| 32 Réduire le chômage ou développer lemploi ? 32.0 Résumé de ce chapitre Dans le domaine de lemploi, la France a mené des politiques vigoureuses dotées de crédits considérables - près de 50 milliards deuros (plus de 300 milliards de francs) sont dépensés chaque année au titre de lemploi, soit près de 3,5 % du PIB - et pourtant elle a créé peu demplois - voir le graphique 1 en fin de document. Dans le secteur privé, pendant des années lemploi a diminué. Pour expliquer ces échecs on théorisa : dans le monde moderne les postes de travail tendraient à se réduire. Cette vision est totalement erronée : en vingt ans, par exemple, les États-Unis avaient créé plus de 40 millions demplois (même si lon peut discuter la « qualité » de maints dentre eux) soit une augmentation de 50 %. Les Français ne voulurent pas le croire et, pour réduire le chômage, souhaitèrent plus dactions encore de lÉtat. Pendant les « trente glorieuses » un État très interventionniste navait pas empêché la croissance de se poursuivre. Mais, à partir des années quatre-vingt le contexte a complètement changé. Le capitalisme a connu une nouvelle vigueur ; il sest enrichi du développement, au plan mondial, des services et des nouvelles technologies comme du dynamisme retrouvé des États-Unis. Lexubérance a ensuite conduit à des excès. Ayant ouvert ses frontières, la France a été plongée dans cet univers bouillonnant. Dès lors et comme en réaction, nombre de ses citoyens sont restés accrochés aux idées, aux mythes et aux pratiques de ce quon a pu baptiser de « modèle français » (voir le chapitre 11 de notre site) et qui donne à lÉtat un rôle prééminent. Dans le même temps, la France laissait se parfaire le contrôle des deux formations politiques les plus importantes de droite et de gauche par un petit nombre de hauts fonctionnaires. À un capitalisme mondialisé qui gérait les emplois de façon martiale fut opposée, en France, une politique du travail très « administrée ». LÉtat créa notamment des emplois publics - dans un monde incertain lemploi public na-t-il pas de grandes vertus ? - tout en continuant longtemps à favoriser la hausse des rémunérations - graphique 2. On espérait quil résulterait de cette dernière une augmentation de la demande nationale de biens et donc demplois, calcul qui savéra faux : le secteur privé, pour résister aux importations et à la compétition, fut contraint de mener une course à la productivité qui, efficace, économisa les emplois. Bien reçues par ceux dont lemploi était le moins vulnérable, des mesures telles que la hausse accélérée du SMIC ont précipité lexclusion des travailleurs peu qualifiés appartenant à des secteurs exposés à la concurrence. On peut se demander, dune manière plus générale, sil est judicieux de faire subventionner - et donc encourager - des emplois non qualifiés par ceux qui le sont ? En 1997, en sus de 350 000 emplois-jeunes subventionnés par lÉtat, avaient été promises les 35 heures. Ces dernières intensifiaient la politique de partage dun travail supposé rare. Par lentrée tardive des jeunes au travail et le départ en retraite précoce des quinquagénaires, on aboutit à ce que la France ait la fraction de sa population au travail la plus faible des pays occidentaux. Dès lors, un petit nombre dactifs doit assurer la subsistance du pays et le financement dune protection sociale qui reste largement assurée par des cotisations assises sur les salaires. De 1997 à 2001, la conjoncture mondiale devenant favorable, le chômage régressa enfin et, comme ses prédécesseurs, le gouvernement de Lionel Jospin, en recueillit le mérite bien que, chez nous, lemploi nait pas progressé plus quailleurs - graphique 3. Cependant, au moment oò le siècle précédent finissait, des experts de la gauche, reconnaissant enfin la pertinence dobservations déjà anciennes, se mettaient à douter de la validité de politiques plus inspirées par lhistoire et ses symboles (les 40 heures) que par une analyse de la société et du monde actuels. Lutter contre le chômage en partageant le travail est une fausse bonne idée ! Cest linverse qui est vérifié par les faits : plus grande est la proportion de personnes au travail plus le taux de chômage est bas. (1) Il nous semble donc indispensable que soient révisées les conceptions de lemploi qui ont encore cours chez nous. Tâche dautant plus nécessaire que sannonce une autre phase de notre démographie : la population en âge de travailler va cesser de croître pour risquer, ensuite, de diminuer. Finalement on peut se demander si les mesures prises en faveur de lemploi nont pas été de médiocres palliatifs aux carences de nos systèmes déducation et de formation - illettrisme de plus de dix pour cent de la population, exclusions scolaires, formation professionnelle et continue terriblement négligées (voir le chapitre 31) - auxquelles nous navons pas eu le courage de remédier. Les chômeurs ne sont-ils pas, dans une large mesure, des personnes dont la formation a été insuffisante ? A-t-on été assez attentif au fait que, parmi les personnes les plus touchées, se trouvent les immigrés des années cinquante et soixante et leurs descendants dont lintégration à la société française na pas été réussie ? La puissance publique ne peut, certes, se désintéresser de lemploi mais ne devrait-elle pas le faire dune tout autre manière ? À nos yeux les partis politiques, les gouvernements successifs et ladministration nont pas assez cherché à engager et animer le débat sur les objectifs quune politique de lemploi doit viser. Des discussions techniques sur les modalités ne remplacent pas ce débat. Le travail doit-il demeurer une valeur aussi exclusive pour les uns et une sorte de calamité pour dautres ? Les conditions dans lesquelles la femme et son conjoint combinent parcours professionnels et éducation des enfants ne méritent-elles pas réflexion ? Dans la gestion de lemploi la puissance publique na-t-elle pas joué un rôle excessif et pris une place que les syndicats et les associations nont pas occupée de façon à la fois énergique et constructive ? Ne faut-il pas, dans les bassins demploi, étendre ces nouvelles formes de contrat social qui sébauchent oò les acteurs locaux mènent prévisions, négociations, actions de formation et de réemploi. Elles évitent que les salariés restent désemparés par les rapides évolutions de léconomie. Si les auteurs de ce site ont été confrontés de façon concrète aux problèmes de lemploi, ils nen sont pas des spécialistes. Mais létude quils ont conduite a engendré chez eux un vigoureux rejet des politiques pratiquées depuis des années. Coôteuses, elles ont aggravé et non apaisé la crise sociale tout en handicapant notre économie. Nous aimerions profiter de la liberté dexpression dont nous avons la chance de jouir pour contribuer à faire évoluer conceptions et pratiques. 32.1 Réduire le chômage français page 32.2 Les conditions nouvelles de lemploi page 232.3 Des politiques mieux adaptées ? page 2 Pour des raisons techniques, la table des matières détaillée et les graphiques sont rejetés à la fin du chapitre. Nous suggérons fortement à nos visiteurs davoir les graphiques sous les yeux lorsquils liront le texte. 32.1 Une gestion administrée du chômage Si lemploi est un thème politique essentiel dans notre vie politique cest sans doute parce que notre civilisation a été centrée sur le travail. Elle sest écartée ainsi des deux grandes sources qui lont inspirée, la tradition judéo-chrétienne et la Grèce. (2) Dans la Genèse, le travail apparaît sous un jour négatif. Il est une malédiction, une punition. La Grèce de Platon ou dAristote, quant à elle, loin de valoriser le travail, lassimilait à des tâches dégradantes. Lactivité noble était la politique : définir en collectivité les objectifs de la vie en société. Cest sans doute dans le monde anglo-saxon que le renversement des valeurs a été le plus net : la prédominance de léconomie renvoie fermement au second rang les activités de caractère social et politique. 32.1.1 Le travail dans notre société Le grand virage fut pris au XVIIIe. Tout se passe comme si les philosophes du siècle des Lumières et (certains du siècle suivant), avaient eu peur du surgissement de la liberté individuelle à laquelle, pourtant, ils entendaient contribuer. Cette liberté ne risquait-elle pas de bouleverser la société ? De provoquer des révolutions ? Lurbanisation nétait-elle pas inquiétante et ne fallait-il pas canaliser les forces naissantes ? Les « lois de léconomie », espérait-on, allaient justifier que les travailleurs et, plus généralement, les individus peu sociables, soient contenus par des règles strictes. Ces lois procéderont dune vision hédoniste, individualiste et, pour finir, fort aristocratique. Elles voulaient garantir lautorégulation de lordre social et, par le travail, définir à chacun sa place dans la société. Cest évidemment un grand changement par rapport à lAncien Régime oò les membres des ordres supérieurs ne travaillaient pas. Cest dans ce contexte, que naît la fiction du « contrat social » cher à Jean-Jacques Rousseau. Il ne correspond à aucune réalité du temps ni à aucune expérience connue. Cest par une alchimie assez obscure que la volonté générale est captée par les dirigeants tandis que les corps intermédiaires, suspects, seront bientôt rejetés par la Révolution française. Hegel tenta bien de réintroduire les concepts grecs : la parole, le débat, les institutions. Mais ses successeurs, au premier rang desquels Marx, parvinrent mal à séparer à nouveau léconomie du politique. Marx rêvera dune société auto régulée doò lÉtat a disparu. On a beau observer quun salarié de notre temps ne consacre au travail rémunéré que dix pour cent seulement des heures de sa vie (3) nous nen restons pas moins dans un monde organisé autour du travail salarié et de ses valeurs. Ou contre elles : laliénation du travailleur et la collectivisation des outils de production vont être les thèmes centraux de la pensée socialiste pendant plus dun siècle et demi. Aujourdhui, une fraction de la population considère le travail comme un mal. Le contrat de travail étant par nature et sauf circonstances particulières asymétrique, lindustrialisation ne sest-elle pas réalisée dans des conditions souvent épouvantables ? Dès lors, des mesures sociales cherchèrent donc à améliorer le sort des travailleurs et, notamment, à réduire la durée du travail ; dans la deuxième moitié du XXe siècle ces mesures furent intégrées dans le concept dÉtat-providence. La France de la Libération participa largement à ce mouvement à un moment oò la droite se trouvait très affaiblie et oò les partis de gauche attiraient une large part de lélectorat. Puis la France des « trente glorieuses » connut le quasi plein emploi, une forte amélioration du niveau de vie, déducation ou de létat de santé comme de la durée de la vie. Un vaste secteur nationalisé coexistait avec un secteur privé oò les directions des grandes entreprises étaient progressivement occupées par danciens hauts fonctionnaires. On pouvait donc penser que lÉtat avait la situation bien en mains ; le « modèle français » fonctionnait. Bien que les trois-quarts des emplois français soient privés (plus des quatre cinquièmes en Europe), lemploi public demeurait larchétype et notre système scolaire ne renonçait pas à sa mission originelle : sélectionner et former de futurs fonctionnaires (voir le chapitre 31 de notre site). Le contexte eut beau changer de façon radicale, des conceptions à la fois « dirigistes » (comme on disait alors) et fixistes ont perduré. 32.1.2 Des mythes à la théorie 32.1.2.1 Le nombre demplois est fixe Un emploi public est budgété et, dans le cadre dun budget, le nombre demplois est fixe. Nos leaders politiques, presque tous anciens agents de lÉtat, ont assez aisément combiné cette logique avec la conviction que le travail est rare. Ils en sont venus à penser quen partageant ce travail en quantité prédéterminée ils diminueraient le nombre des chômeurs. Comme le dira le troisième paragraphe de ce chapitre, cette vision est totalement erronée mais elle a séduit les Français par son simplisme. On chercha donc à partager le travail par lentrée tardive des jeunes sur le marché de lemploi, lavancement de lâge de la retraite et la diminution des horaires. Mais, est-il vrai que le travail soit rare ? Certes, les mémoires, dans le monde ouvrier notamment, gardent le souvenir des suppressions demplois dramatiques. Les fermetures dusines ne sont-elles pas plus spectaculaires que les embauches dans de petites PME de service ? Mais comment ne pas opposer aux reportages médiatiques les réalités globales de longue période : depuis le début de la révolution industrielle la productivité de lheure de travail a été multipliée, en France, par un facteur proche de 30 (4). Ce bond fantastique, loin davoir annihilé lemploi et réduit les travailleurs à la misère a permis une considérable élévation du niveau de vie de la population. On pourrait rattacher à la vision fixiste de lemploi la volonté, qui a été celle de tous les gouvernements à partir des premières années soixante-dix, de limiter limmigration. Il nous a paru préférable dévoquer ce problème dans la deuxième partie de ce chapitre qui traitera des conditions nouvelles de lemploi et, notamment, de la phase démographique qui sannonce. 32.1.2.2 Défendre les emplois existant et créer des emplois publics Décrété en 1848, le droit au travail « dressera lun contre lautre le peuple de Paris et lAssemblée nationale, jusquà provoquer la mort de la République » (5). La création de quelques ateliers nationaux, allait-elle déboucher sur une collectivisation générale pour que soit respecté ce droit, les entreprises privées, prises individuellement, ne pouvant lhonorer ? Ce « droit au travail », les suppressions demploi sont, aujourdhui encore, loccasion de le proclamer. Si le travail est rare, ne faut-il pas tout faire pour conserver les emplois et rendre difficiles les licenciements ? Les enquêtes internationales font figurer la France à la fois parmi les pays oò les mesures de protection de lemploi sont les plus contraignantes mais oò les agences de travail temporaire sont les plus actives. Comment ne pas voir un lien entre ces deux phénomènes ? Le renforcement des protections dont les uns disposent na-t-il pas pour contrepartie, la précarité des emplois des autres ? Dans la troisième partie de ce chapitre, nous opposerons une autre conception à cette vision de lemploi, à nos yeux archaïque, et qui a inspiré tant de politiques déraisonnables. 32.1.3 Des politiques déraisonnables Lidée selon laquelle le travail serait en quantité préétablie a inspiré des politiques visant la baisse du chômage plus que le développement de lemploi. Elles ont été coôteuses, peu efficaces voire - estimons-nous - nuisibles. 32.1.3.1 Créer des emplois publics Premier axe : créer des emplois publics en plus grande proportion que nos voisins - graphique 4 en fin de document. Politique française constante, elle a été accentuée après 1981 au point datteindre lexcès dans certains ministères. La France compte ainsi 134 000 agents fiscaux contre 52 000 en Grande-Bretagne. En 2000, des mesures avaient prévu une rationalisation de cette administration mais lopposition des agents concernés fit quon les abandonna. Lengagement pris par Lionel Jospin de stabiliser les effectifs globaux de la fonction publique fut rapidement oublié. En 2000, plus de dix mille fonctionnaires, et en 2001 plus de quinze mille, ont été embauchés. Lemploi public a constitué une aubaine pour maints Français, notamment ceux que lévolution de lagriculture poussait vers la ville. Longtemps, beaucoup y ont trouvé loccasion dune réelle promotion sociale. En outre, lÉtat offrait des postes moins rebutants, en général, que ceux de lindustrie. Lenquête sur le travail en France, conduite pendant plusieurs années par la CFDT (6), montre la satisfaction éprouvée par certains salariés de la fonction publique, les enseignants et les travailleurs sociaux notamment : leur travail a, aux yeux de tous, une utilité évidente et, en dépit des revendications présentées, les conditions dans lesquelles ces fonctions sont exercées conviennent à leurs titulaires. Ayant placé la fonction publique sur une sorte de piédestal, les Français, loin de sétonner de limportance dun effectif de plus de cinq millions de personnes, sen félicitent. Admettant quil ne connaît pas le nombre de personnes quil emploie lÉtat, a dô, pour y parvenir, se résoudre à créer un « Observatoire de lemploi public » ! Les emplois jeunes En 1997, lÉtat a décidé de financer - à hauteur de 80 % - 350 000 emplois jeunes dans le secteur public et para public. Sur le moment, ladoption de cette mesure a contribué à rétablir la confiance des Français et, partant, celle des consommateurs, sérieusement ébranlée en 1995. Puis le coôt est apparu : 5 milliards deuros (35 milliards de francs) en année pleine soit 15 000 euros (100 000 francs) par emploi et par an. Ces jeunes devaient être engagés pour répondre à de « nouveaux besoins ». Or, Michel Godet (7) fait judicieusement remarquer que lexpérience recommande soit daborder de nouveaux domaines avec des personnes expérimentées, soit daffecter de nouveaux venus à des domaines bien défrichés. Effectivement, « les activités nouvelles (générées par les emplois jeunes) sont rares » (8) et, de ce point de vue, la mesure na pas été une réussite. Il était dautant plus incongru denvoyer des débutants en terra incognita que leur formation initiale a été, le plus souvent, fort limitée. Par ailleurs, « les jeunes qui ont bénéficié de cette mesure ne peuvent être considérés comme des publics prioritaires. » (9) Les bénéficiaires ont été des jeunes dun niveau de formation plus élevé que la moyenne ; des enfants plus favorisés que les jeunes des quartiers populaires : moins de dix pour cent des embauchés habitent dans les « zones urbaines sensibles. » Pour améliorer la statistique du chômage na-t-on pas incité les bénéficiaires de ces emplois à différer de cinq ans le moment oò ils devaient chercher un emploi normal ? 32.1.3.2 Limiter le nombre de personnes au travail Au nom du mythe selon lequel le travail est rare, laxe de notre politique de lemploi a été son partage pour tendre à ce quil y ait moins de chômeurs. Moins de jeunes au travail Le droit reconnu aux jeunes de poursuivre des études à la fois longues et sans débouchés probables retarde leur entrée sur le marché du travail et dégonfle les statistiques du chômage. Des débutants, soutenus par les syndicats, ont demandé à percevoir un salaire égal à celui des adultes. Était-ce réaliste et de nature à faciliter les embauches des jeunes ? La politique menée, dans les années récentes, par les Pays-Bas confirme quil faut « fixer le salaire (ou lindemnité) de formation à un niveau suffisamment bas par rapport au salaire moyen offert dans la profession ou dans le secteur pour inciter les entreprises à proposer une formation à un nombre suffisant de travailleurs » (10). En contrepartie, la formation donnée aux jeunes devrait répondre à des normes exigeantes et dont le respect serait contrôlé. Le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin entend mettre un terme à lembauche subventionnée de jeunes dans le secteur public. Il souhaite favoriser lentrée au travail de jeunes non diplômés par des exonérations de cotisations sociales. Il sest fixé un objectif de 250 000 bénéficiaires à lhorizon de 2005. Lavenir montrera sil sagissait dune transition habile ou de la rémanence du goôt pour lintervention publique. Moins de quinquagénaires au travail Partir en retraite assez tôt pour pouvoir profiter dannées de repos a, comme la réduction des horaires, été une vieille revendication ouvrière. Elle est tout à fait légitime sagissant de travailleurs qui ont commencé à travailler tôt et/ou qui ont exercé des métiers très pénibles, mais, pour lensemble de la population elle a totalement marché à contre-courant des tendances démographiques. Le chapitre 33 sur les retraites rappelle que lune - lallongement de la durée de la vie humaine - était en cours depuis longtemps et que lautre - la perspective du départ en retraite des enfants du baby-boom - était parfaitement prévisible. Ceux qui, nonobstant ces perspectives, ont instauré la retraite à soixante ans étaient désireux non seulement dhonorer une promesse électorale mais, aussi, croyaient-ils, de contribuer à réduire le chômage. Le même vu devait conduire aux mises en retraite anticipées. Dans les dernières années du XXe siècle on a mis en préretraite dans le cadre de programmes ad hoc entre 450 000 et 700 000 personnes par an. Depuis la suppression de lautorisation administrative de licenciement, ladministration, par lapprobation des mises en retraite anticipées, a retrouvé un certain droit de regard sur le contenu des « plans sociaux ». Mais surtout, le ministre de lemploi détenait là, un des meilleurs moyens de « gérer » la très médiatique statistique du chômage. On a vu la ministre de lemploi accepter des mises en retraite anticipée massive dans lindustrie automobile contre lengagement de ses directions daccepter rapidement les 35 heures. Employeurs et syndicats, partisans dun avancement de lâge du départ à la retraite, ont également trouvé leur compte à cette politique. Mais cette politique a coôté très cher : plus dun demi point de PIB en 1990, année oò elle battit son plein. Plus grave, « conçues au départ, pour des secteurs traditionnels en restructuration, les retraites anticipées se sont étendues à dautres secteurs pour devenir un outil de gestion des ressources humaines » (11) et elles ont abouti à une stigmatisation des salariés âgés de plus de cinquante ans, considérés comme inaptes à toute activité. (12) « LANPE dispense de recherche active les demandeurs demploi de plus de 57 ans, admettant ainsi quà partir de cet âge on a aucune chance de retrouver un emploi. » (13) Lors dun sommet récent, les chefs dÉtat européens ont admis quil faudrait porter, en 2010, à 50 % la proportion des citoyens au travail (hommes et femmes confondus) âgés de 55 à 64 ans. La France aura bien du mal à atteindre ce niveau ; le taux demploi des hommes de cette catégorie était, en 2000 de 33 %, le plus bas de toute lEurope, voir le graphique 10 ; celui des femmes de 26 %. 32.1.3.3 Réduire les temps de travail Un jeune homme qui entrait sur le marché du travail en France en 1870 passait 55 % de sa vie éveillée au travail ; cette part est, aujourdhui, tombée à moins de 15 %. (14) Progrès considérable, la réduction du temps de travail aura constitué une revendication traditionnelle des partis de gauche et des syndicats ouvriers ; elle fut « lacte fondateur du droit du travail » (15). 40 heures du Front populaire, 39 heures payées 40 de François Mitterrand : fidèle à cette ligne, après son échec aux élections de 1993, le parti socialiste a lancé la promesse des « 35 heures. » La résistance patronale aux avancées sociales et léchec des négociations engagées en 1984 sur la réduction du temps de travail justifiaient-ils que la loi impose une telle mesure ? Il nest pas douteux que le rebond du capitalisme auquel nous avons assisté depuis une vingtaine dannées sest accompagné de fortes pressions sur maints salariés du secteur privé. Les exigences comme les rythmes de travail et, pour les cadres notamment, les horaires ont été ressentis par beaucoup comme excessifs. Les 35 heures correspondaient-elles, pour autant, à la situation dun pays qui était engagé dans une compétition mondiale intense et oò lon travaillait relativement peu : en 1998 le nombre dheures travaillées était, en France, inférieur de 12 % à ce quil était dans lensemble de lUnion européenne. (16) En tenant compte de la proportion des 15-65 ans qui est au travail, le temps de travail moyen dun individu est, aux États-Unis, supérieur de moitié à ce quil est en France. (17) Les comparaisons internationales ne plaident - graphique 11 en fin de document - nullement en faveur de cette forme de partage du travail : ce sont les pays qui travaillent le plus qui ont le moins de chômage et non linverse. Dans le secteur privé La première critique faite à la loi a été la façon dont elle fut discutée. Il ny eut pas de débat public au départ bien quil se fôt agi de consacrer à la réduction du temps de travail 5 années des fruits de la croissance : passer de 39 à 35 heures constitue une baisse des horaires dun peu plus de 10 % alors que la productivité progresse dun peu moins de 2 % par an. Contrairement à ce qui sétait passé aux Pays-Bas, (cf. infra) les discussions avec les organisations patronales et syndicales tournèrent court et le style colbertiste de nos gouvernants lemporta allégrement. Nicole Notat, alors secrétaire générale de la CFDT, a cependant souligné (18) que, au sein de maintes entreprises, les négociations sur les horaires de travail ont fourni une occasion précieuse de développer des négociations et daméliorer lorganisation du travail. Il est également probable que la loi sur les 35 heures incite les entreprises à accroître la polyvalence des salariés, tendance positive à terme mais |
| 32 reduire le chomage ou developper l'emploi? 32.0 resume de ce chapitre dans le domaine de l'emploi, la france a mene des politiques vigoureuses dotees de credits considerables - pres de 50 milliards d'euros (plus de 300 milliards de francs) sont depenses chaque annee au titre de l'emploi, soit pres de 3,5 % du pib - et pourtant elle a cree peu d'emplois - voir le graphique 1 en fin de document. dans le secteur prive, pendant des annees l'emploi a diminue. pour expliquer ces echecs on theorisa: dans le monde moderne les postes de travail tendraient a se reduire. cette vision est totalement erronee: en vingt ans, par exemple, les etats-unis avaient cree plus de 40 millions d'emplois (meme si l'on peut discuter la "qualite" de maints d'entre eux) soit une augmentation de 50 %. les francais ne voulurent pas le croire et, pour reduire le chomage, souhaiterent plus d'actions encore de l'etat. pendant les "trente glorieuses" un etat tres interventionniste n'avait pas empeche la croissance de se poursuivre. mais, a partir des annees quatre-vingt le contexte a completement change. le capitalisme a connu une nouvelle vigueur; il s'est enrichi du developpement, au plan mondial, des services et des nouvelles technologies comme du dynamisme retrouve des etats-unis. l'exuberance a ensuite conduit a des exces. ayant ouvert ses frontieres, la france a ete plongee dans cet univers bouillonnant. des lors et comme en reaction, nombre de ses citoyens sont restes accroches aux idees, aux mythes et aux pratiques de ce qu'on a pu baptiser de "modele francais" (voir le chapitre 11 de notre site) et qui donne a l'etat un role preeminent. dans le meme temps, la france laissait se parfaire le controle des deux formations politiques les plus importantes de droite et de gauche par un petit nombre de hauts fonctionnaires. a un capitalisme mondialise qui gerait les emplois de facon martiale fut opposee, en france, une politique du travail tres "administree". l'etat crea notamment des emplois publics - dans un monde incertain l'emploi public n'a-t-il pas de grandes vertus? - tout en continuant longtemps a favoriser la hausse des remunerations - graphique 2. on esperait qu'il resulterait de cette derniere une augmentation de la demande nationale de biens et donc d'emplois, calcul qui s'avera faux: le secteur prive, pour resister aux importations et a la competition, fut contraint de mener une course a la productivite qui, efficace, economisa les emplois. bien recues par ceux dont l'emploi etait le moins vulnerable, des mesures telles que la hausse acceleree du smic ont precipite l'exclusion des travailleurs peu qualifies appartenant a des secteurs exposes a la concurrence. on peut se demander, d'une maniere plus generale, s'il est judicieux de faire subventionner - et donc encourager - des emplois non qualifies par ceux qui le sont? en 1997, en sus de 350 000 emplois-jeunes subventionnes par l'etat, avaient ete promises les 35 heures. ces dernieres intensifiaient la politique de partage d'un travail suppose rare. par l'entree tardive des jeunes au travail et le depart en retraite precoce des quinquagenaires, on aboutit a ce que la france ait la fraction de sa population au travail la plus faible des pays occidentaux. des lors, un petit nombre d'actifs doit assurer la subsistance du pays et le financement d'une protection sociale qui reste largement assuree par des cotisations assises sur les salaires. de 1997 a 2001, la conjoncture mondiale devenant favorable, le chomage regressa enfin et, comme ses predecesseurs, le gouvernement de lionel jospin, en recueillit le merite bien que, chez nous, l'emploi n'ait pas progresse plus qu'ailleurs - graphique 3. cependant, au moment ou le siecle precedent finissait, des experts de la gauche, reconnaissant enfin la pertinence d'observations deja anciennes, se mettaient a douter de la validite de politiques plus inspirees par l'histoire et ses symboles (les 40 heures) que par une analyse de la societe et du monde actuels. lutter contre le chomage en partageant le travail est une fausse bonne idee! c'est l'inverse qui est verifie par les faits: plus grande est la proportion de personnes au travail plus le taux de chomage est bas. (1) il nous semble donc indispensable que soient revisees les conceptions de l'emploi qui ont encore cours chez nous. tache d'autant plus necessaire que s'annonce une autre phase de notre demographie: la population en age de travailler va cesser de croitre pour risquer, ensuite, de diminuer. finalement on peut se demander si les mesures prises en faveur de l'emploi n'ont pas ete de mediocres palliatifs aux carences de nos systemes d'education et de formation - illettrisme de plus de dix pour cent de la population, exclusions scolaires, formation professionnelle et continue terriblement negligees (voir le chapitre 31) - auxquelles nous n'avons pas eu le courage de remedier. les chomeurs ne sont-ils pas, dans une large mesure, des personnes dont la formation a ete insuffisante? a-t-on ete assez attentif au fait que, parmi les personnes les plus touchees, se trouvent les immigres des annees cinquante et soixante et leurs descendants dont l'integration a la societe francaise n'a pas ete reussie? la puissance publique ne peut, certes, se desinteresser de l'emploi mais ne devrait-elle pas le faire d'une tout autre maniere? a nos yeux les partis politiques, les gouvernements successifs et l'administration n'ont pas assez cherche a engager et animer le debat sur les objectifs qu'une politique de l'emploi doit viser. des discussions techniques sur les modalites ne remplacent pas ce debat. le travail doit-il demeurer une valeur aussi exclusive pour les uns et une sorte de calamite pour d'autres? les conditions dans lesquelles la femme et son conjoint combinent parcours professionnels et education des enfants ne meritent-elles pas reflexion? dans la gestion de l'emploi la puissance publique n'a-t-elle pas joue un role excessif et pris une place que les syndicats et les associations n'ont pas occupee de facon a la fois energique et constructive? ne faut-il pas, dans les bassins d'emploi, etendre ces nouvelles formes de contrat social qui s'ebauchent ou les acteurs locaux menent previsions, negociations, actions de formation et de reemploi. elles evitent que les salaries restent desempares par les rapides evolutions de l'economie. si les auteurs de ce site ont ete confrontes de facon concrete aux problemes de l'emploi, ils n'en sont pas des specialistes. mais l'etude qu'ils ont conduite a engendre chez eux un vigoureux rejet des politiques pratiquees depuis des annees. couteuses, elles ont aggrave et non apaise la crise sociale tout en handicapant notre economie. nous aimerions profiter de la liberte d'expression dont nous avons la chance de jouir pour contribuer a faire evoluer conceptions et pratiques. 32.1 reduire le chomage francais page 32.2 les conditions nouvelles de l'emploi page 232.3 des politiques mieux adaptees? page 2 pour des raisons techniques, la table des matieres detaillee et les graphiques sont rejetes a la fin du chapitre. nous suggerons fortement a nos visiteurs d'avoir les graphiques sous les yeux lorsqu'ils liront le texte. 32.1 une gestion administree du chomage si l'emploi est un theme politique essentiel dans notre vie politique c'est sans doute parce que notre civilisation a ete centree sur le travail. elle s'est ecartee ainsi des deux grandes sources qui l'ont inspiree, la tradition judeo-chretienne et la grece. (2) dans la genese, le travail apparait sous un jour negatif. il est une malediction, une punition. la grece de platon ou d'aristote, quant a elle, loin de valoriser le travail, l'assimilait a des taches degradantes. l'activite noble etait la politique: definir en collectivite les objectifs de la vie en societe. c'est sans doute dans le monde anglo-saxon que le renversement des valeurs a ete le plus net: la predominance de l'economie renvoie fermement au second rang les activites de caractere social et politique. 32.1.1 le travail dans notre societe le grand virage fut pris au xviiie. tout se passe comme si les philosophes du siecle des lumieres et (certains du siecle suivant), avaient eu peur du surgissement de la liberte individuelle a laquelle, pourtant, ils entendaient contribuer. cette liberte ne risquait-elle pas de bouleverser la societe? de provoquer des revolutions? l'urbanisation n'etait-elle pas inquietante et ne fallait-il pas canaliser les forces naissantes? les "lois de l'economie", esperait-on, allaient justifier que les travailleurs et, plus generalement, les individus peu sociables, soient contenus par des regles strictes. ces lois procederont d'une vision hedoniste, individualiste et, pour finir, fort aristocratique. elles voulaient garantir l'autoregulation de l'ordre social et, par le travail, definir a chacun sa place dans la societe. c'est evidemment un grand changement par rapport a l'ancien regime ou les membres des ordres superieurs ne travaillaient pas. c'est dans ce contexte, que nait la fiction du "contrat social" cher a jean-jacques rousseau. il ne correspond a aucune realite du temps ni a aucune experience connue. c'est par une alchimie assez obscure que la volonte generale est captee par les dirigeants tandis que les corps intermediaires, suspects, seront bientot rejetes par la revolution francaise. hegel tenta bien de reintroduire les concepts grecs: la parole, le debat, les institutions. mais ses successeurs, au premier rang desquels marx, parvinrent mal a separer a nouveau l'economie du politique. marx revera d'une societe auto regulee d'ou l'etat a disparu. on a beau observer qu'un salarie de notre temps ne consacre au travail remunere que dix pour cent seulement des heures de sa vie (3) nous n'en restons pas moins dans un monde organise autour du travail salarie et de ses valeurs. ou contre elles: l'alienation du travailleur et la collectivisation des outils de production vont etre les themes centraux de la pensee socialiste pendant plus d'un siecle et demi. aujourd'hui, une fraction de la population considere le travail comme un mal. le contrat de travail etant par nature et sauf circonstances particulieres asymetrique, l'industrialisation ne s'est-elle pas realisee dans des conditions souvent epouvantables? des lors, des mesures sociales chercherent donc a ameliorer le sort des travailleurs et, notamment, a reduire la duree du travail; dans la deuxieme moitie du xxe siecle ces mesures furent integrees dans le concept d'etat-providence. la france de la liberation participa largement a ce mouvement a un moment ou la droite se trouvait tres affaiblie et ou les partis de gauche attiraient une large part de l'electorat. puis la france des "trente glorieuses" connut le quasi plein emploi, une forte amelioration du niveau de vie, d'education ou de l'etat de sante comme de la duree de la vie. un vaste secteur nationalise coexistait avec un secteur prive ou les directions des grandes entreprises etaient progressivement occupees par d'anciens hauts fonctionnaires. on pouvait donc penser que l'etat avait la situation bien en mains; le "modele francais" fonctionnait. bien que les trois-quarts des emplois francais soient prives (plus des quatre cinquiemes en europe), l'emploi public demeurait l'archetype et notre systeme scolaire ne renoncait pas a sa mission originelle: selectionner et former de futurs fonctionnaires (voir le chapitre 31 de notre site). le contexte eut beau changer de facon radicale, des conceptions a la fois "dirigistes" (comme on disait alors) et fixistes ont perdure. 32.1.2 des mythes a la theorie 32.1.2.1 le nombre d'emplois est fixe un emploi public est budgete et, dans le cadre d'un budget, le nombre d'emplois est fixe. nos leaders politiques, presque tous anciens agents de l'etat, ont assez aisement combine cette logique avec la conviction que le travail est rare. ils en sont venus a penser qu'en partageant ce travail en quantite predeterminee ils diminueraient le nombre des chomeurs. comme le dira le troisieme paragraphe de ce chapitre, cette vision est totalement erronee mais elle a seduit les francais par son simplisme. on chercha donc a partager le travail par l'entree tardive des jeunes sur le marche de l'emploi, l'avancement de l'age de la retraite et la diminution des horaires. mais, est-il vrai que le travail soit rare? certes, les memoires, dans le monde ouvrier notamment, gardent le souvenir des suppressions d'emplois dramatiques. les fermetures d'usines ne sont-elles pas plus spectaculaires que les embauches dans de petites pme de service? mais comment ne pas opposer aux reportages mediatiques les realites globales de longue periode: depuis le debut de la revolution industrielle la productivite de l'heure de travail a ete multipliee, en france, par un facteur proche de 30 (4). ce bond fantastique, loin d'avoir annihile l'emploi et reduit les travailleurs a la misere a permis une considerable elevation du niveau de vie de la population. on pourrait rattacher a la vision fixiste de l'emploi la volonte, qui a ete celle de tous les gouvernements a partir des premieres annees soixante-dix, de limiter l'immigration. il nous a paru preferable d'evoquer ce probleme dans la deuxieme partie de ce chapitre qui traitera des conditions nouvelles de l'emploi et, notamment, de la phase demographique qui s'annonce. 32.1.2.2 defendre les emplois existant et creer des emplois publics decrete en 1848, le droit au travail "dressera l'un contre l'autre le peuple de paris et l'assemblee nationale, jusqu'a provoquer la mort de la republique" (5). la creation de quelques ateliers nationaux, allait-elle deboucher sur une collectivisation generale pour que soit respecte ce droit, les entreprises privees, prises individuellement, ne pouvant l'honorer? ce "droit au travail", les suppressions d'emploi sont, aujourd'hui encore, l'occasion de le proclamer. si le travail est rare, ne faut-il pas tout faire pour conserver les emplois et rendre difficiles les licenciements? les enquetes internationales font figurer la france a la fois parmi les pays ou les mesures de protection de l'emploi sont les plus contraignantes mais ou les agences de travail temporaire sont les plus actives. comment ne pas voir un lien entre ces deux phenomenes? le renforcement des protections dont les uns disposent n'a-t-il pas pour contrepartie, la precarite des emplois des autres? dans la troisieme partie de ce chapitre, nous opposerons une autre conception a cette vision de l'emploi, a nos yeux archaique, et qui a inspire tant de politiques deraisonnables. 32.1.3 des politiques deraisonnables l'idee selon laquelle le travail serait en quantite preetablie a inspire des politiques visant la baisse du chomage plus que le developpement de l'emploi. elles ont ete couteuses, peu efficaces voire - estimons-nous - nuisibles. 32.1.3.1 creer des emplois publics premier axe: creer des emplois publics en plus grande proportion que nos voisins - graphique 4 en fin de document. politique francaise constante, elle a ete accentuee apres 1981 au point d'atteindre l'exces dans certains ministeres. la france compte ainsi 134 000 agents fiscaux contre 52 000 en grande-bretagne. en 2000, des mesures avaient prevu une rationalisation de cette administration mais l'opposition des agents concernes fit qu'on les abandonna. l'engagement pris par lionel jospin de stabiliser les effectifs globaux de la fonction publique fut rapidement oublie. en 2000, plus de dix mille fonctionnaires, et en 2001 plus de quinze mille, ont ete embauches. l'emploi public a constitue une aubaine pour maints francais, notamment ceux que l'evolution de l'agriculture poussait vers la ville. longtemps, beaucoup y ont trouve l'occasion d'une reelle promotion sociale. en outre, l'etat offrait des postes moins rebutants, en general, que ceux de l'industrie. l'enquete sur le travail en france, conduite pendant plusieurs annees par la cfdt (6), montre la satisfaction eprouvee par certains salaries de la fonction publique, les enseignants et les travailleurs sociaux notamment: leur travail a, aux yeux de tous, une utilite evidente et, en depit des revendications presentees, les conditions dans lesquelles ces fonctions sont exercees conviennent a leurs titulaires. ayant place la fonction publique sur une sorte de piedestal, les francais, loin de s'etonner de l'importance d'un effectif de plus de cinq millions de personnes, s'en felicitent. admettant qu'il ne connait pas le nombre de personnes qu'il emploie l'etat, a du, pour y parvenir, se resoudre a creer un "observatoire de l'emploi public"! les emplois jeunes en 1997, l'etat a decide de financer - a hauteur de 80 % - 350 000 emplois jeunes dans le secteur public et para public. sur le moment, l'adoption de cette mesure a contribue a retablir la confiance des francais et, partant, celle des consommateurs, serieusement ebranlee en 1995. puis le cout est apparu: 5 milliards d'euros (35 milliards de francs) en annee pleine soit 15 000 euros (100 000 francs) par emploi et par an. ces jeunes devaient etre engages pour repondre a de "nouveaux besoins". or, michel godet (7) fait judicieusement remarquer que l'experience recommande soit d'aborder de nouveaux domaines avec des personnes experimentees, soit d'affecter de nouveaux venus a des domaines bien defriches. effectivement, "les activites nouvelles (generees par les emplois jeunes) sont rares" (8) et, de ce point de vue, la mesure n'a pas ete une reussite. il etait d'autant plus incongru d'envoyer des debutants en terra incognita que leur formation initiale a ete, le plus souvent, fort limitee. par ailleurs, "les jeunes qui ont beneficie de cette mesure ne peuvent etre consideres comme des publics prioritaires." (9) les beneficiaires ont ete des jeunes d'un niveau de formation plus eleve que la moyenne; des enfants plus favorises que les jeunes des quartiers populaires: moins de dix pour cent des embauches habitent dans les "zones urbaines sensibles." pour ameliorer la statistique du chomage n'a-t-on pas incite les beneficiaires de ces emplois a differer de cinq ans le moment ou ils devaient chercher un emploi normal? 32.1.3.2 limiter le nombre de personnes au travail au nom du mythe selon lequel le travail est rare, l'axe de notre politique de l'emploi a ete son partage pour tendre a ce qu'il y ait moins de chomeurs. moins de jeunes au travail le droit reconnu aux jeunes de poursuivre des etudes a la fois longues et sans debouches probables retarde leur entree sur le marche du travail et degonfle les statistiques du chomage. des debutants, soutenus par les syndicats, ont demande a percevoir un salaire egal a celui des adultes. etait-ce realiste et de nature a faciliter les embauches des jeunes? la politique menee, dans les annees recentes, par les pays-bas confirme qu'il faut "fixer le salaire (ou l'indemnite) de formation a un niveau suffisamment bas par rapport au salaire moyen offert dans la profession ou dans le secteur pour inciter les entreprises a proposer une formation a un nombre suffisant de travailleurs" (10). en contrepartie, la formation donnee aux jeunes devrait repondre a des normes exigeantes et dont le respect serait controle. le gouvernement de jean-pierre raffarin entend mettre un terme a l'embauche subventionnee de jeunes dans le secteur public. il souhaite favoriser l'entree au travail de jeunes non diplomes par des exonerations de cotisations sociales. il s'est fixe un objectif de 250 000 beneficiaires a l'horizon de 2005. l'avenir montrera s'il s'agissait d'une transition habile ou de la remanence du gout pour l'intervention publique. moins de quinquagenaires au travail partir en retraite assez tot pour pouvoir profiter d'annees de repos a, comme la reduction des horaires, ete une vieille revendication ouvriere. elle est tout a fait legitime s'agissant de travailleurs qui ont commence a travailler tot et/ou qui ont exerce des metiers tres penibles, mais, pour l'ensemble de la population elle a totalement marche a contre-courant des tendances demographiques. le chapitre 33 sur les retraites rappelle que l'une - l'allongement de la duree de la vie humaine - etait en cours depuis longtemps et que l'autre - la perspective du depart en retraite des enfants du baby-boom - etait parfaitement previsible. ceux qui, nonobstant ces perspectives, ont instaure la retraite a soixante ans etaient desireux non seulement d'honorer une promesse electorale mais, aussi, croyaient-ils, de contribuer a reduire le chomage. le meme voeu devait conduire aux mises en retraite anticipees. dans les dernieres annees du xxe siecle on a mis en preretraite dans le cadre de programmes ad hoc entre 450 000 et 700 000 personnes par an. depuis la suppression de l'autorisation administrative de licenciement, l'administration, par l'approbation des mises en retraite anticipees, a retrouve un certain droit de regard sur le contenu des "plans sociaux". mais surtout, le ministre de l'emploi detenait la, un des meilleurs moyens de "gerer" la tres mediatique statistique du chomage. on a vu la ministre de l'emploi accepter des mises en retraite anticipee massive dans l'industrie automobile contre l'engagement de ses directions d'accepter rapidement les 35 heures. employeurs et syndicats, partisans d'un avancement de l'age du depart a la retraite, ont egalement trouve leur compte a cette politique. mais cette politique a coute tres cher: plus d'un demi point de pib en 1990, annee ou elle battit son plein. plus grave, "concues au depart, pour des secteurs traditionnels en restructuration, les retraites anticipees se sont etendues a d'autres secteurs pour devenir un outil de gestion des ressources humaines" (11) et elles ont abouti a une stigmatisation des salaries ages de plus de cinquante ans, consideres comme inaptes a toute activite. (12) "l'anpe dispense de recherche active les demandeurs d'emploi de plus de 57 ans, admettant ainsi qu'a partir de cet age on a aucune chance de retrouver un emploi." (13) lors d'un sommet recent, les chefs d'etat europeens ont admis qu'il faudrait porter, en 2010, a 50 % la proportion des citoyens au travail (hommes et femmes confondus) ages de 55 a 64 ans. la france aura bien du mal a atteindre ce niveau; le taux d'emploi des hommes de cette categorie etait, en 2000 de 33 %, le plus bas de toute l'europe, voir le graphique 10; celui des femmes de 26 %. 32.1.3.3 reduire les temps de travail un jeune homme qui entrait sur le marche du travail en france en 1870 passait 55 % de sa vie eveillee au travail; cette part est, aujourd'hui, tombee a moins de 15 %. (14) progres considerable, la reduction du temps de travail aura constitue une revendication traditionnelle des partis de gauche et des syndicats ouvriers; elle fut "l'acte fondateur du droit du travail" (15). 40 heures du front populaire, 39 heures payees 40 de francois mitterrand: fidele a cette ligne, apres son echec aux elections de 1993, le parti socialiste a lance la promesse des "35 heures." la resistance patronale aux avancees sociales et l'echec des negociations engagees en 1984 sur la reduction du temps de travail justifiaient-ils que la loi impose une telle mesure? il n'est pas douteux que le rebond du capitalisme auquel nous avons assiste depuis une vingtaine d'annees s'est accompagne de fortes pressions sur maints salaries du secteur prive. les exigences comme les rythmes de travail et, pour les cadres notamment, les horaires ont ete ressentis par beaucoup comme excessifs. les 35 heures correspondaient-elles, pour autant, a la situation d'un pays qui etait engage dans une competition mondiale intense et ou l'on travaillait relativement peu: en 1998 le nombre d'heures travaillees etait, en france, inferieur de 12 % a ce qu'il etait dans l'ensemble de l'union europeenne. (16) en tenant compte de la proportion des 15-65 ans qui est au travail, le temps de travail moyen d'un individu est, aux etats-unis, superieur de moitie a ce qu'il est en france. (17) les comparaisons internationales ne plaident - graphique 11 en fin de document - nullement en faveur de cette forme de partage du travail: ce sont les pays qui travaillent le plus qui ont le moins de chomage et non l'inverse. dans le secteur prive la premiere critique faite a la loi a ete la facon dont elle fut discutee. il n'y eut pas de debat public au depart bien qu'il se fut agi de consacrer a la reduction du temps de travail 5 annees des fruits de la croissance: passer de 39 a 35 heures constitue une baisse des horaires d'un peu plus de 10 % alors que la productivite progresse d'un peu moins de 2 % par an. contrairement a ce qui s'etait passe aux pays-bas, (cf. infra) les discussions avec les organisations patronales et syndicales tournerent court et le style colbertiste de nos gouvernants l'emporta allegrement. nicole notat, alors secretaire generale de la cfdt, a cependant souligne (18) que, au sein de maintes entreprises, les negociations sur les horaires de travail ont fourni une occasion precieuse de developper des negociations et d'ameliorer l'organisation du travail. il est egalement probable que la loi sur les 35 heures incite les entreprises a accroitre la polyvalence des salaries, tendance positive a terme mais qui ne va pas sans accroitre la charge de maints executants. etait-il sense, cependant, de decreter une regle uniforme alors que, dans toutes les economies modernes, la tendance est a une diversite de plus en plus grande des horaires et des profils de vie professionnelle? les deux lois aubry sur les 35 heures auront sans doute ete les dernieres "lois tayloriennes." (19) le monde du travail est-il encore celui de la chaine de montage inventee par ford? de grands ensembles industriels ou administratifs ou celui d'unites plus petites aux taches multiples? une vision mecanique n'est-elle pas contredite par la diversite des situations? au demeurant, l'enquete de la cfdt, deja citee, montrait que la reduction des horaires n'etait pas la premiere preoccupation des salaries. mais, aujourd'hui, la realite commence a apparaitre. il est probable que le gouvernement de lionel jospin, par les 35 heures, ne visait pas tant la creation d'emplois que "la moderation salariale et l'introduction d'une forte dose de flexibilite dans l'organisation du travail" (20) dans le secteur prive s'entend. des 1991 lionel jospin avait reconnu, dans l'invention du possible: "nous savons maintenant que la moderation salariale est, lorsque le chomage est eleve, indispensable." de fait, pres de la moitie des accords signes dans les grandes entreprises a prevu un gel des salaires de deux ans. phase de moderation salariale et flexibilite (par l'annualisation des heures de travail notamment) dans une conjoncture economique initialement favorable expliquent sans doute qu'il n'y ait pas eu de catastrophe dans les grandes entreprises et que celles-ci n'aient pas fait une forte pression pour que la loi soit abrogee. selon le ministere de l'emploi 85 % des salaries francais travaillant a temps complet seraient passes aux 35 heures, en beneficiant de journees ou demi-journees libres, de jours de conges supplementaires ou de journees plus courtes. la competitivite de leurs etablissements francais comparee a celle de leurs usines etrangeres n'en a pas moins ete amoindrie pour l'avenir. en revanche, dans les entreprises petites et moyennes l'application d'une loi d'une extreme complexite est devenue un casse-tete quasiment insurmontable et, pour elles, son application a ete pratiquement suspendue en 2002. d'une maniere generale, comme maintes mesures "sociales" des dernieres decennies, les cadres ont davantage apprecie les 35 heures que ceux qui, se trouvant au bas de l'echelle des remunerations, souhaitaient avant tout disposer d'un revenu plus eleve. (21) une minorite significative de salaries se plaint qu'avec la reduction des horaires le travail soit devenu plus intense et le stress plus frequent; des medecins du travail confirment ces phenomenes. (22) (23) la loi a, par ailleurs, provoque une forte hausse du smic, hausse dont on a vu qu'elle defavorisait l'emploi des moins qualifies ou des jeunes. les resultats de la loi en termes d'emplois supplementaires crees sont d'autant plus difficiles a evaluer que sa promulgation a ete suivie d'une phase de forte croissance qui devait, de toutes manieres, engendrer des creations d'emplois. les comparaisons internationales, deja evoquees sont loin d'etre concluantes. le bilan total sera, lui, forcement modeste compte tenu de l'enorme montant des aides versees par l'etat aux entreprises signataires d'accords et des effets negatifs que les prelevements correspondant provoquent. quand la ministre qui orchestra la legislation relative aux 35 heures, martine aubry, quitta ses fonctions, le financement du cout tres eleve des mesures qu'elle comportait (cf. infra) n'etait pas assure. ce cout "n'apparait pas moins enorme et disproportionne. il s'eleve deja a plus de 30 milliards d'euros pour environ 200 000 a 300 000 emplois d'apres les estimations optimistes du gouvernement jospin." (24) cette charge s'est ajoutee a celle de toutes les autres mesures. dans le secteur public la, ce fut une enorme confusion. initialement, lionel jospin excluait l'application des 35 heures et le gouvernement avait fait realiser et diffuser une enquete qui montrait que, dans bien des cas les horaires effectifs du secteur public etaient deja inferieurs aux 35 heures. (25) mais, si le secteur prive reduisait ses horaires, le secteur public ne devait-il pas en faire autant? le processus devint monstrueux. primo, "l'absence de dialogue social" (26) a caracterise la mise en place des 35 heures. "nous aurions du mieux impliquer les hommes et les femmes de notre pays, discuter avec eux, longuement, metier par metier." (27) secundo, apres avoir ete obliges d |