23 Au-delà de l’État-nation 23.0 Résumé du chapitre et pistes de recherche Le propos du second volet de notre site est de souligner l’obsolescence du modèle français, notamment — et c’est l’objet du présent chapitre — face aux puissantes évolutions qui ont lieu sur la planète. L’État-nation n’est plus en mesure de réguler une société et une économie pour lesquels les frontières ne comptent plus guère. En moins d’une génération la Chine est devenue une grande puissance, à la fois partenaire de nombreux pay s au premier rang desquels les États-Unis, associé monétaire — sa monnaie étant accrochée au dollar dont elle est l’indispensable soutien — et, enfin, rival étant donné, notamment, l’impérieuse nécessité des économies modernes de s’approvisionner en pétrol e. Dans un tel contexte, penser que l’Amérique pourra continuer à conduire des politiques unilatérales est-il ration-nel? La France, a elle aussi, le plus grand mal à clore le chapitre de l’État-nation. Elle a joué un rôle de leader dans la construction européenne mais découvre aujourd’hui qu’elle n’y est plus majoritaire. Sa culture et son modèle n’étant pas ceux du compromis l’Europe élargie, qui est forcément celle des compromis, ne dit rien qui vaille à nombre de ses citoyens. Le phénomène est général: électeurs, élus et administrations nationales ont du mal à s’adapter à la globalisation. Si l’entreprise privée est ou tend à devenir internationale, l’ État nati onal rechigne encore à s’intégrer dans un système de gouvernement international (mondial ou eur opéen). (1) Crispés, des Français ne risquent-ils pas de faire la même erreur que celle que beaucoup auront commise à l’égard du capitalisme: refuser les faits et, du coup, tarder à construire des contre-pouvoirs efficients? Le poids de la Chine, de l ’Inde et du Brésil grandissant, une question essentielle de notre temps ne peut-elle se formuler ainsi: l’Europe parvient désormais à maintenir la paix en son sein mais la paix dans le monde pourra-t-elle s’établir solidement si l’Europe n’y participe pas de façon unie, comme elle le fait, efficacement, dans le domaine du commerce mondial? Pour des raisons techniques, les graphiques figurent après l’annexe mais nous encourageons nos visiteurs à les avoir sous les yeux lorsqu’ils liront les passages qui y renvoient. Corps du texte 23.1 Les États-Unis, l’hyperpuissance et ses fragilités page2 23.2 L’Union européenne, un chantier page15 23.3 Des institutions internationales nécessaires page41 Annexe page45 Graphiques page46 Table des matières page50

1Francis Massé, Le silence politique, Ouest-édition, juin 2 000.

23.1 Les États-Unis, hyper-puissance durable?

Trois facteurs, circonstanciels ou durables, ont conduit les États-Unis à être considérés comme une «hyper-puissance» et à se convaincre eux-mêmes qu’ils en étaient une. Primo ils disposent des atouts économ iques, technologiques, scientifiques mais aussi culturels très puissants quenous évoquerons. Secundo , depuis dix ans, les autres acteurs de la scène internationale ont été en retrait: l’adversaire de cinquante ans, l’URSS, s’était effondrée, le Japon a connu une léthargie économ i-que, l’Europe n’est pas encore parvenue à définir une politique extérieure cohérente (à l’exception notable du domaine des échanges commerciaux) et la Chine, en plein essor, n’a pas acquis la maturité d’une grande puissance. Tertio , une tradition liée à leurs origines si particulières veut que les États-Unis soient exceptionnels et ce courant, après le choc du 11septembre, a repris une grande force, permettant à George W. Bush de donner au parti républicain un tour populiste et à sa pol i-tique un caractère quasiment messianique: l’Amérique, incarnant le «bien», est entrée en guerre contre le «mal». Ne faut-il pas, néanmoins, douter que cette situation d’hyperpuissance puisse être durable? Un monde dans lequel «l’Amérique ne jouira plus d’une supériorité écrasante» (1) n’est-il pas concevable? On peut se souvenir de la phase fort difficile que les États-Unis ont connue pendant les années quatre-vingt oò leur économie mais aussi leur prestige étaient en questionmais, surtout, se demander si la mondialisation est compatible avec une nation dominante. Examinons donc les différentes composantes de la supériorité américaine actuelle mais aussi les points faibles et, notamment, l’échiquier pétrolier: les États-Unis y disposent-ils de pièces ma î tresses? 231.1 Les atouts Les États-Unis ont une démographie exceptionnellement favorable qui est la résultante directe de la politique d’immigration relativement ouverte qu’ils ont menée. 2311.1 Atouts démographiques et géographiques Si l’ensemble des pays développés a, depuis des années, une natalité faible, une croissance nulle et un vieillissement rapide, ce n’est pas le cas des États-Unis.

L’élargissement de l’Union européenne tend à accentuer la tendance au plafonnement de sa pop ulation — en attendant que s’amorce une diminution — alors que la population des États-Unis 1Bill Clinton, cité par Le Monde du 23 juillet 2004. 2Futuribles, septembre 2004. augmente d’un peu plus de 1%; corollaire: l’Amérique est plus jeune que l’Europe. Sa supérior i-té dans maints domaines de la recherche et de la technologie s’explique en partie par l’afflux d’étudiants venus d’Asie; leur venue compense la tendance, dans le monde occidental, à la diminution des jeunes qui s’engagent dans les sciences «dures».

Par ailleurs, les États-Unis ont une façade sur l’océan Pacifique, nouvelle mare nostrum oò résident les populations les plus importantes de notre époque et se réalise 60% du Pib mondial. On peut voir un lien entre ces deux réalités: le centre de gravité intérieur des USA ne se déplace-t-il pas du Nord et de l’Est vers l’Ouest et le Sud? Comme dans toute nation sans doute, une partie du pays se développe, démographiquement et économiquement, davantage que l’autre. Et certains observent qu’en 2004 les bastions électoraux de John Kerry se trouvaient dans la partie la moins dynamique des USA. La réélection de George W.Bush ne reflète-elle pas ces évolutions? A contrario, les atouts américains vis-à-vis des grands pays en voie de dével oppement, moins puissants, tendent à s’amenuiser. La population américaine représente 5% de celle du monde, celle de la Chine 21% et celle de l’Inde 16%. 2311.2 Une société qui fut plus ouverte que celles d’Europe notamment À l’égard de la plupart des p ays européens comme de la Chine ou du Japon, une des forces esse ntielles des États-Unis (leur force essentielle?) a été la fluidité de leurs élites. N’est-ce pas l’origine même du pays: des émigrants voulant échapper aux contraintes que leur imposaient l es autorités de leur pays d’origine? Les Américains n’ont pas toléré la reconstitution d’une catég o-rie qui aurait été plus noble que les autres et leur insistance sur la fiabilité — l’accountability — des dirigeants ou la nécessité de contre-pouvoirs effi caces n’est pas fortuite. À la différence de la nomenklatura soviétique ou de notre nouvelle noblesse (Voir le chapitre 13 de notre site sur le «modèle français»), les dirigeants sont évalués et sanctionnés sans ménagement. Les hauts fon ctionnaires, loin de sortir du même moule, viennent d’horizons très divers et l’idéal du self-made-mandemeure vivant. George W.Bush a réussi à conquérir une partie des minorités qui votaient jadis de façon presque exclusive pour les Démocrates. Par les nominations auxqu elles il a procédé après sa réélection il a montré l’importance qu’il attache aux populations venues de l’immigration. Il faut aussi noter que quatre femmes font partie du nouveau cab i net. Toutefois plusieurs évolutions sont en cours qui conduisent à nuancer ce tableau. Comme dans maints pays, le dynamisme du capitalisme de ces dernières années et l’ouverture des fronti ères tendaient déjà à rendre l’Amérique plus inégale. En outre la protection contre la maladie est mal assurée pour une partie considérable des habitants ce qui est choquant pour un pays disposant de si vastes ressources: l’espérance de vie moyenne n’y est plus une des plus élevées. Plus récem 1Futuribles, septembre 2004. ment l’administration de George W. Bush a pris des mesures fiscales extrêmement énergiques mais favorables à ceux qui disposent du revenu et du capital les plus élevés. «Les États-Unis ne sont-ils pas en train de se calcifier? de devenir, comme l’Europe, une société de classes?» (1) 2311.3 Un anglais quasi universel et des médias puissants La révolu tion industrielle, partant d’Angleterre, aura contribué à faire de l’Anglais la langue technique tandis que la colonisation britannique créait non seulement les premiers États américains mais aussi un Commonwealth autrement plus peuplé et prospère que notre Empire colonial. Et la langue anglaise, par sa double origine germanique et française et sa grammaire assez simple comme sa capacité à forger des mots nouveaux, s’est prêtée à une large diffusion. Les Français dont la langue a été, jadis, la langue internationale, regrettent ce phénomène amorcé dès le XIXesiècle: l’anglais est devenu, de facto, la langue quasiment universelle. Non seulement celle de la science et de maints internautes ou des médias mais aussi des diplomates et des entreprises. Elle est désormais celle d’Aventis, de Total, de Vivendi et d’Axa comme de Siemens, de la Banque centrale européenne ou de l’Eurocorps. La langue aura aidé les Américains à s’implanter en Irlande et à tirer parti des capacités de l’Inde de Bangalore dans l’informat ique. Les élargi ssements successifs de l’Union européenne, en conduisant à la multiplication des langues utilisées, ont renforcé la pos i tion de l’anglais par rapport au français ou à l’allemand. Dans le domaine de l’art, l’émigration en Amérique, pendant la dernière guerre, de nombre d’artistes a contribué à donner à New York, la place que Paris ou Vienne tinrent jadis. Et, en ce qui concerne les films, celle d’Hollywood est écrasante:

Les Américains peuvent «étant maîtres des images mondiales du cinéma et de la télévision, inspirer les rêves et les désirs des autres.» (3) Ceci étant, la crainte de voir l’univers entier s’aligner sur une culture dominante est sans doute simpliste. La segmentation des clientèles est une réalité et le provincialisme retrouve une seconde jeunesse. CNN est devenue une télévision quasiment mondiale mais en développant des programmes locaux. Reste que, avec la langue anglaise, les États-Unis disposent d’un atout considérable dont le poids, à vue humaine, va continuer à grandir. 231.2 Facteurs économiques et militaires Au cours de la dernière décennie, en économie (à l’instar de la démographie) la croissance des États-Unis — 3,5% en moyenne annuelle — a été intermédiaire entre celle de la zone euro 2% — et celle des pays en développement — environ 5%, la Chine et de l’Inde croissant, depuis des 1 The Economist, « Meritocracy in America», 1er janvier 2005. 2en % des recettes des cinémas en 1996 ; «L’Europe de l’audiovisuel», Sociétal, juin 1999. 3Hubert Védrine cité par Pierre Hasner, Washington et le monde, Éditions Autrement, 2003. années, au rythme de 7/8% pour la première et 5/6% pour la seconde. Les USA constituent en eux-mêmes le plus beau marché du monde: un ensemble important, sans frontières oò les revenus sont élevés; ils réalisent 24% du PIB mondial, la Chine 13% (la France moins de 4%) (1). La Chine et l’Inde ont gagné les 2eet 4e p laces, le Japon tenant la 3e. Si la Chine se rapproche des Etats-Unis, le chemin qui reste à parcourir pour les rattraper est long. 2312.1 Économie créative mais déficits croissants Les États-Unis gardent, globalement, le leadership des innovations technologiques:

L’innovation fraye d’autant plus aisément son chemin en Amérique que la «destruction cré a-trice» y est acceptée (alors qu’elle heurte les Français). La grande majorité des Américains pense que les individus doivent avant tout compter sur leur propre énergie. L’aide de la collectivité ne leur paraît pas première et ses interventions dans l’ordre économique souvent malencontr euses. L’égalité des chances et, notamment, une concurrence loyale leur paraît essentielle mais que l’inégalité des revenus et des patrimoines soit nettement plus grande qu’en Europe — patrimoine moyen d’un noir américain 6100$, d’un blanc 67000$ (3— et qu’elle se soit accrue au cours des trente dernières années ne provoque guère de protestation. Il est vrai que, dans la dernière décennie, ce phénomène n’a pas empêché la proportion des Américains vivant sous le seuil de pauvreté de décroître. Les laboratoires de recherche ont des liaisons fécondes avec les entreprises. Les totalitarismes qui ont sévi en Europe ont, comme dans le domaine de l’art, contribué au développement d’universités prestigieuses. Celles-ci attirent des savants chevronnés comme de jeunes chercheurs étrangers. «Depuis 1990, l’Europe a reçu un prix Nobel scientifique décerné à un non-européen, contre 10 décernés à des non-américains travaillant aux États-Unis.» (4) La vigueur de ces atouts semble devoir se confirmer dans les années qui viennent en dépit des restrictions qui ont été mises à l’entrée de jeunes sur le territoire américain. Cependant, les statistiques économiques ne disent pas tout. Deux millions d’Américains sont en prison et les dépenses correspondantes sont décomptée s dans leur PIB. La qualité des services publics, globalement inférieure à ceux de l’Europe, est-elle prise en compte? La Californie souligne que la hausse du pouvoir d’achat n’exprime pas la dégradation de la sécurité et de l’environnement. ( 5) 2312.2 Un appareil financier fort et audacieux Les entreprises et laboratoires créatifs des USA ont été épaulés par un appareil financier puissant. 2003, à parité de pouvoir d’achat, The Economist, 2 octobre 2004. Main science and technology indicators, OCDE, 2002. Ligue urbaine nationale, citée par Le Monde du 8 avril 2005. Main science and technology indicators, OCDE, 2002. Field Poll Institute, enquête de 1999. À la fin du XX esiècle, les financements des firmes naissantes, les start-up, avaient abondé (presque trop?) et avaient été relayés par un marché des capitaux avide de nouveautés: une fraction substa ntielle des retraites provient de la capitalisation et, comme les Américains n’ont pas à l’égard du placement en action la phobie de nombre de Français, les ressources abondantes ont permis non seulement de financer les firmes américaines mais de prendre des positions substantielles dans le capital de sociétés étrangères. Si les positions prises à l’étranger par les fonds américains demeurent, la chute de la bourse en 2000 et la quasi disparition de l’épargne privée américaine devraient empêcher les USA de continuer à renforcer leurs participations dans les firmes étrangères. On ne peut exclure qu’ils soient conduits à liquider certaines d’entre elles. Oò va, en effet, l’Am érique? 2312.3 Le pétrole et une phase inquiétante L’habitat et le style de vie américains reposent largement sur un usage massif d’un pétrole bea u-coup moins taxé qu’en Europe. Les États-Unis importent les deux tiers de leur consommation — voir le graphique 1 en fin de document — et sont donc de plus en plus dépendants du Moyen-Orient tandis que la demande chinoise de pétrole grimpe en flèche. Si la Californie, des comtés et des entreprises ont pris de multiples mesures pour freiner la production de gaz à effet de serre, le Sénat s’oppose à l’adoption de politiques nationales qui réduiraient la consommation d’énergie et, notamment, à la ratification des accords de Kyoto. Pendant ce temps la consommation chinoise augmente à grande allure et Vladimir Poutine rassemble sous son contrôle les cartes dont disposent les Russes, premiers producteurs de gaz naturel au monde. La guerre d’Irak aura-t-elle permis de renforcer la main américaine dans le monde des producteurs de brut? Jusqu’ici ce n’est pas évident. En tout cas le prix du baril a fortement augmenté, certains facteurs de hausse se trouvant, il est vrai, chez les pays consommateurs. D’une manière générale, les Etats-Unis, sortis de la mini récession qui avait suivi les excès de la «nouvelle économie», semblent être entrés dans une phase inquiétante. Leur banque centrale a poursuivi une politique d’argent facile en dépit du fait que George W.Bush a fait passer les finances publiques d’un excédent de 1% du PIB à un déficit proche de 5%, moins pour des raisons économiques que pour satisfaire ses électeurs (fortes baisses d’impôt déjà évoquées et subve ntions à l’agriculture notamment) et financer les opérations menées en Irak. De son côté, la consommation des ménages est restée très soutenue, non que les salaires aient augmenté de façon sensible mais grâce à l’emprunt. Aux ménages dont les deux-tiers sont propriétaires de leur logement, les banques ont, en effet, offert de refinancer à des conditions plus favorables leurs emprunts hypothécaires anciens. Les taux d’intérêt bas ayant favorisé une hausse des prix de l’immobilier, les ménages ont ainsi disposé de substantielles ressources nou velles. Les consommateurs ont cessé d’épargner, le déficit public est devenu énorme et les profits non réinvestis des ent reprises ont été insuffisants pour financer ce déficit. La balance extérieure est, elle aussi, devenue déficitaire pour des montants à la fois considérables et croissants: 400milliards de
 
23 au-dela de l'etat-nation 23.0 resume du chapitre et pistes de recherche le propos du second volet de notre site est de souligner l'obsolescence du modele francais, notamment - et c'est l'objet du present chapitre - face aux puissantes evolutions qui ont lieu sur la planete. l'etat-nation n'est plus en mesure de reguler une societe et une economie pour lesquels les frontieres ne comptent plus guere. en moins d'une generation la chine est devenue une grande puissance, a la fois partenaire de nombreux pay s au premier rang desquels les etats-unis, associe monetaire - sa monnaie etant accrochee au dollar dont elle est l'indispensable soutien - et, enfin, rival etant donne, notamment, l'imperieuse necessite des economies modernes de s'approvisionner en petrol e. dans un tel contexte, penser que l'amerique pourra continuer a conduire des politiques unilaterales est-il ration-nel? la france, a elle aussi, le plus grand mal a clore le chapitre de l'etat-nation. elle a joue un role de leader dans la construction europeenne mais decouvre aujourd'hui qu'elle n'y est plus majoritaire. sa culture et son modele n'etant pas ceux du compromis l'europe elargie, qui est forcement celle des compromis, ne dit rien qui vaille a nombre de ses citoyens. le phenomene est general: electeurs, elus et administrations nationales ont du mal a s'adapter a la globalisation. si l'entreprise privee est ou tend a devenir internationale, l' etat nati onal rechigne encore a s'integrer dans un systeme de gouvernement international (mondial ou eur opeen). (1) crispes, des francais ne risquent-ils pas de faire la meme erreur que celle que beaucoup auront commise a l'egard du capitalisme: refuser les faits et, du coup, tarder a construire des contre-pouvoirs efficients? le poids de la chine, de l 'inde et du bresil grandissant, une question essentielle de notre temps ne peut-elle se formuler ainsi: l'europe parvient desormais a maintenir la paix en son sein mais la paix dans le monde pourra-t-elle s'etablir solidement si l'europe n'y participe pas de facon unie, comme elle le fait, efficacement, dans le domaine du commerce mondial? pour des raisons techniques, les graphiques figurent apres l'annexe mais nous encourageons nos visiteurs a les avoir sous les yeux lorsqu'ils liront les passages qui y renvoient. corps du texte 23.1 les etats-unis, l'hyperpuissance et ses fragilites page2 23.2 l'union europeenne, un chantier page15 23.3 des institutions internationales necessaires page41 annexe page45 graphiques page46 table des matieres page50

1francis masse, le silence politique, ouest-edition, juin 2 000.

23.1 les etats-unis, hyper-puissance durable?

trois facteurs, circonstanciels ou durables, ont conduit les etats-unis a etre consideres comme une "hyper-puissance" et a se convaincre eux-memes qu'ils en etaient une. primo ils disposent des atouts econom iques, technologiques, scientifiques mais aussi culturels tres puissants quenous evoquerons. secundo , depuis dix ans, les autres acteurs de la scene internationale ont ete en retrait: l'adversaire de cinquante ans, l'urss, s'etait effondree, le japon a connu une lethargie econom i-que, l'europe n'est pas encore parvenue a definir une politique exterieure coherente (a l'exception notable du domaine des echanges commerciaux) et la chine, en plein essor, n'a pas acquis la maturite d'une grande puissance. tertio , une tradition liee a leurs origines si particulieres veut que les etats-unis soient exceptionnels et ce courant, apres le choc du 11septembre, a repris une grande force, permettant a george w. bush de donner au parti republicain un tour populiste et a sa pol i-tique un caractere quasiment messianique: l'amerique, incarnant le "bien", est entree en guerre contre le "mal". ne faut-il pas, neanmoins, douter que cette situation d'hyperpuissance puisse etre durable? un monde dans lequel "l'amerique ne jouira plus d'une superiorite ecrasante" (1) n'est-il pas concevable? on peut se souvenir de la phase fort difficile que les etats-unis ont connue pendant les annees quatre-vingt ou leur economie mais aussi leur prestige etaient en questionmais, surtout, se demander si la mondialisation est compatible avec une nation dominante. examinons donc les differentes composantes de la superiorite americaine actuelle mais aussi les points faibles et, notamment, l'echiquier petrolier: les etats-unis y disposent-ils de pieces ma i tresses? 231.1 les atouts les etats-unis ont une demographie exceptionnellement favorable qui est la resultante directe de la politique d'immigration relativement ouverte qu'ils ont menee. 2311.1 atouts demographiques et geographiques si l'ensemble des pays developpes a, depuis des annees, une natalite faible, une croissance nulle et un vieillissement rapide, ce n'est pas le cas des etats-unis.

l'elargissement de l'union europeenne tend a accentuer la tendance au plafonnement de sa pop ulation - en attendant que s'amorce une diminution - alors que la population des etats-unis 1bill clinton, cite par le monde du 23 juillet 2004. 2futuribles, septembre 2004. augmente d'un peu plus de 1%; corollaire: l'amerique est plus jeune que l'europe. sa superior i-te dans maints domaines de la recherche et de la technologie s'explique en partie par l'afflux d'etudiants venus d'asie; leur venue compense la tendance, dans le monde occidental, a la diminution des jeunes qui s'engagent dans les sciences "dures".

par ailleurs, les etats-unis ont une facade sur l'ocean pacifique, nouvelle mare nostrum ou resident les populations les plus importantes de notre epoque et se realise 60% du pib mondial. on peut voir un lien entre ces deux realites: le centre de gravite interieur des usa ne se deplace-t-il pas du nord et de l'est vers l'ouest et le sud? comme dans toute nation sans doute, une partie du pays se developpe, demographiquement et economiquement, davantage que l'autre. et certains observent qu'en 2004 les bastions electoraux de john kerry se trouvaient dans la partie la moins dynamique des usa. la reelection de george w.bush ne reflete-elle pas ces evolutions? a contrario, les atouts americains vis-a-vis des grands pays en voie de devel oppement, moins puissants, tendent a s'amenuiser. la population americaine represente 5% de celle du monde, celle de la chine 21% et celle de l'inde 16%. 2311.2 une societe qui fut plus ouverte que celles d'europe notamment a l'egard de la plupart des p ays europeens comme de la chine ou du japon, une des forces esse ntielles des etats-unis (leur force essentielle?) a ete la fluidite de leurs elites. n'est-ce pas l'origine meme du pays: des emigrants voulant echapper aux contraintes que leur imposaient l es autorites de leur pays d'origine? les americains n'ont pas tolere la reconstitution d'une categ o-rie qui aurait ete plus noble que les autres et leur insistance sur la fiabilite - l'accountability - des dirigeants ou la necessite de contre-pouvoirs effi caces n'est pas fortuite. a la difference de la nomenklatura sovietique ou de notre nouvelle noblesse (voir le chapitre 13 de notre site sur le "modele francais"), les dirigeants sont evalues et sanctionnes sans menagement. les hauts fon ctionnaires, loin de sortir du meme moule, viennent d'horizons tres divers et l'ideal du self-made-mandemeure vivant. george w.bush a reussi a conquerir une partie des minorites qui votaient jadis de facon presque exclusive pour les democrates. par les nominations auxqu elles il a procede apres sa reelection il a montre l'importance qu'il attache aux populations venues de l'immigration. il faut aussi noter que quatre femmes font partie du nouveau cab i net. toutefois plusieurs evolutions sont en cours qui conduisent a nuancer ce tableau. comme dans maints pays, le dynamisme du capitalisme de ces dernieres annees et l'ouverture des fronti eres tendaient deja a rendre l'amerique plus inegale. en outre la protection contre la maladie est mal assuree pour une partie considerable des habitants ce qui est choquant pour un pays disposant de si vastes ressources: l'esperance de vie moyenne n'y est plus une des plus elevees. plus recem 1futuribles, septembre 2004. ment l'administration de george w. bush a pris des mesures fiscales extremement energiques mais favorables a ceux qui disposent du revenu et du capital les plus eleves. "les etats-unis ne sont-ils pas en train de se calcifier? de devenir, comme l'europe, une societe de classes?" (1) 2311.3 un anglais quasi universel et des medias puissants la revolu tion industrielle, partant d'angleterre, aura contribue a faire de l'anglais la langue technique tandis que la colonisation britannique creait non seulement les premiers etats americains mais aussi un commonwealth autrement plus peuple et prospere que notre empire colonial. et la langue anglaise, par sa double origine germanique et francaise et sa grammaire assez simple comme sa capacite a forger des mots nouveaux, s'est pretee a une large diffusion. les francais dont la langue a ete, jadis, la langue internationale, regrettent ce phenomene amorce des le xixesiecle: l'anglais est devenu, de facto, la langue quasiment universelle. non seulement celle de la science et de maints internautes ou des medias mais aussi des diplomates et des entreprises. elle est desormais celle d'aventis, de total, de vivendi et d'axa comme de siemens, de la banque centrale europeenne ou de l'eurocorps. la langue aura aide les americains a s'implanter en irlande et a tirer parti des capacites de l'inde de bangalore dans l'informat ique. les elargi ssements successifs de l'union europeenne, en conduisant a la multiplication des langues utilisees, ont renforce la pos i tion de l'anglais par rapport au francais ou a l'allemand. dans le domaine de l'art, l'emigration en amerique, pendant la derniere guerre, de nombre d'artistes a contribue a donner a new york, la place que paris ou vienne tinrent jadis. et, en ce qui concerne les films, celle d'hollywood est ecrasante:

les americains peuvent "etant maitres des images mondiales du cinema et de la television, inspirer les reves et les desirs des autres." (3) ceci etant, la crainte de voir l'univers entier s'aligner sur une culture dominante est sans doute simpliste. la segmentation des clienteles est une realite et le provincialisme retrouve une seconde jeunesse. cnn est devenue une television quasiment mondiale mais en developpant des programmes locaux. reste que, avec la langue anglaise, les etats-unis disposent d'un atout considerable dont le poids, a vue humaine, va continuer a grandir. 231.2 facteurs economiques et militaires au cours de la derniere decennie, en economie (a l'instar de la demographie) la croissance des etats-unis - 3,5% en moyenne annuelle - a ete intermediaire entre celle de la zone euro 2% - et celle des pays en developpement - environ 5%, la chine et de l'inde croissant, depuis des 1 the economist, "meritocracy in america", 1er janvier 2005. 2en % des recettes des cinemas en 1996; "l'europe de l'audiovisuel", societal, juin 1999. 3hubert vedrine cite par pierre hasner, washington et le monde, editions autrement, 2003. annees, au rythme de 7/8% pour la premiere et 5/6% pour la seconde. les usa constituent en eux-memes le plus beau marche du monde: un ensemble important, sans frontieres ou les revenus sont eleves; ils realisent 24% du pib mondial, la chine 13% (la france moins de 4%) (1). la chine et l'inde ont gagne les 2eet 4e p laces, le japon tenant la 3e. si la chine se rapproche des etats-unis, le chemin qui reste a parcourir pour les rattraper est long. 2312.1 economie creative mais deficits croissants les etats-unis gardent, globalement, le leadership des innovations technologiques:

l'innovation fraye d'autant plus aisement son chemin en amerique que la "destruction cre a-trice" y est acceptee (alors qu'elle heurte les francais). la grande majorite des americains pense que les individus doivent avant tout compter sur leur propre energie. l'aide de la collectivite ne leur parait pas premiere et ses interventions dans l'ordre economique souvent malencontr euses. l'egalite des chances et, notamment, une concurrence loyale leur parait essentielle mais que l'inegalite des revenus et des patrimoines soit nettement plus grande qu'en europe - patrimoine moyen d'un noir americain 6100$, d'un blanc 67000$ (3- et qu'elle se soit accrue au cours des trente dernieres annees ne provoque guere de protestation. il est vrai que, dans la derniere decennie, ce phenomene n'a pas empeche la proportion des americains vivant sous le seuil de pauvrete de decroitre. les laboratoires de recherche ont des liaisons fecondes avec les entreprises. les totalitarismes qui ont sevi en europe ont, comme dans le domaine de l'art, contribue au developpement d'universites prestigieuses. celles-ci attirent des savants chevronnes comme de jeunes chercheurs etrangers. "depuis 1990, l'europe a recu un prix nobel scientifique decerne a un non-europeen, contre 10 decernes a des non-americains travaillant aux etats-unis." (4) la vigueur de ces atouts semble devoir se confirmer dans les annees qui viennent en depit des restrictions qui ont ete mises a l'entree de jeunes sur le territoire americain. cependant, les statistiques economiques ne disent pas tout. deux millions d'americains sont en prison et les depenses correspondantes sont decomptee s dans leur pib. la qualite des services publics, globalement inferieure a ceux de l'europe, est-elle prise en compte? la californie souligne que la hausse du pouvoir d'achat n'exprime pas la degradation de la securite et de l'environnement. ( 5) 2312.2 un appareil financier fort et audacieux les entreprises et laboratoires creatifs des usa ont ete epaules par un appareil financier puissant. 2003, a parite de pouvoir d'achat, the economist, 2 octobre 2004. main science and technology indicators, ocde, 2002. ligue urbaine nationale, citee par le monde du 8 avril 2005. main science and technology indicators, ocde, 2002. field poll institute, enquete de 1999. a la fin du xx esiecle, les financements des firmes naissantes, les start-up, avaient abonde (presque trop?) et avaient ete relayes par un marche des capitaux avide de nouveautes: une fraction substa ntielle des retraites provient de la capitalisation et, comme les americains n'ont pas a l'egard du placement en action la phobie de nombre de francais, les ressources abondantes ont permis non seulement de financer les firmes americaines mais de prendre des positions substantielles dans le capital de societes etrangeres. si les positions prises a l'etranger par les fonds americains demeurent, la chute de la bourse en 2000 et la quasi disparition de l'epargne privee americaine devraient empecher les usa de continuer a renforcer leurs participations dans les firmes etrangeres. on ne peut exclure qu'ils soient conduits a liquider certaines d'entre elles. ou va, en effet, l'am erique? 2312.3 le petrole et une phase inquietante l'habitat et le style de vie americains reposent largement sur un usage massif d'un petrole bea u-coup moins taxe qu'en europe. les etats-unis importent les deux tiers de leur consommation - voir le graphique 1 en fin de document - et sont donc de plus en plus dependants du moyen-orient tandis que la demande chinoise de petrole grimpe en fleche. si la californie, des comtes et des entreprises ont pris de multiples mesures pour freiner la production de gaz a effet de serre, le senat s'oppose a l'adoption de politiques nationales qui reduiraient la consommation d'energie et, notamment, a la ratification des accords de kyoto. pendant ce temps la consommation chinoise augmente a grande allure et vladimir poutine rassemble sous son controle les cartes dont disposent les russes, premiers producteurs de gaz naturel au monde. la guerre d'irak aura-t-elle permis de renforcer la main americaine dans le monde des producteurs de brut? jusqu'ici ce n'est pas evident. en tout cas le prix du baril a fortement augmente, certains facteurs de hausse se trouvant, il est vrai, chez les pays consommateurs. d'une maniere generale, les etats-unis, sortis de la mini recession qui avait suivi les exces de la "nouvelle economie", semblent etre entres dans une phase inquietante. leur banque centrale a poursuivi une politique d'argent facile en depit du fait que george w.bush a fait passer les finances publiques d'un excedent de 1% du pib a un deficit proche de 5%, moins pour des raisons economiques que pour satisfaire ses electeurs (fortes baisses d'impot deja evoquees et subve ntions a l'agriculture notamment) et financer les operations menees en irak. de son cote, la consommation des menages est restee tres soutenue, non que les salaires aient augmente de facon sensible mais grace a l'emprunt. aux menages dont les deux-tiers sont proprietaires de leur logement, les banques ont, en effet, offert de refinancer a des conditions plus favorables leurs emprunts hypothecaires anciens. les taux d'interet bas ayant favorise une hausse des prix de l'immobilier, les menages ont ainsi dispose de substantielles ressources nou velles. les consommateurs ont cesse d'epargner, le deficit public est devenu enorme et les profits non reinvestis des ent reprises ont ete insuffisants pour financer ce deficit. la balance exterieure est, elle aussi, devenue deficitaire pour des montants a la fois considerables et croissants: 400milliards de