le recours a des pratiques illegales ayant ete reprime, le financement des partis par l'etat a ete accru. collecter des fonds de facon irregu-liere pour financer un parti n'est-il qu'un peche veniel comme beaucoup le pensent? on peut au contraire trouver scandaleux que le ver soit dans le fruit chez des organismes, les partis, qui cherchent a prendre le pouvoir. en outre lorsque des individus participent durablement a des circuits systematiquement irreguliers et donc opaques, il est frequent qu'ils en tirent des avantages personnels. instances dirigeantes le fait qu'un nombre limite d'anciens eleves des grandes ecoles tienne a la fois les grands postes de l'executif (voir ci dessous) et la direc-tion des grands partis politiques, lesquelles decident des candidatures aux elections, ac-centue la position subordonnee du parlement voulue par la constitution de la ve republique. l'executif francais manque, des lors, d'un contre-pouvoir. martine aubry decrit de facon saisis-sante ce qui se passe dans nos instances diri-geantes: "l'etendue des pouvoirs du gouver-nement - nomination de dirigeants, re-glementations specialisees dans tous les do-maines (financiers, urbanisme ), affectation de fonds - a favorise la construction d'un systeme en circuit ferme, melant responsa-bles politiques qui tous travaillent dans le secret. la gauche avait legitimement critique cette situation. elle n'a pas su y echapper en arrivant au pouvoir." ( ) pendant la campagne de 1995, jacques chirac, bon connaisseur en la matiere, de-noncera egalement la confiscation du pouvoir par une "technostructure" qui "se coopte aux frontieres mouvantes de la haute administra-tion, des cabinets ministeriels et des entre-prises publiques, privees ou mixtes." pour leur part, d'anciens hauts fonctionnaires decrivent ainsi la situation: "la plupart des hommes politiques francais sont des enarques qui, apres avoir joue le role de conseiller du prince, sont passes de l'autre cote du miroir. la responsabilite des enarques au sein de l'etat est impalpable, car elle n'a pas d'expression publique; mais elle touche au coeur du pouvoir." ( ) ministres et president de la republique la quasi totalite des ministres de lionel jos-pin sont d'anciens fonctionnaires - et, pour la plupart sortent de grandes ecoles et sont passes par un ou plusieurs cabinets ministe-riels. depuis 1974, deux presidents de la re-publique sur trois et neuf premiers ministres sur onze sont sortis de l'ena et la joute de 2002 n'echappera pas a cette regle. dans le tableau ci-dessous, figurent, en premiere ligne, les presidents de la republi-que et, dans les lignes suivantes les premiers ministres. les anciens eleves de l'ena sont soulignes par un grise. pompidou giscard d'estaing mitterrand i mitterrand 2 chirac chaban-delmas chirac mauroy rocard juppe mesmer barre fabius cresson jospin chirac beregovoy balladur la situation dans laquelle le president de la republique et le premier ministre sont, tous les deux, anciens eleves de l'ena tend a deve-nir de regle: giscard d'estaing-chirac, chi-rac-juppe, chirac-jospin (cases encadrees). 1312 feu l'independance de l'administration "si l'on prend les seuls emplois laisses a la decision du gouvernement, on aboutit a un total de 482 personnes. si l'on considere ega-lement les emplois des grands corps d'inspection et de controle - hors les corps techniques - ainsi que les emplois fonction-nels et de ceux des principaux chefs de servi-ces deconcentres et des chefs de juridictions administratives et financieres locales, on aboutit a un total de 4 241 personnes." ( ) 4 300 enarques sont actuellement en fonction dans le secteur public. si l'on ajoute les poly-techniciens qui ont des responsabilites dans le meme secteur on depasse le chiffre de 5 000 personnes. developpe sous la presidence de valery giscard d'es-taing, un spoil system a donne un tour poli-tique aux nominations des responsa-bles de l'administration (et des entreprises nationales). "a la fonctionnarisation de la vie politique a repondu la politisation de l'administration." ( ) la confusion s'est etablie entre le monde politique et celui de la haute administration. le vice-president du conseil d'etat souligne que "les ministres travaillent aujourd'hui avec des cabinets aux effectifs plethoriques le poids des cabinets ministeriels est devenu tel que les directeurs d'administration centrale et leurs collabora-teurs directs ont le sentiment de ne plus rien avoir a diriger, de n'avoir plus de vraies res-ponsabilites, d'etre inutiles." ( ) ces cabi-nets "assurent une connexion intime entre les puissants de la politique et les jeunes fonc-tionnaires desireux de suivre cette voie." ( ) la volonte d'etendre l'emprise du pou-voir l'emporte sur les exigences d'une orga-nisation coherente. nombre d'entites rele-vant du secteur public sont dotees d'un conseil d'administration dont le president n'est pas choisi par ses membres mais nomme en conseil des ministres. des presidents d'organismes paritai-res, tel celui de la caisse nationale d'assurance maladie, ne choisissent pas leur directeur general. nombre de nominations a de grandes responsabilites sont decidees moins en fonction des competences profes-sionnelles et de l'experience du futur titulaire qu'en tenant compte des affinites politiques de ce dernier. des systemes aussi bancals, permettent-ils de responsabiliser les gestionnaires et d'assurer des directions effi-caces? les "grands corps" ajoutent une per-turbation de plus aux nominations. certaines fonctions, etant considerees comme l'apanage de tel d'entre eux, on preferera nommer un de ses membres plutot qu'un candidat plus valable mais qui n'y appartient pas. ( ) les polytechniciens entendent diriger l'ancien ministere de l'industrie et celui des transports. "le secteur nucleaire est la chasse gardee du corps des mines et les entreprises publiques de transport - sncf et ratp - sont le fief du corps des ponts." ( ) controlant les partis politiques, diri-geant l'executif, dominant le parlement et l'administration, c'est donc, comme le re-connaissent certains de ses membres emi-nents, une veritable caste qui a bel et bien pris le pouvoir. elle devait, logiquement, chercher a elargir son territoire pour conquerir le monde des entreprises, a com-mencer par celles qui etaient nationalisees et dont les dirigeants etaient nommes par un etat qu'elle avait pris en mains. 1313 les entreprises nationales en depit des privati-sa-tions intervenues depuis 1986, la france conserve des entreprises nationales ou des services publics qui, en d'autres lieux, peuvent relever du sec-teur prive (electricite, gaz, che-mins de fer, poste etc..). en 1999 encore, "2 300 entreprises etaient controlees majoritairement par l'etat, avec 1,3 million de salaries." ( ) les entites concernees emploient 12 % des salaries de l'economie dite marchande contre une moyenne de 8 % en europe. pendant des annees elles auront resiste au passage du monopole a la concurrence. le traite de rome avait bien prevu, en 1957, que ces monopoles na-tionaux seraient mis en cause, mais il a fallu attendre quarante ans pour qu'on s'y attaque et les combats d'arriere garde sont loin d'etre finis. la nomination d'anciens hauts fonc-tionnaires a la tete d'entreprises nationales suit des tropismes politiques ou "nobi-liaires". telle grande entreprise nationali-see avait connu sept presidents en vingt ans, les nominations intervenant, de plus en plus, en fonction des changements de majorites. du point de vue de l'efficacite ce systeme a pu s'averer defectueux voire catastrophique. la formation donnee a l'ena ou a l'x n'est pas celle d'une business school et les parcours suivis ulterieurement par la plupart de ceux qui ont ete nommes a la tete des entreprises nationa-les ne les preparent pas vraiment a la direc-tion d'entreprise. le systeme a, en outre, engendre une confu-sion entre trois fonctions: celle de responsa-ble de l'entreprise, celle de representant de l'etat au sein du conseil d'admi-nistration (ou de responsable dans le ministere assurant la "tutelle" de l'entreprise concernee), celle, enfin, de controleur. le phenomene de caste a fait que les titulaires de ces fonctions, appartenant au meme monde, etaient beaucoup trop solidai-res. "on se represente facilement qu'un jeune chef de bureau de la direction du tre-sor peut avoir quelques difficultes a exercer sa mission quand il controle d'anciens hauts responsables de la meme direction." ( ) tant que les entreprises nationales etaient en situation de monopole les erreurs de gestion ont ete peu visibles mais, dans les annees quatre-vingt et surtout quatre-vingt dix, les defauts du systeme ont eclate. bien que les difficultes survenues au sein de bull soient deja anciennes et aient commence avant sa nationalisation on ne peut oublier les quelque 100 milliards qui auront ete engloutis dans le mirage de l'informatique natio-nale; ni les 100 mil-liards et plus perdus par le credit lyonnais, 20 par air france, les pertes de la sncf, du gan, du credit foncier, du giat et de tant d'autres entites. plus vitales que ces pertes financieres, auront ete les epreuves subies par les personnes travaillant dans les entreprises en cause. dans le secteur prive, le passage d'une concurrence limitee a une competition feroce a mis en lumiere les defauts du systeme de caste et des remedes ont ete apportes. 1314 une colonisation du secteur prive desormais contestee dans les grandes entreprises privees, d'anciens hauts fonctionnaires et, au premier chef ceux des grands corps, ont, au cours du dernier demi-siecle, conquis le pouvoir. ( ) certains fonctionnaires peuvent, tout en ayant quitte leurs fonctions dans l'administration, garder un lien avec elle pendant trois ans, delai qui, dans certaines circonstances, atteint dix ans. aux yeux de francois mitterrand, les natio-nalisations, piece maitresse de son archaique projet, reaffirmaient la preponderance du politique sur l'economie. la nouvelle noblesse allait profiter de ces decisions pour elargir son apanage. elle le tiendra longtemps meme si des regles edictees en 1995 ont contenu les "pantouflages". en effet, les privatisations ont eu beau transferer au secteur prive plusieurs grandes entreprises, elles n'auront pas marque, pendant la dizaine d'annees qui suivit leur demarrage, le changement auquel on aurait pu s'attendre. l'influence des admi-nistrateurs venant du sein des entreprises aurait pu s'affirmer, mais tel n'a pas ete le cas. les privatisations n'ont, au contraire, dans un premier temps, fait que renforcer la position des grands corps. administrateurs des societes du cac 40 en % personnes venant de: 1981 1986 1991 1997 grands corps 32 26 38 44 etat, hors grands corps 5 8 11 11 sous total 37 34 49 55 familles 43 45 23 20 entreprises 20 21 28 25 total 100 100 100 100 ce tableau est tout a fait saisissant. il montre qu'un evenement majeur, les privatisations, a eu des effets beaucoup moins marquants que le processus de prise de pouvoir par la nouvelle noblesse d'etat, lequel se poursuivait imper-turbablement. en 1997 la totalite des admi-nistrateurs de vivendi etait sortie de l'ena ou de l'x; on atteignait 80 % chez total ou elf. en 1999, sur les 9 administrateurs francais non salaries de la bnp, 7 etaient des enar-ques - dont 6 inspecteurs des finances - et 2 des polytechniciens; 5 de ces 9 etaient passes par un cabinet ministeriel; a la societe ge-nerale sur les 13 administrateurs francais non salaries, 8 etaient enarques - dont 5 inspecteurs des finances - et 4 des polytech-niciens; 7 des 8 enarques etaient passes par un cabinet ministeriel. l'influence des administrateurs qui occupent plusieurs postes a grandi au point qu'ils sont parvenus a detenir, dans les socie-tes du cac 40, 44 % des mandats. parmi ceux qui exercent cinq mandats ou plus, les grands corps en detenaient 75 % et, de leur cote, d'anciens fonctionnaires 16 % - soit 91 % pour ces deux categories! - les personnes appartenant aux familles proprietaires d'origine 8 % et les cadres venant des entre-prises aucun. au sommet, la moitie des pdg du cac 40 sont issus de la haute administra-tion. l'adoption de la structure comportant conseil de surveillance et directoire, devenue possible, eut consacre l'importance collective des equipes de direction. elle a ete rejetee n'etant retenue qu'a titre transitoire, apres une prise de controle notamment, car elle permet de garder deux presidents. seules l'ont adoptee quelques entreprises a caractere familial ou personnel. ces dernieres ont constitue, tres nettement, un pole de resistance au mouvement de conquete des grands corps et des anciens fonc-tionnaires. partout ailleurs, la nouvelle no-blesse d'etat, masculine, s'est imposee en force, en depit non seulement des privatisa-tions mais de la mondialisation et du mou-vement de feminisation. jusqu'aux annees recentes, peu d'administrateurs etrangers avaient ete nommes. les femmes, quant a elles, ont oc-cupe moins de 3 % du nombre des postes d'administrateurs, aucune ne detenant de postes dans plusieurs conseils d'admi-nistration. une seule, anne lauvergeon, est presidente de l'une des 100 plus grandes entreprises francaises, cogema. mais, au debut de 2001, la part du capi-tal des societes du cac 40 detenue par les "non residents" depassait 40 % (45 % si l'on exclut france-telecom) dont la moitie environ possedes par des americains et des anglais. comme les institutions americai-nes sont passees de la neutralite a l'egard de la gestion des entreprises dans lesquelles elles ont un interet a une grande vigilance il est inevitable que leur influence se fasse sen-tir dans le choix des dirigeants de nos gran-des entreprises, comme elle s'est manifestee dans de grandes operations de fusion, reus-sies ou ratees, recentes (on trouvera plus de details dans le chapitre 33 sur les retraites qui analyse le role des pension funds). en tout cas, chez saint gobain "le para-chutage ou le pantou-flage sont finis, subsiste encore ce qu'on appelle l'he-liportage: l'enarque ou l'x est installe a un etage in-termediaire et il lui faut encore gravir la mon-tagne" ( ) les observations qui soulignent la place des anciens eleves des grandes ecoles dans l'etat-major des firmes francaises les plus impor-tantes ne doit pas faire oublier deux realites. d'une part, certains dirigeants sont entres tres jeunes dans l'entreprise dont ils sont devenus, au terme d'un long parcours, les patrons respectes. d'autre part, nos grandes entreprises ont conduit et largement reussi une prodigieuse internationalisation, revela-trice des capacites de leurs dirigeants. il est probable que, dans un monde complexe, les esprits formes a l'abstraction en tirent un grand parti; ils savent, inte-grer, avec logique, un grand nombre de fac-teurs. operant en pleine competition, les dirigeants d'entreprise doivent tenir compte de realites que leurs clients, leurs concur-rents ou leurs actionnaires sanctionneraient rapidement s'il n'en etait pas ainsi. il n'en va pas de meme, dans le secteur public qui s'est ingenie a reduire les contre-pouvoirs. 132 selection et promotion nobi-liaires l'ecole est au centre de toute societe evoluee. en france, elle reste profondement marquee par la mission que la republique et napoleon, lui ont donnee: selectionner et former les agents de la fonction publique (chapitre 31). 1321 selection le processus central du "systeme francais", est une selection severe, effectuee au sortir de l'adolescence. par la suite, les evaluations des individus seront rares et sans fortes conse-quences et la formation continue souvent ne-gligee. c'est a travers les joutes individualistes et feroces des concours que notre nouvelle, noblesse s'est reconstituee. "le maintien des grands corps administratifs (inspection des finances, cour des comptes, conseil d'etat) pourvus par les meilleurs classements a la sortie de l'ena, a joue un role essentiel; l'ena est devenue une ecole structurant un systeme de castes autrefois implicite." ( ) le classement a la sortie de l'ena a des effets si discutables qu'un rapport du plan a demande sa suppression. ( ) il propose que l'integration dans les grands corps ne soit pas possible avant un delai de dix ans. la section cfdt des eleves de l'ena s'est ralliee, en decembre 2 000, a ces deux suggestions. jacques julliard, essayiste et journaliste, a demissionne du conseil d'administration de l'ena pour protester contre le "copinage, le pantouflage, le mandarinat, la fonction de classement plus que de formation" de cette ecole. ( ) universites et grandes ecoles ( ) effectifs en milliers les "grandes ecoles" representent au-jourd'hui, un peu moins de 6 % de l'ensemble des eleves de l'enseignement superieur. face a la nouvelle vague d'etudiants et encouragees par les anciens, ces ecoles comme leurs classes preparatoires ont soigneusement controle le nombre de leurs eleves. le systeme n'a, des lors, aucun mal a "reconnaitre comme scolairement doues les mieux dotes socialement" ( ) la base sociale des grands corps s'est, au cours des dernieres decennies, nettement retrecie. certes, des fils d'ouvriers ou d'artisans entrent bien a normale sup, a l'x, ou a l'ena mais en quantites de plus en plus symboliques. les eleves de la premiere sont d'abord des fils de professeurs et ceux de la seconde des fils de cadres superieurs. a l'ena dominent les fils de hauts fonctionnaires et de dirigeants d'entreprises. "il y a, sociale-ment, un monopole excessif des classes aisees et parisiennes parmi les eleves qui sortent de l'ena." ( ) le chapitre 31 - § 3133 - sur l'education cite, a ce propos une etude conduite par jacques attali. ( ) le recrute-ment de moins en moins democratique des grands corps est alle de pair avec un autre phenomene dont les effets vont dans le meme sens. la generalisation de concours de type scolaire pour l'acces aux postes de la fonc-tion publique, y compris certains postes tres modestes interdit leur acces aux personnes qui ont ete les moins favorisees dans leur jeunesse. ainsi, la promotion sociale qui avait ete une des grandes vertus des emplois de fonctionnaires a largement disparu. la place quelque peu agrandie que tien-nent les femmes au sein des grands corps, a-t-elle contribue a elargir la base sociale du recrutement de ces corps? on peut penser que c'est exactement le contraire qui s'est produit: le nombre de candidats augmentant bien plus que le nombre de places, la selection, en etant plus exigeante, est, finalement, devenue moins democratique. le caractere antidemocratique du sys-teme est renforce par un autre biais. dans le monde du savoir qui est le notre, la mise a jour des connaissances est indispensable et on s'etonne (ou, comme jacques delors, on s'indigne) de l'incapacite montree par nos institutions a s'investir fortement et effica-cement dans la formation continue. mais on peut se demander si la vraie raison de cet immobilisme n'est pas notre pratique consis-tant a decerner, au moment de l'adolescence, un diplome a valeur quasi definitive, ouvrant la porte a la "noblesse d'etat". "le vice fondamental des concours est de figer le destin de chacun des la fin des etudes. comment justifier d'utiliser les titres obtenus a vingt ans pour definir la compe-tence a cinquante?" ( ) ceux qui detiennent ce diplome n'ont aucune envie de voir sa valeur diminuee par l'arrivee sur le marche d'individus ayant suivi un parcours autre que le leur: combinaisons de vie professionnelle et de cours du soir ou de periodes sabbatiques notamment. "il faudrait corriger le formalisme et le caractere academique des concours par des recrutements par d'autres voies, telles qu'elles existent dans les fonctions publiques territoriales ou hospitalieres." ( ) modele pedagogique et style de com-mandement de notre administration sont de la meme famille. ils reposent sur la relation verticale entre les individus: celle du maitre a l'eleve ou du detenteur du pouvoir a l'assujetti. le cours magistral et le decret sont des formes d'expression d'un savoir ou d'un pouvoir qui ne se discutent guere. on est loin des verites provisoires et contestables qui pro-gressent par le debat et par l'expe-rimentation d'hypotheses nouvelles. 1322 formation la fonction de selection de l'ecole imprime sa marque sur les methodes pedagogiques et ce des les premieres classes. si les matieres abstraites, mathematiques en tete, tiennent une place si preponderante dans nos cursus n'est-ce pas parce qu'elles facilitent les clas-sements? le raisonnement deductif l'usage "mono maniaque" ( ) des maths affirme, avec les "belles lettres", la place preponderante de l'abstraction au detriment de l'observation des faits et de la deduction par rapport a l'induction. theorisant et jon-glant avec des concepts, le clerc court le risque de s'enfermer dans les equations ou la rheto-rique. "imagination, doute, sens du concret et des necessites" ne sont pas assez pris en compte dans les examens de l'ena. ( ) "l'ena encourage chez ses etudiants la certitude que la bonne idee fait tout, qu'il suffit de trouver un bon concept pour mener une politique intelligente. or, faire ainsi l'impasse sur l'application et sur la mise en oeuvre promeut un type de rapports au reel qui confere a l'action un melange de rigidite et d'abstraction." ( ) la grande majorite des anciens eleves des grandes ecoles manquera, aussi, d'une pratique interna-tionale. reduite est la frac-tion de leurs etudes qui aura ete accomplie a l'etranger et les stages hors de france ne sont pas systematiques. on peut opposer ces parcours a celui d'un jean monnet qui avait fait des etudes limitees mais dont l'experience internationale etait grande. son esprit, attentif aux realites, etait imaginatif. ses entreprises, souvent discretes mais effica-ces et s'inscrivant dans la duree, contrastaient avec ces "mesures" media-tiques cheres a nos cabinets ministeriels qui ne sont souvent que des caricatures de l'action. connaissances encyclopediques, rai-sonnement deductif et bonne dialectique por-teront davantage a perpetuer qu'a creer (au-cun prix nobel n'est sorti de l'ecole polytech-nique) et on a decrit, au chapitre 12, la len-teur avec laquelle l'administration s'adapte aux realites nouvelles. les eleves formes par nos grandes ecoles "vont jouer la securite. tout ce qui est flou, non balise, encore ouvert et aventureux, sera rejete." ( ) l'esprit de corps la formation n'est pas seulement celle de l'esprit. la vie quotidienne dans certaines des grandes ecoles et, chez toutes, les interets communs aux anciens creent l'"esprit de corps" qui generera des phenomenes cumu-latifs: ceux qui detiennent une part de pou-voir l'accroitront en facilitant l'accession a des postes de responsabilite d'anciens de la meme ecole. une classe ne se nomme-t-elle pas "promotion"? certes, le phenomene n'est pas propre aux anciens des grandes ecoles francaises. les anciens de harvard ou de standford ne se soutiennent-ils pas entre eux? mais, en france, la place de l'etat dans la societe et la facon dont est organise le commandement de l'etat et des institutions qu'il influence, donne a l'esprit de corps une efficacite sans doute exceptionnelle. on a vu comment les grands corps avaient conquis le controle des conseils d'administration des societes du cac 40 et le quasi-monopole des postes de "pluri-administrateurs". des evolutions semblables ont eu lieu au sein de l'administration ou des partis politiques. mais, l'esprit de corps n'est pas l'esprit d'equipe. dans nos ecoles, les enseignants ne sont guere des adeptes du travail collectif. dans nos grandes ecoles et leurs classes pre-paratoires l'individualisme est accentue par la competition latente qui regne. "il n'est guere etonnant qu'un tel systeme d'essence aristocratique, accordant plus de prix a l'exploit personnel qu'a la performance col-lective, soit a la source de fortes rivalites in-dividuelles ou plus souvent claniques." ( ) le contraste est grand entre le compor-tement que favorisent la formation de nos dirigeants et le developpement, dans le monde contemporain, des activites conduites au sein d'equipes. c'est devenu vrai dans maints ateliers ou services. sous une autre forme, les reseaux qui se sont constitues grace a internet participent de cet esprit. les mani-festations les plus populaires mettent en scene des equipes de football ou des groupes musi-caux qui, elles aussi, valorisent des reussites collectives. la relation hierarchique ne favorise pas le travail collectif que les personnes concernees appartiennent a la meme institu-tion ou que les difficultes a resoudre impli-quent la cooperation de plusieurs organismes. est-il imaginable de retablir, dans certaines banlieues, des performances honorables si les enseignants ne font pas equipe autour d'un principal ou d'un proviseur disposant de l'autorite voulue? des etablissements sans autonomie peuvent-ils apporter des reponses pedagogiques adaptees, corollaire de l'ouverture a tous de l'enseignement se-condaire? et si les enseignants ne forment pas une communaute pourront-ils cooperer, en tant que de besoin, avec la justice et la police? la relation de cause a effet est forte entre, d'une part, les relations personnelles verticales ou le cloisonnement des institu-tions et, d'autre part, la misere et la violence qui sevissent dans nos banlieues. 1323 promotions l'effondrement du systeme communiste ou les crises des capitalismes de l'asie du sud-est ont confirme que, pour fonctionner effica-cement, les appareils politiques comme les machines economiques doivent mettre a leur tete des hommes qui, "en situation", ont prouve leurs capacites. dans les societes fer-mees les promotions sont systematiquement biaisees en faveur de candidats qui relevent d'une caste, d'une formation ou d'un clan. "l'acces aux fonctions de direction, notamment aux emplois laisses a la discre-tion du gouvernement, ainsi que la promo-tion aux plus hauts postes s'effectuent souvent dans une opacite qui contribue a decourager les fonctionnaires les plus meritants. les passages en cabinet ministeriel |