32 -Favoriser l'emploi Plutôt que lutter contre le chômage Lors des élections de 2007, l'opinion majoritaire a manifesté une nette inflexion. Ayant cru que l'État pouvait résorber le chômage par le partage du travail elle a admis que la croissance des emplois et des rémunérations implique celle de l'économie. La carrière idéalisée — diplôme prestigieux à 25 ans garantissant rémunération convenable, retraite à 60 ans, augmentations à l'ancienneté et emploi à vie dans une institution pérenne — appartient au passé. Au statut se substituent contrats aux formes multiples, mobilité et rémunération dépendant de la compétence comme des résultats, notre démographie imposant de développer un emploi senior malencontreusement réduit. Dès lors, à une sélection qui exclut, doit se substituer une orientation et une formation en continu. Pour accompagner travailleurs et chômeurs en difficulté l'appel à des bénévoles formés doit être élargi ; notre démocratie en deviendra plus fraternelle. Les services à la personne comme nos PME sont suceptibles de proposer des emplois ; encore faut-il que ces dernières deviennent plus innovantes et plus exportatrices. La lutte menée par la France contre le chômage a très largement échoué. En même temps, les mesures propres à favoriser l'emploi n'ont pas été menées avec une conviction et une continuité suffisantes. Les politiques suivies, mobilisant des crédits considérables et contribuant à grever les finances publiques, ont fait peser sur le travail des charges sociales qui ont freiné les embauches. Dès la fin des années quatre-vingt-dix, ces effets néfastes commencèrent à être reconnus. Mais ce fut à mi-voix. « Le changement le plus caractéristique a concerné le partage de la croissance entre l'emploi et l'augmentation des salaires. Pour plus des deux tiers la croissance bénéficie aujourd'hui à l'emploi, là oò, dans le passé, la croissance ne bénéficiait pratiquement qu'à ceux qui avaient conservé un emploi.» (1) On regrettera que ce constat, inscrit dans un document à faible diffusion, n'ait guère contribué, jusqu'en 2007, à une évolution plus radicale des esprits dans notre pays. Pour que des politiques constructives l'emportent ne faut-il pas commencer par renoncer plus franchement aux fausses idées d'hier ? Or, précisément, les campagnes électorales de 2007 ont accentué un renversement qui n'était que timidement amorcé : le thème de la revalorisation du travail a été largement traité. Deux électeurs sur trois ont mis en avant le travail loin devant les autres valeurs. Ce thème a contribué « à rallier à Nicolas Sarkozy, au second tour, le salariat (51 %) et singulièrement celui du privé (55 %), les employés et ouvriers (51 %), dont les ouvriers de l'industrie (53 %). » (2) 32.1 -Rompre avec les politiques passées Erreur d'objectif, erreurs de méthodes : alors que les trois quarts des emplois français se situent dans le secteur privé, les politiques de l'emploi ont été conduites par des gouvernants et des fonctionnaires qui avaient une expérience limitée de l'entreprise et de la création d'emplois en son sein. Les politiques des dernières décennies ont été déraisonnables et coôteuses parce que mal inspirées. 32.11 -Des politiques déraisonnables Erreurs ou carences ont été multiples : augmentation des effectifs d'une fonction publique déjà très nombreuse, protection excessive des emplois existants, gestion malencontreuse du SMIC, réduction autoritaire du temps de travail et, finalement, aide peu efficace apportée par l'ANPE aux chômeurs à la recherche d'un emploi. Des emplois publics très nombreux L'emploi public avait constitué une aubaine pour maints Français, notamment ceux que l'évolution de l'agriculture poussait vers la ville. Longtemps, beaucoup y ont trouvé l'occasion d'une réelle promotion sociale. En outre, l'État offrait des postes moins rebutants que l'industrie en général. L'enquête sur le travail en France, conduite pendant plusieurs années par la CFDT (3), a montré la satisfaction éprouvée par maints salariés de la fonction publique, les enseignants et les travailleurs sociaux notamment : leurs missions ont, aux yeux de tous, une utilité évidente et, en dépit des revendications présentées, les conditions dans lesquelles ces fonctions sont exercées conviennent à leurs titulaires. Alors que, depuis la création de leur État fédéral, les Américains se méfient de ses pouvoirs, la tradition française va, évidemment, dans le sens contraire. La fonction publique aura longtemps été placée sur une sorte de piédestal ; aussi bien, les Français, loin de s'étonner de 1 Jean Pisani-Ferry, Plein Emploi, documentation française, 2001. 2 Stéphane Rozès, La nouvelle France, Le Débat, octobre 2007. 3 Le travail en question, Syros, 2001. l'importance d'un effectif de fonctionnaires de plus de cinq millions, s'en félicitaient (admettant qu'il connaît mal le nombre de personnes qu'il emploie, l'État a dô se résoudre à créer un « Observatoire de l'emploi public » !) Tout naturellement nos ministres ont continué à développer les emplois publics lesquels étaient déjà, en maints domaines et proportionnellement à la population, en nombre plus élevé que chez nos voisins. Cette politique a été accentuée après 1981 au point d'atteindre l'absurde dans certains ministères : la France compte 134 000 agents fiscaux contre 52 000 en Grande-Bretagne. En 2000, des mesures avaient prévu une rationalisation de cette administration mais l'opposition des agents concernés fit qu'on l'abandonna. L'engagement pris par Lionel Jospin de stabiliser les effectifs globaux de la fonction publique fut rapidement renié et plus de dix mille embauches de fonctionnaires eurent lieu en 2000, et plus de quinze mille en 2001. Ce sont aussi quelque 350 000 emplois quasi-publics, financés à hauteur de 80 % par l'État, qui furent créés, à partir de 1997, sous le titre d'« emplois-jeunes ». Sur le moment, cette mesure a contribué à rétablir la confiance des Français et, partant, celle des consommateurs. Puis le coôt est apparu : 5 milliards d'euros en année pleine soit 15 000 euros par emploi et par an. Ces jeunes devaient être engagés pour répondre à de « nouveaux besoins ». Or, Michel Godet (1) a judicieusement fait remarquer que l'expérience recommande soit d'aborder de nouveaux domaines avec des personnes expérimentées, soit d'affecter de nouveaux venus à des domaines bien défrichés. De fait, « les activités nouvelles (générées par les emplois jeunes) ont été rares » (2) et, de ce point de vue, la mesure n'a pas été une réussite.

Protection excessive des emplois existants Oò se trouve la source des emplois, de leur évolution et, partant, du chômage ? Ce ne sont pas les seuls progrès techniques qui changent les emplois mais leur conjonction avec le déplacement de la demande des consommateurs. Dans les secteurs anciens — agriculture et industrie — se combinent une demande faiblement croissante et une productivité à progression rapide ; d'oò le déclin de l'emploi dans ces activités. Cependant, globalement, des millions d'emplois ont été créés depuis l'apparition de la machine à vapeur et la disparition des diligences comme de la marine à voile, les Français ne peuvent-ils reconnaître que « le changement n'est pas antinomique du plein-emploi mais qu'il en est la condition ? » (3) Ceux qui défendaient les monopoles publics dans le transport aérien ou les télécommunications doivent constater que l'introduction d'une vive concurrence a, par les baisses de prix et la plus grande diversité des prestations offertes, bénéficié aux consommateurs et, la demande s'étant amplifiée, conduit à de nombreuses créations d'emplois. Et, dès lors que nos exportations vers l'ensemble des pays en voie de développement excédent nos importations en provenance de ces pays, on ne saurait imputer, globalement, le chômage français à la mondialisation. (4) Aussi bien, faut-il cesser de voir dans les délocalisations un mal absolu. C'est en pratiquant des délocalisations avec méthode et sélectivité que l'Allemagne a maintenu et développé son industrie dans les années récentes. Reste que la mondialisation des dernières décennies pousse les pays qu'on disait industrialisés à une qualification renforcée de leurs travailleurs ; elle engendre en effet une forte pression sur les salaires. « On découvre qu'au Nord, ce sont surtout les détenteurs de capitaux qui gagnent. [É] Normalement, lorsque la productivité s'améliore, les salariés en perçoivent les bénéfices. Or, et c'est là le nœud du pro • 1 Sociétal, hors série, avril 1998. 2 Olivier Dutheillet de Lamothe, La politique de l'emploi, Éditions liaisons sociales, 2002. 3 Jean Pisani-Ferry, op.cit. 4 Claude Vimont. blème, c'est de moins en moins vrai, ou, plutôt, c'est vrai, mais pour un nombre toujours plus restreint de gens. [É] Les salariés qui s'en sortent sont ceux qui peuvent faire valoir une qualité spécifique et qui ne trouvent pas de rivaux ailleurs à moins cher. » (1) Le désir de protéger les emplois existants a conduit à réglementer certaines professions, ce qui a eu des effets très négatifs, s'ajoutant à ceux qu'une mauvaise gestion du SMIC provoquait. « Si la France avait le même taux d'emploi (2) que les États-Unis dans le commerce, l'hôtellerie et la restauration elle aurait 3,4 millions d'emplois supplémentaires ; la même comparaison avec les Pays-Bas aboutit à 1,8 million d'emplois. » (3) « Les emplois sont devenus tellement protégés au cours des années 1980 que les employeurs ont trouvé plus simple d'exiger plus de productivité des travailleurs existants que d'embaucher. » (4) « Compte tenu de la forte protection de l'emploi, des obstacles à la concurrence et à l'entrée de nouvelles entreprises, de l'inadaptation des contrats de travail et du coôt élevé du travail non qualifié, les créations d'emplois de service n'ont plus suffi à compenser les pertes d'emplois industriels. » (5) Depuis des décennies aussi, Paris — surtout si on compare notre capitale à Londres ou New York — mène à l'égard de ses taxis une politique malthusienne : il y avait, en 1992, dix mille taxis de moins qu'en 1925. Cette politique maintient la valeur de la licence à un niveau élevé et prive l'usager d'un moyen de transport sur lequel il pourrait compter ; elle bloque la création d'emplois. Plus généralement, n'avons-nous donc pas cherché, par trop, à maintenir les emplois d'hier plus qu'à favoriser la création de ceux de demain ? Voir le chapitre 24 de notre site consacré à la recherche et à l'enseignement supérieur. Les enquêtes internationales font figurer la France à la fois parmi les pays oò les mesures de protection de l'emploi sont les plus contraignantes mais oò les agences de travail temporaire sont les plus actives. Comment ne pas voir un lien entre ces deux phénomènes ? Le renforcement des protections des uns n'a-t-il pas pour contrepartie, la précarité des emplois des autres ? « La réglementation de la protection de l'emploi, relativement élevée par rapport aux autres pays de l'OCDE à la fin des années quatre-vingt, a crô en France dans les années quatre-vingtdix, alors qu'elle diminuait dans tous les autres pays. » (6) Pour une part, la protection des salariés est assurée par les tribunaux. Plus que dans les pays voisins, notre législation incite en effet les salariés licenciés à se pourvoir devant eux. Or,« la judiciarisation de l'impact emploi des mutations est incompatible avec les exigences de la vie économique. » (7) « En supprimant, en 1986, l'autorisation administrative de licenciement, que nous étions pratiquement le seul pays d'Europe à avoir instaurée, nous avons cru atteindre l'objectif de souplesse que nous recherchions. C'était sans compter avec le juge du licenciement et singulièrement avec la chambre sociale de la Cour de cassation, qui a développé une jurisprudence très protectrice du salarié et ignorante des contraintes économiques de l'employeur. Tous les débats autour de nouveaux types de contrats de travail viennent de là ! » (8) « La Cour de cassation interdit aux entreprises de licencier pour améliorer leur compétitivité ; 1 Stephen Roach, économiste en chef de la banque Morgan Stanley, Le Monde, 30 janvier 2007. 2 Taux d'emploi = population employée rapportée à la population en âge de travailler ; taux d'activité = population active rapportée à la population en âge de travailler ; taux de chômage = population au chômage rapportée à la population active. 3 Pierre Cahuc et Francis Kramarz, De la précarité à la mobilité, La documentation française, 2006. 4 Timothy B. Smith, La France injuste, Autrement, 2006. 5 Patrick Artus, Enjeux, juin 2005. 6 Pierre Cahuc et Francis Kramarz, op.cit. 7 Gabriel Mignot, président de la 8e Chambre de la Cour des Comptes, Témoignage, 2007. 8 François Fillon, La France peut supporter la vérité, Albin Michel, 2006. elles ne peuvent licencier que pour sauvegarder la compétitivité. Néanmoins, la notion de licenciement économique, fondée sur cette distinction entre la sauvegarde et l'amélioration de la compétitivité est particulièrement difficile à interpréter. » (1) « La principale faiblesse du droit du travail en France est l'incertitude juridique qui pèse sur les entreprises. 25 % des licenciements font l'objet d'un contentieux contre seulement 7 % au Royaume-Uni. » (2) Derrière ces pratiques se cache une volonté rémanente de défendre ce que Michel Godet appelle le « bastion » : les hommes adultes, disposant d'un emploi à plein-temps stable et doté d'un statut ; les insiders. On a eu beau prendre des mesures partielles en faveur des jeunes, des femmes ou des immigrés, le cœur de la politique sociale, gestion du SMIC comprise, n'en défavorisait pas moins les outsiders. « Le profil des responsables syndicaux, issus des métiers les plus qualifiés et surtout de la fonction publique, les pousse à défendre les points de vue des classes moyennes, des détenteurs d'un emploi stable. » (3) « Tout se passe en France, mais aussi en Allemagne, en Italie, en Espagne, comme si, faute pour l'opinion de comprendre les raisons du chômage, on arbitrait souvent en faveur de ceux qui ont déjà un emploi, au détriment de la création d'emplois pour ceux qui n'en ont pas.»(4) « Ainsi s'explique le paradoxe de notre productivité apparente du travail marchand : il y a peu de rameurs, mais ils sont très productifs car on ne garde que les meilleurs, les autres sont remplacés par des machines [É] et se retrouvent au chômage. » (5) Belle politique qui se dit « sociale » mais qui laisse de côté les moins bien armés ! Nous revenons plus loin sur ce point. Participant fortement à la défense du bastion et loin d'avoir donné l'exemple de la lutte contre les discriminations : le secteur public. Place des femmes dans la hiérarchie, emploi de handicapés ou de personnes issues de l'immigration, les adminsitrations ont agi de façon limitée et tardive. Toutes ces politiques conservatrices ont non seulement empêché des outsiders d'obtenir un emploi mais elles ne sont pas parvenues à rassurer les insiders. « Les Français, qui sont parmi les plus protégés en Europe, sont également ceux qui se sentent le moins en sécurité. [É] À l'inverse, le salarié danois, autrichien, américain ou néerlandais, dont l'emploi est considérablement moins protégé, se sent en sécurité sur le marché du travail et ose ainsi tenter une mobilité professionnelle ascendante. » (6) « La gauche française doit reconnaître que, dans une certaine mesure, la protection excessive nuit aux salariés. » (7)

Gestion malencontreuse du SMIC Le pouvoir d'achat du SMIC a gagné 2,3 % par an, en moyenne depuis dix ans, contre 1,1 % pour le salaire moyen. En conséquence, 17 % des salariés étaient payés au SMIC en juillet 2005, contre 10,7 % en juillet 1996. (8) L'opinion publique a bien accueilli cette tendance ; le SMIC et son uniformité séduisent et donnent à l'État ce rôle de deux ex machina qu'elle affectionne. Les partis politiques n'ont pas été avares de promesses et, en 2007 encore, le parti socialiste « s'engageait à 1 Pierre Cahuc et Francis Kramarz, op.cit. 2 François Fillon, op.cit. 3 Bernard Perret, Télérama, 8 février 2006. 4 Jean-Claude Trichet, Gouverneur de la Banque de France, interview au Monde, 20 mai 1999. 5 Michel Godet, Le Monde, 30 septembre 2006. 6 Anna Stellinger, Sortir de l'immobilité sociale à la française, Institut Montaigne, novembre 2006. 7 Laurent Joffrin, La gauche bécassine, Robert Laffont, 2007. 8 Le Monde, 31 octobre 2006. porter le SMIC à 1 500 Û par mois. » (1) En France le courant hérité du christianisme « défend le plein-emploi et le juste salaire, ce qui est contradictoire ; pour celui qui vient du marxisme, le salaire ne traduit pas les raretés relatives, mais peut être fixé à n'importe quel niveau, car il résulte des rapports de forces. Ainsi, la société française ne veut pas entendre parler du lien entre le coôt du travail et l'emploi. C'est un lien considéré comme immoral. » (2) Le principe du SMIC n'est pas contestable et, progressivement, tous les pays industrialisés l'adoptent. Mais il est regrettable « qu'il n'existe aucun processus d'évaluation scientifique, public et contradictoire, permettant d'éclairer les débats sur les orientations souhaitables à moyen terme. » (3) La confrontation de l'industrie française avec celle de pays à bas salaires n'aurait-elle pas dô être davantage prise en considération ? Dans le secteur privé en effet si, par rapport au prix du produit ou du service vendu, l'embauche apparaît trop onéreuse on y renonce et cette décision touche, souvent, une personne non qualifiée qui restera au chômage. Cette tendance n'a fait que s'accentuer dans les années récentes oò le capitalisme, hedge funds et private equity poussant à la roue, est devenu plus agressif. Or, la France du XXe siècle, ayant tardé à généraliser l'enseignement secondaire (sans en avoir vraiment conscience) puis négligé les formations professionnelle et continue, a compté un nombre élevé de personnes dont la formation n'était pas adaptée à notre époque (voir la deuxième partie de ce chapitre). Il est maintenant acquis que la forte hausse du SMIC a coôté cher en emplois. « Un petit restaurant de cinquante à soixante-dix couverts n'emploiera qu'un ou deux serveurs, contre trois ou quatre dans un restaurant similaire aux États-Unis ou au Canada. [É] La chaîne américaine de magasins Toys-R-US emploie un tiers de personnel de plus par mètre carré de surface de vente dans ses magasins américains que dans ses magasins français. Le sous-effectif français s'explique par deux raisons principales : des salaires et des prestations sociales élevés pour tout emploi, même peu qualifié ; des lois restrictives qui régissent travail et licenciements. » (4) Le Club Med a confirmé que salaire minimum et charges limitait les embauches dans ses unités françaises. (5) Guy Laroque et Bernard Salanié estiment qu'une hausse du SMIC de 10 % détruit près de 300 000 emplois de manière permanente. (6) Des leaders socialistes l'ont reconnu : « Le travail peu qualifié était devenu trop cher. » (7) Oui : « la machine à protéger (est devenue) une machine à exclure. » (8) Hausse du Smic et montant élevé des prélèvements sociaux — 43% des salaires en France contre 32%, moyenne l'Union européenne — et fiscaux ont rejeté dans la clandestinité une part substantielle de notre économie que des études chiffrent entre 10 et 15 % du PIB. (9) Pour effacer une partie des effets pervers de la hausse du SMIC une multitude de mesures a allégé les charges sur les bas salaires. Cette politique, d'un coôt énorme — elle transfère 20 milliards d'euros l'an (10) — a, elle aussi, joui d'une approbation quasi générale. Au plan des concepts, elle a un mé • 1 François Hollande, Devoirs de vérité, Stock, 2006. 2 Jacques Lesourne cité par Michel Godet, Le courage du bon sens, Odile Jacob, 2007 3 Centre d'étude des revenus et des coôts (CERC), 2006. 4 Timothy B. Smith, La France injuste, Autrement, 2006. 5The Economist, France survey, 5 juin 1999. 6 Gilles Saint-Paul, Commentaire, hiver 2003-4. 7 Jacques Delors, L'unité d'un homme, Odile Jacob, 1994. 8 Jean Boissonnat, Rendez vous avec l'histoire. Calmann-Lévy, 1994. 9 The Economist, 3 février 2001. 10 Michel Pébereau, exposé, cercle de l' Orangerie, mai 2006. rite : n'est-ce pas à la collectivité plus qu'aux entreprises concurrentielles de mener une politique de solidarité ? Mais n'aboutit-on pas, au final, à faire subventionner de la sorte les non-qualifiés par les plus qualifiés ? Persévérer, à titre transitoire, à exonérer les bas salaires pourrait, à la rigueur, se justifier si les programmes visant à réduire le nombre de ceux que ni les écoles et ni la vie en entreprise ne qualifient, avaient été, simultanément, développés d'une manière enfin énergique. Tel n'est pas été le cas. N'aurait-il pas été plus fructueux de « faire jouer un rôle moins grand au SMIC et plus grand à la négociation sociale afin que les salaires augmentent là oò il a des possibilités de le faire et non de manière aveugle et discrétionnaire. » (1) ? Une plus grande souplesser n'aurait-elle pas été, en définitive, plus favorable à la hausse du pouvoir d'achat des salariés ?

Réduction inopportune du temps de travail « Un jeune homme qui entrait sur le marché du travail en France en 1870 passait 55 % de sa vie éveillée au travail ; cette part est, aujourd'hui, tombée à moins de 15 %. » (2) « La baisse de la durée du travail a été sensible à la fin du XIXe, importante dans les années 1930, de nouveau significative dans les années 1970. » (3) Cette baisse n'a nullement bloqué la croissance économique : en un peu plus d'un siècle, se sont produites à la fois une division par deux du nombre d'heures travaillées dans une vie et la multiplication par dix du PIB par habitant. « Depuis deux siècles, en effet, l'amélioration de la productivité a été affectée pour deux tiers à l'élévation du niveau de vie et pour un tiers à la réduction du temps de travail. » (4) Cette réduction, progrès considérable, aura constitué une revendication traditionnelle des partis de gauche et des syndicats ouvriers ; elle fut « l'acte fondateur du droit du travail. » (5) Mais, sur le plan économique, des difficultés surviennent « lorsque coôt du travail et productivité sont déconnectés. » (6) Une RTT politique mais peu économique Des tendances séculaires peuvent connaître des phases de correction et il est dangereux de ne pas en avoir conscience. 40 heures du Front populaire, 39 heures payées 40 de François Mitterrand : fidèle à cette ligne le parti socialiste a lancé la promesse des « 35 heures. » Déjà, les 40 heures n'avaient pu être conservées face à la menace nazie. Les 35 heures étaient-elles tenables alors que l'ouverture à l'Europe et au monde se réalisait ? Alors, enfin, que la démographie française devenait, de toute évidence, moins favorable ? En effet, primo, l'entrée au travail étant tardive, le départ en retraite précoce et le taux de chômage fort, la fraction des Français au travail est la plus faible des pays occidentaux. % d'hommes âgés de 55 à 64 ans au travail (7) 1 979 1 995 France Allemagne États-Unis 70 67 73 41 55 66

1 Raymond Soubie, Le Monde, 18 avril 2007.. 2 Dominique Strauss-Kahn, La flamme et la cendre, Grasset, 2002. 3 Jean-Christophe Le Duigou, Demain le changement, Armand Colin, 2005. 4 Francis Mer, Vous les politiques, Albin Michel, 2004. 5 Dominique Méda,Le travail, une valeur en voie de disparition ? Flammarion, 1993. 6 Jean-Philippe Catis, économiste en chef de l'OCDE, Le Monde, 7 septembre 2004. 7 OCDE. Japon 85 85 En 2004, le nombre d'heures moyen travaillées était en Europe supérieur de près de 20 % à ce qu'il était en France (1) ; avec les États-Unis l'écart est de 50%. (2) Or ce sont les pays qui travaillent le plus qui ont le moins de chômeurs et non l'inverse : « en Europe, les pays connaissant un chô • mage faible sont aussi ceux oò le temps travaillé et le taux d'activité se situent dans des moyennes hautes. » (3) C'est en partant de ce constat que l'Union européenne vise des taux d'emploi ambitieux : 70 % et 50 % pour les citoyens âgés de 55 à 64 ans. Après avoir fortement encouragé les pré-retraites, la France aura bien du mal à atteindre ce dernier seuil ; le taux d'emploi des hommes de cette catégorie était, en 2000, de 33 %, le plus bas de toute l'Europe ; celui des femmes de 26 %. Secundo, nos vacances sont longues. Tertio, la loi sur les 35 heures est intervenue alors que, pionnière en matière de réduction du temps de travail, l'Allemagne remettait cette politique en question et allait repartir dans le sens d'un allongement de la durée du travail. « Est-ce un hasard s'il existe une corrélation parfaite entre le passage aux 35 heures et le déclin de nos parts de marché international ? Certainement pas. La France a choisi de travailler moins et de devenir vieille l'année oò la Chine et l'Inde, en pleine renaissance, décidaient de conquérir le marché occidental et de changer la donne économique mondiale. » (4) Les 35 heures correspondaient donc fort mal à la situation d'un pays oò, déjà, on travaillait relativement peu et qui était engagé dans une compétition mondiale qui s'intensifiait. Uniformité ou diversité ? Était-il sensé de décréter, de surcroît, une règle uniforme alors que, dans toutes les économies modernes, la tendance est à une diversité de plus en plus grande des horaires et des profils de vie professionnelle ? Le Bureau international du travail relève que parmi les pays industrialisés, la France compte le plus fort pourcentage de travailleurs indépendants travaillant plus de 48 heures par semaine. Environ 60 % des personnes installées à leur compte travaillent au-delà de ce seuil). Le monde du travail est-il encore celui de la chaîne de montage inventée par Ford ? De grands ensembles industriels ou administratifs ou celui d'unités plus petites aux tâches multiples ? « L'aspiration des salariés se dirige vers la possibilité de choisir son temps. Cette exigence d'une plus grande adaptabilité dans l'organisation individuelle des temps sociaux prend à contre-pied les approches quantitatives. [É] Reste que le mouvement syndical est encore spontanément plus porté à défendre la norme fordienne et a
 
32 -favoriser l'emploi plutot que lutter contre le chomage lors des elections de 2007, l'opinion majoritaire a manifeste une nette inflexion. ayant cru que l'etat pouvait resorber le chomage par le partage du travail elle a admis que la croissance des emplois et des remunerations implique celle de l'economie. la carriere idealisee - diplome prestigieux a 25 ans garantissant remuneration convenable, retraite a 60 ans, augmentations a l'anciennete et emploi a vie dans une institution perenne - appartient au passe. au statut se substituent contrats aux formes multiples, mobilite et remuneration dependant de la competence comme des resultats, notre demographie imposant de developper un emploi senior malencontreusement reduit. des lors, a une selection qui exclut, doit se substituer une orientation et une formation en continu. pour accompagner travailleurs et chomeurs en difficulte l'appel a des benevoles formes doit etre elargi; notre democratie en deviendra plus fraternelle. les services a la personne comme nos pme sont suceptibles de proposer des emplois; encore faut-il que ces dernieres deviennent plus innovantes et plus exportatrices. la lutte menee par la france contre le chomage a tres largement echoue. en meme temps, les mesures propres a favoriser l'emploi n'ont pas ete menees avec une conviction et une continuite suffisantes. les politiques suivies, mobilisant des credits considerables et contribuant a grever les finances publiques, ont fait peser sur le travail des charges sociales qui ont freine les embauches. des la fin des annees quatre-vingt-dix, ces effets nefastes commencerent a etre reconnus. mais ce fut a mi-voix. "le changement le plus caracteristique a concerne le partage de la croissance entre l'emploi et l'augmentation des salaires. pour plus des deux tiers la croissance beneficie aujourd'hui a l'emploi, la ou, dans le passe, la croissance ne beneficiait pratiquement qu'a ceux qui avaient conserve un emploi." (1) on regrettera que ce constat, inscrit dans un document a faible diffusion, n'ait guere contribue, jusqu'en 2007, a une evolution plus radicale des esprits dans notre pays. pour que des politiques constructives l'emportent ne faut-il pas commencer par renoncer plus franchement aux fausses idees d'hier? or, precisement, les campagnes electorales de 2007 ont accentue un renversement qui n'etait que timidement amorce: le theme de la revalorisation du travail a ete largement traite. deux electeurs sur trois ont mis en avant le travail loin devant les autres valeurs. ce theme a contribue "a rallier a nicolas sarkozy, au second tour, le salariat (51 %) et singulierement celui du prive (55 %), les employes et ouvriers (51 %), dont les ouvriers de l'industrie (53 %)." (2) 32.1 -rompre avec les politiques passees erreur d'objectif, erreurs de methodes: alors que les trois quarts des emplois francais se situent dans le secteur prive, les politiques de l'emploi ont ete conduites par des gouvernants et des fonctionnaires qui avaient une experience limitee de l'entreprise et de la creation d'emplois en son sein. les politiques des dernieres decennies ont ete deraisonnables et couteuses parce que mal inspirees. 32.11 -des politiques deraisonnables erreurs ou carences ont ete multiples: augmentation des effectifs d'une fonction publique deja tres nombreuse, protection excessive des emplois existants, gestion malencontreuse du smic, reduction autoritaire du temps de travail et, finalement, aide peu efficace apportee par l'anpe aux chomeurs a la recherche d'un emploi. des emplois publics tres nombreux l'emploi public avait constitue une aubaine pour maints francais, notamment ceux que l'evolution de l'agriculture poussait vers la ville. longtemps, beaucoup y ont trouve l'occasion d'une reelle promotion sociale. en outre, l'etat offrait des postes moins rebutants que l'industrie en general. l'enquete sur le travail en france, conduite pendant plusieurs annees par la cfdt (3), a montre la satisfaction eprouvee par maints salaries de la fonction publique, les enseignants et les travailleurs sociaux notamment: leurs missions ont, aux yeux de tous, une utilite evidente et, en depit des revendications presentees, les conditions dans lesquelles ces fonctions sont exercees conviennent a leurs titulaires. alors que, depuis la creation de leur etat federal, les americains se mefient de ses pouvoirs, la tradition francaise va, evidemment, dans le sens contraire. la fonction publique aura longtemps ete placee sur une sorte de piedestal; aussi bien, les francais, loin de s'etonner de 1 jean pisani-ferry, plein emploi, documentation francaise, 2001. 2 stephane rozes, la nouvelle france, le debat, octobre 2007. 3 le travail en question, syros, 2001. l'importance d'un effectif de fonctionnaires de plus de cinq millions, s'en felicitaient (admettant qu'il connait mal le nombre de personnes qu'il emploie, l'etat a du se resoudre a creer un "observatoire de l'emploi public"!) tout naturellement nos ministres ont continue a developper les emplois publics lesquels etaient deja, en maints domaines et proportionnellement a la population, en nombre plus eleve que chez nos voisins. cette politique a ete accentuee apres 1981 au point d'atteindre l'absurde dans certains ministeres: la france compte 134 000 agents fiscaux contre 52 000 en grande-bretagne. en 2000, des mesures avaient prevu une rationalisation de cette administration mais l'opposition des agents concernes fit qu'on l'abandonna. l'engagement pris par lionel jospin de stabiliser les effectifs globaux de la fonction publique fut rapidement renie et plus de dix mille embauches de fonctionnaires eurent lieu en 2000, et plus de quinze mille en 2001. ce sont aussi quelque 350 000 emplois quasi-publics, finances a hauteur de 80 % par l'etat, qui furent crees, a partir de 1997, sous le titre d'"emplois-jeunes". sur le moment, cette mesure a contribue a retablir la confiance des francais et, partant, celle des consommateurs. puis le cout est apparu: 5 milliards d'euros en annee pleine soit 15 000 euros par emploi et par an. ces jeunes devaient etre engages pour repondre a de "nouveaux besoins". or, michel godet (1) a judicieusement fait remarquer que l'experience recommande soit d'aborder de nouveaux domaines avec des personnes experimentees, soit d'affecter de nouveaux venus a des domaines bien defriches. de fait, "les activites nouvelles (generees par les emplois jeunes) ont ete rares" (2) et, de ce point de vue, la mesure n'a pas ete une reussite.

protection excessive des emplois existants ou se trouve la source des emplois, de leur evolution et, partant, du chomage? ce ne sont pas les seuls progres techniques qui changent les emplois mais leur conjonction avec le deplacement de la demande des consommateurs. dans les secteurs anciens - agriculture et industrie - se combinent une demande faiblement croissante et une productivite a progression rapide; d'ou le declin de l'emploi dans ces activites. cependant, globalement, des millions d'emplois ont ete crees depuis l'apparition de la machine a vapeur et la disparition des diligences comme de la marine a voile, les francais ne peuvent-ils reconnaitre que "le changement n'est pas antinomique du plein-emploi mais qu'il en est la condition?" (3) ceux qui defendaient les monopoles publics dans le transport aerien ou les telecommunications doivent constater que l'introduction d'une vive concurrence a, par les baisses de prix et la plus grande diversite des prestations offertes, beneficie aux consommateurs et, la demande s'etant amplifiee, conduit a de nombreuses creations d'emplois. et, des lors que nos exportations vers l'ensemble des pays en voie de developpement excedent nos importations en provenance de ces pays, on ne saurait imputer, globalement, le chomage francais a la mondialisation. (4) aussi bien, faut-il cesser de voir dans les delocalisations un mal absolu. c'est en pratiquant des delocalisations avec methode et selectivite que l'allemagne a maintenu et developpe son industrie dans les annees recentes. reste que la mondialisation des dernieres decennies pousse les pays qu'on disait industrialises a une qualification renforcee de leurs travailleurs; elle engendre en effet une forte pression sur les salaires. "on decouvre qu'au nord, ce sont surtout les detenteurs de capitaux qui gagnent. [É] normalement, lorsque la productivite s'ameliore, les salaries en percoivent les benefices. or, et c'est la le noeud du pro • 1 societal, hors serie, avril 1998. 2 olivier dutheillet de lamothe, la politique de l'emploi, editions liaisons sociales, 2002. 3 jean pisani-ferry, op.cit. 4 claude vimont. bleme, c'est de moins en moins vrai, ou, plutot, c'est vrai, mais pour un nombre toujours plus restreint de gens. [É] les salaries qui s'en sortent sont ceux qui peuvent faire valoir une qualite specifique et qui ne trouvent pas de rivaux ailleurs a moins cher." (1) le desir de proteger les emplois existants a conduit a reglementer certaines professions, ce qui a eu des effets tres negatifs, s'ajoutant a ceux qu'une mauvaise gestion du smic provoquait. "si la france avait le meme taux d'emploi (2) que les etats-unis dans le commerce, l'hotellerie et la restauration elle aurait 3,4 millions d'emplois supplementaires; la meme comparaison avec les pays-bas aboutit a 1,8 million d'emplois." (3) "les emplois sont devenus tellement proteges au cours des annees 1980 que les employeurs ont trouve plus simple d'exiger plus de productivite des travailleurs existants que d'embaucher." (4) "compte tenu de la forte protection de l'emploi, des obstacles a la concurrence et a l'entree de nouvelles entreprises, de l'inadaptation des contrats de travail et du cout eleve du travail non qualifie, les creations d'emplois de service n'ont plus suffi a compenser les pertes d'emplois industriels." (5) depuis des decennies aussi, paris - surtout si on compare notre capitale a londres ou new york - mene a l'egard de ses taxis une politique malthusienne: il y avait, en 1992, dix mille taxis de moins qu'en 1925. cette politique maintient la valeur de la licence a un niveau eleve et prive l'usager d'un moyen de transport sur lequel il pourrait compter; elle bloque la creation d'emplois. plus generalement, n'avons-nous donc pas cherche, par trop, a maintenir les emplois d'hier plus qu'a favoriser la creation de ceux de demain? voir le chapitre 24 de notre site consacre a la recherche et a l'enseignement superieur. les enquetes internationales font figurer la france a la fois parmi les pays ou les mesures de protection de l'emploi sont les plus contraignantes mais ou les agences de travail temporaire sont les plus actives. comment ne pas voir un lien entre ces deux phenomenes? le renforcement des protections des uns n'a-t-il pas pour contrepartie, la precarite des emplois des autres? "la reglementation de la protection de l'emploi, relativement elevee par rapport aux autres pays de l'ocde a la fin des annees quatre-vingt, a cru en france dans les annees quatre-vingtdix, alors qu'elle diminuait dans tous les autres pays." (6) pour une part, la protection des salaries est assuree par les tribunaux. plus que dans les pays voisins, notre legislation incite en effet les salaries licencies a se pourvoir devant eux. or,"la judiciarisation de l'impact emploi des mutations est incompatible avec les exigences de la vie economique." (7) "en supprimant, en 1986, l'autorisation administrative de licenciement, que nous etions pratiquement le seul pays d'europe a avoir instauree, nous avons cru atteindre l'objectif de souplesse que nous recherchions. c'etait sans compter avec le juge du licenciement et singulierement avec la chambre sociale de la cour de cassation, qui a developpe une jurisprudence tres protectrice du salarie et ignorante des contraintes economiques de l'employeur. tous les debats autour de nouveaux types de contrats de travail viennent de la!" (8) "la cour de cassation interdit aux entreprises de licencier pour ameliorer leur competitivite; 1 stephen roach, economiste en chef de la banque morgan stanley, le monde, 30 janvier 2007. 2 taux d'emploi = population employee rapportee a la population en age de travailler; taux d'activite = population active rapportee a la population en age de travailler; taux de chomage = population au chomage rapportee a la population active. 3 pierre cahuc et francis kramarz, de la precarite a la mobilite, la documentation francaise, 2006. 4 timothy b. smith, la france injuste, autrement, 2006. 5 patrick artus, enjeux, juin 2005. 6 pierre cahuc et francis kramarz, op.cit. 7 gabriel mignot, president de la 8e chambre de la cour des comptes, temoignage, 2007. 8 francois fillon, la france peut supporter la verite, albin michel, 2006. elles ne peuvent licencier que pour sauvegarder la competitivite. neanmoins, la notion de licenciement economique, fondee sur cette distinction entre la sauvegarde et l'amelioration de la competitivite est particulierement difficile a interpreter." (1) "la principale faiblesse du droit du travail en france est l'incertitude juridique qui pese sur les entreprises. 25 % des licenciements font l'objet d'un contentieux contre seulement 7 % au royaume-uni." (2) derriere ces pratiques se cache une volonte remanente de defendre ce que michel godet appelle le "bastion": les hommes adultes, disposant d'un emploi a plein-temps stable et dote d'un statut; les insiders. on a eu beau prendre des mesures partielles en faveur des jeunes, des femmes ou des immigres, le coeur de la politique sociale, gestion du smic comprise, n'en defavorisait pas moins les outsiders. "le profil des responsables syndicaux, issus des metiers les plus qualifies et surtout de la fonction publique, les pousse a defendre les points de vue des classes moyennes, des detenteurs d'un emploi stable." (3) "tout se passe en france, mais aussi en allemagne, en italie, en espagne, comme si, faute pour l'opinion de comprendre les raisons du chomage, on arbitrait souvent en faveur de ceux qui ont deja un emploi, au detriment de la creation d'emplois pour ceux qui n'en ont pas."(4) "ainsi s'explique le paradoxe de notre productivite apparente du travail marchand: il y a peu de rameurs, mais ils sont tres productifs car on ne garde que les meilleurs, les autres sont remplaces par des machines [É] et se retrouvent au chomage." (5) belle politique qui se dit "sociale" mais qui laisse de cote les moins bien armes! nous revenons plus loin sur ce point. participant fortement a la defense du bastion et loin d'avoir donne l'exemple de la lutte contre les discriminations: le secteur public. place des femmes dans la hierarchie, emploi de handicapes ou de personnes issues de l'immigration, les adminsitrations ont agi de facon limitee et tardive. toutes ces politiques conservatrices ont non seulement empeche des outsiders d'obtenir un emploi mais elles ne sont pas parvenues a rassurer les insiders. "les francais, qui sont parmi les plus proteges en europe, sont egalement ceux qui se sentent le moins en securite. [É] a l'inverse, le salarie danois, autrichien, americain ou neerlandais, dont l'emploi est considerablement moins protege, se sent en securite sur le marche du travail et ose ainsi tenter une mobilite professionnelle ascendante." (6) "la gauche francaise doit reconnaitre que, dans une certaine mesure, la protection excessive nuit aux salaries." (7)

gestion malencontreuse du smic le pouvoir d'achat du smic a gagne 2,3 % par an, en moyenne depuis dix ans, contre 1,1 % pour le salaire moyen. en consequence, 17 % des salaries etaient payes au smic en juillet 2005, contre 10,7 % en juillet 1996. (8) l'opinion publique a bien accueilli cette tendance; le smic et son uniformite seduisent et donnent a l'etat ce role de deux ex machina qu'elle affectionne. les partis politiques n'ont pas ete avares de promesses et, en 2007 encore, le parti socialiste "s'engageait a 1 pierre cahuc et francis kramarz, op.cit. 2 francois fillon, op.cit. 3 bernard perret, telerama, 8 fevrier 2006. 4 jean-claude trichet, gouverneur de la banque de france, interview au monde, 20 mai 1999. 5 michel godet, le monde, 30 septembre 2006. 6 anna stellinger, sortir de l'immobilite sociale a la francaise, institut montaigne, novembre 2006. 7 laurent joffrin, la gauche becassine, robert laffont, 2007. 8 le monde, 31 octobre 2006. porter le smic a 1 500 Û par mois." (1) en france le courant herite du christianisme "defend le plein-emploi et le juste salaire, ce qui est contradictoire; pour celui qui vient du marxisme, le salaire ne traduit pas les raretes relatives, mais peut etre fixe a n'importe quel niveau, car il resulte des rapports de forces. ainsi, la societe francaise ne veut pas entendre parler du lien entre le cout du travail et l'emploi. c'est un lien considere comme immoral." (2) le principe du smic n'est pas contestable et, progressivement, tous les pays industrialises l'adoptent. mais il est regrettable "qu'il n'existe aucun processus d'evaluation scientifique, public et contradictoire, permettant d'eclairer les debats sur les orientations souhaitables a moyen terme." (3) la confrontation de l'industrie francaise avec celle de pays a bas salaires n'aurait-elle pas du etre davantage prise en consideration? dans le secteur prive en effet si, par rapport au prix du produit ou du service vendu, l'embauche apparait trop onereuse on y renonce et cette decision touche, souvent, une personne non qualifiee qui restera au chomage. cette tendance n'a fait que s'accentuer dans les annees recentes ou le capitalisme, hedge funds et private equity poussant a la roue, est devenu plus agressif. or, la france du xxe siecle, ayant tarde a generaliser l'enseignement secondaire (sans en avoir vraiment conscience) puis neglige les formations professionnelle et continue, a compte un nombre eleve de personnes dont la formation n'etait pas adaptee a notre epoque (voir la deuxieme partie de ce chapitre). il est maintenant acquis que la forte hausse du smic a coute cher en emplois. "un petit restaurant de cinquante a soixante-dix couverts n'emploiera qu'un ou deux serveurs, contre trois ou quatre dans un restaurant similaire aux etats-unis ou au canada. [É] la chaine americaine de magasins toys-r-us emploie un tiers de personnel de plus par metre carre de surface de vente dans ses magasins americains que dans ses magasins francais. le sous-effectif francais s'explique par deux raisons principales: des salaires et des prestations sociales eleves pour tout emploi, meme peu qualifie; des lois restrictives qui regissent travail et licenciements." (4) le club med a confirme que salaire minimum et charges limitait les embauches dans ses unites francaises. (5) guy laroque et bernard salanie estiment qu'une hausse du smic de 10 % detruit pres de 300 000 emplois de maniere permanente. (6) des leaders socialistes l'ont reconnu: "le travail peu qualifie etait devenu trop cher." (7) oui: "la machine a proteger (est devenue) une machine a exclure." (8) hausse du smic et montant eleve des prelevements sociaux - 43% des salaires en france contre 32%, moyenne l'union europeenne - et fiscaux ont rejete dans la clandestinite une part substantielle de notre economie que des etudes chiffrent entre 10 et 15 % du pib. (9) pour effacer une partie des effets pervers de la hausse du smic une multitude de mesures a allege les charges sur les bas salaires. cette politique, d'un cout enorme - elle transfere 20 milliards d'euros l'an (10) - a, elle aussi, joui d'une approbation quasi generale. au plan des concepts, elle a un me • 1 francois hollande, devoirs de verite, stock, 2006. 2 jacques lesourne cite par michel godet, le courage du bon sens, odile jacob, 2007 3 centre d'etude des revenus et des couts (cerc), 2006. 4 timothy b. smith, la france injuste, autrement, 2006. 5the economist, france survey, 5 juin 1999. 6 gilles saint-paul, commentaire, hiver 2003-4. 7 jacques delors, l'unite d'un homme, odile jacob, 1994. 8 jean boissonnat, rendez vous avec l'histoire. calmann-levy, 1994. 9 the economist, 3 fevrier 2001. 10 michel pebereau, expose, cercle de l' orangerie, mai 2006. rite: n'est-ce pas a la collectivite plus qu'aux entreprises concurrentielles de mener une politique de solidarite? mais n'aboutit-on pas, au final, a faire subventionner de la sorte les non-qualifies par les plus qualifies? perseverer, a titre transitoire, a exonerer les bas salaires pourrait, a la rigueur, se justifier si les programmes visant a reduire le nombre de ceux que ni les ecoles et ni la vie en entreprise ne qualifient, avaient ete, simultanement, developpes d'une maniere enfin energique. tel n'est pas ete le cas. n'aurait-il pas ete plus fructueux de "faire jouer un role moins grand au smic et plus grand a la negociation sociale afin que les salaires augmentent la ou il a des possibilites de le faire et non de maniere aveugle et discretionnaire." (1)? une plus grande souplesser n'aurait-elle pas ete, en definitive, plus favorable a la hausse du pouvoir d'achat des salaries?

reduction inopportune du temps de travail "un jeune homme qui entrait sur le marche du travail en france en 1870 passait 55 % de sa vie eveillee au travail; cette part est, aujourd'hui, tombee a moins de 15 %." (2) "la baisse de la duree du travail a ete sensible a la fin du xixe, importante dans les annees 1930, de nouveau significative dans les annees 1970." (3) cette baisse n'a nullement bloque la croissance economique: en un peu plus d'un siecle, se sont produites a la fois une division par deux du nombre d'heures travaillees dans une vie et la multiplication par dix du pib par habitant. "depuis deux siecles, en effet, l'amelioration de la productivite a ete affectee pour deux tiers a l'elevation du niveau de vie et pour un tiers a la reduction du temps de travail." (4) cette reduction, progres considerable, aura constitue une revendication traditionnelle des partis de gauche et des syndicats ouvriers; elle fut "l'acte fondateur du droit du travail." (5) mais, sur le plan economique, des difficultes surviennent "lorsque cout du travail et productivite sont deconnectes." (6) une rtt politique mais peu economique des tendances seculaires peuvent connaitre des phases de correction et il est dangereux de ne pas en avoir conscience. 40 heures du front populaire, 39 heures payees 40 de francois mitterrand: fidele a cette ligne le parti socialiste a lance la promesse des "35 heures." deja, les 40 heures n'avaient pu etre conservees face a la menace nazie. les 35 heures etaient-elles tenables alors que l'ouverture a l'europe et au monde se realisait? alors, enfin, que la demographie francaise devenait, de toute evidence, moins favorable? en effet, primo, l'entree au travail etant tardive, le depart en retraite precoce et le taux de chomage fort, la fraction des francais au travail est la plus faible des pays occidentaux. % d'hommes ages de 55 a 64 ans au travail (7) 1 979 1 995 france allemagne etats-unis 70 67 73 41 55 66

1 raymond soubie, le monde, 18 avril 2007.. 2 dominique strauss-kahn, la flamme et la cendre, grasset, 2002. 3 jean-christophe le duigou, demain le changement, armand colin, 2005. 4 francis mer, vous les politiques, albin michel, 2004. 5 dominique meda,le travail, une valeur en voie de disparition? flammarion, 1993. 6 jean-philippe catis, economiste en chef de l'ocde, le monde, 7 septembre 2004. 7 ocde. japon 85 85 en 2004, le nombre d'heures moyen travaillees etait en europe superieur de pres de 20 % a ce qu'il etait en france (1); avec les etats-unis l'ecart est de 50%. (2) or ce sont les pays qui travaillent le plus qui ont le moins de chomeurs et non l'inverse: "en europe, les pays connaissant un cho • mage faible sont aussi ceux ou le temps travaille et le taux d'activite se situent dans des moyennes hautes." (3) c'est en partant de ce constat que l'union europeenne vise des taux d'emploi ambitieux: 70 % et 50 % pour les citoyens ages de 55 a 64 ans. apres avoir fortement encourage les pre-retraites, la france aura bien du mal a atteindre ce dernier seuil; le taux d'emploi des hommes de cette categorie etait, en 2000, de 33 %, le plus bas de toute l'europe; celui des femmes de 26 %. secundo, nos vacances sont longues. tertio, la loi sur les 35 heures est intervenue alors que, pionniere en matiere de reduction du temps de travail, l'allemagne remettait cette politique en question et allait repartir dans le sens d'un allongement de la duree du travail. "est-ce un hasard s'il existe une correlation parfaite entre le passage aux 35 heures et le declin de nos parts de marche international? certainement pas. la france a choisi de travailler moins et de devenir vieille l'annee ou la chine et l'inde, en pleine renaissance, decidaient de conquerir le marche occidental et de changer la donne economique mondiale." (4) les 35 heures correspondaient donc fort mal a la situation d'un pays ou, deja, on travaillait relativement peu et qui etait engage dans une competition mondiale qui s'intensifiait. uniformite ou diversite? etait-il sense de decreter, de surcroit, une regle uniforme alors que, dans toutes les economies modernes, la tendance est a une diversite de plus en plus grande des horaires et des profils de vie professionnelle? le bureau international du travail releve que parmi les pays industrialises, la france compte le plus fort pourcentage de travailleurs independants travaillant plus de 48 heures par semaine. environ 60 % des personnes installees a leur compte travaillent au-dela de ce seuil). le monde du travail est-il encore celui de la chaine de montage inventee par ford? de grands ensembles industriels ou administratifs ou celui d'unites plus petites aux taches multiples? "l'aspiration des salaries se dirige vers la possibilite de choisir son temps. cette exigence d'une plus grande adaptabilite dans l'organisation individuelle des temps sociaux prend a contre-pied les approches quantitatives. [É] reste que le mouvement syndical est encore spontanement plus porte a defendre la norme fordienne et a du mal a se tourner vers la promotion d'une norme integrant des aspirations individuelles." (5) "il faudra bien un jour calculer le temps de travail globalise tout au long de la vie avec le maximum de souplesse pour l'individualisation des horaires a la carte en fonction des capacites et des contraintes de chacun. il s'agirait de repartir comme on l'entend les 70 000 heures que l'on est cense consacrer au travail au long de sa vie. qui dit souplesse dit possibilite de travailler 45 ou 50 heures par semaine a l'age de 30 ans et 25 heures a temps partiel a 60 ans." (6) 1 eurostat. 2 beatrice majnoni d'intignano. 3 pierre lellouche, op.cit. 4 laurence parisot, op.cit. 5 jean-christophe le duigou, op.cit. 6 michel godet, le monde, 6 fevrier 2006. cependant, nicole notat, alors secretaire generale de la cfdt, a souligne (1) qu'au sein de maintes entreprises les horaires de travail avaient fourni une occasion de developper des negociations et d'ameliorer l'organisation du travail. on conviendra aussi que, la concurrence se renforcant, les entreprises ont demande beaucoup a leurs collaborateurs: "la responsabilite qui est exigee du haut en bas de l'echelle nourrit un stress psychique qui remplace douleurs et fatigues physiques." (2) si le nombre des accidents du travail diminue (3), selon une etude realisee avec le concours du centre interservices de sante et de medecine du travail en entreprise, dans un grand nombre d'entreprises et, notamment dans la grande distribution, les pathologies dues a la penibilite du travail se developpent. (4) les salaries admettent de moins en moins cette exposition et, en nombre croissant, des entreprises prennent conscience de leurs responsabilites a son egard. rtt ou moderation salariale et flexibilite? il est probable que, par les 35 heures, le gouvernement de lionel jospin visait moins la rtt en tant que telle que "la moderation salariale et l'introduction d'une forte dose de flexibilite dans l'organisation du travail." (5) de fait, pres de la moitie des accords sur les 35 heures signes dans les grandes entreprises a prevu un gel des salaires de deux ans. reste qu'une baisse des horaires d'un peu plus de 10 % (de 39 a 35 heures) correspondait a cinq annees de progres de la productivite (celle-ci augmente d'un peu moins de 2 % par an). aussi bien "les pietres performances de la france s'expliquent-elles par un taux d'emploi trop faible et par des actifs dont l'excellente productivite, comparable a celle des americains, ne suffit pas a compenser une duree de travail reduite." (6) si les francais travaillaient autant que les etats-unis ils disposeraient d'un pib par habitant plus eleve de plus de moitie. comme maintes mesures "sociales" des dernieres decennies, y compris celles qui furent arretees par des gouvernements de gauche, "les cadres ont davantage apprecie les 35 heures que ceux qui, se trouvant au bas de l'echelle des remunerations, souhaitaient disposer d'un revenu plus eleve." (7) "il est indeniable qu'en pratique, les 35 heures ont ete vecues differemment selon les categories de salaries, les cadres ayant eu plus de facilites a se les approprier que les employes et les ouvriers." (8) il n'est pas douteux que le rebond du capitalisme auquel nous avons assiste s'est accompagne de pressions sur maints salaries du secteur prive. les exigences comme les rythmes de travail et, pour les cadres notamment, les horaires avaient ete ressentis par beaucoup comme excessifs. la loi sur les 35 heures a, par ailleurs, conduit a une nouvelle et forte hausse du smic, hausse qui a defavorise l'emploi des moins qualifies comme des jeunes. dans le secteur prive, les result