43 La politique à nouveau en mouvement ? 43.0 Résumé : après l’arrêt de la vie politique Les élections du printemps de 2002 ont confirmé de façon spectaculaire les blocages de notre vie politique. Peu après ces élections, le nouveau Premier ministre reconnaissait que « les Français et les Françaises ont dit leur mécontentement. L’impuissance politique a généré l’exaspération populaire. L’abstention à ce niveau n’est plus de l’indifférence mais de la défiance. Un grand nombre de Français ont reproché à la République de ne plus tenir ses promesses de liberté, d’égalité et de fraternité. » ( ) Les Français se réconciliant avec la vie politique, celle-ci va-t-elle se remettre en mouvement ? Imaginons qu’en France les relations sociales s’adaptent à notre temps de façon plus fluide ; que des visions puériles — l’État est tout puisant, les entreprises sont prédatrices, l’emploi est rare — qui nous ont conduits à tant d’actes manqués perdent de leur force ; que les initiatives locales, témoignant du désir de nombreux citoyens de s’engager dans la vie collective, se multiplient : la vie politique pourrait-elle sinon pré-céder ces mouvements du moins cesser de les entraver ? Pourrait-elle les accompagner, en faisant évoluer le droit et les institutions ? Il est certes aisé de critiquer nos formations politiques, et nous le ferons. La droite n’est-elle pas prisonnière de ses nostalgies et la gauche de ses utopies ? N’ont-elles pas, l’une et l’autre, des clientèles attachées au statu quo ? La gauche comme la droite intè-grent-elles assez, dans leurs réflexions, ce « grand mouvement d’individualisation qui constitue une des tendances lourdes de la société contemporaine » ( ) ? L’une et l’autre ne sont-elles pas dominées par des membres de la fonction publique qui tendent, par un mouvement qui leur est naturel, à accroître les pouvoirs de l’État central ? Les Français étant très peu nombreux à adhérer à des partis politiques, ceux-ci se sont tournés vers l’État pour qu’il finance leur fonctionnement et leurs campagnes. Ces partis accomplis-sent-ils les missions de service public qui justifieraient les subventions qu’ils reçoivent ? On était en droit de penser que la trop grande homogénéité des origines et des formations académiques de nos leaders, la présence prolongée au pouvoir de la majorité d’entre eux comme les cumuls de mandats, les rendaient incorrigiblement conservateurs. Ne visaient-ils pas, par des négociations aussi discrètes que possible, à conserver les cho-ses en l’état, leur apanage compris ? Depuis le printemps de 2002 on est en droit de se demander si le gouvernement de Lionel Jospin n’a pas marqué le zénith du système ex-ploité par les héritiers de De Gaulle et de Mitterrand ? Si tant d’électeurs sont nomades, votant tantôt à droite, tantôt à gauche, mettant un bulletin dans l’urne ou s’abstenant (-voir le graphique 1 en fin de document) si chaque élection législative a correspondu à un changement de majorité ce n’est sans doute pas que les électeurs sont devenus volages et indifférents. Ils manifestent leur scepticisme à l’égard du personnel politique et d’un comportement qu’ils jugent, sans doute, inadapté à notre époque. Alors ? Les choses ont-elles quelques chances d’évoluer ?

43.1 La Gauche encore divisée et toujours jacobine page 3 43.2 Le retour d’une droite largement regroupée page 8 43.3 Les extrêmes dans notre vie politique page 10 43.4 Un nouveau contrat plutôt qu’un vieux modèle ? page 15

Les graphiques mentionnés dans le texte ainsi qu’une table des matières détaillée se trou-vent à la fin du chapitre.
43.1 Une Gauche encore divisée et toujours jaco-bine « La misère chargée d’une idée est le plus redoutable des engins révolutionnaires » avait prophétisé Victor Hugo. ( ) Le socialisme n’avait-il pas grandi avec une classe ouvrière dont l’existence était terrible ? Elle avait été convaincue que l’appropriation collective des moyens de production serait bénéfique et permettrait de faire disparaître la misère. Mais aujourd’hui, ladite classe voit ses effectifs décliner et elle n’est plus rassemblée dans de grands bassins industriels ; elle reconnaît, non sans peine, que le collectivisme a échoué. Dans le même temps, les minorités de notre époque, sociales mais aussi culturel-les et ethniques, ne sont pas parvenues à transformer leurs demandes en un autre projet politique. Alain Touraine ( ) a souligné le risque auquel les démocraties de l’Union eu-ropéenne ont été exposées et qu’elles n’ont pas évité lorsqu’elles ont eu des majorités de gauche (ce qui, en 1998 était le cas de onze sur les quinze pays de l’Union) : être plus sen-sible aux intérêts de la vaste classe moyenne qu’à la minorité des plus déshérités, quelque dix pour cent en France. ( ) En 1929, Sigmund Freud observe les élans quasiment religieux qui portent les communistes, comme ils avaient porté les révolutionnaires de 1789, et publie L’avenir d’une illusion. Une large partie de la gauche européenne le rejoindra dans les doutes qu’il formule à l’égard des utopies révolutionnaires ; les modérés de la gauche, majoritaires en Europe, inventeront une social-démocratie qui acceptait le capitalisme tout en entendant l’encadrer. La gauche française continuera-t-elle à préférer ses rêves — le « socialisme à la française » ou la « rupture avec le capitalisme » — à la prise en compte des réalités ? Alors que l’Allemagne pratique la cogestion dans l’entreprise, sa « seule évocation conti-nue à hérisser une partie de la gauche politique ou syndicale française. » ( ) Du côté poli-tique, on continue à miser sur les ruptures par la loi plus que sur les négociations. « Le fond culturel de la majorité plurielle ne la conduit pas à faire du développement de la négociation collective un levier stratégique. Une telle attitude favorise le développement des logiques catégorielles. » ( ) Nombre de leaders socialistes — Lionel Jospin, Julien Dray, Harlem Désir, Pierre Moscovici, Jean-Luc Mélanchon, Jean-Christophe Cambadé-lis ( ) — ont connu une étape trostkyste plus ou moins longue. Du côté syndical, le pano-rama français s’est encore compliqué avec l’apparition des syndicats Sud à la fois très contestataires et très corporatistes. Il est vrai, et on l’a rappelé au chapitre 41, que du côté des entreprises les blocages ne manquent pas non plus.
Croyant ou faisant semblant de croire aux vertus de l’appropriation collective du capital, la gauche avait, lorsqu’elle était revenue au pouvoir, massivement nationalisé. Dès 1983, les réalités lui sautaient à la face et, en 1984, François Furet publie Le passé d’une illusion ; il se risque à prévoir un terme à « l’exception française » et pressent l’échec final, non seulement de l’URSS et du communisme, mais encore de l’idée même de Révolution dont le mythe est resté si fort dans l’esprit de tant de nos concitoyens. Les études d’opinion conduites en Europe ( ) montrent en effet que les Français se rapprochent des Espagnols et des Portugais en se distinguant des Européens du Nord, par leur méfiance à l’égard de la concurrence et leur volonté de continuer à réduire par l’impôt les grandes inégalités de revenu. Le mythe du changement par des lois révolutionnaires aura empêché l’élaboration pragmatique des réformes sociales. « La réforme devient impraticable à cause des représentations idéologiques, des fantômes de guerres de religion, du maintien artificiel d’une culture du conflit, de la prédominance du symbole sur le principe de réalité, de l’angoisse d’être accusé de pactiser avec le diable. » ( ) Dans les années quatre-vingt-dix, la gauche affichait bien son ambition égalitaire traditionnelle, qui restait populaire, mais le troisième volet de notre site montre, clai-rement croyons-nous, qu’il s’agisse de l’éducation (chapitre 31), de l’emploi (32) ou de la santé publique (34) que cette ambition a couvert des politiques clientélistes plus favo-rables aux classes moyennes qu’aux plus défavorisés ou aux exclus. L’objectif des « 80 % de bacheliers » a suscité bien des espoirs puis provoqué maintes déceptions. Finalement une large étatisation n’est pas parvenue à améliorer la condition des moins favorisés. « Les nationalisations ont eu un rôle bien modeste par rapport à l’ambition qui les justi-fiait » ( ) « La vérité de la crise n’est pas celle du capitalisme mais celle de la critique du capitalisme. » ( ) En 1983 , François Mitterrand en optant pour l’Europe condamnait sans le dire le socialisme à la française et, en 1984, la laïcité, telle qu’elle était présentée, était apparue rétrograde. Dès lors, la gauche n’a plus de projet central et à certains mo-ments de vérité ses leaders le reconnaissent : « le révolutionnarisme est derrière nous. Il n’y a pas de modèle alternatif. […] Comme système, le socialisme n’existe plus. Et d’abord, comme système de production. Pour ce qui concerne la création de richesses et l’allocation de ressources, la supériorité du marché sur la planification s’est montrée in-contestable. » ( ) « Nous sommes prisonniers d’idées anciennes, paresseux devant l’analyse d’un monde qui tourne trop vite, butés dans des schémas marxistes fatigués qui poussent à l’addition de réformes sociales sans imagination et à un égalitarisme stérile. » ( ) Aussi bien, entre 1997 et 2001, la majorité de gauche a-t-elle approuvé, communistes compris, un substantiel programme de privatisations comprenant, notamment, France-Télécom et Air France (il est vrai que de telles mesures donnaient des ressources qui évitaient de remettre en question la gestion coôteuse et peu efficace du secteur public).
Lionel Jospin, face aux réductions d’emplois annoncées par Michelin, fut sans voix. Sa formule « oui à l’économie de marché, non à la société de marché » sonne haut mais son contenu reste parfaitement obscur. En 2002, des socialistes ont reconnu ( ) que la culture du « Ni Ni », chère à Lionel Jospin ( ) était totalement insuffisante. Alors que la gauche était au pouvoir, les propositions les plus nouvelles de réforme de la machine so-ciale ne sont-elles pas venues du MEDEF ? Le gouvernement qui fut aux affaires de 1997 à 2002 a fini par ne faire apparaître qu’une ambition : celle d’assurer le primat du « politique » (c’est-à-dire du personnel politique) sur l’économie ; de l’édit sur la négo-ciation ; de l’évocation des mesures mythiques du passé, telles les 40 heures du Front populaire, sur la façon dont fonctionne l’économie concurrentielle. Ce furent les vrais motifs des textes irréalistes, par leur substance comme par leur mode de discussion, qui entendirent imposer les 35 heures. Aucun débat de fond n’a été engagé par la gauche plu-rielle en dehors du PACS et de la Couverture Maladie Universelle ; encore débouchèrent-ils sur des constructions boiteuses. « Les socialistes n’ont pas su élaborer les outils d’analyse et d’action face à la montée du chômage et de l’exclusion. » ( ) Est-il un pro-jet convainquant sans analyse approfondie des réalités ? A contrario, « rien d’efficace n’a été fait pour conduire une réelle stratégie de lutte contre les discriminations sociales dans les banlieues » ( ) et Lionel Jospin a reconnu qu’il avait eu la naïveté de croire qu’une diminution du chômage réduirait les phénomènes d’exclusion et les violences qui les accompagnent. La lutte contre l’analphabétisme, dif-ficile, n’a pas été conduite avec assez de vigueur et d’imagination ; la formation profes-sionnelle n’a pas été rénovée. Bien que ceux des immigrés d’Afrique du Nord qui votent le fassent en majorité en faveur de la gauche, celle-ci ne leur a guère fait de place sur ses listes de candidats : aux élections législatives de 2002, à peine plus de 1 % des candidats était d’origine d’Afrique du Nord ou du reste de ce continent. « Le fossé entre le pouvoir politique et la société commence à se creuser dangereusement. N’est-ce pas ce que nous disent les jeunes dans les quartiers ? » ( ) « Tandis que les partis d’Europe du Nord se constituaient en énormes machines militantes, tissant des liens étroits avec des syndicats puissants et une économie sociale étendue, le Parti socialiste français, coupé des syndicats ou du secteur mutualiste, et mo-bilisant un très faible nombre de militants — 150 000 militants déclarés mais 60 000 actifs seulement au PS ( ) — est resté essentiellement une organisation d’élus entourés d’aspirants à l’élection. » ( ) Il est devenu plus centriste et conservateur que populaire et novateur. Les analyses électorales ont montré qu’il avait gagné des électeurs chez les ca-dres mais qu’il n’avait plus guère de soutien chez les plus défavorisés. Chez « les électeurs les moins diplômés et qui ont des revenus modestes, Lionel Jospin est nettement devancé par Jacques Chirac. » ( ) La défense des avantages acquis le préoccupe plus que l’exclusion. Le parti communiste a bien du mal à survivre (voir le graphique 2 en fin de document) et le parti socialiste perd ses bases populaires (graphique3).
Tout convie donc la gauche à une vraie reconstruction ; de son projet et de son élec-torat. Or, trois phénomènes pourraient favoriser l’évolution des formations de gauche. Primo, la prévalence des mythes historiques qui était devenue un vrai handicap — les 35 heures inspirées par les 40 heures — se comprenait avant tout dans le cadre de l’État-nation cher aux jacobins et aux « Républicains ». Pour ceux qui sont nés après 1960 l’État-nation n’a plus le contenu émotionnel voire lyrique qu’il avait pour maints aînés. ( ) Ces derniers avaient connu la deuxième guerre mondiale et la Libération. L’histoire ne de-vient-elle pas, elle aussi, mondiale même si la nation reste une réalité puissante ? Secundo, si les signes enregistrés dans les toutes dernières années se confirment et que les « grandes écoles » et les grands corps de l’État perdent les positions dominantes qui ont été les leurs, il serait étonnant que le parti socialiste ne soit pas touché par le phénomène et, du coup, ne renouvelle pas ses équipes dirigeantes. Tertio, un regroupement de l’essentiel des forces de gauche est devenu sinon probable du moins logique. La défaite de la gauche au printemps de 2002 aura dô beaucoup à ses déchirements et à la dispersion des voix qu’ils ont provoquée ; le déclin du Parti communiste — « butte témoin d’une histoire morte » ( ) — et l’inconsistance des verts ne pourrait-elle aider le Parti socialiste à opérer un regroupement (au risque d’opposer des leaders plus que des projets) ? L’exemple de maints pays européens voisins et, tout récemment, celui de l’UMP poussent également dans cette direction.
Demeure une grande faiblesse de la gauche française : par son attitude négative le syndicalisme français s’est marginalisé dans le secteur privé tandis qu’il prenait des ac-cents exagérément corporatiste dans le secteur public. Notre gauche ne dispose donc pas d’un hinterland comparable à celui qui existe dans les démocraties du Nord de l’Europe. Au sein du parti socialiste allemand la moitié des membres sont actifs dans un syndicat et réciproquement.
43.2 Le retour d’une droite largement regroupée Pendant que la gauche vacillait, la droite reprenait de la vigueur tout en se regroupant. Le phénomène n’est pas propre à la France. On voit, en effet, s’amorcer une véritable conjoncture politique européenne. Le balancier des opinions qui commande les alternances commence à évoluer de façon synchrone dans nombre de pays de l’Union. Reste que la droite française a ses spécificités. Autant que la gauche elle est très marquée par le « modèle français » ; les succédanés de la monarchie ne déplaisent pas à nombre d’électeurs ou d’élus. La formation dominante, le RPR, avait retrouvé plusieurs traits du bonapartisme, y compris la popularité auprès de citoyens peu fortunés. Déjà, la campagne électorale de Jacques Chirac avait, en 1995, cherché à les attirer en évoquant la « fracture sociale », sans que, pour la vaincre, elle ait été sérieusement analysée ni que des remèdes suffisants aient été proposés.
Alors que, grâce à l’Europe, la France a fait un énorme pas en avant dans le domaine économique bien sôr, mais, plus profondément sans doute, dans l’avancée vers un état de droit favorable à la paix et au respect des personnes, le débat politique, en France comme dans la plupart des pays européens, garde un caractère très « franco-français ». Qu’il s’agisse de la sécurité, des relations extérieures, de l’environnement, des transports, de l’immigration, de la fiscalité ou de la monnaie, l’action doit, de toute évidence, être conduite au plan européen ; pourtant, lors des élections de 2002, aucun candidat, aucune formation politique n’a proposé d’inscrire son programme dans une perspective franche-ment européenne.
Il est vrai que la conduite à tenir à l’égard de la construction européenne, sans faire exploser la droite française comme ce fut le cas en Grande-Bretagne, l’aura longtemps divisée. Non seulement une formation extrême l’a privée de nombreux électeurs mais le courant hostile à l’Europe aura été, pendant de longues années, majoritaire en son sein. Il aura fallu une génération pour que les réalités s’imposent, et que les « souverainistes » — Pasqua, Séguin, de Villiers — soient marginalisés. Et ce n’est pas un hasard si le gouver-nement Raffarin est composé de personnes qui, en nombre, ont, à la fois, un fort penchant européen et une longue expérience locale, municipale ou régionale. On peut s’attendre à ce que ce gouvernement fasse progresser aussi bien la construction européenne, dans la mesure oò cela dépendra de lui, que la régionalisation. Quel succès s’il y parvient ! Que, le plus souvent, la droite n’ait pas eu de grand projet explicite n’est guère étonnant. N’est-elle pas conservatrice par vocation ? Misant aujourd’hui sur la décentrali-sation et sur la construction européenne, saura-t-elle faire avancer les choses en s’appuyant sur le bouillonnement d’initiatives locales auquel maintes personnalités de droite parti-cipent ? Saura-t-elle répondre à la demande des électeurs d’une plus grande sécurité sans verser dans la répression bornée ? Saura-t-elle analyser les causes d’une violence qu’elle a le courage de vouloir affronter ? Ne pas se contenter de lutter contre les manifestations de ceux que notre société aura si durement rejetés mais leur offrir des perspectives ? Acceptera-t-elle les débats au point de les encourager ? Aidera-t-elle la France à sortir du règne de l’édit pour progresser sur la voie des négociations ? La droite centriste, celle de Jacques Chaban-Delmas, Raymond Barre, Édouard Balladur et, sans doute, de Jean-Pierre Raffarin, traditionnellement minoritaire, résistera-t-elle aux pressions de la droite plus traditionnelle ? La droite parlementaire, enfin, parviendra-t-elle à réintégrer dans son électorat suffisamment d’électeurs du Front National pour que celui-ci ne repré-sente plus un danger ? 43.3 Les extrêmes dans notre vie politique 43.3.1 Extrême-droite Petit commerçant, souvent ancien poujadiste, ou artisan mis à mal par la distribution moderne, grand bourgeois âgé, agriculteur qui voit se poursuivre, inexorable, la concentra-tion des exploitations, ouvrier non qualifié ou relevant d’activités en déclin, déçus de la gauche venue au pouvoir : les électeurs du Front na-tional (FN) ( ) voient la France d’hier se défaire et maintes de ses valeurs contestées ; ils sont nettement plus pessimistes que le reste des citoyens ( ). Inquiétude, péril, décadence et déclin ponctuent les propos des militants ( ). Des enquêtes de terrain ont montré que le sentiment d’insécurité des élec-teurs du FN est plus fort dans les quartiers oò les résidents ont un taux de chômage élevé que dans ceux qui connaissent le plus grand nombre d’actes violents. Beaucoup rêvent en-core d’un paradis perdu : celui d’un État national, fort et monarchique, au lieu du régime des partis ; d’une société patriarcale vertueuse imposant sa loi, par la contrainte au besoin, à un monde qui, à leurs yeux, s’affaisse.
La construction européenne aura, en effet, joué son rôle dans le rassemblement autour de Jean-Marie Le Pen d’électeurs que les changements de leur univers blessaient et pertur-baient. Ils n’étaient pas seuls en Europe. Dans plusieurs autres pays — Autriche, Belgique flamande, Hollande ou Danemark — des mouvements politiques extrêmes auront connu des poussées parfois fortes. Mais, dans ce secteur de l’opinion aussi, une conjoncture poli-tique commune, le reflux, pourrait bien s’amorcer. L’Europe devient, chaque jour un peu plus, une réalité. Se battre contre elle apparaît de plus en plus irréaliste.
Fermer nos frontières aux produits et services est devenu utopique ; les clore à toute immigration va le devenir. La démographie française qui prévalait lors de la naissance du FN va, dans peu d’années, se transformer radicalement. On parlait de chômage massif, on évoquera de plus en plus les difficultés à remplacer ceux qui partent à la retraite.
En 1998, le slogan du FN « ni de gauche, ni de droite », a pu étonner. Il n’était pourtant pas si nouveau qu’une formation d’inspiration fasciste trouve des appuis chez d’anciens électeurs de gauche. C’est bien ce qu’Adolf Hitler avait réussi à faire. En France, la nouvelle tactique du FN reflétait la composition d’un électorat dont une partie non négligeable désertait la gauche. En maintenant ses candidats aux élections de 1997 et en provoquant nombre de « triangulaires », le FN avait délibérément contribué à la dé-faite de la droite. Là oò ses électeurs avaient dô reporter leurs voix, la moitié seulement l’avait fait en faveur de la droite, l’autre moitié se partageant entre un vote de gauche et l’abstention.
Si maints électeurs sont désireux, dans un premier temps, de manifester leur peur ou leur indignation en votant pour l’extrême droite, nombre d’entre eux savent fort bien que les propositions du FN — revenir au franc par exemple — ne sont pas réalistes. Voir le graphique 4 en fin de document. La situation n’est pas très différente à l’extrême gau-che. 43.3.2 Extrême-gauche L’extrême-gauche, communistes inclus, n’a pas tort de reprocher aux gouvernements suc-cessifs, ceux de gauche compris, de ne pas s’être assez souciés de ceux que les évolutions contemporaines font souffrir.
Elle aussi critique, voire refuse, aussi bien la construction européenne et sa mise en cause des monopoles publics qu’une décentralisation énergique. « La distinction entre la France qui accepte l’ouverture et celle qui prône le repli, apparue il y a une dizaine d’années, reste fondamentale. » ( ) Les diplômés du supérieur sont favorables à la dévolution d’un pouvoir de décision accru à l’Union européenne ; les peu diplômés sont contre. Le remplacement du franc par l’euro a été approuvé par les détenteurs de hauts revenus et plus contesté par les autres. Le droit de vote des étrangers non européens est souhaité par la majorité des plus diplômés et rejeté par les autres. ( ) La France est le pays d’Europe oò, de façon prolongée, des formations extrêmes auront joué le rôle politique le plus important. Aux élections présidentielles, jusqu’à celle de 1995, comme le montre le tableau ci-dessous l’audience des partis « extrêmes », a crô, faisant, ipso facto, régresser la représentativité du Président de la République. Le premier tour des élections présidentielles de 2002 n’a fait que prolonger cette tendance. Élections présidentielles. ( ) suffrages en % candidats : 1974 1981 1988 1995 2002 1er tour « institutionnels » 73 70 53 44 40 « protestataires » 4 8 23 27 22 divers 7 votes blancs * 23 22 24 26 31 * + nuls + abstentions + non inscrits Certes, la cohabitation aura été une forme de ces rassemblements au centre qui, comme on l’a vu récemment en Autriche, constituait pour certains une incitation à voter aux extrêmes ou à s’abstenir ; certes, le scrutin majoritaire, limitant ou interdisant une représentation conséquente de minorités réelles au Parlement, peut renforcer la tentation de voter aux extrêmes. En 2002, toutefois, la force des abstentions et des votes protestataires aux pre-miers tours contraste avec la concentration des votes, au second tour des législatives, en faveur des candidats des deux grandes formations de droite et de gauche. Ce double mouvement ne reflète-t-il pas à la fois une assez grande maturité de la majorité de ceux qui votent mais aussi le désarroi d’une très forte minorité ? Oui, la France est déchirée comme nous tentons de le montrer dans le chapitre 41. La « crise » que les Français disent connaître depuis le début des années soixante-dix et la fin des trente glorieuses, est plus sociétale qu’économique. Une concurrence renforcée, alors que la croissance a ralenti, a obligé le secteur privé à s’adapter de façon plus qu’énergique en provoquant d’innombrables souffrances dans de nombreuses catégories sociales. En même temps, l’État a été gouverné par des formations dominées par de hauts fonctionnaires qui, de droite ou de gauche, et en dépit de dépenses publiques croissantes, n’ont pas vraiment aidé, agriculteurs et mineurs de charbon mis à part, ceux qui étaient désemparés par les changements du monde. La gestion centralisée

 
43 la politique a nouveau en mouvement? 43.0 resume: apres l'arret de la vie politique les elections du printemps de 2002 ont confirme de facon spectaculaire les blocages de notre vie politique. peu apres ces elections, le nouveau premier ministre reconnaissait que "les francais et les francaises ont dit leur mecontentement. l'impuissance politique a genere l'exasperation populaire. l'abstention a ce niveau n'est plus de l'indifference mais de la defiance. un grand nombre de francais ont reproche a la republique de ne plus tenir ses promesses de liberte, d'egalite et de fraternite." ( ) les francais se reconciliant avec la vie politique, celle-ci va-t-elle se remettre en mouvement? imaginons qu'en france les relations sociales s'adaptent a notre temps de facon plus fluide; que des visions pueriles - l'etat est tout puisant, les entreprises sont predatrices, l'emploi est rare - qui nous ont conduits a tant d'actes manques perdent de leur force; que les initiatives locales, temoignant du desir de nombreux citoyens de s'engager dans la vie collective, se multiplient: la vie politique pourrait-elle sinon pre-ceder ces mouvements du moins cesser de les entraver? pourrait-elle les accompagner, en faisant evoluer le droit et les institutions? il est certes aise de critiquer nos formations politiques, et nous le ferons. la droite n'est-elle pas prisonniere de ses nostalgies et la gauche de ses utopies? n'ont-elles pas, l'une et l'autre, des clienteles attachees au statu quo? la gauche comme la droite inte-grent-elles assez, dans leurs reflexions, ce "grand mouvement d'individualisation qui constitue une des tendances lourdes de la societe contemporaine" ( )? l'une et l'autre ne sont-elles pas dominees par des membres de la fonction publique qui tendent, par un mouvement qui leur est naturel, a accroitre les pouvoirs de l'etat central? les francais etant tres peu nombreux a adherer a des partis politiques, ceux-ci se sont tournes vers l'etat pour qu'il finance leur fonctionnement et leurs campagnes. ces partis accomplis-sent-ils les missions de service public qui justifieraient les subventions qu'ils recoivent? on etait en droit de penser que la trop grande homogeneite des origines et des formations academiques de nos leaders, la presence prolongee au pouvoir de la majorite d'entre eux comme les cumuls de mandats, les rendaient incorrigiblement conservateurs. ne visaient-ils pas, par des negociations aussi discretes que possible, a conserver les cho-ses en l'etat, leur apanage compris? depuis le printemps de 2002 on est en droit de se demander si le gouvernement de lionel jospin n'a pas marque le zenith du systeme ex-ploite par les heritiers de de gaulle et de mitterrand? si tant d'electeurs sont nomades, votant tantot a droite, tantot a gauche, mettant un bulletin dans l'urne ou s'abstenant (-voir le graphique 1 en fin de document) si chaque election legislative a correspondu a un changement de majorite ce n'est sans doute pas que les electeurs sont devenus volages et indifferents. ils manifestent leur scepticisme a l'egard du personnel politique et d'un comportement qu'ils jugent, sans doute, inadapte a notre epoque. alors? les choses ont-elles quelques chances d'evoluer?

43.1 la gauche encore divisee et toujours jacobine page 3 43.2 le retour d'une droite largement regroupee page 8 43.3 les extremes dans notre vie politique page 10 43.4 un nouveau contrat plutot qu'un vieux modele? page 15

les graphiques mentionnes dans le texte ainsi qu'une table des matieres detaillee se trou-vent a la fin du chapitre.
43.1 une gauche encore divisee et toujours jaco-bine "la misere chargee d'une idee est le plus redoutable des engins revolutionnaires" avait prophetise victor hugo. ( ) le socialisme n'avait-il pas grandi avec une classe ouvriere dont l'existence etait terrible? elle avait ete convaincue que l'appropriation collective des moyens de production serait benefique et permettrait de faire disparaitre la misere. mais aujourd'hui, ladite classe voit ses effectifs decliner et elle n'est plus rassemblee dans de grands bassins industriels; elle reconnait, non sans peine, que le collectivisme a echoue. dans le meme temps, les minorites de notre epoque, sociales mais aussi culturel-les et ethniques, ne sont pas parvenues a transformer leurs demandes en un autre projet politique. alain touraine ( ) a souligne le risque auquel les democraties de l'union eu-ropeenne ont ete exposees et qu'elles n'ont pas evite lorsqu'elles ont eu des majorites de gauche (ce qui, en 1998 etait le cas de onze sur les quinze pays de l'union): etre plus sen-sible aux interets de la vaste classe moyenne qu'a la minorite des plus desherites, quelque dix pour cent en france. ( ) en 1929, sigmund freud observe les elans quasiment religieux qui portent les communistes, comme ils avaient porte les revolutionnaires de 1789, et publie l'avenir d'une illusion. une large partie de la gauche europeenne le rejoindra dans les doutes qu'il formule a l'egard des utopies revolutionnaires; les moderes de la gauche, majoritaires en europe, inventeront une social-democratie qui acceptait le capitalisme tout en entendant l'encadrer. la gauche francaise continuera-t-elle a preferer ses reves - le "socialisme a la francaise" ou la "rupture avec le capitalisme" - a la prise en compte des realites? alors que l'allemagne pratique la cogestion dans l'entreprise, sa "seule evocation conti-nue a herisser une partie de la gauche politique ou syndicale francaise." ( ) du cote poli-tique, on continue a miser sur les ruptures par la loi plus que sur les negociations. "le fond culturel de la majorite plurielle ne la conduit pas a faire du developpement de la negociation collective un levier strategique. une telle attitude favorise le developpement des logiques categorielles." ( ) nombre de leaders socialistes - lionel jospin, julien dray, harlem desir, pierre moscovici, jean-luc melanchon, jean-christophe cambade-lis ( ) - ont connu une etape trostkyste plus ou moins longue. du cote syndical, le pano-rama francais s'est encore complique avec l'apparition des syndicats sud a la fois tres contestataires et tres corporatistes. il est vrai, et on l'a rappele au chapitre 41, que du cote des entreprises les blocages ne manquent pas non plus.
croyant ou faisant semblant de croire aux vertus de l'appropriation collective du capital, la gauche avait, lorsqu'elle etait revenue au pouvoir, massivement nationalise. des 1983, les realites lui sautaient a la face et, en 1984, francois furet publie le passe d'une illusion; il se risque a prevoir un terme a "l'exception francaise" et pressent l'echec final, non seulement de l'urss et du communisme, mais encore de l'idee meme de revolution dont le mythe est reste si fort dans l'esprit de tant de nos concitoyens. les etudes d'opinion conduites en europe ( ) montrent en effet que les francais se rapprochent des espagnols et des portugais en se distinguant des europeens du nord, par leur mefiance a l'egard de la concurrence et leur volonte de continuer a reduire par l'impot les grandes inegalites de revenu. le mythe du changement par des lois revolutionnaires aura empeche l'elaboration pragmatique des reformes sociales. "la reforme devient impraticable a cause des representations ideologiques, des fantomes de guerres de religion, du maintien artificiel d'une culture du conflit, de la predominance du symbole sur le principe de realite, de l'angoisse d'etre accuse de pactiser avec le diable." ( ) dans les annees quatre-vingt-dix, la gauche affichait bien son ambition egalitaire traditionnelle, qui restait populaire, mais le troisieme volet de notre site montre, clai-rement croyons-nous, qu'il s'agisse de l'education (chapitre 31), de l'emploi (32) ou de la sante publique (34) que cette ambition a couvert des politiques clientelistes plus favo-rables aux classes moyennes qu'aux plus defavorises ou aux exclus. l'objectif des "80 % de bacheliers" a suscite bien des espoirs puis provoque maintes deceptions. finalement une large etatisation n'est pas parvenue a ameliorer la condition des moins favorises. "les nationalisations ont eu un role bien modeste par rapport a l'ambition qui les justi-fiait" ( ) "la verite de la crise n'est pas celle du capitalisme mais celle de la critique du capitalisme." ( ) en 1983 , francois mitterrand en optant pour l'europe condamnait sans le dire le socialisme a la francaise et, en 1984, la laicite, telle qu'elle etait presentee, etait apparue retrograde. des lors, la gauche n'a plus de projet central et a certains mo-ments de verite ses leaders le reconnaissent: "le revolutionnarisme est derriere nous. il n'y a pas de modele alternatif. […] comme systeme, le socialisme n'existe plus. et d'abord, comme systeme de production. pour ce qui concerne la creation de richesses et l'allocation de ressources, la superiorite du marche sur la planification s'est montree in-contestable." ( ) "nous sommes prisonniers d'idees anciennes, paresseux devant l'analyse d'un monde qui tourne trop vite, butes dans des schemas marxistes fatigues qui poussent a l'addition de reformes sociales sans imagination et a un egalitarisme sterile." ( ) aussi bien, entre 1997 et 2001, la majorite de gauche a-t-elle approuve, communistes compris, un substantiel programme de privatisations comprenant, notamment, france-telecom et air france (il est vrai que de telles mesures donnaient des ressources qui evitaient de remettre en question la gestion couteuse et peu efficace du secteur public).
lionel jospin, face aux reductions d'emplois annoncees par michelin, fut sans voix. sa formule "oui a l'economie de marche, non a la societe de marche" sonne haut mais son contenu reste parfaitement obscur. en 2002, des socialistes ont reconnu ( ) que la culture du "ni ni", chere a lionel jospin ( ) etait totalement insuffisante. alors que la gauche etait au pouvoir, les propositions les plus nouvelles de reforme de la machine so-ciale ne sont-elles pas venues du medef? le gouvernement qui fut aux affaires de 1997 a 2002 a fini par ne faire apparaitre qu'une ambition: celle d'assurer le primat du "politique" (c'est-a-dire du personnel politique) sur l'economie; de l'edit sur la nego-ciation; de l'evocation des mesures mythiques du passe, telles les 40 heures du front populaire, sur la facon dont fonctionne l'economie concurrentielle. ce furent les vrais motifs des textes irrealistes, par leur substance comme par leur mode de discussion, qui entendirent imposer les 35 heures. aucun debat de fond n'a ete engage par la gauche plu-rielle en dehors du pacs et de la couverture maladie universelle; encore deboucherent-ils sur des constructions boiteuses. "les socialistes n'ont pas su elaborer les outils d'analyse et d'action face a la montee du chomage et de l'exclusion." ( ) est-il un pro-jet convainquant sans analyse approfondie des realites? a contrario, "rien d'efficace n'a ete fait pour conduire une reelle strategie de lutte contre les discriminations sociales dans les banlieues" ( ) et lionel jospin a reconnu qu'il avait eu la naivete de croire qu'une diminution du chomage reduirait les phenomenes d'exclusion et les violences qui les accompagnent. la lutte contre l'analphabetisme, dif-ficile, n'a pas ete conduite avec assez de vigueur et d'imagination; la formation profes-sionnelle n'a pas ete renovee. bien que ceux des immigres d'afrique du nord qui votent le fassent en majorite en faveur de la gauche, celle-ci ne leur a guere fait de place sur ses listes de candidats: aux elections legislatives de 2002, a peine plus de 1 % des candidats etait d'origine d'afrique du nord ou du reste de ce continent. "le fosse entre le pouvoir politique et la societe commence a se creuser dangereusement. n'est-ce pas ce que nous disent les jeunes dans les quartiers?" ( ) "tandis que les partis d'europe du nord se constituaient en enormes machines militantes, tissant des liens etroits avec des syndicats puissants et une economie sociale etendue, le parti socialiste francais, coupe des syndicats ou du secteur mutualiste, et mo-bilisant un tres faible nombre de militants - 150 000 militants declares mais 60 000 actifs seulement au ps ( ) - est reste essentiellement une organisation d'elus entoures d'aspirants a l'election." ( ) il est devenu plus centriste et conservateur que populaire et novateur. les analyses electorales ont montre qu'il avait gagne des electeurs chez les ca-dres mais qu'il n'avait plus guere de soutien chez les plus defavorises. chez "les electeurs les moins diplomes et qui ont des revenus modestes, lionel jospin est nettement devance par jacques chirac." ( ) la defense des avantages acquis le preoccupe plus que l'exclusion. le parti communiste a bien du mal a survivre (voir le graphique 2 en fin de document) et le parti socialiste perd ses bases populaires (graphique3).
tout convie donc la gauche a une vraie reconstruction; de son projet et de son elec-torat. or, trois phenomenes pourraient favoriser l'evolution des formations de gauche. primo, la prevalence des mythes historiques qui etait devenue un vrai handicap - les 35 heures inspirees par les 40 heures - se comprenait avant tout dans le cadre de l'etat-nation cher aux jacobins et aux "republicains". pour ceux qui sont nes apres 1960 l'etat-nation n'a plus le contenu emotionnel voire lyrique qu'il avait pour maints aines. ( ) ces derniers avaient connu la deuxieme guerre mondiale et la liberation. l'histoire ne de-vient-elle pas, elle aussi, mondiale meme si la nation reste une realite puissante? secundo, si les signes enregistres dans les toutes dernieres annees se confirment et que les "grandes ecoles" et les grands corps de l'etat perdent les positions dominantes qui ont ete les leurs, il serait etonnant que le parti socialiste ne soit pas touche par le phenomene et, du coup, ne renouvelle pas ses equipes dirigeantes. tertio, un regroupement de l'essentiel des forces de gauche est devenu sinon probable du moins logique. la defaite de la gauche au printemps de 2002 aura du beaucoup a ses dechirements et a la dispersion des voix qu'ils ont provoquee; le declin du parti communiste - "butte temoin d'une histoire morte" ( ) - et l'inconsistance des verts ne pourrait-elle aider le parti socialiste a operer un regroupement (au risque d'opposer des leaders plus que des projets)? l'exemple de maints pays europeens voisins et, tout recemment, celui de l'ump poussent egalement dans cette direction.
demeure une grande faiblesse de la gauche francaise: par son attitude negative le syndicalisme francais s'est marginalise dans le secteur prive tandis qu'il prenait des ac-cents exagerement corporatiste dans le secteur public. notre gauche ne dispose donc pas d'un hinterland comparable a celui qui existe dans les democraties du nord de l'europe. au sein du parti socialiste allemand la moitie des membres sont actifs dans un syndicat et reciproquement.
43.2 le retour d'une droite largement regroupee pendant que la gauche vacillait, la droite reprenait de la vigueur tout en se regroupant. le phenomene n'est pas propre a la france. on voit, en effet, s'amorcer une veritable conjoncture politique europeenne. le balancier des opinions qui commande les alternances commence a evoluer de facon synchrone dans nombre de pays de l'union. reste que la droite francaise a ses specificites. autant que la gauche elle est tres marquee par le "modele francais"; les succedanes de la monarchie ne deplaisent pas a nombre d'electeurs ou d'elus. la formation dominante, le rpr, avait retrouve plusieurs traits du bonapartisme, y compris la popularite aupres de citoyens peu fortunes. deja, la campagne electorale de jacques chirac avait, en 1995, cherche a les attirer en evoquant la "fracture sociale", sans que, pour la vaincre, elle ait ete serieusement analysee ni que des remedes suffisants aient ete proposes.
alors que, grace a l'europe, la france a fait un enorme pas en avant dans le domaine economique bien sur, mais, plus profondement sans doute, dans l'avancee vers un etat de droit favorable a la paix et au respect des personnes, le debat politique, en france comme dans la plupart des pays europeens, garde un caractere tres "franco-francais". qu'il s'agisse de la securite, des relations exterieures, de l'environnement, des transports, de l'immigration, de la fiscalite ou de la monnaie, l'action doit, de toute evidence, etre conduite au plan europeen; pourtant, lors des elections de 2002, aucun candidat, aucune formation politique n'a propose d'inscrire son programme dans une perspective franche-ment europeenne.
il est vrai que la conduite a tenir a l'egard de la construction europeenne, sans faire exploser la droite francaise comme ce fut le cas en grande-bretagne, l'aura longtemps divisee. non seulement une formation extreme l'a privee de nombreux electeurs mais le courant hostile a l'europe aura ete, pendant de longues annees, majoritaire en son sein. il aura fallu une generation pour que les realites s'imposent, et que les "souverainistes" - pasqua, seguin, de villiers - soient marginalises. et ce n'est pas un hasard si le gouver-nement raffarin est compose de personnes qui, en nombre, ont, a la fois, un fort penchant europeen et une longue experience locale, municipale ou regionale. on peut s'attendre a ce que ce gouvernement fasse progresser aussi bien la construction europeenne, dans la mesure ou cela dependra de lui, que la regionalisation. quel succes s'il y parvient! que, le plus souvent, la droite n'ait pas eu de grand projet explicite n'est guere etonnant. n'est-elle pas conservatrice par vocation? misant aujourd'hui sur la decentrali-sation et sur la construction europeenne, saura-t-elle faire avancer les choses en s'appuyant sur le bouillonnement d'initiatives locales auquel maintes personnalites de droite parti-cipent? saura-t-elle repondre a la demande des electeurs d'une plus grande securite sans verser dans la repression bornee? saura-t-elle analyser les causes d'une violence qu'elle a le courage de vouloir affronter? ne pas se contenter de lutter contre les manifestations de ceux que notre societe aura si durement rejetes mais leur offrir des perspectives? acceptera-t-elle les debats au point de les encourager? aidera-t-elle la france a sortir du regne de l'edit pour progresser sur la voie des negociations? la droite centriste, celle de jacques chaban-delmas, raymond barre, edouard balladur et, sans doute, de jean-pierre raffarin, traditionnellement minoritaire, resistera-t-elle aux pressions de la droite plus traditionnelle? la droite parlementaire, enfin, parviendra-t-elle a reintegrer dans son electorat suffisamment d'electeurs du front national pour que celui-ci ne repre-sente plus un danger? 43.3 les extremes dans notre vie politique 43.3.1 extreme-droite petit commercant, souvent ancien poujadiste, ou artisan mis a mal par la distribution moderne, grand bourgeois age, agriculteur qui voit se poursuivre, inexorable, la concentra-tion des exploitations, ouvrier non qualifie ou relevant d'activites en declin, decus de la gauche venue au pouvoir: les electeurs du front na-tional (fn) ( ) voient la france d'hier se defaire et maintes de ses valeurs contestees; ils sont nettement plus pessimistes que le reste des citoyens ( ). inquietude, peril, decadence et declin ponctuent les propos des militants ( ). des enquetes de terrain ont montre que le sentiment d'insecurite des elec-teurs du fn est plus fort dans les quartiers ou les residents ont un taux de chomage eleve que dans ceux qui connaissent le plus grand nombre d'actes violents. beaucoup revent en-core d'un paradis perdu: celui d'un etat national, fort et monarchique, au lieu du regime des partis; d'une societe patriarcale vertueuse imposant sa loi, par la contrainte au besoin, a un monde qui, a leurs yeux, s'affaisse.
la construction europeenne aura, en effet, joue son role dans le rassemblement autour de jean-marie le pen d'electeurs que les changements de leur univers blessaient et pertur-baient. ils n'etaient pas seuls en europe. dans plusieurs autres pays - autriche, belgique flamande, hollande ou danemark - des mouvements politiques extremes auront connu des poussees parfois fortes. mais, dans ce secteur de l'opinion aussi, une conjoncture poli-tique commune, le reflux, pourrait bien s'amorcer. l'europe devient, chaque jour un peu plus, une realite. se battre contre elle apparait de plus en plus irrealiste.
fermer nos frontieres aux produits et services est devenu utopique; les clore a toute immigration va le devenir. la demographie francaise qui prevalait lors de la naissance du fn va, dans peu d'annees, se transformer radicalement. on parlait de chomage massif, on evoquera de plus en plus les difficultes a remplacer ceux qui partent a la retraite.
en 1998, le slogan du fn "ni de gauche, ni de droite", a pu etonner. il n'etait pourtant pas si nouveau qu'une formation d'inspiration fasciste trouve des appuis chez d'anciens electeurs de gauche. c'est bien ce qu'adolf hitler avait reussi a faire. en france, la nouvelle tactique du fn refletait la composition d'un electorat dont une partie non negligeable desertait la gauche. en maintenant ses candidats aux elections de 1997 et en provoquant nombre de "triangulaires", le fn avait deliberement contribue a la de-faite de la droite. la ou ses electeurs avaient du reporter leurs voix, la moitie seulement l'avait fait en faveur de la droite, l'autre moitie se partageant entre un vote de gauche et l'abstention.
si maints electeurs sont desireux, dans un premier temps, de manifester leur peur ou leur indignation en votant pour l'extreme droite, nombre d'entre eux savent fort bien que les propositions du fn - revenir au franc par exemple - ne sont pas realistes. voir le graphique 4 en fin de document. la situation n'est pas tres differente a l'extreme gau-che. 43.3.2 extreme-gauche l'extreme-gauche, communistes inclus, n'a pas tort de reprocher aux gouvernements suc-cessifs, ceux de gauche compris, de ne pas s'etre assez soucies de ceux que les evolutions contemporaines font souffrir.
elle aussi critique, voire refuse, aussi bien la construction europeenne et sa mise en cause des monopoles publics qu'une decentralisation energique. "la distinction entre la france qui accepte l'ouverture et celle qui prone le repli, apparue il y a une dizaine d'annees, reste fondamentale." ( ) les diplomes du superieur sont favorables a la devolution d'un pouvoir de decision accru a l'union europeenne; les peu diplomes sont contre. le remplacement du franc par l'euro a ete approuve par les detenteurs de hauts revenus et plus conteste par les autres. le droit de vote des etrangers non europeens est souhaite par la majorite des plus diplomes et rejete par les autres. ( ) la france est le pays d'europe ou, de facon prolongee, des formations extremes auront joue le role politique le plus important. aux elections presidentielles, jusqu'a celle de 1995, comme le montre le tableau ci-dessous l'audience des partis "extremes", a cru, faisant, ipso facto, regresser la representativite du president de la republique. le premier tour des elections presidentielles de 2002 n'a fait que prolonger cette tendance. elections presidentielles. ( ) suffrages en % candidats: 1974 1981 1988 1995 2002 1er tour "institutionnels" 73 70 53 44 40 "protestataires" 4 8 23 27 22 divers 7 votes blancs * 23 22 24 26 31 * + nuls + abstentions + non inscrits certes, la cohabitation aura ete une forme de ces rassemblements au centre qui, comme on l'a vu recemment en autriche, constituait pour certains une incitation a voter aux extremes ou a s'abstenir; certes, le scrutin majoritaire, limitant ou interdisant une representation consequente de minorites reelles au parlement, peut renforcer la tentation de voter aux extremes. en 2002, toutefois, la force des abstentions et des votes protestataires aux pre-miers tours contraste avec la concentration des votes, au second tour des legislatives, en faveur des candidats des deux grandes formations de droite et de gauche. ce double mouvement ne reflete-t-il pas a la fois une assez grande maturite de la majorite de ceux qui votent mais aussi le desarroi d'une tres forte minorite? oui, la france est dechiree comme nous tentons de le montrer dans le chapitre 41. la "crise" que les francais disent connaitre depuis le debut des annees soixante-dix et la fin des trente glorieuses, est plus societale qu'economique. une concurrence renforcee, alors que la croissance a ralenti, a oblige le secteur prive a s'adapter de facon plus qu'energique en provoquant d'innombrables souffrances dans de nombreuses categories sociales. en meme temps, l'etat a ete gouverne par des formations dominees par de hauts fonctionnaires qui, de droite ou de gauche, et en depit de depenses publiques croissantes, n'ont pas vraiment aide, agriculteurs et mineurs de charbon mis a part, ceux qui etaient desempares par les changements du monde. la gestion centralisee de nos "unites de base" - college, hopital, tribunal ou mairie - s'est averee couteuse et socialement peu efficace. l'exclusion a grandi dont souffre notamment une partie des immigres ou de leurs descendants. une large partie des habitants des banlieues n'a pas de representation politique, ce qui accentue leur marginalisation dans la republique.
et pourtant: "qui croit encore a la revolution et qui la souhaite?" ( ) la grande majorite des jeunes, en tout cas, ne compte plus sur des mesures revolutionnaires ou sur une reforme generale de la societe; elle mise sur des actions ponctuelles. ( ) au-dela de vio-lences endemiques qui ne sont pas pretes a s'apaiser, une grande convulsion ne parait pas le plus probable. les citoyens gardent, en majorite, un reel sens social mais ils voient mal la facon de reformer notre enorme etat-providence. ( ) beaucoup, on l'a vu, doutent de cette democratie intermittente qui s'exprime dans les urnes pour etre ensuite, trop largement, confisquee par une nouvelle noblesse d'etat. une democratie d'opinion en temps reel tend a contester la democratie representative. il serait sans doute errone, en considerant les taux d'abstention aux elections - forts et croissants - que les francais se desinteressent des problemes de la cite. les manifestations de rue en faveur de l'ecole privee en 1984, celles de l'automne 1995, celles des jeunes apres le premier tour des presidentielles de 2002 disent le contraire.
des enquetes europeennes ( ) montrent que dans les pays de tradition protestante la participation a la vie politique est plus grande que chez ceux qui relevent de la tradition catholique. cependant, si les francais sont moins "politises" que les danois ils le sont plus que les espagnols ou les italiens. que le niveau d'education soit plus eleve dans l'europe du nord, confirme notre sentiment que, dans un pays comme le notre, ou le niveau d'education s'est eleve, ne garantit pas, a soi seul, une democratie effective, mais il rend plausible une orientation dans cette direction. le desinteret pour la politique n'est-il pas du, avant tout, a l'accaparement du pouvoir par une petite minorite et a son comportement? sur la duree, la participation des francais a la vie politique devrait re-trouver un cours plus normal.
en europe, les pays ou l'interet pour la vie politique est le plus vif sont aussi ceux ou les citoyens participent le plus a la vie des associations (voir le chapitre 41).
europe france espagne italie pays-bas danemark indice de poli- 1990 46 41 26 33 65 57 tisation elevee 1999 45 40 27 39 72 60 % de participts a 1990 26 19 7 14 65 50 2 associations & + 1999 22 14 10 18 78 54 affadissement des programmes des partis de gouvernement, absence de debats face a l'opinion ont encourage les abstentions et les votes aux extremes comme l'instabilite des majorites qu'on a constatee depuis 1981: six elections legislatives successives se sont tra-duites par six changements de majorite.
et la democratie francaise porte en elle un risque qui fut patent en 1968-1969: le president de la republique dispose de pouvoirs considerables qui attirent sur lui la fou-dre par temps d'orage. cette remanence monarchique, qui va de pair avec un parlement infantilise, fut maintes fois critiquee sans etre reformee. "georges pompidou devait l'attenuer, il la perpetua. valery giscard d'estaing devait la liberaliser, il la cultiva. francois mitterrand devait l'abolir, il en usa et en abusa." ( ) le raccourcissement a cinq ans du mandat presidentiel, qui a resulte de calculs a courte vue plus que d'une vision institutionnelle claire permettant de le faire coincider avec une legislature, va-t-il renfor-cer durablement la position du president? 43.4 un nouveau contrat plutot qu'un vieux mo-dele? bbbnotre site a braque le projecteur sur nos survivances anachroniques - le "modele francais" - craignant qu'elles ne perdurent. on ne saurait oublier, en meme temps, les forces et les fantastiques changements qui transforment la france. 43.4.1 autre contexte la france s'est ouverte au vent du large et continue a le faire. rurale et coloniale hier, elle est devenue citadine et europeenne. en stagna-tion, voire en regres-sion, avant la seconde guerre, elle est devenue un des acteurs importants de l'econo-mie mondiale. par ses fron-tieres largement ouvertes, par l'activite foisonnante de ses entreprises a l'etranger, par la presence des etrangers dans le capital de ses grandes societes, la france s'est immergee dans l'economie mondiale. 43.4.1.1 une france tonique cette ouverture aux formes multiples a provoque, dans le secteur prive essentiellement, des adaptations considerables. la vie professionnelle est devenue instable et l'emploi a vie une chimere. les efforts et les sacrifices auront ete enormes; les resultats aussi. le pays et ses citoyens se sont enrichis, materiellement et intellectuellement. si leur histoire les encombre elle les enrichit aussi. monuments, paysages et cuisine ne font pas seulement de la france la premiere destination touristique au monde. ils constituent un fantastique tresor dont disposent ses citoyens.