11 — Le système français

L’histoire peut être considérée comme un long cheminement de l’individu vers son autonomie dans la tribu. Loin derrière, viendraient la recherche d’une relation moins déséquilibrée entre les forts et les faibles et l’émergence du rôle des femmes dans la cité. Une évolutiona bien eu lieu qu’il s’agisse de la fin de la colonisation et de l’apartheid ou du développement de la protection sociale ; elle a été tardive et timide.
Certains avaient cru que les rails de l’histoire guidaient vers un progrès continu, puis, les guerres mondiales et les barbaries du XXe siècle ont rappelé que des retours en arrière, sanglants et durables, pouvaient se produire. Les dislocations des Empires de Rome et de Constantinople comme celles, plus proches de nous, de Vienne ou de Moscou, n’ont-elles pas été suivies d’effroyables régressions ? Une autre vision extrême séduit une fraction de l’Islam : aucun progrès n’étant possible, il faudrait tendre à revenir à l’ordre qui régnait au temps du prophète. Alors que des communautés islamiques avaient été parmi les plus évoluées au monde comment expliquer une apologie de la régression dont on vient de voir à quoi elle pouvait conduire ? Faut-il croire que les destructions de Gengis-Khan ou de Tamer-lan, ayant ruiné les civilisations de leur temps, ont, du même coup, annihilé l’idée de progrès ? L’inspirateur des attentats du 11 septembre 2001 est une caricature mais elle peut être évocatrice, aux yeux de certains, de la fondation de l’Islam par un chef de clan devenu un chef de guerre auto proclamé. Certains héritiers de Mahommet affirment que l’Islam doit régir la vie de la communau-té, sous tous ses aspects.
Jésus, au contraire, avait refusé de participer à la résistance contre l’occupant romain et l’Évangile a convié les fidèles à distinguer ce qui appartient à César de ce qui appartient à Dieu. Il est vrai que, trois siècles plus tard, le Christianisme est devenu la religion de l’Empire et que, dès lors l’’imbrication du religieux et du politique devint, aussi, la norme, justifiant, le cas échéant, le recours à la violence. Le point ultime de cette confusion fut atteint par la proclamation, à Augsbourg, en 1555, de la règle simplificatrice, si choquante à nos yeux : « Cujus regio, ejus religio ».
Cependant, dès le XIIe siècle, des mar-chands cultivés, à Venise puis à Amsterdam, qui souhaitaient s’affranchir de la tutelle combinée du prince et de l’évêque, fondaient des cités dans lesquelles le pouvoir religieux n’était plus dominant. Pour assumer des risques considérables ils devaient les partager et découvraient les mérites de la libre association à but lucratif. Le capitalisme naissait, la concurrence commençait à remplacer l’extermination, mais le com-merce était encore loin de pouvoir assurer une relève radicale de la guerre.
Sans idéaliser les nouveaux États d’Amérique que visitait Tocqueville — n’allaient-ils pas exterminer les Indiens et développer l’esclavage ? — on constate qu’une étape décisive dans la distinction des domaines fut franchie lorsque ces États décidèrent de se fédérer (voir le § 1112 ci-après). Les citoyens pratiquaient bien leur religion mais aucune Église n’était autorisée à avoir une position privilégiée, système qui était bien éloigné de celui des pays latins même si, en France, nos monarques — le Roi soleil à la recherche de sa plus grande gloire au premier chef — avaient déjà contribué à la dissociation du religieux et du politique.
L’histoire est pour une bonne part (pour l’essentiel ?) faite par les individus à la recherche de leur destin et, parfois, par la révolte des plus faibles, et, moins qu’on ne l’a enseigné aux petits Français, par des Deus ex machina : Rois de droit divin, leaders de la Révolution, Napoléon ou Général de Gaulle. Cette vision d’une l’histoire faite par des chefs de guerre avait forgé l’absolu national.
Les attentats du onze septembre n’auront pas été l’affrontement de civilisa-tions mais celui de deux façons de concevoir l’histoire et la vie en société. Aujourd’hui, les citoyens éduqués vivent dans un monde ouvert. Ils cherchent la vérité par l’observation des faits, la discussion, le raisonnement inductif et l’expérimentation. Ils croient aux vertus d’écosystèmes décentra-lisés et bâtissent des fédérations librement décidées. Les individus sont capables de manifester une réelle autonomie. Celle-ci se distingue de l’individualisme : le travail en équipe comme de multiples réseaux se développent.
Cependant ces évolutions butent, en France notamment, sur les rémanences de l’ordre ancien que nous avons évoqué. Alors que la société civile s’ouvrait largement sur l’extérieur et devenait, par la force des choses, plus fluide, un personnel politique, issu pour l’essentiel de l’administration se constituait en un corps de plus en plus fermé. Il édifiait une caste pour gérer un État qui devenait une forteresse.
Cette nouvelle noblesse entend régir le pays par décret. Elle accumule des mesures qui gonflent la dépense collective dont le poids et la gestion conservatrice, loin d’éviter l’exclusion, favorisent son extension. Elle n’est guère attentive aux souffrances des habitants du « tiers-monde ». Une politique agricole commune est défendue bec et ongles, alors même que les subventions versées aux exportations de céréales contribuent à détruire les agricultures en Orient ou en Afrique. Sur notre sol, les plus démunis ne sont guère incités à conquérir leur autono-mie et les citoyens, infantilisés, ne sont pas consultés sur les fins ni réellement associés à la gestion des organismes collectifs. Une idéologie, baptisée de sociale, est exploitée par des leaders anxieux de garder leur pou-voir. Elle masque une conduite clientéliste.
Les tenants de la forteresse freinent aussi bien la construction de l’Europe qu’une vraie décentralisation ; cette dernière impliquerait que soit reconnue les responsa-bilités d’institutions intermédiaires au sein desquelles l’esprit d’association prévaudrait. Or, la France a, depuis les « Lumières », mis l’accent sur un individualisme outrancier. Fidèle à Rousseau, la République proclame qu’entre l’État et ce citoyen, rien ne doit s’interposer. Nos écoles, nos tribunaux, notre médecine retiendront ce schéma ; nos statuts et nos règles établiront une sorte d’absolutisme de l’enseignant, du magistrat ou du médecin. L’abstraction, l’esprit déductif, l’affirmation péremptoire et les brillantes idées dominent. Les membres de la caste qui nous dirige sont sélectionnés par les concours. Nouveaux despotes éclairés, ils peuvent ne connaître ni patron ni travail collectif.
Les rémanences d’un « système français » archaïque freinent et, parfois, bloquent les élans d’un pays qui a montré ses capacités à évoluer. Tel est le sens de ce chapitre. Les deux suivant traitent du poids et du comportement du secteur public.

111 — Un système monarchique et patriarcal 1111 — Un pouvoir dit absolu 1112 — Aux États-Unis, des pouvoirs relatifs 1113 — La quête persistante de l’absolu 1114 — La seconde jeunesse de l’étatisme 1115 — La gauche au pouvoir 1116 — Une France verticale 112 — Machisme et conservatisme 1121 — Un conservatisme peu libéral 1122 — Place encore limitée des femmes 1123 — Une épargne conservatrice 1124 — Certains comportements évoluent 113 — État prégnant et individualisme 1131 — L’État au centre et partout 1132 — L’individualisme 1133 — Une société atomisée



111 — Un système monarchique et patriarcal En Europe, jusqu’au siècle dernier, rien n’aura été « plus rebelle à l’idée de pluralité que la vérité religieuse. » ( ) tandis que les mystiques rêvaient d’un « Un » collectif — la religion, reliant l’homme à une divinité, ne peut-elle relier les hommes entre eux ? — les politiques instrumentalisaient le protes-tantisme et le catholicisme. Certes, en France, à la fin du XVIe siècle, un compro-mis, ayant été négocié par Henri IV, la guerre civile avait fait place à une trêve. Pendant un petit siècle, la France, fait rare en Europe, toléra la foi protestante tandis que le Roi affirmait son pouvoir. La noblesse payait le prix de ses comportements fron-deurs et de son incapacité à s’organiser en forces cohérentes.
1111 — Un pouvoir dit absolu Ce n’est donc pas un hasard si, quatre ans après le massacre de la Saint-Barthé-lémy (1572), Jean Bodin écrit les six livres de La République. Pour Bodin, le souve-rain fait la loi, la casse et dé-cide en der-nier ressort ; il déclare la guerre et proclame la paix.
La vision d’un Louis XIV décidant ainsi de tout, en fonction de son bon plaisir, fut confortée par les historiens du XIXe siècle. En réalité, ce monarque, dit absolu, tenait soigneusement compte des intérêts, des désirs et des capacités de résistance de ses sujets ; il gouvernait souvent par la persuasion ou la négociation. La pratique du pouvoir du Général de Gaulle peut-elle nous aider à comprendre le fonctionnement d’un tel régime, beaucoup moins absolu qu’on ne l’a dit ? Tout en rétablissant le catholicisme dans sa situation de monopole et de religion d’État, le Roi Soleil l’encadre. Il réunit « autour de lui tous les talents môris depuis le début de la régence pour former, enfin, une académie française complète : architectes et jardiniers, peintres et sculpteurs, tapissiers et passementiers, instrumentalistes et chan-teurs, comédiens et poètes. » ( ) Dès lors, l’Église cesse de régner sur les arts et les lettres ; les splendeurs de Versailles tendent à éclipser celles des cathédrales.
Mansart construit plus de châteaux et de bâtiments publics que d’églises. Couperin et Lulli composent plus de musique de chambre que de messes. Comme Racine et Molière, ils sont mobilisés pour le culte du Roi. Louis XIV entend non seulement que les arts et leur imaginaire le servent mais aussi régner sur la justice comme sur l’é-cono-mie.
Le mythe de la toute puissance passe du domaine reli-gieux au civil. L’État ac-cède à une forme de transcendance théâ-tralisée.
La Révolution, en décapitant le Roi, enten-dait bien s’approprier cette transcendance. À son tour, elle franchissait une étape dans ce très long « processus de sortie de la religion des sociétés contemporaines. » ( ). Mais la dissociation, loin d’être instantanée, devait prendre plus de deux siècles pour se réaliser.
Comme les « partis » dans les guerres de religion, comme les monarques qui élargissaient le pré carré français, les révolutionnaires utilisèrent les guerres pour mobiliser les citoyens et leur imposer leur pouvoir. La guerre aura ainsi été un facteur essentiel de la construction du « système français. » Le rôle du Général de Gaulle dans la France du XXe siècle est-il séparable de la guerre, conflit mondial d’abord, guerre d’Algérie ensuite ? 1112 — Aux États-Unis, des pouvoirs relatifs Tout autre fut le parcours des immi-grés qui fi-rent la Révolution améri-caine. ( ) Certes, « la religion a donné naissance aux sociétés anglo-américaines » ( ) et, à la veille de la guerre d’Indépendance, huit des treize colonies avaient décrété un culte officiel et quatre autres indiqué une préférence pour l’un des cultes protestants. Toutefois, lorsque la constitution de l’État fédéral fut élaborée, le premier amendement défendit de faire « aucune loi relativement à l’établissement d’une religion ou en interdisant le libre exercice. » Aucune église ne connaîtra, sur l’ensemble des États-Unis, cette symbiose avec l’État qui était de règle en Europe. Les Américains suivaient, ainsi, le précepte de Benjamin Constant : « le corps social ne doit commander aucun culte ; il n’en doit repousser aucun. » Dès le départ, l’État fédéral instaurait la séparation des domaines religieux et politique.
Lecteurs de la Bible, ayant développé leur sens cri-tique, ces protestants éli-saient, le plus souvent, les responsables de leur paroisse qui, à leur tour, choisissaient le pasteur. La culture anglo-saxonne de la délibération et du contrôle mutuel s’épanouit. En Amérique, « au sein de la commune, on voit régner une vie politique réelle, active, toute démocratique et républicaine […] La commune a été organisée avant le comté, le comté avant l’État, l’État avant l’Union. » ( ) « Les Anglo-Américains ont su tirer de la démocratie sociale, la démocratie politique. » ( ) Tout pouvoir est limité par des contre pouvoirs formels, des « check and balance. » On exige des dirigeants qu’ils soient fiables et rendent des comptes (accountability). Cette société du nouveau monde empêcha, aussi, la reconstitution d’une noblesse.
Pratiquée à la base avant d’être fédérée, cette dé-mocratie écar-tera la toute-puissance d’un pou-voir centra-lisé et de ses décrets. Elle croit à la force de la jurisprudence, de la common law et du contrat privé.
Le contrat social naît d’un accord déli-béré des citoyens.
Retenons cette synthèse : en Amérique « l’histoire a subordonné l’État à la société, (en Europe) elle livre la société à l’État. » ( ) La forte dominante protestante de ce nouveau monde explique-t-elle, comme Max Weber l’a cru, sa réussite économique ? Il en a été beaucoup débattu. Il semble en tout cas acquis qu’une société relativement fluide, oò la confiance que se font les individus joue un plus grand rôle que l’autorité est favorable à la diffusion des innovations. La France des corporations, qu’encourageait Colbert, ou l’Union soviétique et, depuis le XVe siècle, les nations qui se réclament de l’Islam ont montré que sciences, technologies ou sociétés se figent lorsqu’elles demeurent sans contestation ni concurrence.
1113 — La quête persistante de l’absolu Si, pour les Américains, la politique est le domaine du relatif, la quête d’un absolu en ce domaine n’a, au contraire, cessé de tarauder l’esprit français.
Le siècle des lumières et celui qui le suivit, développèrent d’abord le thème du progrès qui allait opposer de nouvelles idéologies à des ordres anciens, foncièrement passéistes. ( ) Pour ces derniers, en effet, l’origine du monde précède l’apparition de la volonté de l’homme. Mais, bientôt, les idéologies allaient proposer aux sociétés de construire leur avenir. L’origine du monde avait relevé de la foi ; il en irait de même de son devenir.
Que les idéologies aient eu un caractère religieux n’est pas propre à la France mais, chez elle, ce phénomène eut une portée politique plus grande qu’ailleurs. Les révolutionnaires de 1789 étaient convaincus qu’il suffit aux citoyens d’élire des représen-tants pour que, par leur bouche, la vérité soit révélée. Il leur semblait inutile de faire participer les électeurs à des débats entre des partisans de thèses opposées. Entre la nation souveraine, incarnée par les représentants du peuple, et ce dernier : rien. Pas de corps intermédiaires.
La République a, ainsi, édifié une véritable religion de l’État. L’école laïque fut placée en son cœur, les instituteurs méfiant du monde paysan et des femmes, redoutaient qu’ils ne fussent sous l’emprise de l’Église.
Les républicains avaient quelques raisons de penser que la démocratie restait fragile. Lorsque les Répu-bliques trébucheront, les Français en reviendront brutalement à des ré-gimes per-sonnels, monarchiques voire autoritaires : Napoléon, Napoléon III, Vichy, et, d’une certaine manière, la Ve République.
Des Révolutions ont beau se produire, la rémanence de certaines idées peut être puissante. Il ne suffisait pas que l’Église soit séparée de l’État pour que soit achevé le processus aboutissant à sortir la politique du domaine du religieux… ou de ce qui lui en tenait lieu.
François Furet a mon-tré la filia-tion qui a existé dans l’esprit — ou l’incons-cient — de maints Français, entre notre Révolu-tion en quête d’absolus et désireuse de changer la société et celle de 1917. Dans les années cinquante, nombre de nos conci-toyens étaient encore séduits par les mi-rages apparus dans les brumes de Saint-Pétersbourg. Éduqués dans une école qui, encore imprégnée de volonté hétéronomi-que, privilégie la déduction abstraite à l’observation des faits, combien de norma-liens refuseront de prendre en compte les témoignages venus du goulag ? Dans les années quatre-vingt encore, des militants de gauche « rêvaient à voix haute une histoire imaginaire, automatique et linéaire, d’avance écrite et déjà lue qui n’avait guère de rapport avec l’histoire réelle. » ( ) Toujours est-il que le socialisme, qui avait suscité la Révolution d’octobre, a engendré l’État-providence et donné une nouvelle jeunesse à l’idée étatique.
1114 — La seconde jeunesse de l’étatisme L’URSS, avait joué un grand rôle au sein des coalisés qui écrasèrent le nazisme et son système bénéficia à l’Ouest du prestige des vainqueurs, en tout cas dans les pays latins et catholiques, car le Nord de l’Europe, sans parler des USA, ne partagea guère cet engouement.
On refusait d’écouter ceux qui dénon-çaient les procès et les répressions. La planification semblait fonctionner. Le collectivisme promettait de réaliser cette égalité dont les Français ne cessaient de dire qu’elle était leur idéal. La toute puissance de l’État revenait ainsi en force avec de nouveaux objectifs qui étaient sociaux et de nouveaux moyens, d’ordre économique. Les Français étaient heureux, persuadés qu’une fois encore des conceptions qu’ils avaient faites leur allaient s’imposer au monde entier.
Le Général de Gaulle, gouvernant au début et vers la fin des « trente glo-rieuses », contribuera à la renaissance du modèle étatique. Le sentiment na-tional revivait. Un chef de guerre, sorte de monarque républi-cain, condui-sait, à nouveau, la nation et, ô miracle, il voyait dans le Plan une « ardente obligation ».
La démocratie chrétienne, de son côté, était porteuse d’un remords : le progrès de l’économie avait laissé subsister pauvreté et inégalités et mieux organiser la solidarité lui convenait. La « question sociale » était posée depuis fort longtemps mais les fusilla-des de 1848 avaient montré les difficultés que la République avait à concilier la liberté et des droits sociaux effectifs. Nationaliser et planifier la reconstruction des réseaux de transport, de la production d’énergie et de l’industrie lourde ne s’imposait-il pas ? Et puis, les partisans de l’économie privée avaient, en trop grand nombre, sympathisé avec le régime de Vichy, pour avoir, dans les années qui suivirent la seconde guerre, voix au chapitre.
Les chocs pétro-liers et la crise allaient clore cette épopée de près de trente ans pendant laquelle la population avait grandi et l’économie galopé. Certes, les dé-penses collectives, les impôts et les cotisations s’étaient emballés mais les presta-tions publiques étaient évidentes : la Sécurité Sociale contribuait grandement à l’amé-lioration de la santé et à l’allongement de la vie ; l’enseignement secon-daire était géné-ralisé. Des dépenses collectives accrues n’empê-chaient d’ailleurs pas que les revenus indivi-duels s’élèvent. Grâce aux métiers manuels notamment, les plus mo-destes et les immigrés s’in-tégraient dans la société. Des cités remplaçaient les bidon-villes.
En France plus qu’ailleurs, l’atome, qui avait été guerrier, allait remplacer le noir charbon pour produire l’électricité. L’État et son avatar, l’État-providence, se montrait donc aussi prestigieux qu’aimable, aussi planificateur que prévoyant. Les personnels administratifs et politiques, pour leur part, se réjouissaient de l’extension des pouvoirs que la seconde jeunesse de l’étatisme leur donnait.
1115 — La gauche au pouvoir Dans les années soixante-dix, les gouverne-ments de droite, dominés par d’anciens hauts fonc-tionnaires, ont gardé à l’État sa large emprise sur la société et sur l’économie. Ils ont, par exemple, nationalisé la sidérurgie. Les socialistes français, jadis hostiles à l’étatisme, croyaient désormais en ses bienfaits et les marxistes approchaient du but : l’État dominerait l’économie et les représentants des travailleurs contrôleraient l’État. Revenue au pouvoir en 1981, la gauche a jugé bénéfique que l’État accroisse large-ment un domaine déjà considérable.
Elle a eu re-cours à des so-lutions qu’on qualifiera, par euphémisme, d’inadaptées et que les socialistes al-lemands avaient rejetées depuis belle lurette : na-tionalisations, fortes embauches de fonction-naires, 39 puis 35 heures imposées, hausse répétée du SMIC, instaura-tion de la retraite à 60 ans. N’est-ce pas l’attachement à de vieux schémas de pensée qui empêche la gauche de s’adapter à des circonstances nouvelles ? Nous développe-rons longuement ce point au chapitre 32 à propos des politiques de l’emploi. La gauche n’avait pas su élaborer une politique algé-rienne ; elle ne saura pas rallier à temps la social-démocratie de maints de ses homolo-gues européens.
« Nous avons gouverné pendant les années quatre-vingt avec des programmes écrits dans les années soixante-dix sur des idées des années soixante. » ( ) Fallacieux, les objectifs économiques et sociaux des nationalisations étaient seconds. Après s’être rendu au Panthéon, François Mitterrand, voulait, avant tout affirmer son pouvoir et réduire les « puissances d’argent » ; les Fouquet du XXe siècle. D’oò la nationalisation à 100 % en dépit des avis contraires émis par plusieurs conseillers.
D’autres mesures furent également décidées de façon autoritaire. « Il faut que nous nous rappelions le coup de poignard du Président de la République en 1982, quand il a dit d’accord pour les 39 heures payées 40. Il a stoppé le processus du temps de travail négocié qui commençait à s’opérer. » ( ) La pratique monarchique du pouvoir par François Mitterrand permettra aussi que se poursuive la conquête de la forteresse France par une nouvelle noblesse d’État (Voir les chapitres 12 et 13).
Certains leaders de la gauche, telle Martine Aubry, s’interrogent : « que reste-t-il de la passion violente de l’État pour la souveraineté ? de sa toute-puissance ? de sa majesté ? c’est un nouvel imaginaire qui s’installe, incarné par d’autres allégories : le marché, l’opinion, le juge. » ( ) Laurent Fabius, lui aussi, doute : « les aspirations de jadis, confiant à l’État la recherche de la perfection du bonheur, n’étaient-elles pas trop vastes ? » ( ).
Mais, les rémanences sont puissantes. Colbert survit dans les comportements de plusieurs ministres comme dans les attentes de citoyens. Les Français, votant à gauche comme à droite, ont été satisfaits de la privatisation de chaînes de télévision mais près de la moitié d’entre eux souhaite toujours que l’État régisse rigoureusement les licenciements.
1116 — Une France verticale Alors que nous nous sommes ouverts, de plus en plus largement, à un monde qui ap-pelle les initiatives, notre société est restée im-pré-gnée d’une vision réduc-trice : un monde de citoyens « atomisés » et passifs. Ce ne sont pas seulement nos institutions politiques qui restent empreintes de monarchisme. Dans les domaines de la famille, de l’entreprise ou de l’école, la France demeure « verticale ».
S’associant peu et nostalgiques d’un ordre social garanti par une autorité forte, les Français participent à une démocratie au rabais. Le pivot de notre système politique est le Président de la République élu par une « conjonction ma-gique, imprévisible et trans-cendante entre un homme et un peuple. […] L’institution est fondamentale-ment monarchiste, unitaire, religieuse et hiérarchique. » ( ) Elle dessaisit les par-tis poli-tiques, ceux de droite notamment, qui, réduits au rôle de machine élec-torale, tournent à vide en dehors des campagnes présidentielles.
On a loué le Général de Gaulle pour avoir doté la France d’une constitution efficace. En réalité, elle a donné des pouvoirs excessifs à l’exécutif et au chef de l’État qui, une fois élu, peut décider seul dans tous les domaines oò son autorité l’emporte (sauf en période de cohabitation avec un gouverne-ment d’un autre bord). François Mitterrand, après avoir tant critiqué cette constitution, abusa des pouvoirs qu’elle lui conférait pour prendre des mesures inadaptées à l’univers d’aujourd’hui.
Dans l’ordre familial, des ethno-logues, ont mon-tré que le Bas-sin parisien a réussi, à l’oc-casion de la Révolution, à imposer à la France son organisation : un père autoritaire assurant l’égalité entre les enfants par son testament no-tamment. La tyrannie du père est supportée à condition que l’égalité soit respectée.
On retrouve le monarchisme dans l’étendue des pouvoirs non seulement de notre Président de la Ve République mais aussi du PDG institué par Vichy. Et les parcours de la majorité de nos grands patrons ont été propices au maintien, dans nos entreprises, de structures autoritaires. D’autant plus qu?
 
11 - le systeme francais

l'histoire peut etre consideree comme un long cheminement de l'individu vers son autonomie dans la tribu. loin derriere, viendraient la recherche d'une relation moins desequilibree entre les forts et les faibles et l'emergence du role des femmes dans la cite. une evolutiona bien eu lieu qu'il s'agisse de la fin de la colonisation et de l'apartheid ou du developpement de la protection sociale; elle a ete tardive et timide.
certains avaient cru que les rails de l'histoire guidaient vers un progres continu, puis, les guerres mondiales et les barbaries du xxe siecle ont rappele que des retours en arriere, sanglants et durables, pouvaient se produire. les dislocations des empires de rome et de constantinople comme celles, plus proches de nous, de vienne ou de moscou, n'ont-elles pas ete suivies d'effroyables regressions? une autre vision extreme seduit une fraction de l'islam: aucun progres n'etant possible, il faudrait tendre a revenir a l'ordre qui regnait au temps du prophete. alors que des communautes islamiques avaient ete parmi les plus evoluees au monde comment expliquer une apologie de la regression dont on vient de voir a quoi elle pouvait conduire? faut-il croire que les destructions de gengis-khan ou de tamer-lan, ayant ruine les civilisations de leur temps, ont, du meme coup, annihile l'idee de progres? l'inspirateur des attentats du 11 septembre 2001 est une caricature mais elle peut etre evocatrice, aux yeux de certains, de la fondation de l'islam par un chef de clan devenu un chef de guerre auto proclame. certains heritiers de mahommet affirment que l'islam doit regir la vie de la communau-te, sous tous ses aspects.
jesus, au contraire, avait refuse de participer a la resistance contre l'occupant romain et l'evangile a convie les fideles a distinguer ce qui appartient a cesar de ce qui appartient a dieu. il est vrai que, trois siecles plus tard, le christianisme est devenu la religion de l'empire et que, des lors l''imbrication du religieux et du politique devint, aussi, la norme, justifiant, le cas echeant, le recours a la violence. le point ultime de cette confusion fut atteint par la proclamation, a augsbourg, en 1555, de la regle simplificatrice, si choquante a nos yeux: "cujus regio, ejus religio".
cependant, des le xiie siecle, des mar-chands cultives, a venise puis a amsterdam, qui souhaitaient s'affranchir de la tutelle combinee du prince et de l'eveque, fondaient des cites dans lesquelles le pouvoir religieux n'etait plus dominant. pour assumer des risques considerables ils devaient les partager et decouvraient les merites de la libre association a but lucratif. le capitalisme naissait, la concurrence commencait a remplacer l'extermination, mais le com-merce etait encore loin de pouvoir assurer une releve radicale de la guerre.
sans idealiser les nouveaux etats d'amerique que visitait tocqueville - n'allaient-ils pas exterminer les indiens et developper l'esclavage? - on constate qu'une etape decisive dans la distinction des domaines fut franchie lorsque ces etats deciderent de se federer (voir le § 1112 ci-apres). les citoyens pratiquaient bien leur religion mais aucune eglise n'etait autorisee a avoir une position privilegiee, systeme qui etait bien eloigne de celui des pays latins meme si, en france, nos monarques - le roi soleil a la recherche de sa plus grande gloire au premier chef - avaient deja contribue a la dissociation du religieux et du politique.
l'histoire est pour une bonne part (pour l'essentiel?) faite par les individus a la recherche de leur destin et, parfois, par la revolte des plus faibles, et, moins qu'on ne l'a enseigne aux petits francais, par des deus ex machina: rois de droit divin, leaders de la revolution, napoleon ou general de gaulle. cette vision d'une l'histoire faite par des chefs de guerre avait forge l'absolu national.
les attentats du onze septembre n'auront pas ete l'affrontement de civilisa-tions mais celui de deux facons de concevoir l'histoire et la vie en societe. aujourd'hui, les citoyens eduques vivent dans un monde ouvert. ils cherchent la verite par l'observation des faits, la discussion, le raisonnement inductif et l'experimentation. ils croient aux vertus d'ecosystemes decentra-lises et batissent des federations librement decidees. les individus sont capables de manifester une reelle autonomie. celle-ci se distingue de l'individualisme: le travail en equipe comme de multiples reseaux se developpent.
cependant ces evolutions butent, en france notamment, sur les remanences de l'ordre ancien que nous avons evoque. alors que la societe civile s'ouvrait largement sur l'exterieur et devenait, par la force des choses, plus fluide, un personnel politique, issu pour l'essentiel de l'administration se constituait en un corps de plus en plus ferme. il edifiait une caste pour gerer un etat qui devenait une forteresse.
cette nouvelle noblesse entend regir le pays par decret. elle accumule des mesures qui gonflent la depense collective dont le poids et la gestion conservatrice, loin d'eviter l'exclusion, favorisent son extension. elle n'est guere attentive aux souffrances des habitants du "tiers-monde". une politique agricole commune est defendue bec et ongles, alors meme que les subventions versees aux exportations de cereales contribuent a detruire les agricultures en orient ou en afrique. sur notre sol, les plus demunis ne sont guere incites a conquerir leur autono-mie et les citoyens, infantilises, ne sont pas consultes sur les fins ni reellement associes a la gestion des organismes collectifs. une ideologie, baptisee de sociale, est exploitee par des leaders anxieux de garder leur pou-voir. elle masque une conduite clienteliste.
les tenants de la forteresse freinent aussi bien la construction de l'europe qu'une vraie decentralisation; cette derniere impliquerait que soit reconnue les responsa-bilites d'institutions intermediaires au sein desquelles l'esprit d'association prevaudrait. or, la france a, depuis les "lumieres", mis l'accent sur un individualisme outrancier. fidele a rousseau, la republique proclame qu'entre l'etat et ce citoyen, rien ne doit s'interposer. nos ecoles, nos tribunaux, notre medecine retiendront ce schema; nos statuts et nos regles etabliront une sorte d'absolutisme de l'enseignant, du magistrat ou du medecin. l'abstraction, l'esprit deductif, l'affirmation peremptoire et les brillantes idees dominent. les membres de la caste qui nous dirige sont selectionnes par les concours. nouveaux despotes eclaires, ils peuvent ne connaitre ni patron ni travail collectif.
les remanences d'un "systeme francais" archaique freinent et, parfois, bloquent les elans d'un pays qui a montre ses capacites a evoluer. tel est le sens de ce chapitre. les deux suivant traitent du poids et du comportement du secteur public.

111 - un systeme monarchique et patriarcal 1111 - un pouvoir dit absolu 1112 - aux etats-unis, des pouvoirs relatifs 1113 - la quete persistante de l'absolu 1114 - la seconde jeunesse de l'etatisme 1115 - la gauche au pouvoir 1116 - une france verticale 112 - machisme et conservatisme 1121 - un conservatisme peu liberal 1122 - place encore limitee des femmes 1123 - une epargne conservatrice 1124 - certains comportements evoluent 113 - etat pregnant et individualisme 1131 - l'etat au centre et partout 1132 - l'individualisme 1133 - une societe atomisee



111 - un systeme monarchique et patriarcal en europe, jusqu'au siecle dernier, rien n'aura ete "plus rebelle a l'idee de pluralite que la verite religieuse." ( ) tandis que les mystiques revaient d'un "un" collectif - la religion, reliant l'homme a une divinite, ne peut-elle relier les hommes entre eux? - les politiques instrumentalisaient le protes-tantisme et le catholicisme. certes, en france, a la fin du xvie siecle, un compro-mis, ayant ete negocie par henri iv, la guerre civile avait fait place a une treve. pendant un petit siecle, la france, fait rare en europe, tolera la foi protestante tandis que le roi affirmait son pouvoir. la noblesse payait le prix de ses comportements fron-deurs et de son incapacite a s'organiser en forces coherentes.
1111 - un pouvoir dit absolu ce n'est donc pas un hasard si, quatre ans apres le massacre de la saint-barthe-lemy (1572), jean bodin ecrit les six livres de la republique. pour bodin, le souve-rain fait la loi, la casse et de-cide en der-nier ressort; il declare la guerre et proclame la paix.
la vision d'un louis xiv decidant ainsi de tout, en fonction de son bon plaisir, fut confortee par les historiens du xixe siecle. en realite, ce monarque, dit absolu, tenait soigneusement compte des interets, des desirs et des capacites de resistance de ses sujets; il gouvernait souvent par la persuasion ou la negociation. la pratique du pouvoir du general de gaulle peut-elle nous aider a comprendre le fonctionnement d'un tel regime, beaucoup moins absolu qu'on ne l'a dit? tout en retablissant le catholicisme dans sa situation de monopole et de religion d'etat, le roi soleil l'encadre. il reunit "autour de lui tous les talents muris depuis le debut de la regence pour former, enfin, une academie francaise complete: architectes et jardiniers, peintres et sculpteurs, tapissiers et passementiers, instrumentalistes et chan-teurs, comediens et poetes." ( ) des lors, l'eglise cesse de regner sur les arts et les lettres; les splendeurs de versailles tendent a eclipser celles des cathedrales.
mansart construit plus de chateaux et de batiments publics que d'eglises. couperin et lulli composent plus de musique de chambre que de messes. comme racine et moliere, ils sont mobilises pour le culte du roi. louis xiv entend non seulement que les arts et leur imaginaire le servent mais aussi regner sur la justice comme sur l'e-cono-mie.
le mythe de la toute puissance passe du domaine reli-gieux au civil. l'etat ac-cede a une forme de transcendance thea-tralisee.
la revolution, en decapitant le roi, enten-dait bien s'approprier cette transcendance. a son tour, elle franchissait une etape dans ce tres long "processus de sortie de la religion des societes contemporaines." ( ). mais la dissociation, loin d'etre instantanee, devait prendre plus de deux siecles pour se realiser.
comme les "partis" dans les guerres de religion, comme les monarques qui elargissaient le pre carre francais, les revolutionnaires utiliserent les guerres pour mobiliser les citoyens et leur imposer leur pouvoir. la guerre aura ainsi ete un facteur essentiel de la construction du "systeme francais." le role du general de gaulle dans la france du xxe siecle est-il separable de la guerre, conflit mondial d'abord, guerre d'algerie ensuite? 1112 - aux etats-unis, des pouvoirs relatifs tout autre fut le parcours des immi-gres qui fi-rent la revolution ameri-caine. ( ) certes, "la religion a donne naissance aux societes anglo-americaines" ( ) et, a la veille de la guerre d'independance, huit des treize colonies avaient decrete un culte officiel et quatre autres indique une preference pour l'un des cultes protestants. toutefois, lorsque la constitution de l'etat federal fut elaboree, le premier amendement defendit de faire "aucune loi relativement a l'etablissement d'une religion ou en interdisant le libre exercice." aucune eglise ne connaitra, sur l'ensemble des etats-unis, cette symbiose avec l'etat qui etait de regle en europe. les americains suivaient, ainsi, le precepte de benjamin constant: "le corps social ne doit commander aucun culte; il n'en doit repousser aucun." des le depart, l'etat federal instaurait la separation des domaines religieux et politique.
lecteurs de la bible, ayant developpe leur sens cri-tique, ces protestants eli-saient, le plus souvent, les responsables de leur paroisse qui, a leur tour, choisissaient le pasteur. la culture anglo-saxonne de la deliberation et du controle mutuel s'epanouit. en amerique, "au sein de la commune, on voit regner une vie politique reelle, active, toute democratique et republicaine […] la commune a ete organisee avant le comte, le comte avant l'etat, l'etat avant l'union." ( ) "les anglo-americains ont su tirer de la democratie sociale, la democratie politique." ( ) tout pouvoir est limite par des contre pouvoirs formels, des "check and balance." on exige des dirigeants qu'ils soient fiables et rendent des comptes (accountability). cette societe du nouveau monde empecha, aussi, la reconstitution d'une noblesse.
pratiquee a la base avant d'etre federee, cette de-mocratie ecar-tera la toute-puissance d'un pou-voir centra-lise et de ses decrets. elle croit a la force de la jurisprudence, de la common law et du contrat prive.
le contrat social nait d'un accord deli-bere des citoyens.
retenons cette synthese: en amerique "l'histoire a subordonne l'etat a la societe, (en europe) elle livre la societe a l'etat." ( ) la forte dominante protestante de ce nouveau monde explique-t-elle, comme max weber l'a cru, sa reussite economique? il en a ete beaucoup debattu. il semble en tout cas acquis qu'une societe relativement fluide, ou la confiance que se font les individus joue un plus grand role que l'autorite est favorable a la diffusion des innovations. la france des corporations, qu'encourageait colbert, ou l'union sovietique et, depuis le xve siecle, les nations qui se reclament de l'islam ont montre que sciences, technologies ou societes se figent lorsqu'elles demeurent sans contestation ni concurrence.
1113 - la quete persistante de l'absolu si, pour les americains, la politique est le domaine du relatif, la quete d'un absolu en ce domaine n'a, au contraire, cesse de tarauder l'esprit francais.
le siecle des lumieres et celui qui le suivit, developperent d'abord le theme du progres qui allait opposer de nouvelles ideologies a des ordres anciens, foncierement passeistes. ( ) pour ces derniers, en effet, l'origine du monde precede l'apparition de la volonte de l'homme. mais, bientot, les ideologies allaient proposer aux societes de construire leur avenir. l'origine du monde avait releve de la foi; il en irait de meme de son devenir.
que les ideologies aient eu un caractere religieux n'est pas propre a la france mais, chez elle, ce phenomene eut une portee politique plus grande qu'ailleurs. les revolutionnaires de 1789 etaient convaincus qu'il suffit aux citoyens d'elire des represen-tants pour que, par leur bouche, la verite soit revelee. il leur semblait inutile de faire participer les electeurs a des debats entre des partisans de theses opposees. entre la nation souveraine, incarnee par les representants du peuple, et ce dernier: rien. pas de corps intermediaires.
la republique a, ainsi, edifie une veritable religion de l'etat. l'ecole laique fut placee en son coeur, les instituteurs mefiant du monde paysan et des femmes, redoutaient qu'ils ne fussent sous l'emprise de l'eglise.
les republicains avaient quelques raisons de penser que la democratie restait fragile. lorsque les repu-bliques trebucheront, les francais en reviendront brutalement a des re-gimes per-sonnels, monarchiques voire autoritaires: napoleon, napoleon iii, vichy, et, d'une certaine maniere, la ve republique.
des revolutions ont beau se produire, la remanence de certaines idees peut etre puissante. il ne suffisait pas que l'eglise soit separee de l'etat pour que soit acheve le processus aboutissant a sortir la politique du domaine du religieux… ou de ce qui lui en tenait lieu.
francois furet a mon-tre la filia-tion qui a existe dans l'esprit - ou l'incons-cient - de maints francais, entre notre revolu-tion en quete d'absolus et desireuse de changer la societe et celle de 1917. dans les annees cinquante, nombre de nos conci-toyens etaient encore seduits par les mi-rages apparus dans les brumes de saint-petersbourg. eduques dans une ecole qui, encore impregnee de volonte heteronomi-que, privilegie la deduction abstraite a l'observation des faits, combien de norma-liens refuseront de prendre en compte les temoignages venus du goulag? dans les annees quatre-vingt encore, des militants de gauche "revaient a voix haute une histoire imaginaire, automatique et lineaire, d'avance ecrite et deja lue qui n'avait guere de rapport avec l'histoire reelle." ( ) toujours est-il que le socialisme, qui avait suscite la revolution d'octobre, a engendre l'etat-providence et donne une nouvelle jeunesse a l'idee etatique.
1114 - la seconde jeunesse de l'etatisme l'urss, avait joue un grand role au sein des coalises qui ecraserent le nazisme et son systeme beneficia a l'ouest du prestige des vainqueurs, en tout cas dans les pays latins et catholiques, car le nord de l'europe, sans parler des usa, ne partagea guere cet engouement.
on refusait d'ecouter ceux qui denon-caient les proces et les repressions. la planification semblait fonctionner. le collectivisme promettait de realiser cette egalite dont les francais ne cessaient de dire qu'elle etait leur ideal. la toute puissance de l'etat revenait ainsi en force avec de nouveaux objectifs qui etaient sociaux et de nouveaux moyens, d'ordre economique. les francais etaient heureux, persuades qu'une fois encore des conceptions qu'ils avaient faites leur allaient s'imposer au monde entier.
le general de gaulle, gouvernant au debut et vers la fin des "trente glo-rieuses", contribuera a la renaissance du modele etatique. le sentiment na-tional revivait. un chef de guerre, sorte de monarque republi-cain, condui-sait, a nouveau, la nation et, o miracle, il voyait dans le plan une "ardente obligation".
la democratie chretienne, de son cote, etait porteuse d'un remords: le progres de l'economie avait laisse subsister pauvrete et inegalites et mieux organiser la solidarite lui convenait. la "question sociale" etait posee depuis fort longtemps mais les fusilla-des de 1848 avaient montre les difficultes que la republique avait a concilier la liberte et des droits sociaux effectifs. nationaliser et planifier la reconstruction des reseaux de transport, de la production d'energie et de l'industrie lourde ne s'imposait-il pas? et puis, les partisans de l'economie privee avaient, en trop grand nombre, sympathise avec le regime de vichy, pour avoir, dans les annees qui suivirent la seconde guerre, voix au chapitre.
les chocs petro-liers et la crise allaient clore cette epopee de pres de trente ans pendant laquelle la population avait grandi et l'economie galope. certes, les de-penses collectives, les impots et les cotisations s'etaient emballes mais les presta-tions publiques etaient evidentes: la securite sociale contribuait grandement a l'ame-lioration de la sante et a l'allongement de la vie; l'enseignement secon-daire etait gene-ralise. des depenses collectives accrues n'empe-chaient d'ailleurs pas que les revenus indivi-duels s'elevent. grace aux metiers manuels notamment, les plus mo-destes et les immigres s'in-tegraient dans la societe. des cites remplacaient les bidon-villes.
en france plus qu'ailleurs, l'atome, qui avait ete guerrier, allait remplacer le noir charbon pour produire l'electricite. l'etat et son avatar, l'etat-providence, se montrait donc aussi prestigieux qu'aimable, aussi planificateur que prevoyant. les personnels administratifs et politiques, pour leur part, se rejouissaient de l'extension des pouvoirs que la seconde jeunesse de l'etatisme leur donnait.
1115 - la gauche au pouvoir dans les annees soixante-dix, les gouverne-ments de droite, domines par d'anciens hauts fonc-tionnaires, ont garde a l'etat sa large emprise sur la societe et sur l'economie. ils ont, par exemple, nationalise la siderurgie. les socialistes francais, jadis hostiles a l'etatisme, croyaient desormais en ses bienfaits et les marxistes approchaient du but: l'etat dominerait l'economie et les representants des travailleurs controleraient l'etat. revenue au pouvoir en 1981, la gauche a juge benefique que l'etat accroisse large-ment un domaine deja considerable.
elle a eu re-cours a des so-lutions qu'on qualifiera, par euphemisme, d'inadaptees et que les socialistes al-lemands avaient rejetees depuis belle lurette: na-tionalisations, fortes embauches de fonction-naires, 39 puis 35 heures imposees, hausse repetee du smic, instaura-tion de la retraite a 60 ans. n'est-ce pas l'attachement a de vieux schemas de pensee qui empeche la gauche de s'adapter a des circonstances nouvelles? nous developpe-rons longuement ce point au chapitre 32 a propos des politiques de l'emploi. la gauche n'avait pas su elaborer une politique alge-rienne; elle ne saura pas rallier a temps la social-democratie de maints de ses homolo-gues europeens.
"nous avons gouverne pendant les annees quatre-vingt avec des programmes ecrits dans les annees soixante-dix sur des idees des annees soixante." ( ) fallacieux, les objectifs economiques et sociaux des nationalisations etaient seconds. apres s'etre rendu au pantheon, francois mitterrand, voulait, avant tout affirmer son pouvoir et reduire les "puissances d'argent"; les fouquet du xxe siecle. d'ou la nationalisation a 100 % en depit des avis contraires emis par plusieurs conseillers.
d'autres mesures furent egalement decidees de facon autoritaire. "il faut que nous nous rappelions le coup de poignard du president de la republique en 1982, quand il a dit d'accord pour les 39 heures payees 40. il a stoppe le processus du temps de travail negocie qui commencait a s'operer." ( ) la pratique monarchique du pouvoir par francois mitterrand permettra aussi que se poursuive la conquete de la forteresse france par une nouvelle noblesse d'etat (voir les chapitres 12 et 13).
certains leaders de la gauche, telle martine aubry, s'interrogent: "que reste-t-il de la passion violente de l'etat pour la souverainete? de sa toute-puissance? de sa majeste? c'est un nouvel imaginaire qui s'installe, incarne par d'autres allegories: le marche, l'opinion, le juge." ( ) laurent fabius, lui aussi, doute: "les aspirations de jadis, confiant a l'etat la recherche de la perfection du bonheur, n'etaient-elles pas trop vastes?" ( ).
mais, les remanences sont puissantes. colbert survit dans les comportements de plusieurs ministres comme dans les attentes de citoyens. les francais, votant a gauche comme a droite, ont ete satisfaits de la privatisation de chaines de television mais pres de la moitie d'entre eux souhaite toujours que l'etat regisse rigoureusement les licenciements.
1116 - une france verticale alors que nous nous sommes ouverts, de plus en plus largement, a un monde qui ap-pelle les initiatives, notre societe est restee im-pre-gnee d'une vision reduc-trice: un monde de citoyens "atomises" et passifs. ce ne sont pas seulement nos institutions politiques qui restent empreintes de monarchisme. dans les domaines de la famille, de l'entreprise ou de l'ecole, la france demeure "verticale".
s'associant peu et nostalgiques d'un ordre social garanti par une autorite forte, les francais participent a une democratie au rabais. le pivot de notre systeme politique est le president de la republique elu par une "conjonction ma-gique, imprevisible et trans-cendante entre un homme et un peuple. […] l'institution est fondamentale-ment monarchiste, unitaire, religieuse et hierarchique." ( ) elle dessaisit les par-tis poli-tiques, ceux de droite notamment, qui, reduits au role de machine elec-torale, tournent a vide en dehors des campagnes presidentielles.
on a loue le general de gaulle pour avoir dote la france d'une constitution efficace. en realite, elle a donne des pouvoirs excessifs a l'executif et au chef de l'etat qui, une fois elu, peut decider seul dans tous les domaines ou son autorite l'emporte (sauf en periode de cohabitation avec un gouverne-ment d'un autre bord). francois mitterrand, apres avoir tant critique cette constitution, abusa des pouvoirs qu'elle lui conferait pour prendre des mesures inadaptees a l'univers d'aujourd'hui.
dans l'ordre familial, des ethno-logues, ont mon-tre que le bas-sin parisien a reussi, a l'oc-casion de la revolution, a imposer a la france son organisation: un pere autoritaire assurant l'egalite entre les enfants par son testament no-tamment. la tyrannie du pere est supportee a condition que l'egalite soit respectee.
on retrouve le monarchisme dans l'etendue des pouvoirs non seulement de notre president de la ve republique mais aussi du pdg institue par vichy. et les parcours de la majorite de nos grands patrons ont ete propices au maintien, dans nos entreprises, de structures autoritaires. d'autant plus qu'ils ont eu, en face d'eux, jusqu'a l'arrivee des pension funds americains, des actionnaires de peu de poids (voir, sur ce point, le chapitre 13).
meme s'il est desormais conteste, ce modele "vertical" reste en vigueur dans nombre de firmes. ayant interroge plus de 100 000 salaries de la cie ibm dans 72 pays, une etude ( ) a conclu que la france etait le pays ou la distance hie-rarchique entre superieur et subordonne etait, de loin, la plus grande du monde occidental.
ces pouvoirs forts vont de pair avec un elitisme mal concu. "nous selectionnons sans repit et conduisons, par des sentiers de plus en plus etroits, l'elite de nos jeunes vers les mecanismes subtils et feroces des concours nationaux - une expression qui n'est traduisi-ble dans aucune langue, sinon peut-etre en chinois mandarinal - qui determinent la cohorte etroite des decideurs de notre societe […] nous perdons a ce jeu malthusien l'occasion d'enrichir et de renouveler nos elites." ( ) qui examine les origines familiales des promotions recentes de nos grandes ecoles ou de nos hauts fonctionnai-res, constatera que "l'ascenseur social" est bien en panne.
autocratisme, faible concertation, place trop limitee laissee aux initia-tives, pro-motions ou-vrieres peu nom-breuses, formation insuffisante du personnel d'"execution" et licencie-ments ex-perimen-tes par nombre de salaries ont en-gendre dans les entreprises des reactions de peur lorsque des no-vations tech-niques ont ete envisagees: on a craint qu'elles ne reduisent l'emploi. des lors on peut se "de-mander si les re-lations so-ciales en france ne sont pas un obstacle a la compe-titivite." ( ) et le dialogue social, loin d'etre meilleur dans le secteur public, est plutot plus difficile, en partie parce que les acteurs ne sont guere prepares a la negociation et au compromis, en partie parce que trop de decisions demeurent prises a l'echelon central.
dans la tentative avortee de 2 000 pour reformer l'administration fiscale, "l'etat, les organisations syndicales ou les agents de l'etat eux-memes, tout le monde a semble d'accord pour jouer sur des passions, des mythes, des principes, la ou une analyse meme rapide aurait permis d'identifier des jeux d'interet souvent tres banals et donc negociables." ( )

112 - machisme et conservatisme vouloir conserver ce qui existe est naturel et le conservatisme n'est condamnable que lorsqu'il s'oppose a tout changement. que ceux qui detiennent un pouvoir autocratique soient peu ouverts aux evolutions est assez comprehensible: ne risquent-elles pas de mettre en cause leur position? dans une democratie, la chose est moins acceptable mais elle advient si les leaders ont reussi a constituer un corps ferme, aboutissement d'une filiere quasiment unique; dans cette situation, dont la france se rapproche, se maintenir au pouvoir l'emporte sur le desir de faire des reformes appropriees. il est vrai que le conservatisme n'est pas une chose nouvelle en france et qu'il est bien ancre.
1121 - un conservatisme peu liberal jusqu'aux annees soixante, notre pays aura mene des guerres coloniales auxquelles anglais et hollandais avaient renonce. restee rurale plus longtemps que ses voisins, la france continue a defendre ses agri-culteurs prosperes, au-dela de toute raison. notre senat, encore tres rural, est, en maints domaines, exagerement conservateur.
nombreux sont les francais qui votent pour le front national, l'extreme gauche ou le parti communiste lesquels pronent le protectionnisme comme des formes depassees d'organisation sociale.
dans l'hiver 1995, le gouvernement juppe a provoque, par des maladresses il est vrai notables, des manifestations etonnan-tes en faveur du statu quo! qu'on ne touche ni aux retraites ni a l'organisation de la sncf, ni a celle de la gestion de l'assurance-maladie.
maintes institutions francaises n'ont evolue que fort lentement. notre justice a ete longtemps subordonnee aux gouvernants. aujourd'hui encore, elle abuse de la deten-tion provisoire et notre police est critiquee par les instances europeennes pour une brutalite que plusieurs ministres de l'interieur ont encouragee. a l'egard des realites et diversites regionales la republique et son ecole auront longtemps pratique le nivellement, les armes a la main si necessaire.
nous sommes egalement restes plus machistes que maints de nos voisins; nous tolerons, au-dela du raisonnable, les postures males, la virilite s'accompagnant fierement de violences: le fumeur, le buveur et le conducteur aux exces de vitesse sont trop souvent admires: nous avons un des plus forts taux d'accidents de la route d'europe. nous sommes aussi les champions europeens des barrages routiers: le producteur de primeurs, de bovins, de cochons ou le chauffeur de poids lourds manifestent ainsi, en violant la loi, sans etre desapprouves.
dans le sport, le harcelement sexuel est trop souvent considere comme une pratique normale. ( ) d'autres enquetes montrent que les violences conjugales existent encore dans pres d'un couple sur dix et, ce, dans tous les milieux sociaux. ( ) il a fallu attendre les annees recentes pour que viols et incestes soient denonces et condamnes apres avoir ete couverts par des silences criminels.

ouverte aux filles en 1972, l'ecole polytechni-que n'en comptait encore que 14 % en 1999. la promotion de l'ena sortie en 1978 comportait 18 femmes sur 158 eleves. vingt ans apres leur sortie de l'ecole, aucune ne detient un poste prestigieux. qui ne se souvient, aussi, de la facon pour le moins inelegante avec laquelle alain juppe, en novembre 1995, a remercie huit des douze femmes qu'il avait nommees a des postes de ministres ou de secretaires d'etat quelques mois plus tot. lionel jospin a, de son cote, admis devant le parlement ( ), que, depuis que son gouvernement etait en fonction, les nominations en conseil des ministres avaient laisse fort peu de places aux femmes.
dans les entreprises privees la situation des femmes n'est pas meilleure. une seule, anne lauvergeon est pdg d'une des cent plus grandes entreprises francaises. une recherche effectuee en 1996 a montre que les femmes detenaient 6 % seulement des quelque 2000 postes principaux des 200 plus grandes firmes francaises. dans les entreprises moyennes moins d'une femme sur dix est pdg. les ecarts de salaires, a responsabilites comparables, demeurent, en moyenne, sensibles. ( ) on peut observer qu'en europe du nord, ou la repartition des revenus est la moins inegalitaire, la violence plus controlee et l'environnement le mieux respecte, la place des femmes dans la societe est nettement plus large que chez nous. moins la force compte dans la cite et plus le droit est respecte, plus reconnue aussi est la place des femmes. celle-ci est bien un signe de l'evolution des societes.
1123 - une epargne conservatrice champion de l'epargne dans le monde occidental - 15 % du revenu disponible contre 5 % en grande-bretagne ( ) - le francais est, dans ce domaine aussi, plus conservateur que les anglo-saxons, les hollandais ou les suisses. il a, longtemps aime l'or, placement sterile par excellence et qui,