42.1 Les missions de notre temps page 4
42.2 Une gestion modernisée page 13
42.3 La décentralisation et la fédération européenne page 21
42.4 À la tête de l’état page 25
42.5 Pour un contrat social rénové page 27
42. Annexes, graphique et table des matières détaillée
page 35
Pour des raisons techniques, la table des matières détaillée
et les graphiques sont rejetés à la fin du chapitre. Nous insistons
auprès de nos visiteurs pour qu’ils aient les graphiques sous
les yeux lorsqu’ils liront les textes correspondants.
42.1 Les missions de notre temps
42.1.1 Du pouvoir « absolu » à l’état-providence
Pour les auteurs du site < contrat-social.com > un état
respecté a toujours été indispensable à une société qui
se veut civilisée. Louis Veuillot affirmait : « Entre le fort
et le faible, c’est la liberté qui opprime et la loi qui protège. » L’actualité montre
en effet, en Russie, en Colombie et en tant d’autres lieux, ce qu’il
advient lorsque la loi n’est pas appliquée. Un état national
efficace dans les domaines qui restent les siens est d’autant plus nécessaire
que les instances européennes ou mondiales sont, du point de vue de
Sirius, récentes et à maints égards peu assurées.
Mais le rôle de l’état a connu, au fil des siècles,
une extraordinaire évolution. C’est en assurant finalement la
paix civile entre des citoyens meurtris par d’interminables guerres de
religion que la monarchie française a pu asseoir un pouvoir baptisé de
façon quelque peu excessive d’absolu. Elle se dégagea de
l’emprise des féodaux comme de la tutelle de l’église
; Mazarin disparu, Louis XIV entendit être son propre premier ministre.
La monarchie française affirma le rôle de l’état
et établit le culte de la nation qui conduisit au sacrifice de tant
de vies. Elle affirma ainsi son emprise sur les individus et sa posture face à l’église.
Ces personnes morales — l’état et la nation — exaltées
par les rois, la république s’en saisit, les détrôna
et, grâce à eux, se construisit. ([2]) Au terme d’un processus
très long, la séparation des pouvoirs religieux et civil, un
des apports essentiels du christianisme finit par se réaliser.
Progressivement, les desiderata des gouvernés durent être pris
en compte par le pouvoir toujours tenté de se magnifier. À « l’état
c’est moi » finit par succéder un état-providence à l’appellation
fort suggestive. L’état ne prétendit plus à cette
forme de transcendance qui avait permis aux totalitarismes de prévaloir.
L’autonomie des individus put s’affirmer ; son principe était
posé par les religions qui affirment la relation personnelle de l’individu
avec Dieu mais il aura fallu des siècles, aussi, pour qu’elle
soit vraiment reconnue et que l’Europe continentale comprenne l’attitude
des Anglo-saxons ; ils entendent, avant tout, que l’état respecte
l’habeas corpus, le droit de pratiquer la religion de son choix, les
droits de propriété et toutes les libertés qui garantissent
les moyens de mener la vie qu’on souhaite. ([3])
Aussi bien deux tendances contradictoires animent-elles les Français
d’aujourd’hui. D’un côté ils attendent toujours
beaucoup de leur état auquel ils attribuent une omnipotence de moins
en moins vraisemblable ; de l’autre, ils refusent les interventions qui
mettent en cause leur liberté d’individus voire, plus prosaquement,
leurs intérêts.
Les individus n’ont plus une vision commune de leur destinée ;
ils ne révèrent plus des institutions qui ont perdu leur caractère
quasiment sacré — l’école, la médecine, la
Justice. Ils cherchent leur avenir en tâtonnant. On ne croit plus que
la collectivité puisse marcher vers un Eldorado mais on souhaite atteindre
un mieux-être collectif laissant aux personnes une large liberté de
conscience et d’action. C’est par le débat et la réflexion
des plus sages ([4]), que les règles de la vie en société semblent
devoir émerger et évoluer. Par les élections du printemps
de 2002, la collectivité, après que nombre de ses membres en
aient douté, n’a-t-elle pas fortement exprimé, entre autres,
son désir que des règles communes soient respectées ?
([5])
Alors que notre état est en pleine phase de transition vers une
régionalisation/décentralisation, d’une part, et vers un
fédéralisme européen qui transfère de larges pouvoirs
aux instances fédérales d’autre part, n’est-il pas
souhaitable de réexaminer ses trois missions principales : sécurité extérieure
et intérieure, régulation des forces économiques et cohérence
sociale ? N’est-ce pas un préalable à cette mise à jour
du contrat social qui lie les citoyens entre eux et qui est le propos de notre
site ?
42.1.2 La sécurité
Protéger les Français contre les violences intérieures — les
guerres de religion notamment — mais aussi contre celles venues de l’extérieur
a été la raison d’être du Royaume de France. Des
factions faisant alliance avec des puissances étrangères, un
lien a bien souvent existé entre les menaces endogènes et exogènes.
Au total, les armes n’ont guère cessé de jouer un rôle
primordial dans notre histoire : « L’état fut d’abord
un stratège militaire et c’est l’art de la guerre qui prima
sur les autres. » ([6]) Les temps où, en France, un Maréchal
puis un Général prenaient la tête du pays ne sont pas si
lointains.
42.1.2.1 Sécurité extérieure
Ayant réuni des forces armées consistantes, nos souverains ont
pu asseoir leur pouvoir, leurs sujets ayant fini par accepter un « monopole
de la force légitime » qui comportait des contreparties positives.
Cependant, de la défense du territoire national on en est venu à chercher
son extension et à accomplir des actes belliqueux sans justification
sérieuse. Aussi bien, renoncer aux massacres et à l’emploi
de la force à l’égard des pays voisins a-t-il constitué la
tardive mais grande novation européenne, le volet économique étant
le moyen de faire progresser la construction. Mais, dès lors, conduire
des actions militaires dans un cadre national n’est-il pas devenu une
mission quasiment impossible ?
En effet, préparer la défense d’une collectivité contre
son « ennemi héréditaire » était un but simple
qui aura longtemps mobilisé l’ensemble des Français. Puis,
de 1948 à 1990, l’Europe occidentale a connu une menace évidente
aux yeux de la majorité des citoyens, celle de l’Union soviétique
qui occupait tout l’Est du vieux continent. Face à cette menace
les États-Unis constituaient un rempart qui semblait essentiel en dépit
des ambigutés que comportait leur « parapluie nucléaire » (voir
le chapitre 23 de notre site). Depuis que l’Union soviétique s’est
effondrée, d’une part l’Europe n’a plus connu, venant
d’un état, de menace comparable par sa permanence et son poids
et, d’autre part, la puissance économique et technologique des États-Unis
s’est affirmée.
A contrario, le propos ultime de l’Europe — « une union toujours
plus étroite » — est par nature mal défini. Le nombre
de participants à cette aventure n’a cessé de s’étendre.
Les premiers associés étaient à peine parvenus à un
accord qu’il leur a fallu discuter avec de nouveaux partenaires dont
les histoires, les cultures, les voisins et les tropismes étaient différents.
Ainsi, depuis le désastre de Suez la Grande-Bretagne ne s’efforce-t-elle
pas de « coller » aux États-Unis ? Une grande partie des
Européens, dans les nations les plus petites au premier chef, donne
la priorité à ce qui est, effectivement, l’essence même
de l’Europe : un vrai contrat social entre les citoyens, contrat entre
eux et avec les pouvoirs. La défense n’est pas leur priorité et
reconnaître à l’Amérique le rôle du gendarme
leur convient. Les Européens ne demandent pas à leur Union de
les préparer à la bataille, mais de façon moins emphatique,
de consolider la paix. Or, en Bosnie et au Kosovo, les Européens n’auraient
pas atteint ce but sans l’aide américaine.
Pourtant, les marches orientales de l’Union européenne ne sont
pas si rassurantes. Elles sont truffées d’armes nucléaires
et de centrales atomiques terrifiantes. La Russie regrette une décolonisation
autrement douloureuse que la nôtre : elle a perdu son empire sur des
terres qu’elle avait mis des siècles à rassembler et, pour
certaines à peupler. L’Ukraine ne fait-elle pas partie de son
histoire la plus ancienne ? L’économie s’est effondrée,
les épargnants ont été spoliés et les Russes, qui
n’ont jamais pratiqué la démocratie, connaissent la pauvreté.
Sous de multiples formes, en Tchétchénie au premier chef, la
violence prévaut ; l’état de droit demeure fragmentaire
et le nationalisme comme le racisme s’exprime avec virulence.
Et le reste du monde est loin de n’être peuplé que de forces
pacifiques ; le terrorisme est une monstrueuse réalité. Aussi
bien, au sein des pays qui, il y a peu, furent puissants, Allemagne, Grande-Bretagne
et France, on est convaincu qu’une collectivité, quelle que soit
la qualité du lien social qui la constitue, doit être en mesure
de se défendre et qu’il faut consacrer des ressources suffisantes
pour être prêt à faire face à des conflits dont les
formes sont difficiles à prévoir. Des missions qui seraient irréalisables
par un état isolé peuvent être à la portée
d’une coalition.
Cette préoccupation des trois anciens « grands » rencontre
plusieurs obstacles. Primo, maints pays de moindre population gardent une réelle
méfiance à l’égard de ceux qui, Français
et Allemands au premier chef, ne se privèrent pas de les malmener en
les attaquant ou, au contraire, en ne les secourant pas. Secundo, les anciennes
puissances peinent à se défaire de leurs vielles postures. Le
général de Gaulle, qui avait été un exceptionnel
prophète dans le domaine de la stratégie, n’était
pas parvenu à adapter sa vision au phénomène européen
et ses successeurs auront longtemps gardé de vaines nostalgies. Oui,
si elles veulent entraîner leurs partenaires dans des opérations
qu’elles jugent nécessaires, les anciennes grandes puissances
devront, sans vaine grandiloquence, leur donner de solides justifications.
Tertio, les moyens militaires de l’Europe sont faibles et fragmentés
; ceux d’un nain en face du géant américain dont le budget
de « recherche et développement militaires », va approcher
de 50 milliards de $, celui des Européens se chiffrant à 10 milliards
de $ et étant fractionné. Les capacités opérationnelles
de l’ensemble des Européens n’atteindraient pas 10 % de
celles des Américains. ([7]) Si l’Europe fait des progrès
pour se doter de forces cohérentes, équipées de matériels
dont certains deviennent identiques, voire de forces intégrées,
ces processus sont lents, les crédits sont limités et les adhérences
aux pratiques nationales fortes.
L’Amérique qui a longtemps favorisé l’unité de
l’Europe et le renforcement de ses institutions est aujourd’hui
plus que réservée à l’égard des projets de
création d’une organisation militaire européenne distincte
de celle de l’Otan. Mais ce changement d’attitude ne confirme-t-il
pas que l’Europe sort de l’enfance ? Elle est, depuis longtemps,
capable de conduire efficacement des négociations commerciales internationales.
Elle va se doter d’une constitution et d’une organisation moins
floue. Si la guerre en Irak l’a divisée, elle parvient à s’entendre
sur des sujets difficiles comme l’Iran, la Palestine, ou, dans certains
cas, l’Afrique. Reste à convaincre l’ensemble des membres
de l’Union qu'« on n’a jamais fait aucune politique si on
renonce à être fort. » ([8])
De son côté, en dépit des défauts que montre aujourd’hui
sa construction, l’Onu, elle aussi, s’est affirmée. Certes,
l’effondrement de l’Urss et le rebond du capitalisme aux Usa
ont créé cette hyperpuissance américaine qui, après
avoir accueilli et soutenu l’Onu a contesté, pour un temps au
moins, son rôle. Inversement, le temps est loin où la France,
bardée de ses traditions nationales, brocardait les organisations internationales.
L’Amérique dont l’économie est devenue si largement
imbriquée avec celle du monde entier, et qui, depuis fort longtemps,
vit au-dessus de ses moyens redécouvrira, tôt ou tard, que son
intérêt, voire la nécessité, lui commande de revenir
vers l’Onu et le multilatéralisme.
La mission de sécurité extérieure d’un état
européen va donc continuer à glisser aux mains, encore tremblantes,
des organisations européennes, internationales (Otan) ou mondiales.
La France gardera des recours : l’arme nucléaire et le droit de
veto au Conseil de sécurité de l’Onu mais leur usage sera
de moins en moins crédible ; sa population représente 1 % de
celle du monde et, dans le domaine international, isolée, la France
n’a plus que des capacités très limitées. « Si
l’on veut être efficace et peser sur le cours des choses, les politiques à mettre
en œuvre et les régulations à construire se situent désormais à l’échelle
des continents et du monde. » ([9])
La France peut affirmer ce qui lui paraît légitime mais doit-elle
s’en contenter ? Ne doit-elle pas rechercher, patiemment et avec discernement, à élaborer
avec des partenaires, en Europe mais aussi dans le monde, des politiques de
long terme tenant compte des réalités ? Le « couple franco-allemand » des
années soixante, celles de l’Europe à six, n’a plus
au sein d’une Europe à vingt-cinq, le pouvoir d’imposer
des solutions. Cherchant à le faire il indisposera, mais il jouera un
rôle positif s’il formule, sans emphase excessive, des propositions.
Ce pourrait être le cas, par exemple, de la politique aux frontières
de l’Union. La pression des immigrants, renforcée par le rôle
des passeurs, restera considérable tandis que des courants d’immigration
deviendront indispensables à une Europe qui vieillit. L’élaboration
et la mise en œuvre d’une gestion ferme mais intelligente des flux
seront donc nécessaires, y compris pour protéger la sécurité intérieure.
Comme l’euro ou l’espace Schengen le montrent, il n’est pas
nécessaire que tous les états de l’Union participent pour
que des réalisations collectives majeures soient menées à bien.
Il est probable que, pour de longues années, les interventions impliquant
les forces armées ne feront pas l’unanimité des Européens.
Elles seront le fait de pionniers volontaires. C’est ainsi que fonctionne
l’Europe.
42.1.2.2 Sécurité intérieure
La mission de sécurité comporte le versant externe qu’on
vient d’évoquer et un versant interne. Le chapitre 35 de notre
site sur la justice, en cours de rédaction au moment où le présent
chapitre était mis en ligne, abordera ce point et il ne sera pas développé ici.
On rappellera simplement une des conclusions du chapitre 36.
Une des sources essentielles de l’insécurité se trouve
dans les quartiers défavorisés. « La France n’a pas
réussi l’intégration des populations issues de l’immigration. » ([10])
On ne réduira pas, par les seules mesures répressives, la violence
intérieure, devenue le sujet de préoccupation numéro un
des Français.
Ne faut-il pas, de façon beaucoup plus résolue, chercher à résorber
l’exclusion qui touche quelque 10 % de la population française
et, pour y parvenir, faire évoluer avant tout, graduellement mais en
profondeur, notre système de formation ? L’ampleur de l’illettrisme
ayant été reconnue ([11]) , ne doit-on pas, au sein du collège,
renoncer aux processus de classement prématurés et remédier
enfin aux carences de notre formation professionnelle et de notre formation
continue ? De telles politiques n’auront d’effets qu’à long
terme. En attendant, justice et forces de l’ordre doivent accomplir leurs
missions ; nous renvoyons à nouveau à ce chapitre 35 en cours
de rédaction.
42.1.3 Croissance et compétitivité
Face à l’économie quelle est, désormais, la mission
de l’état ? Dans les années cinquante, les idées
des hommes au pouvoir comme de redoutables pénuries poussaient à des
interventions énergiques. L’état national ne devait-il
pas maîtriser la production et exercer sa tutelle sur ces entreprises
dont les chefs avaient été pendant la guerre en majorité favorables à Vichy
? Les schémas dans lesquels une économie étatisée
n’était pas exclue ont perduré. François Furet a
expliqué ce Passé d’une illusion. Mais des projets étatistes
correspondaient aussi aux vœux de l’alliance de la haute administration
et des leaders politiques qui dirige le pays. Elle s’est accrochée à ces
schémas tandis que ses pouvoirs réels s’effritaient. La
France aura, par exemple, défendu bec et ongle une politique agricole
devenue anachronique et notre chapitre 32 rappelle l’ampleur — et
l’inefficacité — des mesures qui, fondées sur une
méconnaissance de ce qui crée les emplois, furent prises pour
lutter contre le chômage.
Ne peut-on, aujourd’hui, mettre le pays d’accord sur des missions étatiques
qui tiendraient compte des réalités de notre temps ? Un état
national ne saurait décréter la croissance mais il peut contribuer à ce
que la compétitivité du pays soit préservée et
améliorée. Le champ que l’état pouvait diriger se
réduit ; celui de la « régulation » — cet ensemble
des mécanismes correcteurs qui tend à ramener des systèmes
instables à un équilibre dynamique — peut grandir. La réglementation
qu’elle suppose est inséparable du contrôle de l’exécution.
L’état qui opte pour cette conduite, ne pouvant décider
des investissements, des prix ou autres paramètres, fixe un cadre de
référence et institue, souvent, une autorité jouissant
d’une large indépendance qui veille à ce que les opérateurs
restent dans le cadre de la régulation. Diriger est souvent illusoire
mais réguler est indispensable au double sens « micro » et « macro » du
terme.
42.1.3.1 L’état et la micro-économie
S’agissant des entreprises, le temps des nationalisations et des champions
nationaux n’est plus. L’Aérospatiale elle-même appartient
désormais au secteur privé que tôt ou tard EdF rejoindra.
L’état doit-il, pour autant, se rallier au laisser-faire ? Qu’il
s’agisse de France Telecom ou d’Alstom, l’état peut-il
ne pas intervenir ? Les États-Unis eux-mêmes n’ont-ils pas
sauvé Continental Illinois ou Chrysler ? L’état a-t-il,
pour autant, dans tous les domaines d’activité, les compétences
voulues pour prendre les bonnes décisions ? De surcroît, les mesures
qu’il prend doivent recevoir l’aval de Bruxelles qui, fort légitimement,
veille à ce que les états ne faussent pas la concurrence au profit
des firmes de leur pays. L’Europe cherche, là aussi en tâtonnant, à mieux
distinguer les interventions « micro » légitimes — dans
leurs mobiles et leurs modalités — de celles qui ne le sont pas.
Les tentatives de Bruxelles pour promouvoir des politiques industrielles n’ayant
guère été concluantes., faut-il que l’Europe se
satisfasse de gestions menées dans la seule optique des « grands équilibres » pour
nécessaires qu’ils soient ? Ne faut-il pas protéger les
citoyens-consommateurs ? Comment assurer le bon fonctionnement du transport
maritime et éviter les pollutions qu’il provoque sans imposer
des règles strictes aux compagnies de navigation et aux armateurs ?
Ne devons-nous pas viser une croissance durable (respect de l’environnement)
mais aussi promouvoir une législation du travail respectueuse de la
dignité des individus ? Les citoyens attendent clairement de leur état
que les services publics les protègent d’une partie des risques
de l’existence — des épidémies ou des inondations
par exemple — et que des agences de régulation encadrent les activités
de la Poste, des télécommunications, de la radio et de la télévision,
de la production et de la distribution d’énergie. Notre Conseil
d’état remarque que, les consommateurs étant très
divers, il est impossible, contrairement à ce que nous avons proclamé si
longtemps, de les traiter de façon égale. On doit tendre, estime-t-il, à ce
qu’ils soient traités de façon équitable ; il appartient
aux opérateurs de démontrer que c’est bien ce à quoi
tend leur conduite.
Dans de nombreuses activités, les libéralisations, le développement
d’échanges transfrontaliers et de firmes installées dans
de multiples pays a pour contrepartie l’élaboration de normes
et la création d’instances internationales qui les définissent
puis s’efforcent de les faire respecter. Comment garantir que la viande
provenant de vaches contaminées par l’Esb ne sera pas commercialisée
sinon par des règles internationales ? Les comptes des entreprises doivent être
fiables et lisibles par les épargnants ou leurs mandants, les banques
soumises à des ratios prudentiels.
Si, en micro-économie, le rôle de l’état reste donc
essentiel, c’est au sein d’organisations mondiales ou européennes
que se trouveront de plus en plus définis les objectifs et conduites
les actions et contrôles appropriés.
42.1.3.2 L’état et la macro-économie
Dans ce domaine, contrairement aux chimères du « modèle
français », chapitre 11 de notre site, l’état ne
peut pas tout. Mais il n’est pas impotent non plus. Il doit d’autant
plus agir que sa mission de solidarité ne pourra pas être accomplie
si la croissance n’est pas soutenue. En effet, le pays et le continent
auquel il appartient vieillissent de sorte que certaines charges (santé,
retraites, dépendance) augmentent alors que le dynamisme des habitants
risque de faiblir. Il nous faudra retenir ou attirer non seulement les investissements
des firmes françaises et étrangères mais aussi les personnes car,
dans les années à venir, le contexte démographique devrait
rendre impératif une immigration substantielle. L’état
national, par sa politique fiscale et sociale, doit clairement y veiller. L’art
de gouverner consistera bien à combiner une solidarité réelle
et une solide croissance économique. Tâche difficile. Il appartient à l’état
national de maintenir la compétitivité du pays par rapport à des
voisins qui sont aussi des concurrents ; de veiller à ce que nos services
publics aient un bon rapport co⁄t/qualité (de superbes Tgv, certes,
mais moins onéreux pour le pays) ; de redresser l’inquiétant
mouvement d’expatriation sans retour, vers les États-Unis surtout,
de nombre de nos chercheurs. Mais, pour favoriser la croissance globale, ne
devons-nous pas nous préparer à franchir un autre pas ?
Les États-Unis montrent que, pour que la croissance soit forte, il faut
combiner la gestion de la monnaie et celle du budget. Or, l’Europe boîte
: sa jambe monétaire est européenne ; sa jambe budgétaire
reste nationale. Les gouvernements et administrations des pays européens,
français parmi eux, ont eu tort de ne pas élaborer et en appliquer
des règles moins « stupides », le qualificatif est du Président
de la Commission européenne, que la limitation à 3 % du déficit
budgétaire. Le gouvernement de Lionel Jospin aurait d⁄ être
rappelé à l’ordre plus vertement pour le très mauvais
usage qu’il a fait de la « cagnotte » créée
par une bonne conjoncture : la France ne résorbait pas son déficit
public « structurel ». Inversement, dans les périodes de
ralentissement, ne doit-on pas admettre que le déficit se creuse si,
en même temps, des réformes efficaces sont mises en route ? Les
dirigeants français ont trop lutté pour préserver leur
apanage : la gestion des finances publiques qui est, clairement, l’une
des plus défectueuses d’Europe. Oui, à maints égards,
redéfinissons les missions de notre état mais dans le contexte
européen et international qui est le nôtre ! La conversion de
l’opinion, des hommes politiques et des administrations à cette
exigence est lente et les résistances fortes. Notre site s’efforce
de montrer, dans presque toutes ses rubriques, que les comportements purement
nationaux conduisent droit dans un mur.
Si l’on admet que, dans les domaines de la sécurité extérieure
et de l’économie, une large part des missions étatiques
doit désormais s’exercer dans le cadre d’instances internationales,
la mission sociale de l’état national devient primordiale : faire évoluer
notre système éducatif, lutter contre l’exclusion, rétablir
la sécurité intérieure, réformer la gestion du
système de santé. La nation a cessé d’être
une puissance ; plus que jamais elle est — ou doit être — une
société.
42.1.4 Cohésion sociale et solidarité
La mission dont la collectivité a investi l’état de façon
de plus en plus insistante consiste, en effet, à préserver et
si nécessaire à rétablir le lien social ; la conscience
de l’appartenance à une collectivité commune, si elle est
développée, entraîne les comportements qui assurent une
vie en société paisible. Comme on avait jadis la nostalgie d’une « Belle époque » largement
mythique, on peut aujourd’hui regretter les « Trente Glorieuses » — 1945-1975 — pendant
lesquelles l’ascension sociale était réelle. L’avenir
semblait ouvert et la cohésion sociale en était confortée.
Les enfants espéraient vivre mieux que leurs parents et la majorité d’entre
eux y est parvenue. Globalement, le pays n’a jamais été aussi
prospère et il est inséré dans une Europe enfin pacifiée
; cependant, l’avenir paraît problématique à nombre
de ses habitants. Au demeurant, leurs interrogations relèvent sans doute
de sphères qui se situent bien au-delà des phénomènes politiques, économiques
ou sociaux.
Reste que, dans cette France désenchantée et inquiète,
l’affaiblissement de l’état national dont les Français
avaient tant attendu joue s⁄rement un rôle. On est loin des espoirs
que beaucoup avaient en 1981. à l’époque, la majorité des
citoyens misait sur l’extension du domaine public et sur les interventions
de l’état pour assurer prospérité et sécurité de
l’emploi. Aujourd’hui, les Français craignent d’être
les passagers d’un bateau ivre. Quelle route suit-il ? Le chômage
reste élevé et on vient de rappeler le grand nombre d’exclus.
La France est-elle vraiment une ?
42.2 Une gestion modernisée
Si les missions confiées à l’état doivent être
reconsidérées, il faut également s’interroger sur
la façon dont il les accomplit c’est-à-dire sur la façon
dont il fonctionne. À côté de réalisations modernes,
de vraies délégations et d’un projet passionnant (voir
ci-après le € 21), que d’archasmes ! Le chapitre 12
de notre site les a largement analysés et nous ne les décrirons
pas à nouveau dans un chapitre qui se veut tourné vers l’avenir. « Le
modèle français est un modèle de gestion et de pouvoir
plutôt que de régulation […] Nous avons besoin d’une
redéfinition du rôle de l’état comme anticipateur,
médiateur et animateur des changements de tous ordres que connaît
notre société. » ([12]) Toutes les collectivités
sont d’ailleurs à la recherche d’une meilleure « gouvernance »,
terme dont le contenu est loin d’être établi ([13]) mais
qui, dans l’ordre politique, exprime le souhait que la façon dont
les dirigeants exercent le pouvoir soit bien conforme aux vœux de la majorité et
aux droits de l’ensemble des citoyens.
42.2.1 Débats sur les finalités
Les gestionnaires de l’état semblent trop préoccupés
par l’immédiat ; les effets d’annonce et les mesures qui
y correspondent l’emportent sur la réflexion et l’action
stratégique. Nous vivons le silence politique. ([14]) Échéances électorales
et médias les encouragent dans cette voie. Du coup, ils n’aident
pas assez la société à faire face aux évolutions
et aux ruptures de tendance.
42.2.1.1 Le débat démocratique, si nécessaire, est absent
Certaines conséquences des fluctuations de notre démographie — baby
boom suivi de classes moins nombreuses — étaient faciles à prévoir.
Fort longtemps à l’avance. Or, sans étude sérieuse
du dossier ni débat public, François Mitterrand mis en place
la retraite à soixante ans que sa campagne électorale avait démagogiquement
promise. S’appliquant à tous les travailleurs, elle était,
compte tenu des tendances prévisibles de notre démographie, une
aberration. Il fallut attendre 1993 pour le secteur privé et 2003 pour
le secteur public pour qu’il soit fait face à la situation ainsi
engendrée. Dans le même temps les États-Unis, dont la démographie était
pourtant beaucoup plus favorable que la nôtre, décidaient de porter à terme
l’âge du départ en retraite à taux plein de 65 à 67
ans (ceci valant pour le régime de la Sécurité sociale).
Les problèmes d’une société évoluée
ne peuvent pas se régler par des slogans électoraux sommaires.
Certes, le débat public ne constitue pas une solution miracle. L’opinion
ne perçoit pas toujours les enjeux lointains et, comme l’école
ne s’est ouverte que tardivement aux phénomènes sociaux
et à l’économie, la plupart des citoyens, même lorsqu’ils
ont fait des études supérieures, ont dans ces domaines, une culture
limitée.
«
à qui appartient l’école et qui peut en définir les
buts ? à qui appartient l’hôpital et qui en fixe les objectifs
et les politiques ? Formellement : à la nation et à ses représentants.
Pratiquement il n’en est rien et la plupart des décisions sont issues
de négociations internes aux appareils, à leurs segments et à leurs
corporations […] La multiplication des règles et des règlements
n’empêche pas que la capacité à diriger soit extrêmement
faible. » ([15])
L’état doit donc faire ce qui est en son pouvoir et aussi adroitement
que possible pour informer les citoyens. Il fera effectuer études et
statistiques nécessaires (par exemple, dans le domaine de la santé,
celles qui ressortent de l’épidémiologie). À vrai
dire, la France dispose de nombre d’organismes : Conseil économique
et social, Commissariat général du Plan, Insee, direction de
la prévision au Ministère de l’économie, Datar etc..
Cela n’avait pas suffi à Lionel Jospin qui avait créé auprès
de lui un « Conseil d’analyse économique ». Une simplification
de ces structures, une diffusion plus large et plus accessible de leurs travaux
mais aussi, mais surtout leur participation active à la préparation
et à la conduite des débats serait souhaitable. Plus fondamentalement
: le débat sur les objectifs de la nation ne devrait-il pas apparaître
comme le rôle premier du parlement ?
La société fermée qui nous gouverne depuis plusieurs décennies
n’a pas le go⁄t du débat public. Les transformations considérables
de notre société n’appelaient-elles pas, avant de légiférer à la
va-vite, que des discussions approfondies aient lieu ? La gauche, en particulier,
n’aurait-elle pas d⁄ s’interroger à haute voix dès
lors qu’en 1983, moins de deux ans après sa venue au pouvoir,
elle était conduite à remettre si largement en cause sa feuille
de route ?
Que le débat public puisse être laborieux ne le condamne pas.
Les leaders populistes tournent les discussions parlementaires en dérision
en leur opposant la décision fulgurante du chef. Il faut évidemment
refuser ce simplisme. « Nous préférons le désordre
et le tumulte des sociétés libres au calme apparent des régimes
où les détenteurs du pouvoir suprême prétendent
détenir la vérité et imposent à leurs citoyens-sujets
une discipline de pensée et de parole en même temps que d’action. » ([16])
Les mesures éclair ne sont pas nécessairement efficaces car les
sociétés modernes sont complexes (imbrication des problèmes,
interactions nombreuses, multiplicité des acteurs) et, pour ne pas provoquer
des rejets ou des traumatismes qui laissent des cicatrices, les nouvelles règles
doivent être élaborées de façon très soigneuse.
Mieux vaut de longs débats, sur les retraites ou la santé publique
par exemple, que l’inaction ou l’échec.
42.2.1.2 La loi du 1er ao⁄t 2001 sera-t-elle appliquée ?
Réduite à la portion congrue par nos modernes monarques, de Gaulle
ou Mitterrand, l’Assemblée nationale, sous la houlette de Laurent
Fabius, a eu un sursaut. De façon tout à fait remarquable elle
a voté à l’unanimité la loi organique relative aux
lois de finance — Lolf — du 1er ao⁄t 2001 qui,
si elle entre effectivement dans nos pratiques, constituera une fantastique
modernisation de la gestion de notre état. L’annexe 1 de ce chapitre
décrit cette opération que l’on appelle aussi « Moderfie ».
Le vote du budget, au lieu d’être une litanie essentiellement reconductrice
du passé, deviendrait l’occasion de réfléchir aux
missions de l’état et, le cas échéant, de les redéfinir.
Les moyens seraient alloués en fonction des objectifs, les responsables
de l’exécution disposant d’une large liberté dans
l’utilisation des crédits qui leur seraient impartis. Leur gestion
serait évaluée a posteriori. Une réorganisation complète
de la comptabilité publique devrait être le corollaire de cette
vaste réorganisation qui rapprochera la France des procédures
préconisées par l’Union européenne. À notre époque,
un système comptable et informatique modernisé est en effet la
condition sine qua non d’un pilotage efficient de tout grand ensemble.
Les auteurs de ce site souhaitent le plus vivement que ce grand projet aboutisse.
Il en résulterait une profonde rénovation de la façon
dont notre état est géré.
Cependant, nous sommes inquiets. En 2003, nos ministres, à commencer
par le premier d’entre eux, n’auront guère évoqué la
Lolf dans leurs propos publics et la commission des finances du Sénat,
le 9 juillet, a souligné que « la réforme technique
ne peut se substituer à la volonté politique » ; les médias
ne s’y intéressent pas. Certes, sous la houlette du ministre du
budget, qui fut l’un des auteurs de ce projet, sa mise en œuvre
avance et 80 expériences sont en cours dans plusieurs ministères
ou préfectures. Mais plusieurs exemples portés à notre
connaissance font craindre que les résistances ne paralysent le projet
ou le transforme en un pur exercice de style, alourdissant un peu plus encore
notre machine administrative. Ce projet est, en effet, en opposition forte
avec la combinaison centralisation/déresponsabilisation/individualisme
qui caractérise depuis longtemps la gestion de notre secteur public.
42.2.1.3 Définir des orientations et des objectifs publics
Idéalement, des évolutions durables et notamment des ruptures
de tendance — accélération du rejet des non-qualifiés
par l’industrie, hétérogénéité accrue
des élèves d’un enseignement secondaire ouvert à tous
et accentuée par le regroupement familial par exemple — ayant été détectées,
le Parlement devrait arrêter, au terme de débats ouverts et impliquant
chaque fois que ce serait possible un grand nombre de citoyens, les orientations
qui visent à faire face à ces phénomènes. Prenons
un exemple : la technologie en permettant de multiplier le nombre de chaînes
de télévision et les privatisations ont complètement modifié le « paysage
audiovisuel ». Quel citoyen peut, aujourd’hui, définir le
rôle spécifique des chaînes demeurées publiques
?
N’avons-nous pas accepté une dévalorisation du rôle
du Parlement ? Celui-ci ne devrait-il pas être davantage aidé par
ces multiples organismes d’études que nous avons cités
? Ne faudrait-il pas que le Commissariat du plan devienne un organisme de prospective
([17]) ?
Par ailleurs, un rapport ([18]) examinant les entreprises publiques, a souligné la
confusion des rôles remplis par l’état, le manque d’orientations
claires données aux dirigeants, le mauvais fonctionnement des conseils
d’administration et une présence souvent excessive de l’état
dans la gestion quotidienne de ces entreprises. Souhaitons que la nouvelle
agence des participations de l’état, qui entre en fonction le
1er janvier 2004, rende moins confus le comportement de l’état
actionnaire.
42.2.2 La fonction publique
Les fonctionnaires français ont des qualités — compétences,
sérieux et honnêteté notamment — qui ont été souvent
soulignées. Mais ils souffrent d’un contrat social archaque. Une
vision atomisée de la société aux corps intermédiaires
faibles qui aboutit à la combinaison que nous avons évoquée
: centralisation/déresponsabilisation/individualisme. Nous avons, en
outre, montré que les réflexions sur les missions des services
publics avaient été, dans les dernières décennies,
très insuffisantes ce qui a encouragé une gestion du personnel à l’identique
: nombre pour nombre et poste pour poste. ([19]) « Quand les objectifs
paraissent faibles, il est logique que les conflits se focalisent sur les moyens. » ([20])
Phénomène qui semble paradoxal : bien que la fonction publique
soit le secteur le plus syndicalisé en France, il se caractérise
par la carence d’un dialogue social approfondi. Les auteurs d’un
récent rapport ([21]) ont souligné que l’excessive centralisation
des décisions était un frein au dialogue social. Les responsables
n’ont pas grand-chose à négocier et des difficultés
restent sans issue faute de trouver, sur le terrain, des solutions pragmatiques.
([22]) Plusieurs rapports ont mis en évidence l’inexistence ou
le faible poids des responsables du personnel au sein de l’administration
et l’absence fréquente de prévisions réfléchies.
L’opération « Moderfie », fondée sur une tout
autre vision de la société, devrait entraîner une révision
de la gestion de notre fonction publique. Il semble bien que les mesures relatives
au personnel et prises dans les derniers mois n’aient pas été mises
suffisamment en cohérence avec cette opération. Dès 2004
un millier de très hauts fonctionnaires sera lié à son
ministre par une lettre-contrat fixant des objectifs, des modalités
d’évaluation et liant une partie de la rémunération
aux résultats obtenus. ([23]) Un débat plus général
est lancé : faut-il développer la rémunération
au mérite et, contrepartie, atténuer l’effet des augmentations
automatiques dues à l’ancienneté ? La clef de tels systèmes
est un processus d’évaluation admis par les intéressés.
Nous revenons plus loin sur ce point.
Or, une occasion historique d’évoluer se présente : d’ici
2012 près de la moitié des fonctionnaires actuellement en poste
partiront à la retraite. Le vaste mouvement de personnel qui va en résulter
pourrait permettre de mieux affecter les moyens en fonction des objectifs.
Encore faudrait-il que la mobilité, géographique et sectorielle
s’accroisse. La garantie de l’emploi dont bénéficient
les agents de l’état doit-elle assurer, de surcroît, leur
maintien dans le même département ministériel ou géographique
? De son côté, l’existence de « corps » (inspection
des finances, corps des mines etc.) peut être un obstacle à l’accession
du plus compétent aux responsabilités.
Deux autres facteurs de transformation vont intervenir. D’une part, le
ministre de la fonction publique a, en 2003, indiqué son désir
de favoriser le recrutement de cadres issus d’entreprises. D’autre
part, l’Union européenne a posé le principe de la libre
circulation des travailleurs. Un agent d’un service public de tout pays
européen doit pouvoir exercer son métier en France. La Cour de
Justice des Communautés européennes va juger le cas d’une
directrice d’hôpital portugaise dont les titres n’ont pas été reconnus
par l’administration française. Il est, par ailleurs, envisagé de
favoriser le recrutement par l’éna de candidats venant de l’Union.
Il est probable qu’une présence progressivement accrue de personnes
issues du secteur privé ou d’autres pays européens encouragera
des évolutions dans notre administration.
Un état qui a, par trop, les mains sur les manettes de la gestion quotidienne
ne consacre pas assez de temps et d’énergie à ses missions
fondamentales : un système éducatif moins élitiste, une
politique de l’emploi moins défensive, des dépenses de
santé davantage tournées vers la prévention. Si nous voulons
un état efficace ne devons-nous pas l’encourager à se dégager
de la gestion au jour le jour de vastes voire, comme dans l’éducation
nationale, d’administrations trop vastes ? À décentraliser
et à confier à des opérateurs sous contrat toutes les
tâches que ceux-ci peuvent remplir ?
42.2.3 Choisir des opérateurs et déléguer
La compétition poussant aux adaptations et le monopole tendant à l’enlisement
comme à la priorité donnée aux préoccupations des
gestionnaires sur celles des usagers, plaçons dans une situation de
concurrence, mais de concurrence régulée, les activités
qui peuvent l’être.
«
Les Scandinaves s’étonnent de voir la France s’accrocher à l’opposition
entre public et privé ; dans leurs pays, pionniers de l’autogestion
locale, la gestion de la santé, de l’éducation et de la
sécurité est confiée, dans une large mesure, à un « troisième
secteur », antérieurement public. » ([24]) En Suède « bien
des ministères se réduisent aujourd’hui au ministre et à son
cabinet, tout le reste étant organisé en agences » ([25]) ;
dans ce pays « les compétences opérationnelles ont été confiées à 250
agences où sont répartis les 200 000 employés de l’état.
La responsabilité de ces agences est confiée à des dirigeants
recrutés sur concours ouverts à des cadres expérimentés
de toutes origines. » ([26]) Il nous semble en effet que si l’opérateur
est public, il est bon que, le plus souvent possible, il ne soit ni intégré à une
administration centrale ni sous sa tutelle rapprochée mais qu’il
constitue une entité séparée de façon à ce
que les responsabilités puissent être établies. N’a-t-il
pas fallu attendre 2003 pour que le Musée du Louvre ait la responsabilité de
ses 1 200 agents ?
Au demeurant, en France dès maintenant, maints services publics sont
déjà assurés par des entreprises privées : « 75
% de la distribution d’eau, 80 % du traitement des ordures ménagères,
90 % des transports urbains et interurbains, 87 % du chauffage urbain, 70 %
des pompes funèbres et 60 % des parcs de stationnement sont gérés
par des entreprises privées. » ([27]) Il ne s’agit donc
pas de proposer quelque révolution mais d’accentuer un mouvement
déjà engagé.
Une diversité d’opérateurs permet d’expérimenter
une variété de solutions. plus aisément qu’une administration
nationale n’est en mesure de le faire. Pour qui croit aux vertus de l’expérimentation
ceci n’est pas un mince avantage. Encore faut-il, d’une part, qu’un
débat public ait permis de dégager des objectifs et lignes directrices
et, d’autre part, que des contrôles et évaluations (voir
ci-dessous) soient prévus. Ajoutons que l’expérience semble
montrer que la puissance publique a souvent plus de pouvoir sur l’opérateur
décentralisé, public ou privé, que sur des administrations
centrales.
Il y a peu, privatiser France Télécom, l’Aérospatiale
ou Air France, dont on soulignait volontiers le caractère « stratégique »,
paraissait sacrilège à la majorité des Français.
Un gouvernement de gauche s’y est néanmoins résigné.
Le « service public à la française » n’a-t-il
pas mené des combats de retardement fort corporatistes, dans le domaine
de l’électricité notamment, — combats que nos partenaires
européens ont jugés de façon sévère — pour,
finalement s’incliner ? Des services qui étaient rendus par des
administrations (la Poste) ou des entreprises publiques (le téléphone)
ont évolué vers des entités soumises à la concurrence.
Dans le domaine social l’état et ses administrations font largement
appel à la « société civile » et à ses
associations. Nous soulignons dans le chapitre 41 de notre site les avantages
de ce recours. Un jeu constructif est possible entre un état à évolution
lente et des opérateurs plus mobiles. Soulignons aussi que la concurrence
ne concerne pas obligatoirement le seul secteur privé lucratif. Le Parquet
du Tribunal de grande instance de Paris fait travailler en parallèle,
dans le même domaine, deux associations dont il peut comparer les résultats.
Déterminer des objectifs, les consigner dans une convention, déléguer
la gestion, celle du personnel au premier chef, évaluer et contrôler
: si ce processus se généralisait, la distance entre une école
publique et une école privée, entre un hôpital public et
un établissement privé ne se réduirait-elle pas considérablement
et des vieilles querelles ne perdraient-elles pas leur sens ?
Observons d’ailleurs que la construction européenne élargit énormément
le champ de l’expérimentation. La Commission de Bruxelles encourage
la pratique des « peer review » dans lesquelles des responsables
d’opérations publiques échangent. Ils confrontent les avantages
et inconvénients des solutions qui ont été adoptées
dans les différents pays.
42.2.4 évaluations et contrôle
Au sein du secteur public le contrôle sous ses formes traditionnelles
a, dans les années récentes, trop souvent été mis
en échec tandis que des formes modernes de contrôle, liées à des
définitions d’objectifs et à des évaluations, naissaient
mais tardaient à se développer.
42.2.4.1 Le contrôle traditionnel en échec
Le contrôle public classique s’assure que débours et encaissements
sont conformes au budget et que des fonds ne sont pas détournés.
Par extension, la sincérité des chiffres a été attendue
des comptes des entreprises, publiques ou privées.
Or, sans connaître des falsifications aussi gigantesques que le Japon,
la Chine ou la Corée, la France des années 1990, a, par exemple,
vu des dirigeants de banques et de compagnies d’assurance dissimuler
les énormes pertes subies dans le secteur immobilier (elles ont été estimées à quelque
38 milliards d’euros ou 250 milliards de francs). Les conseils
d’administration, les autorités de contrôle, la Banque de
France ou le ministère des Finances ayant admis que ces pertes soient
révélées tardivement et partiellement, la sincérité des
comptes de maints organismes financiers était devenue problématique.
Le Crédit Lyonnais et plusieurs institutions financières semi-publiques,
en généralisant ces pratiques, allèrent à la catastrophe.
Les contrôles classiques, multiples en l’occurrence, n’avaient
pas fonctionné. « La déroute du Crédit Lyonnais
conduit à dénoncer les effets pervers de l’esprit de corps
au sein d’élites trop homogènes. » ([28]) La notion
traditionnelle de contrôle sera, en effet, battue en brèche tant
que les corps de contrôle feront eux-mêmes partie de la société trop
fermée qui a jusqu’ici dominé le pouvoir politique et administratif.
42.2.4.2 Contrôles-évaluations modernes
En matière de contrôle, les conceptions ont beaucoup changé dans
le secteur privé. Le contrôle, élément d’une
politique de décentralisation des responsabilités, soit est intégré aux
processus de production soit s’exerce a posteriori ; il ne paralyse pas
le gestionnaire mais l’aide dans sa tâche. Dans cette optique,
la gestion du personnel est décentralisée et va, idéalement,
bien au-delà de la simple gestion des effectifs. Elle s’intéresse à la
formation, aux promotions et aux rémunérations. Les objectifs à atteindre
et les normes à respecter ayant été définis, le
contrôle de gestion ne se limite pas à de pures vérifications
comptables. Les résultats sont évalués dans leurs aspects
quantitatifs mais aussi qualitatifs. Renvoyons, à titre d’exemple,
aux pratiques qui commencent à s’implanter dans le secteur hospitalier
et que décrit notre chapitre 34 sur la santé et notamment son
annexe relative au point Isa.
Les partisans de la gestion centralisée ont souvent une vision atomisée
de la société. Ils craignent ou prétendent que la décentralisation
sera le retour à un féodalisme inégalitaire. Ils auront
raison si les délégations ne comportent pas, primo, la phase
initiale de définition des objectifs et des normes que nous avons évoquée
et, secundo, une phase postérieure de confrontation entre ces objectifs
et les résultats effectivement atteints. Si ce processus est appliqué,
loin d’abdiquer, l’autorité centrale peut se concentre sur
ce que ses missions comprennent d’essentiel.
42.3 La décentralisation et la fédération européenne
Les travaux de la Convention européenne présidée par Valéry
Giscard d’Estaing, auront été contemporains de ceux menés,
en France, au sein des Assises de la décentralisation qui ont permis
de consulter les élites locales avant de légiférer. L’état
français est ainsi en passe à la fois de revêtir un caractère
décentralisé tout en étant membre d’une fédération
elle-même évolutive, ces deux traits étant parfaitement étrangers à ses
longues traditions.
Parviendra-t-on, si ce double mouvement aboutit, à mieux définir
les responsabilités des divers échelons, dont le nombre s’est
accru ? à équilibrer deux aspirations contradictoires : celle
qui souhaite préserver la diversité (et l’originalité)
des situations et celle qui tend à l’unité par l’homogénéité des
interventions ? Cela ne va pas de soi et il ne faut pas s’étonner
que les résistances aux transformations en cours soient fortes. Ainsi,
notre pays est un des plus mauvais élèves de la classe européenne
pour ne transposer qu’avec beaucoup de retard les directives de Bruxelles
dans le droit français. Symétriquement, « la décentralisation
n’a pas encore été digérée par le pouvoir
central. » ([29]) Le pouvoir des leaders politiques et de la haute administration, étroitement
imbriqués, ne naît-il pas et ne s’exerce-t-il pas dans un
cadre qui a rechigné à devenir à la fois franchement régional
et européen ? N’est-il pas resté d’esprit résolument
national ? « Jusqu’ici, nous, socialistes français et européens,
reconnaissons […] que nos propositions, nos stratégies sont restées
trop prisonnières de cadres nationaux. » ([30])
Des Pays-Bas à l’Italie s’étend la zone carolingienne
de forte densité démographique et d’intense activité économique,
comportant nombre de villes importantes — Amsterdam, Bruxelles, Francfort,
Dijon, Milan, Florence. ([31]) Des républiques marchandes ont fleuri
dans cette zone, la plus prospère d’Europe ; aucune capitale nationale
n’y a grandi mais plus d’une fédération — « société de
sociétés qui font une nouvelle, qui peut s’agrandir par
de nouveaux associés » ([32]) — y est née. En Suisse,
l’entité de base est le canton et la fédération
n’exerce que les seuls droits qui lui ont été délégués.
C’est à l’Est et à l’Ouest de la zone médiane
que les monarchies centralisées et leurs capitales se développèrent — Vienne,
Madrid, Paris. En France, au XVIIe siècle, la monarchie étendant
ses pouvoirs a interdit, province après province, la tenue des « états ».
Nos rois se sont battus pour affirmer leurs pouvoirs sur les féodaux
et la Révolution, soucieuse de mettre définitivement au pas la
noblesse, a pris leur suite. Son idéal égalitaire allait de pair
avec cette phobie des corps intermédiaires qu’exprime la loi Le
Chapelier. La Convention supprimera les libertés locales. L’exaltation
de la nation, la crainte entretenue de la menace extérieure et la force
de la volonté égalitaire l’emportèrent sur le respect
des libertés : nos priorités étaient bien contraires à celles
des Anglo-saxons qui privilégiaient le respect des libertés ;
des libertés locales notamment. S'« il n’y a pas lieu de
rougir de cette tradition française » ([33]), dès mars 1968,
le général de Gaulle déclarait : « l’effort
national de centralisation, qui fut longtemps nécessaire au pays, ne
s’impose plus. » Oui, décentralisons.
42.3.1 Décentralisation
Nos partenaires européens mettent en œuvre, selon des modèles
différents, une décentralisation très poussée des
pouvoirs publics. En Suède, au Danemark ou en Finlande les dépenses
des collectivités locales représentent entre le quart et le tiers
du Pib contre moins du dixième chez nous. La Belgique, le Portugal et
la Pologne sont devenus des états fédéraux, l’Espagne
a accordé une large autonomie à la Catalogne et la Grande-Bretagne à l’écosse.
La France est seule avec l’Italie à disposer de Préfets
nommés par le pouvoir central.
Certes, depuis les lois Deferre, les régions ont pris de l’importance
et les collectivités locales disposent d’un budget global de 128 milliards
d’euros et d’un million et demi de salariés ; elles décident
des deux tiers des investissements publics. Les communes ont compétence
pour les écoles primaires, l’action sociale et l’urbanisme
; les départements pour l’aide sociale, la santé, les collèges
et les routes ; les régions pour l’aménagement du territoire,
le développement économique, les lycées et la formation
professionnelle.
La révision de la Constitution de mars 2003 a posé le
principe d’une organisation décentralisée de la République,
autorisé les expériences sous le contrôle du Parlement
et du Gouvernement, ouvert la voie à des pratiques de démocratie
locale et garanti aux collectivités locales le transfert de ressources
en même temps que celui de compétences. Complété par
des lois organiques, le cadre est ainsi fixé pour permettre une étape
très importante de la décentralisation des Pouvoirs Publics dans
notre pays.
Cependant, maintes modifications sont encore soit à décider soit à appliquer.
—
Nombre et dimensions des régions ? La région française,
deux fois moins peuplée, en moyenne, que le Land allemand, est probablement
trop petite et l’état a gardé le département comme
centre d’opération. Le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin semble
penser que c’est aux régions elles-mêmes de décider
de leur éventuel regroupement et on est tenté de lui donner raison.
Comment modifier des découpages sans le consentement des intéressés
? Toutefois, si le mouvement marquait le pas, ne faudrait-il pas envisager
une action volontariste ? N’avons-nous pas besoin de territoires cohérents
et bien dimensionnés pour qu’un développement durable s’y
manifeste ?
—
Répartition des compétences entre les diverses instances locales
? Notre stratification — communes, groupements de communes, départements,
régions — n’est pas, en soi, remarquable. La plupart des
pays voisins connaissent ces divisions. Supprimer un ou plusieurs de ces échelons
n’est sans doute pas la voie prometteuse. Ne souffrons-nous pas surtout
de l’absence de définitions des missions de ces instances qui
soient claires ? « L’enchevêtrement des compétences
entre les différents niveaux de collectivités territoriales a
accéléré la dilution de la responsabilité. La décision
publique n’émane pas d’un pouvoir toujours identifié,
elle est éclatée et partagée entre de multiples formes
d’autorité. L’état se perd dans ces complexités. » ([34])
—
Compétences des régions ? La loi qui entre en vigueur le 1er janvier
2004 a transféré (ou confirmé le transfert) de compétences
très substantielles aux régions ; l’apprentissage, la formation
professionnelle et l’orientation (« il n’était pas
illogique, dans cette perspective, de transférer aux régions
les conseillers d’orientation-psychologues qui jouent un rôle dans
la préparation à la vie professionnelle des jeunes » ([35]) transfert
auquel les syndicats d’enseignants se sont opposés au printemps
de 2003) ; les aides aux entreprises ; le développement touristique
; l’aménagement et la gestion des infrastructures autres que les
grandes infrastructures nationales ; la maîtrise du trafic ferroviaire
local ; la gestion complète du Rmi devenu Rma, décision qui confirme
la tendance à transférer l’aide sociale au plan local,
régional ou départemental ; la faculté de siéger
dans les organes délibératifs des Agences régionales de
l’hospitalisation ; le transfert possible de la propriété et
de la gestion de certains monuments historiques ; le transfert possible des
fonctionnaires de l’état attachés à ces diverses
activités. La loi organique de décentralisation prévoit
en outre la possibilité pour les régions d’expérimenter.
—
Financements des divers échelons ? « Quel niveau d’absurdité atteint-on
quand la décentralisation est financée par des crédits
de l’état ou des impôts qui passent par lui […] La
décentralisation ne se fera pas par le haut, car il y a, au sommet,
trop de complicités autour du statu quo, mais par le bas, les élus
agissant au nom de la société civile pour exiger des contrats
de développement et non plus des lignes budgétaires. » ([36])
Les régions seront-elles responsables si, comme aujourd’hui, plus
de la moitié de leurs ressources continue à venir de l’état
? Les collectivités locales qui ne maîtrisent pas leurs ressources
mais font appel à des financements souvent complexes seront-elles économes
si elles n’ont pas, en contrepartie des opérations qu’elles
lancent, à lever l’impôt ou à emprunter ? Une clarification
des financements devrait être le corollaire d’une répartition
plus nette des compétences. Tâche difficile. On a vu plus d’un élu
départemental préférer s’adresser à un « Paris » lointain
plutôt qu’à sa région, souvent considérée
comme sa rivale. Ne faut-il pas interdire les sauts d’échelons
? Que la commune ne s’adresse pas à la région mais au département
; que les régions cessent de nourrir de quasi-ambassades à Bruxelles
qui a noué des relations directes avec elles.
—
Autonomie ou péréquation ? Les adversaires de la décentralisation
affirment qu’elle tend à accroître les inégalités.
La gestion, depuis de longues années, des locaux scolaires par les départements
(collèges) ou les régions (lycées) ne donnent aucun argument
en ce sens. « L’école française est devenue moins
inégale » ([37]) Les lignes qui précèdent soulignent
en tout cas un risque de la péréquation : si elle devient trop
importante elle déresponsabilise.
Il est difficile d’évoquer les régions et départements
français sans parler de la Corse. La revendication d’autonomie
y est plus forte qu’ailleurs. Irréaliste lorsqu’elle prétend à l’indépendance
peut-elle être sincère ? Quels autres desseins cache cet impossible
destin ? Le risque que l’état soit alloti (allotizio, si longtemps
pratiqué en Italie de la façon la plus affichée) à des
clans habitués à s’entre-tuer est patent. était-il
sage, en dépit du sentiment d’urgence que les violences et les
menaces entretiennent, d’inaugurer une politique nationale de décentralisation
dans ce territoire si particulier ? La majorité des Corses qui se dit
attachée à la France ne devrait-elle pas être plus empressée à ce
que la loi, celle de la République, soit respectée et l’emporte
sur de vieilles traditions ?
Un authentique mouvement de décentralisation favorise l’autonomie
contrôlée des gestionnaires. Dans cet esprit il serait normal
que soient limitées les nominations en Conseil des ministres ; que,
règle de bon sens dont tout administrateur devrait exiger le respect,
les Conseils d’administration choisissent leur Président et que
ce dernier propose au conseil le Directeur Général. On retrouve
ici la règle évoquée plus haut à propos des instances
locales : un échelon ne doit pas entrer en relation avec un autre qui
se trouve deux « crans » au-dessous de lui, faute de quoi la responsabilité de
l’échelon qui a été sauté se trouve compromise.
42.3.2 La France membre d’une fédération
Alors qu’aux États-Unis la nation s’est incarnée
au niveau de la Fédération, nous sommes en Europe héritiers
d’une longue histoire qui a abouti à une homothétie entre État
et nation. Les conflits hégémoniques qui ont engendré les États
nationaux avant de les opposer, la puissance de ces États, la diversité des
langues pratiquées sur le continent européen sont autant de facteurs
qui ont rendu difficiles les abandons de souveraineté ponctuant la marche
vers une unification politique de l’Europe qu’analyse le chapitre
23 de notre site. Cette réalité complexe rend vaines les querelles
institutionnelles lorsqu’elles se référent à des
modèles exogènes. L’émergence d’une réelle
autorité politique européenne continuera à résulter
d’une construction sui generis, tenant compte des faits et prenant un
projet comme hypothèse révisable.
Français, nos adhérences au modèle national sont forcément
très fortes. Ne sommes-nous pas imprégnés d’une
histoire fantastique dont nous gommons volontiers les aspects peu glorieux
? Mais cette même histoire ne nous montre-t-elle pas que les formes politiques
ont été multiples — cités, fédérations
de villes, entités féodales, état-nation, empires — et
que de nombreux facteurs ont conduit à passer d’une forme à l’autre
? Reste que, dans cette phase de transition, forcément délicate,
dans laquelle nous nous trouvons, il serait souhaitable qu’à la
tête de l’état réflexion approfondie et volonté d’adaptation
se manifestent plus clairement que ce ne fut le cas dans les dernières
décennies.
42.4 à la tête de l’état
Le Parlement qui devrait être le lieu par excellence de délibérations
sur les missions de l’état et sur son organisation, tient-il la
place qui devrait être la sienne dans nos affaires publiques ? Qu’il
s’agisse de la sécurité, de l’éducation ou
de la santé les débats qui ont lieu en son sein sont-ils
assez approfondis et trouvent-ils un large écho dans la population ?
Nous répondons par la négative à ces interrogations.
«
Une des raisons principales du déclin du Parlement, c’est que
le niveau des débats y est souvent médiocre […] Il n’y
a pas de véritable affrontement de vues opposées ou d’effort
pour convaincre l’autre […] Une absence absolue de dialogue, des
monologues successifs. » ([38])
Sous la cinquième république le leader politique de premier plan
est un ancien haut fonctionnaire qui a pris du galon dans un parti de gouvernement,
est devenu ministre, premier ministre éventuellement, puis candidat à la
Présidence de la République. Les parlementaires ont un rôle
très secondaire. La Présidence de l’Assemblée nationale
est un prix de consolation.
Les défauts de notre constitution ont été maintes fois
soulignés. Les pouvoirs dont dispose le Président ont favorisé les
abus, notamment lorsque le premier ministre a été du même
bord et conduit à : « ce détestable gouvernement occulte
des courtisans et des sbires […] à l’assimilation des postes
dans l’état et alentour à des prébendes, cagnottes
et bénéfices distribués selon la faveur et l’intrigue. » ([39])
L’instauration du quinquennat va-t-elle changer nos pratiques ? Elle était
justifiée par le souci de mettre un terme aux cohabitations qui ont
provoqué de façon répétée le passage d’une
quasi-monarchie à la paralysie de la fonction présidentielle.
Mais, typiquement, l’instauration du quinquennat a eu lieu « sans
véritable débat […] l’initiative de la révision
de la constitution a été prise sous la pression pour des raisons
tactiques et en fonction d’ambitions personnelles […] révision à la
hussarde dans un simulacre de démocratie. » ([40]) En convenant,
là aussi par un calcul électoral circonstanciel et non au terme
d’un débat approfondi, qu’en 2002 l’élection
présidentielle aurait lieu avant les législatives, le gouvernement
socialiste a consacré l’écrasante primauté de l’exécutif
voulue par le général de Gaulle. « Les élections
législatives sont devenues un scrutin secondaire chargé de confirmer
ou non le mandat donné au président. » ([41])
Dès les années soixante, nos parlementaires s’étaient
inclinés devant la suprématie voulue de l’exécutif
pour donner la primauté à leurs fonctions locales. En Grande-Bretagne,
les hommes politiques de haut vol briguent un siège au Parlement et
laissent les mandats locaux aux « seconds couteaux. » ([42]) Malgré les
limitations récentes apportées au cumul des mandats notre Parlement
est composé d’ambassadeurs des collectivités locales et
la tâche principale des députés est de faire du lobbying
pour leur ville ou leur département. ([43]) Si cette analyse est correcte
il faudrait donc aller plus loin dans la voie de la séparation des mandats.
Le mouvement en faveur de la décentralisation qui prévaut depuis
2002 donnera-t-il plus de poids aux élus locaux ou, au contraire, les
absorbera-t-il dans une gestion plus étoffée de leur région,
département ou ville pour conduire nombre d’entre eux à renoncer à leur
siège de député ?
Pour que le Parlement devienne un haut lieu de débats il serait surtout
souhaitable qu’il soit plus représentatif de la diversité des
citoyens. Aujourd’hui il est en majorité composé de fonctionnaires
(dont un fort noyau d’anciens enseignants) alors que ceux-ci représentent
le quart seulement de la population active. On connaît la raison de ce
phénomène : une élection n’étant jamais gagnée
d’avance, toute réélection est aléatoire. Qui dispose
de la garantie de retrouver un emploi se lancera plus volontiers dans cette
course que le salarié, le petit patron, le médecin ou l’avocat
qui risquent, s’ils ne sont pas réélus, de ne pas retrouver
leur emploi ou leur clientèle.
Deux voies ont été suggérées pour remédier à cette
dissymétrie. L’une positive : donner du temps, c’est-à-dire
un revenu, au parlementaire battu pour retrouver une situation ; solution extrême
: intégrer l’ancien élu battu dans la fonction publique.
([44]) L’autre négative : obliger le fonctionnaire qui se présente à l’élection à démissionner.
Quelle que soit la solution, le but ne doit pas être perdu de vue : ouvrir
largement cette petite société qui domine notre état pour
qu’elle admette enfin le débat et, au lieu de décréter
des réformes par des édits, favorise les évolutions de
nos multiples écosystèmes.
42.5 Pour un contrat social rénové
Que notre état ne soit plus en phase avec les citoyens les signes en
sont multiples et, au printemps de 2002, les Français et les Françaises
l’ont confirmé par leurs votes. « L’impuissance politique
a généré l’exaspération populaire. L’abstention à ce
niveau n’est plus de l’indifférence mais de la défiance.
Un grand nombre de Français ont reproché à la République
de ne plus tenir ses promesses de liberté, d’égalité et
de fraternité. » ([45]) Voir le graphique 2 en fin de document.
42.5.1 L’indispensable modernisation de l’état
Les auteurs de ce site espèrent que les objectifs arrêtés
au plan européen deviendront de plus en plus centraux dans nos politiques.
Peut-on agir, en effet, sur la conjoncture sinon par des politiques budgétaires
beaucoup mieux coordonnées avec la politique monétaire arrêtée à Francfort
? L’armée française a-t-elle un sens en dehors de l’Europe
? La France peut-elle conduire la politique d’immigration raisonnée
mais ouverte dont elle va avoir besoin autrement que dans le cadre européen
? Poussons donc nos leaders politiques, si hexagonaux par l’origine de
leurs pouvoirs comme par leurs comportements, à concevoir leurs actions
dans une optique qui devienne franchement européenne.
Un pays comme le nôtre ne doit-il pas, en matière de politique
extérieure, considérer désormais comme prioritaire l’édification,
avec ses partenaires européens, patiemment et courageusement, sans forfanterie
mais avec une vue à long terme, une politique qui soit celle de l’Union,
la défense des intérêts purement français passant
franchement au second plan ? Les objectifs d’une politique extérieure
seront, sans aucun doute, le respect des droits de l’homme sur le territoire
de l’Union (et partout où elle pourra le favoriser) comme la défense
d’une société solidaire. Dans cette optique ne devrions-nous
pas programmer résolument une intégration des administrations
diplomatiques parallèlement à celle des armées ? Coordination
des études et des informations puis des représentations et des
actions.
Puisque c’est, avant tout, dans le domaine social, entendu au sens large,
que l’état de notre temps est appelé à intervenir
en propre, c’est, au premier chef dans ce domaine qu’il faut revoir
ses missions. Les plus favorisés ne pourraient-ils accepter une révision
des objectifs d’une énorme machine trop rapidement baptisée
de sociale ? Ne pourraient-ils demander moins à un état-providence
dont les prélèvements auraient une chance de baisser ? Les moins
favorisés ne devraient-ils pas devenir réellement prioritaires,
qu’il s’agisse des retraites — chapitre 33 de notre site — de
la santé publique — chapitre 34 — de l’éducation
ou de l’emploi ? L’annexe 2 du présent chapitre résume
nos observations relatives à ces deux derniers sujets.
Pour gérer le domaine social l’état-providence est-il en
manque de ressources, comme ses agents ou les usagers le disent de façon
récurrente ? Ses prélèvements ne sont-ils pas parmi les
plus lourds d’Europe et ses déficits si élevés que
nous sommes devenus l’un des rares mauvais élèves de la
classe européenne ? En réalité, la forteresse étatique,
trop haute et peu aérée est mise à mal à la fois
par son vieillissement et par des secousses venues de l’extérieur.
Elle vacille, se lézarde et réduit la compétitivité de
notre économie pourtant indispensable pour faire face aux charges d’un
pays qui, lui aussi, vieillit.
Or, une bonne part des co⁄ts publics tient à des méthodes
de gestion défectueuses, beaucoup trop centralisées notamment. Alors
que le désir d’autonomie a grandi, l’état reste dirigé selon
des modes hiérarchiques périmés qui gaspillent les capacités
de ses agents. Marchant à contre-courant, notre nouvelle noblesse a
exacerbé des tendances jacobines fort anciennes au moment où le
secteur privé mettait en place, non sans difficultés, une décentralisation
qui est autrement économe des moyens.
Une gestion du secteur public comportant décentralisation, définition
des objectifs et évaluations/contrôles ne rapprocherait-elle pas
le secteur public du secteur privé ? Mais, pour favoriser les passages
du privé vers le public, il faut, aussi, rapprocher les rémunérations.
Même si les dirigeants du secteur privé méritent une « prime
de risque » par rapport à des fonctionnaires qui bénéficient
de la garantie de l’emploi, maintes rémunérations de dirigeants
de firmes privées sont devenues choquantes tandis que celles de nombreux
fonctionnaires exerçant des responsabilités paraissent insuffisantes.
Cependant, des artisans sont à l’œuvre qui ont entrepris
d’alléger notre édifice étatique, d’y percer
portes et fenêtres, avant d’en reprendre les fondations en sous-œuvre — voir
le paragraphe 2.1.2 de ce chapitre consacré à la nouvelle
Lolf votée en 2001. Le projet, immense et méthodique, demandera
du temps, mais il est lancé et les objectifs poursuivis comme les techniques
utilisées permettront de progresser si le maître de l’ouvrage
tient le cap ; s’il sait mobiliser les nombreux maîtres d’œuvre
qui ont la charge des différents chantiers et convaincre la multitude
de ceux qui, dans leur vie quotidienne sont en situation de dépendance
vis-à-vis de la forteresse. Nous avons dit, à ce sujet, à la
fois nos grands espoirs et nos vives inquiétudes.
Faisons un pas de plus. La combinaison qui paralyse notre état et que
nous avons évoquée — centralisation/déresponsabilisation/individualisme — n’est-elle
pas le reflet de notre société tout entière ? Notre contrat
social n’est-il pas démodé ?
42.5.2 Un Contrat social dépassé
Si notre corps social est trop atomisé ce n’est plus seulement « la
faute à Rousseau » et aux Jacobins d’hier et d’aujourd’hui.
Ils confirment, certes, l’essence du message judéo-chrétien
: l’individu est irréductible à tout autre comme à toute
entité. Mais cette vision, fondatrice de la liberté, risque d’autant
plus de bloquer l’édification d’une société gérable qu’elle
a été renforcée par « le grand mouvement d’individualisation
qui constitue une des tendances lourdes de la société contemporaine. » ([46])
Ce dernier affermit davantage l’autonomie des individus mais fragilise
les institutions qui relient les individus. La famille a connu une transformation
qui a affaibli l’image de l’autorité paternelle et, dans
nos écoles, les maîtres ne sont plus le reflet de cette ancienne
autorité. Dans ces écoles, les pratiques individualistes sont
dominantes qui forment des millions de despotes se croyant éclairés.
Ne faudrait-il pas, dès l’école, favoriser beaucoup plus
les activités collectives ?
Au sein de l’état, la vision individualiste ne constitue-t-elle
pas le principe même du statut de la fonction publique ? L’autonomie
des individus s’inscrit-elle dans de véritables contrats ? Est-elle
soumise à de réelles évaluations ? Pour protéger
les individus des « chefs » ne limite-t-on pas les pouvoirs de
ces derniers au point de rendre difficiles la gestion des unités de
base ? Du coup, l’adaptation de nos écoles, de nos hôpitaux
ou de nos tribunaux, à des besoins ou à des publics qui changent
n’est-elle pas trop lente et bien partielle ?
Et si, mal définies, les missions de l’état sont, dans
le domaine social, largement dévoyées n’est-ce pas que
notre démocratie est demeurée par trop formelle ? La société fermée
qui tient en mains notre état implique-t-elle suffisamment les citoyens
dans la conception et la gestion des interventions publiques ? « La solidarité objective
qu’impose l’état par les prélèvements obligatoires
reste abstraite et bureaucratique ; elle ne nourrit pas le sentiment de solidarité concrète
entre les individus et ne suscite pas les échanges directs entre eux. » ([47])
Qu’il s’agisse de l’éducation ou de la santé,
les vœux des citoyens ne méritent-ils pas d’être entendus
? Ne devrait-on pas faire beaucoup plus appel à eux, qu’il s’agisse
du soutien scolaire ou de l’aide à la recherche d’un emploi pour
tendre, ainsi, à une démocratie plus active et plus fraternelle
?
Ne faut-il pas, finalement, mettre en chantier un contrat social rénové,
moins pour ouvrir un débat philosophique entre des citoyens qui ont
des vues ontologiques diverses mais, plus prosaquement, le style de notre vie
en société ? Le nouveau contrat social ne devrait-il pas avoir
pour mission prioritaire la réinsertion des actuels exclus ? Il favoriserait
l’implication des citoyens dans la marche de la machine sociale (et mettrait à profit
le nouveau régime fiscal du mécénat et l’assouplissement
du statut des fondations).
De façon assez nave le tableau ci-dessous oppose les traits assez idéalisés
du système ouvert qui nous paraît adapté à notre époque, à ceux,
assez caricaturés, de notre système actuel.
Le système élitiste fermé d’hier
Vers un système ouvert
Centralisme et instructions détaillées données aux exécutants leur laissent peu d’initiatives et d’autonomie.
Décentralisation des décisions et choix des responsables en fonction de leurs capacités démontrées. Mise en évidence des objectifs et larges délégations dans l’exécution
Les capacités personnelles des exécutants sont mal utilisées
Faible coopération des divers corps opérant dans un même
domaine.
Autonomie donnée à des exécutants encouragés à travailler
en équipe.
Consistance des entités opérationnelles (collège, hôpital,
tribunal).
à l’école compétition et individualisme.
Primauté donnée à l’abstraction.
Leçons de choses arts et sports collectifs développent l’esprit d’équipe et d’observation.
Sélection précoce d’une élite en utilisant des critères abstraits, équitables en apparence mais, en fait, socialement typés.
Promotions tenant compte de l’expérience acquise, des qualités humaines et des résultats obtenus.
« Prépas », grandes écoles, grands corps, noblesse d’état : une élite doublement (origine et formation) fermée.
Élites d’origines sociales et de formations plus diversifiées.
Dans l’administration, promotion largement à l’ancienneté. Les responsables choisissent rarement leurs collaborateurs, les statuts limitent leur influence dans les promotions ou les sanctions, il leur est, dès lors, difficile de faire naître et d’entretenir un esprit d’équipe et, partant, de faire face aux besoins nouveaux des citoyens.
Rôle décisif des responsables dans le choix, la promotion, la rémunération et les sanctions des collaborateurs.
Faute de débat sur les objectifs et les missions, rares confrontations
entre les moyens engagés et les résultats obtenus, par les collectivités
puis les individus. Système de primes obscur et, sans doute, peu motivant.
Peu d’évaluations de l’efficacité des mesures décrétées
; contrôles trop formels que la solidarité des élites rend
peu efficaces.
Mesure des performances attendues et réalisées.
é
valuations approfondies. Part variable des rémunérations liées à ces évaluations.
Intéressement collectif.
42.5.3. Le changement
Le Xxe siècle a rappelé — avec quelle violence ! — que
les utopies révolutionnaires conduisaient à la terreur. Nous
découvrons aujourd’hui les difficultés voire les dangers
de programmes de réformes fondés mais proclamés de façon
trop emphatique. En démocratie, on ne fait pas le salut des peuples à leur
insu et encore moins malgré eux. ([48]) Or, « Pour les catégories
modestes, l’idée même de réforme est devenue anxiogène,
car elle correspond moins à la levée d’un blocage qu’à une
remise en cause du pacte social et de ses acquis. » ([49]) Les résistances à la
réforme de certaines corporations, même lorsqu’elles étaient
injustifiées, ont attiré la sympathie des citoyens qui se savaient
fragilisés. En tout état de cause, il ne suffit pas de décréter
une réforme pour qu’elle devienne réalité, encore
faut-il que les acteurs concernés changent leurs pratiques. « Naveté de
l’état : en construisant des dispositifs d’incitation bien
pensés techniquement, il escomptait qu’il pourrait influer de
façon durable sur les décisions des acteurs […] cela ne
fonctionne pas ou, du moins, la perte en ligne est considérable. » ([50])
42.5.3.1 Le ressort du changement
Nous non plus ne croyons pas aux « ruptures brutales avec le passé.
Elles ne sont ni efficaces ni justes : le passé est là et il
demeure. » ([51]) « Où se situe le moteur capable de
faire bouger significativement les choses, en dernier ressort ? Dans le sentiment
que les individus ont de leurs contradictions […] C’est autour
de ce pivot que les évolutions de fond sont appelées à s’opérer.
Il y a là un ressort sur lequel un grand leader démocratique
pourrait tabler. L’art politique de demain consistera peut-être à savoir
placer les citoyens en face de leurs responsabilités. » ([52])
C’est bien dans cet esprit qu’il nous semble possible de favoriser
l’évolution progressive des conceptions et des comportements.
Nous sommes heureux de constater qu’au silence politique ont succédé des
débats, certes difficiles, sur les retraites, l’éducation
et, demain, sur la santé. N’est-ce pas par le débat que,
dans une démocratie, les visions archaques des missions étatiques
peuvent évoluer ? Quant aux modes de gestion de l’état
nous souhaitons vivement que l’opération LOLF-Moderfie dont nous
avons résumé le contenu, en combinant ses effets avec une décentralisation
progressivement accentuée, conduise à une transformation profonde
des modes de gestion et de contrôle de l’administration.
42.5.3.2 Décentralisation et délégation
Ne faut-il pas, dans cet esprit, pousser plus loin l’évolution
que notre état a connue depuis le fameux « l’état
c’est moi » ? Le réformateur devenu incitateur ne s’enlisera
pas dans le détail des mesures. Il sait que leur mise en œuvre
suppose l’intervention d’un grand nombre d’agents. Il cherchera à expliquer
le sens de l’évolution souhaitée et à mobiliser
les énergies, puis il fera confiance aux responsables et à leurs
collaborateurs pour trouver les solutions appropriées sur le terrain
qui est celui de chacun. Il se méfiera de « l’extraordinaire
gaspillage de ressources et de talents dont sont responsables les élites
au pouvoir et qui tient à leur méfiance congénitale à l’égard
de la capacité des Français à innover par eux-mêmes
et à leur propension instinctive à vouloir imposer des réformes
comme des potions amères. » ([53])
La décentralisation dans le domaine public ne doit pas effrayer dès
lors que l’état conserve deux prérogatives. Primo, fixer
aux unités régionales ou locales des objectifs conformes à la
loi c’est-à-dire, idéalement, aux vœux de la nation
; secundo, s’assurer que des évaluations-contrôles a posteriori
approfondis et répétés ont lieu, les organes de contrôle
disposant des compétences et de l’indépendance voulues
pour faire du bon travail.
Pour faire évoluer les conceptions et les comportements il faut former
les personnes chargées de mettre en œuvre le changement ; formation
des responsables puis de leurs collaborateurs. On fera appel, le cas échéant, à des
professionnels extérieurs aux entités concernées par le
changement, mais qui ont une expérience d’opérations similaires.
La formation pourra être l’occasion de discuter le détail
des mesures et, si besoin est, de les réviser. Elle évoquera
les expériences menées ; leurs succès et leurs échecs.
42.5.3.3 L’expérimentation bienvenue
Nous avons fait l’éloge de cette expérimentation qui est
désormais permise par nos textes après avoir été longtemps
récusée par les plus jacobins. Elle devrait aller à la
rencontre du désir d’autonomie des personnes, désir qui
grandit et pousse à innover. Dans certaines banlieues, des situations
si graves qu’elles pouvaient paraître désespérées
ont provoqué de fortes réactions. « Quelque chose est en
train de se passer dans l’état. Je suis frappé par le nombre
de fonctionnaires très motivés ; […] Ce sont sans doute
ces gens — de la police, de la Justice et de l’éducation — qui
vont nous aider à réinventer une façon de vivre nos services
publics, la démocratie de tous les jours qu’aucune réforme
de type administratif ne pourra obtenir. » ([54]) On voit, en effet,
en Seine Saint-Denis — où le nombre des « signalements » a
diminué de façon sensible— à Beauvais et ailleurs,
s’instaurer des coopérations fécondes entre municipalité, école,
Justice et police pour mettre en œuvre des actions adaptées. Les
initiatives qui marchent aideront à convaincre les citoyens du bien
fondé de leur extension.
Si les démocrates ont appris à se méfier des leaders qui
dessinent des lendemains qui chantent, les leaders doivent-ils, pour autant,
renoncer à prendre une certaine hauteur de vue ? à manifester
un certain souffle ? Ne faut-il pas chercher la sortie d’une individuation
stérile par l’édification patiente d’une société dont
la multitude de réseaux serait mieux reconnue et développée
? où l’association des citoyens pour concevoir et mener à bien
des actions collectives serait encouragée ? Si « La suprême
fonction politique est de donner à la collectivité le sentiment
d’une prise sur son destin » ([55]), il est temps de dire aux citoyens
: « prenez vos affaires en mains ! associez-vous ! » Liberté,
Oh oui, égalité, sans doute, mais la République n’oublie-t-elle
pas la fraternité ?
42 — Annexe 1. Loi organique de finance de 2001
Fruit d’une démarche bipartisane — démarche sans
doute trop rare dans notre vie politique — la loi organique du 1er ao⁄t
2001 constitue un des éléments clés de la réforme
de l’État ou Lolf. Traditionnellement, le budget de l’État
est structuré par nature de moyens et le seul contrôle exercé est
celui de la conformité des dépenses aux autorisations budgétaires. À partir
de 2006, le budget sera structuré par les finalités de l’action
publique et le contrôle s’exercera sur les résultats obtenus.
La mise en œuvre de la Lolf constitue un énorme chantier — dénommé Moderfie — qui
met en mouvement l’ensemble de l’administration, départements
ministériels et services décentralisés, sous la responsabilité du
Ministre délégué au budget. (voir le site qui lui est
consacré : http://www.moderfie.minefi.gouv.fr)
Aux 850 chapitres de dépenses actuels, se substitueront des missions,
regroupant plus de 100 programmes, eux-mêmes décomposés
en actions. Tandis que disparaîtra la procédure des services votés,
c’est-à-dire la reconduction automatique des crédits votés
précédemment, les responsables de programmes devront présenter
des budgets établis au premier euro. Ils disposeront d’une grande
liberté dans l’utilisation de leur budget, la fongibilité des
ressources étant la règle, à l’exception toutefois
des crédits de personnel qu’ils ne pourront pas majorer.
Il était prévu que la maquette du budget de l’État
en missions, programmes et actions soit présentée à la
fin de l’automne 2003, demandant à tous les ministères
de finaliser, au cours du premier semestre 2004, les objectifs et les indicateurs
de résultats de chaque programme. Le budget 2005, qui sera le dernier
voté selon l’ancienne procédure, sera accompagné d’une
présentation pro forma selon la nouvelle.
Les travaux en cours, comme les expérimentations qui se multiplient
tant dans les administrations centrales que localement portent aussi bien sur
la gestion de certains services selon les nouvelles normes que sur la mise
au point d’indicateurs de résultats et la mise en œuvre du
système informatique et comptable qui doit accompagner la réforme.
En obligeant à définir les objectifs des actions publiques, en élargissant
la responsabilité des gestionnaires, en soumettant ceux-ci non plus à un
contrôle formel a priori de la dépense publique mais à une évaluation
des résultats de leur action, la LOLF devrait être au centre de
la réforme de l’État. La définition des objectifs
et des moyens des programmes doivent, à coup s⁄r, conduire à une
remise en cause non seulement des modes d’action mais aussi des structures
les moins efficaces de l’État. La décentralisation y contribuera
aussi. Si les fruits devaient tenir les promesses des fleurs, — mais
la maturation sera lente et les résistances sont fortes — on pourrait être
raisonnablement optimiste, à échéance de 5 à 10
ans, sur ce que l’on peut attendre de cette réforme. L’action
publique devrait être plus proche du terrain et plus consciente de ses
résultats.
42 — Annexe 2. L’éducation et à l’emploi
Les lignes qui suivent résument des observations qui sont développées
dans les chapitres 31 et 32 de notre site.
Constituant eux-mêmes une société trop fermée par
son recrutement et sa formation, nos leaders politiques ont admis que les agrégés,
ayant pris le contrôle de notre enseignement secondaire, usent de méthodes
qui consacrent l’exclusion d’une fraction substantielle des jeunes.
Plus généralement, notre énorme état-providence,
pourtant géré pendant de longues années par des gouvernements
de gauche, n’a pas été capable d’enrayer l’exclusion
de quelque 10 % de la population. Comme au XIXe siècle, une fracture
sociale a séparé le centre de nos villes de certaines de leurs
banlieues qui ont souffert des politiques menées dans le domaine de
l’éducation mais aussi de l’emploi.
Notre site, dans son chapitre 32, met en évidence l’erreur de
conception qui a présidé aux innombrables, co⁄teuses
et peu efficaces mesures prises en faveur de l’emploi. Partant de l’idée
fausse selon laquelle le travail est rare notre système social a incité trop
de citoyens à s’éloigner du travail pour vivre d’allocations
souvent médiocres. L’état-providence de demain devrait, à nos
yeux, mener une politique inverse. Tout faire, à commencer par cette
meilleure adaptation de notre système éducatif à la population
et au monde du travail tels qu’ils sont, pour que la proportion de Français
qui travaille, aujourd’hui une des plus faibles du monde occidental,
se redresse. L’évolution de notre démographie, et plus
encore celle des pays qui nous entourent, comme la concurrence des économies
en voie de croissance rapide — Chine et Inde notamment — doivent
pousser tous les pays européens à valoriser, en quantité et
en qualité, leur force de travail.
42 — Graphiques
Graphique 1 – Nombre d’inscrits aux concours d’entrée
Source : Le Monde
Graphique 2 – Taux d’abstention en %
Source : Enquête Sofres-Le Monde, état de l’opinion 2002,
Seuil, 2003.42 – Table des matières
42 L’état rénové 1
42.0 Résumé du chapitre 1
42.1 Les missions de notre temps 1
42.1.1 Du pouvoir « absolu » à l’état-providence 4
42.1.2 La sécurité 5
42.1.2.1 Sécurité extérieure 6
42.1.2.2 Sécurité intérieure 9
42.1.3 Croissance et compétitivité 9
42.1.3.1 L’état et la micro-économie 10
42.1.3.2 L’état et la macro-économie 11
42.1.4 Cohésion sociale et solidarité 12
42.2 Une gestion modernisée 12
42.2.1 Débats sur les finalités 13
42.2.1.1 Le débat démocratique, si nécessaire, est absent 13
42.2.1.2 La loi du 1er ao⁄t 2001 sera-t-elle appliquée ?
15
42.2.1.3 Définir des orientations et des objectifs publics 15
42.2.2 La fonction publique 16
42.2.3 Choisir des opérateurs et déléguer 18
42.2.4 évaluations et contrôle 19
42.2.4.1 Le contrôle traditionnel en échec 19
42.2.4.2 Contrôles-évaluations modernes 20
42.3 La décentralisation et la fédération européenne 20
42.3.1 Décentralisation 22
42.3.2 La France membre d’une fédération 24
42.4 à la tête de l’état 25
42.5 Pour un contrat social rénové 27
42.5.1 L’indispensable modernisation de l’état 27
42.5.2 Un Contrat social dépassé 29
42.5.3. Le changement 32
42.5.3.1 Le ressort du changement 32
42.5.3.2 Décentralisation et délégation 33
42.5.3.3 L’expérimentation bienvenue 33
42 — Annexe 1. Loi organique de finance de 2001 35
42 — Annexe 2. L’éducation et à l’emploi 36
42 — Graphique 37
[1] Francis Massé, Le silence politique, ouest-éditions, 2000.
[2] Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, une histoire politique de la religion, Gallimard. 2002
[3] JŸrgen Habermas, Trois versions de la démocratie libérale, Le Débat, mai-ao⁄t 2003.
[4] Comité national d’éthique créé en 1983, Commission de la nationalité (1987), Haut Conseil de l’intégration (1990).
[5] Jérôme Jaffré, Le Monde, 11 juillet 2003.
[6] Anne Lauvergeon, in Roger Fauroux, Bernard Spitz et alii, Notre état, Robert Laffont, 2000.
[7] Jean-Louis Bourlanges, Sociétal, 3e trimestre 2003.
[8] Général de Gaulle, cité par Jean-Claude Casanova, Le Monde, 22 juillet 2003.
[9] Laurent Fabius, Pierre Mauroy et Michel Rocard, Le Monde, 29 octobre 2002.
[10] Jean-Louis Borloo, ministre délégué à la ville, Le Monde, 1er octobre 2002.
[11] Luc Ferry, Lettre à tous qui aiment l’école, Odile Jacob, 2003.
[12] Alain Touraine.
[13] Francis Massé, Douzième colloque de la revue Politiques et management public, 2003.
[14] Francis Mass&eac