36.1 Trop peu d’actifs dans la population page 4
36.2 Un système qui exclut est-il « social » ? page 12
36.3 Une démocratie au rabais page 24
36 — Graphiques page 34
36 – Table des matières page 37
La table des matières détaillée et, pour des raisons techniques,
les graphiques sont rejetés à la fin du chapitre. Nous suggérons
fortement à nos visiteurs d’avoir les graphiques sous les yeux
lorsqu’ils liront le texte.
36.1 Trop peu d’actifs : l’économie est affaiblie
Les adultes d’aujourd’hui ont fréquenté une école
qui ne les a guère préparés à l’observation
des faits et, notamment, des faits de société ; la perception
qu’ils ont des réalités économiques et démographiques
est limitée. Par ailleurs, le « modèle français » encombre
nos esprits de références historiques. On y puise volontiers
pour justifier des prises de position passionnelles. Ainsi la France a-t-elle
du mal à comprendre et à accepter des évolutions qui commandent
aussi bien le financement des retraites que la montée du chômage.
La majorité des Français ne croit-elle pas que le travail est
rare, qu’il faut donc le partager et que l’état se doit
de présider à ce partage (chapitre 32 de notre site) ? Cette
conception explique, pensons-nous, que la proportion des Français actifs
dans le secteur privé soit une des plus faibles du monde occidental
et que les allocations se soient développées au détriment
des revenus de l’activité ; elle gêne ceux de nos gouvernements
qui ont la volonté d’adapter notre système social aux réalités
de notre temps. Elle rend la France peu attractive pour ceux qui veulent entreprendre.
Évolution 1975-2000 ([1])
Population
Emploi
États-Unis
+ 28 %
+ 57%
France
+ 12 %
+ 11%
36.1.1 Trop peu d’actifs dans la population
La structure de la population française a été largement
déformée par les politiques menées.
36.1.1.1 Entrée tardive des jeunes au travail
Certains jeunes suivent des formations longues dont l’adaptation à leurs
personnalités et au marché du travail est problématique.
C’est tardivement que beaucoup d’entre eux entreront souvent dans
la vie active après avoir connu un chômage prolongé. Très
nombreux sont d’autres jeunes qui cherchent un emploi sans avoir de réelle
formation. C’est en effet avec un grand retard que les responsables de
l’éducation nationale se disent décidés à lutter
contre l’illettrisme, obstacle évidemment rédhibitoire à l’obtention
de la plupart des emplois. En outre, les filières créées
dans nos collèges et lycées — corollaire de sélections
trop précoces — ont absorbé les quatre-cinquièmes
du nouveau public des collèges. On peut donc se demander si elles n’ont
pas été le moyen de maintenir les enfants les plus défavorisés à l’écart
de l’enseignement « haut de gamme » qui leur avait été en
principe ouvert (voir sur ces questions le chapitre 31 de notre site). Enfin
l’état a financé la création de 350 000 emplois-jeunes
qui, trop souvent, ont différé l’accès des intéressés à de
vrais emplois.
36.1.1.2 Départ précoce en retraite
Une combinaison malencontreuse de facteurs a généralisé le
départ en retraite à soixante ans, voire avant cet âge.
Primo, on ne dit pas assez que la généralisation de l’enseignement
secondaire a été tardive en France et que notre formation continue
bénéficie rarement aux peu qualifiés. Ainsi, lorsque des
technologies nouvelles apparaissent, les salariés sans formation suffisante
ont des difficultés à s’adapter. Secundo, dans certaines
branches en croissance mais où la compétition est forte — c’est
le cas de l’automobile par exemple — la productivité a été recherchée
avec tant de vigueur que les effectifs ont été réduits
en commençant par les plus âgés. L’idée s’est
répandue dans notre pays, chez les employeurs comme chez les demandeurs
d’emploi, qu’un quinquagénaire était difficilement
embauchable. Tertio, maints ouvriers ayant travaillé dur depuis leur
plus jeune âge, leur légitime désir de partir en retraite
avant d’être trop âgé est devenu une revendication
populaire.
Finalement, l’évolution a été la suivante :
% d’hommes âgés de 55 à 64 ans au travail ([2])
1 979
1 995
France
70
41
Allemagne
67
55
États-Unis
73
66
Japon
85
85
36.1.1.3 Beaucoup de consommateurs et peu de producteurs
Si l’on considère l’ensemble des actifs, la fraction de
la population française effectivement au travail a régressé tandis
qu’elle augmentait aux États-Unis. Voir le graphique 1. De surcroît,
nous avons continué à accroître la place de l’emploi
public alors que les pays similaires au nôtre la limitaient. Voir le
graphique 2. Dans nombre de villes françaises les plus gros employeurs
sont la municipalité et l’hôpital. Aussi, les Français
qui, déclarés, travaillent dans le secteur privé représentent-ils
moins de 30 % de l’ensemble de la population totale ! Certains départements,
notamment dans le midi de la France ou certaines villes comme Marseille accentuent
encore ces tendances.
La vulnérabilité de notre situation a été accrue
par la réduction des horaires hebdomadaires (les 35 heures) et
l’allongement du temps de vacances. Les Français sont, dans le
monde occidental ceux qui ont le temps de travail le plus réduit. Dans
le même temps, mais nous ne sommes pas le seul pays à aller dans
cette voie, en abaissant les charges sociales sur les bas salaires (ce qui
conduit à les augmenter sur les autres) nous avons fait subventionner
le travail non qualifié par les emplois plus qualifiés.
Au nom d’objectifs sociaux, furent développées des allocations
de natures diverses de sorte que des esprits qui sont loin d’être
rétrogrades se sont interrogés : « croit-on qu’une
société puisse maintenir sa protection sociale en l’état
avec une frange réduite d’actifs prise entre deux cohortes grandissantes,
celle des jeunes poursuivant tard leurs études, et celle des personnes
dites âgées, prenant tôt leur retraite, vivant de plus en
plus vieilles, exigeant des soins co⁄& shy ; teux dans les dernières
années de leur vie ? » ([3])
Grand nombre d’allocataires et peu d’actifs : est-il étonnant
que ces derniers ressentent le poids des prélèvements fiscaux
et sociaux ? On se souvient que la hausse des impôts de l’été 1995
a provoqué une chute brutale de la popularité du tandem Chirac-Juppé qui
ne faisait pourtant qu’arriver au pouvoir (voir le graphique 3 en fin
de document). Parallèlement à la déformation de la
population active a eu lieu celle des revenus
36.1.2 Moins de salaire, plus d’allocations
Dans les années quatre-vingt, c’est moins comme salariés
qu’en tant qu’assurés sociaux, retraités ou allocataires
que les Français ont vu leurs ressources augmenter. Les prestations
sociales se sont accrues de 2 % en 2000, 4 % en 2001 et 5 % en 2002. Voir le
graphique 4.
36.1.2.1 Travail et salaire vs allocations
«
Pour près de 70 % de la population — ouvriers, employés,
inactifs — les prestations sociales sont supérieures aux rémunérations
du travail ou du capital. » ([4]) De 1970 à 1995, la population
couverte par les « minima sociaux » est passée de 3 à plus
de 5 millions de personnes. Parallèlement si, au début des
années quatre-vingt, à 100 francs de salaire correspondaient
50 FF de cotisations et impôts, ce total atteint voire dépasse
aujourd’hui 100 francs.
Le niveau artificiellement relevé du Smic explique sans doute, pour
une bonne part, que notre productivité horaire soit l’une des
plus fortes du monde occidental. Cependant, comme nous travaillons peu d’heures
dans la semaine, dans l’année et dans une vie, notre Pib par tête
qui, au début des années quatre-vingt-dix était supérieur
au Pib moyen de l’Europe, lui est désormais inférieur.
([5]) Notre place dans les exportations de la zone euro s’effrite.
Ministre de l’Économie, Pierre Bérégovoy écrivait
: « Le traitement social du chômage, dont le co⁄t budgétaire
est considérable, aboutit finalement à une réduction de
l’activité économique, génératrice de chômeurs
nouveaux. » ([6]) Concernant la prime pour l’emploi (ou l’impôt
négatif sur le revenu) nous dirons ici nos doutes. Il s’agit toujours
de subventionner, pour améliorer les statistiques, des emplois peu valorisés
au lieu de s’attaquer aux vraies causes : illettrisme et formation professionnelle
insuffisante.
Oui, handicap économique et inefficacité sociale se sont conjugués. « La
France est en haut du classement pour le prélèvement mais non
pour la redistribution aux plus pauvres. » ([7]) « Toutes
les statistiques montrent que les inégalités ne régressent
malheureusement plus » reconnaît un autre ministre de l’économie
socialiste. ([8]) Nos analyses des mesures sociales confirment que, loin de
privilégier les catégories sociales les plus défavorisées,
elles bénéficient largement aux personnes les mieux éduquées.
Les prélèvements collectifs ont eu un autre effet : le développement
du travail « au noir ». Tva, Smic et cotisations sociales comme
l’existence d’un grand nombre de chômeurs, de Rmistes, et
de quelque 200 000 à 300 000 « sans papiers » ont encouragé ou
permis le travail non déclaré. Les services de la Commission
européenne estiment que cette activité excéderait 10 %
de notre Pib ([9]) ce qui correspondrait à une fraction considérable
de la production privée même si certaines baisses de taux de la
Tva ont, heureusement, commencé à lutter contre ce phénomène.
En réalité toute l’Europe occidentale est confrontée
aux mêmes phénomènes. Sa population vieillit et son système
de protection sociale aussi de sorte que les plus âgés et les
plus habiles demandent des prestations croissantes au moment où la compétitivité et
la croissance, dans une économie très concurrentielle, diminuent.
La révision du système s’est donc imposée partout.
Notre pays aura été un de ceux qui ont réagi le plus tardivement.
C’est-à-dire avec le moins de courage.
36.1.2.2 Une orientation malencontreuse de l’épargne
Fait frappant, l’épargne française est restée une
des plus forte du monde occidental. Mais les conceptions qui conduisirent à développer
les allocations au détriment des revenus d’activité ont également
inspiré la façon dont les pouvoirs publics ont, par la fiscalité et
leurs propres opérations, orienté cette épargne. Les rentes
ont été encouragées et non la prise de risque. « La
hiérarchie des avantages consentis aux diverses formes d’épargne
est, dans l’ensemble, inverse de leur intérêt économique.
De ce point de vue, ce sont les fonds propres qui présentent la plus
grande importance. Ils sont les plus nécessaires aux gestions innovatrices
et dynamiques. L’épargne liquide, en revanche, ne présente
qu’un intérêt médiocre. » ([10])
Or, bien qu’une part prépondérante des capitaux déposés
sur le livret A appartienne à des personnes aux revenus élevés,
ce livret a été considéré comme une vache sacrée
tant en ce qui concerne son exonération fiscale que son taux. On a rappelé,
au chapitre 12, les faveurs excessives accordées par l’État à ses
propres titres, sans risque, notamment lorsqu’ils étaient logés
dans le cadre de contrats d’assurance-vie. Cet énorme placement
des fonds — plus de 3000 milliards de FF, près de 500 milliards
d’euros — n’était-il pas indispensable pour financer
les déficits publics ? Pendant ce temps, les États-Unis invitaient
leurs citoyens à préparer leurs retraites dans le cadre de fonds
de pension qui ont été un des grands moteurs du sursaut capitaliste
de la fin du Xxe siècle. Très bénéfiques à long
terme, les placements de ces fonds ont, certes, connu, à plusieurs reprises
des phases de baisse prononcées. Parmi ces placements figurent désormais
des positions clefs dans le capital des grandes sociétés françaises.
Notre fiscalité et nos comportements n’avaient pas incité nos
institutions d’épargne ou les individus à opérer
une telle réorientation.
36.1.3 état et protection sociale en porte à faux
Notre gestion collective a laissé se créer des déficits
très excessifs par leur niveau et leur continuité ; elle n’a
pas su contrôler les dépenses et les ajuster aux recettes.
36.1.3.1 Des déficits plus élevés qu’on ne le dit
Accepter le déficit des finances publiques — celles de l’état
stricto sensu ou, ce qui a plus de sens, l’ensemble des dépenses
collectives, Sécurité sociale comprise — signifie que les
parents transfèrent à leurs enfants le soin d’acquitter
l’excédent de charges qu’ils n’ont pas le courage
de solder. C’est ce que nous avons fait. Et la gestion des affaires publiques
a été plus laxiste que les chiffres habituellement cités
ne le disent. Aux déficits répétés et visibles
de l’état et de la Sécurité Sociale et à l’endettement
qui en a été la contrepartie obligée, il faut, en effet,
ajouter la dette afférente aux pensions de retraite promises mais non
provisionnées. Grosso modo, cet ajout a pour effet de doubler notre
dette publique (chapitres 12 et 33).
36.1.3.2 Des dépenses mal contrôlées
Qu’il s’agisse de la santé publique, des retraites financées
par des systèmes obligatoires ou des mesures prises en faveur de l’emploi,
les chapitres qui traitent de ces questions montrent que la France dépense
globalement beaucoup et parfois inutilement. Plus que la majorité de
ses partenaires. Dans les dix dernières années elle n’a
pas mené avec la même énergie que la plupart d’entre
eux une révision des objectifs et des méthodes de l’état-providence
([11]) :
Dépenses publiques en % du Pib
France
Zone euro
écart
1982
50 %
47 %
3 %
1993
54 %
50 %
4 %
2000
51 %
45 %
6 %
36.1.3.3 Des recettes qui n’ont plus cours
Voici plus de vingt ans, en mars 1983, la France, après s’être
voulue terre d’un socialisme à la française, faisait un
choix décisif : elle insérait décidément son économie
et, par conséquent ses finances publiques, dans l’espace européen.
Mais, aujourd’hui encore, elle est loin d’avoir tiré toutes
les conséquences de ce choix. Il est clair, pourtant, qu’on ne
peut plus utiliser les vieilles « recettes » — au double
sens du mot — qui permettaient de combler nos déficits :
—
L’inflation qui réduisait la valeur des dettes, et son corollaire
la dévaluation ? Le traité de Maastricht et l’euro ont,
normalement, mis un terme à ces pratiques, traditionnelles dans le Royaume
de France.
—
L’endettement ? peut-on y recourir alors que, formellement, nous sommes
proches de la limite fixée par le traité de Maastricht et que
notre endettement réel, en y comprenant les engagements non provisionnés
pris à l’égard des futurs retraités, a atteint un
niveau record en Europe ?
—
Les cotisations et des taxes ? Peut-on relever substantiellement leur niveau
qui est déjà l’un des plus hauts d’Europe et dont
le rendement — phénomène classique lorsque la pression
fiscale devient forte — baisse. Et les citoyens acceptent fort mal les
relèvements substantiels des prélèvements obligatoires.
Revoir le graphique 3.
En ne parvenant pas à conduire les indispensables réformes de
l’état-providence et en ayant recours à la vieille arme
régalienne — la hausse des prélèvements — la
droite s’était usée. La « gauche plurielle » n’a
pas su profiter de la croissance retrouvée entre 1997 et 2000
pour alléger le poids de la dépense collective.
36.1.4 La collectivité française est-elle compétitive
?
Que les relations entre pays occidentaux et, particulièrement entre
nations européennes, soient devenues pacifiques ne supprime pas la compétition.
Le champ a été déplacé. Si un pays veut améliorer
le sort de ses habitants il doit être aussi habile que ses voisins, en
particulier dans la manière dont il gère ses affaires communes.
Si les services collectifs sont médiocres ou trop chers ils serviront
de repoussoir pour les individus et les entreprises. Les arrivées d’étrangers,
individus ou capitaux ne compenseront pas les départs de nationaux.
On peut débattre de la proportion du Pib qu’une nation doit consacrer à l’éducation
et à la protection sociale des citoyens. Les Suédois ne se portent-ils
pas mieux que les Grecs ? Mais, dès lors que la protection sociale cesse
d’être assurée par des mécanismes d’assurance
professionnels pour être financée par l’impôt, les
services publics sont tenus de justifier leur qualité et de la rapprocher
du montant des prélèvements. On peut être cher mais compétitif
si l’on est excellent. Si l’on est médiocre il ne faut pas être
trop onéreux.
L’émigration des Français s’était arrêtée
avec la fin de notre empire colonial mais le phénomène a commencé à se
manifester à nouveau et trois facteurs permettent de penser qu’il
pourrait s’amplifier dans les années à venir. Primo, pour
les jeunes, l’Europe se banalise. Voyages rapides, monnaie commune, usage
des langues étrangères, échanges universitaires : partir
pour Londres, Dublin ou Berlin devient courant. Or, secundo, maints pays européens,
et nos voisins les plus proches notamment, ont connu un effondrement de leur
natalité. Les enfants du baby boom arrivant à l’âge
de la retraite, la demande de main d’œuvre va grandir dans toute
l’Europe et sera difficile à satisfaire dans une conjoncture économique
convenable. ([12]) Tertio, le poids des prélèvements qu’on
a rappelé, incitera maints jeunes à miser sur un revenu net immédiat
quitte à bénéficier d’une couverture-maladie ou
retraite moins généreuse, considérations qu’on minimise à cet âge.
Une étude du bureau Francis Lefebvre pour Paris Europlace montre que
pour offrir à un couple marié avec deux enfants un revenu annuel
net de 70 000 euros (450 000 francs), l’employeur débourse
175 000 euros en France et à peine plus de 100 000 en Angleterre. L’économie
française risque de perdre des jeunes dynamiques dont l’éducation
a été onéreuse, dans une phase de leur existence où ils
co⁄tent peu à la nation. En 1989, les prélèvements
obligatoires étaient aux Pays-Bas supérieurs de deux points aux
nôtres ; dix ans plus tard, ils étaient inférieurs de près
de six points. Quelle perte de compétitivité fiscale !
É
migrer : n’est-ce pas également ce que les entreprises françaises
sont en train de faire ? L’expansion internationale de nos firmes, elle
aussi conforme aux tendances de notre époque, limite la création
d’emplois chez nous. Les investissements de nos entreprises sur notre
sol ont été médiocres pour être, hors de France,
au cours des dernières années, considérables, excédant,
de plus en plus les investissements étrangers chez nous.
Investissements directs à
l’étranger Milliards $ ([13])
1995
1997
1991
2001
2002
français à l’étranger
12
32
119
93
71
étrangers en France
18
21
44
58
52
solde
6
— 11
— 75
— 35
— 19
Voir aussi le graphique 5 en fin de document et notre chapitre 23. Certes,
la France dispose a priori d’atouts pour attirer les étrangers
et leurs implantations. Elle reste l’un des pays où il est le
plus agréable de vivre. Cependant, divers classements ([14]), dont la
rigueur scientifique peut être discutée mais que les investisseurs
consultent, nous disent que le calcul économique place la France à un
rang très médiocre pour y investir. Alors que les entreprises
de notre temps doivent être capables de s’adapter rapidement, notre
législation n’a cessé de proliférer ce que le Vice-Président
du Conseil d’état a dénoncé avec force dans son
allocution de rentrée 2001 : lois trop nombreuses, parfois improvisées
pour faire face à des situations exceptionnelles médiatisées,
textes d’application tardifs et mal rédigés.
«
Une certaine idée de l’étatisme à la française
est aujourd’hui dans l’impasse : celle qui assimile le progrès à un
surplus d’état. » ([15]) « Que ce soit l’impôt
sur les sociétés, l’impôt sur le revenu, l’imposition
du patrimoine (impôt de solidarité sur la fortune, droits de mutation à titre
gratuit, taxation des plus-values), l’impératif est de revenir
globalement vers la moyenne européenne. » ([16]) Est-ce un hasard
si la France qui, plus que ses voisins, tarde à réformer son
système collectif connaît depuis les années quatre-vingt
une croissance inférieure à la moyenne européenne ? ([17])
Comme une bonne partie de l’Europe la France ne se tourne pas assez vers
les activités nouvelles, celles qui créent souvent le plus d’emplois.
Dans le domaine de la pharmacie, les groupes étrangers qui réalisent
plus de la moitié de la production française effectuent sur notre
sol moins du tiers de leur effort de recherche. Aventis réalise près
des trois-quarts de sa recherche en Allemagne et aux États-Unis. Dans
le secteur des biotechnologies, la France n’emploie que 4 500 personnes,
les États-Unis plus de 150 000. ([18])
La France vieillit et, comme nombre de pays qui sont dans cette situation,
elle laisse vieillir son appareil industriel. Sa clientèle, qui est
au premier chef européenne, vieillit davantage qu’elle.
36.2 Un système qui exclut est-il « social » ?
En France, comme dans tout l’Occident, l’autonomie des individus
s’affirme ([19]), de façon accélérée depuis
les années soixante, avec les aspects très positifs que ceci
implique. Est-il étonnant que ce phénomène provoque une
crise de la prestation sociale d’autant plus sérieuse que celle-ci
a été trop largement détournée de son propos. ?
36.2.1 Une société plus inégalitaire qu’elle ne
le proclame
Prestations sociales en 2001 ([20])
milliards d’euros
Emploi
Santé
Retraites & vieillesse
Allocations familiales
Logement
Total
28
119
184
43
13
417
Si l’on ajoute à ces sommes le budget de l’éducation
Nationale, on approche de 40 % du Pib. Au cours des vingt dernières
années, les salaires ont cr⁄, en moyenne, de 1,5 % par an, le
Pib de quelque 2 % et les prestations du régime général
de la Sécurité sociale de 3 %. Or, notre enquête, que la
page suivante résume, nous a progressivement convaincus que les plus
favorisés étaient ceux qui tiraient le plus grand parti de l’État-providence et
que maintes mesures, dites « sociales », se retournaient en réalité contre
les plus démunis. Nos politiques sociales ont-elles été capables
d’enrayer l’exclusion ?
La France dépense pour la santé 25 % de plus que la moyenne des
pays de l’Ocde. Au nom du « dialogue singulier » avec les
patients, les médecins ont résisté à l’introduction
de normes et aux évaluations comme à l’informatisation
qui risquaient de freiner le développement des actes. Notre consommation
de produits pharmaceutiques comme notre densité d’officines est
très élevée. Si l’état de santé de
la moyenne des Français est bon, il est très variable selon la
catégorie socioprofessionnelle qui est la leur. Notre corps médical,
dont les revenus proviennent en majorité des Caisses d’assurance
maladie, a comporté de plus en plus de spécialistes — plus
que dans les pays voisins — à rémunérations élevées.
Comme notre ticket modérateur est un des plus sévères
d’Europe, les plus défavorisés n’ont guère
pu recourir à ces spécialistes dont le nombre augmentait. Les
inégalités ont aussi été accentuées par
les insuffisances de la politique de prévention de sorte que nous battons
encore, dans le domaine de l’alcoolisme, des records lamentables qui,
eux aussi, frappent au premier chef les plus défavorisés. Le
chapitre 34 de notre site explicite ce diagnostic et propose une réforme
radicale pour rendre la couverture des soins à la fois plus équitable
et, enfin, gérable.
Dans le domaine des retraites (chapitre 33) la fixation à soixante ans
de l’âge du départ en retraite a non seulement été une
formidable erreur étant données les évolutions démographiques
prévisibles, mais elle a couvert une inégalité qui découle
de celles qui viennent d’être évoquées. La durée
de vie s’allonge mais les personnes favorisées continuent à vivre
nettement plus longtemps et celles qui ont disposé de formations et
de revenus moins bons perçoivent leur retraite pendant une durée
nettement plus courte.
Le chapitre 32 consacré à l’emploi nous a persuadés
de l’inefficacité des très co⁄teuses politiques menées
en ce domaine. Le relèvement, longtemps soutenu, du niveau du Smic a
certes été favorable à ceux qui détenaient un emploi,
mais il a été mené à contretemps, au moment où l’industrie
devait utiliser de nouvelles méthodes pour faire face à la compétition
internationale ; il a donc contribué au chômage des moins qualifiés
et au développement du travail « au noir ». Plus généralement,
les mesures prises en faveur de l’emploi n’ont-elles pas été de
médiocres palliatifs aux carences de nos systèmes d’éducation
et de formation— illettrisme de plus de dix pour cent de la population,
exclusions scolaires, formation professionnelle et continue terriblement négligées
(voir le chapitre 31) — carences auxquelles on n’a pas eu le courage
de remédier ? Les chômeurs ne sont-ils pas, dans une large mesure,
des personnes dont la formation a été insuffisante ?
36.2.2 L’exclusion et comment elle s’est établie
«
Pour le Père Wrésinski, fondateur d’ATD-Quart monde, le
terme d’exclu désigne ceux qui sont laissés en marge, sans
représentation aucune, y compris par les instances critiques issues
des luttes ouvrières, et réduits à l’assistance,
inopérante et humiliante. » ([21])
Dés les années soixante-dix, René Lenoir intitulait un
livre : « Les exclus, un Français sur dix. » Notre société ne
s’est-elle pas résignée à cette exclusion qui, loin
d’être une fatalité et une sorte de donnée sociale,
est plutôt le résultat d’un processus ? ([22]) Nous n’avons
pas su enrayer ce processus et c’est trop passivement que « nous
assistons au déchaînement de formidables forces productives et à la
consolidation des trous noirs de la misère humaine que ce soit au Burkina
Fasso, dans le Bronx du Sud ou en Seine-Saint-Denis à La Courneuve. » ([23])
En Seine-Saint-Denis, pour demeurer sur ce terrain, les industries lourdes — métallurgie,
chimie et énergie — sont parties mais les ouvriers, dont une large
fraction avait une formation initiale limitée, sont restés. La
grande majorité d’entre eux n’a pas retrouvé un emploi.
Le chômage de longue durée a fini par atteindre plus d’un
million de Français à la formation généralement
insuffisante.
36.2.2.1 La formation consacre l’exclusion sociale
Certes, depuis plus de trente ans, notre système d’éducation
a été soumis à d’énormes pressions. Il a
notamment d⁄ accueillir dans des collèges désormais ouverts à tous
les nombreux enfants du baby boom puis ceux qui arrivaient en France dans le
cadre du « regroupement familial », contrepartie de l’arrêt
de l’encouragement à l’immigration. Tâches énormes.
Pendant que, vaille que vaille, on cherchait à les accomplir, le collège,
pièce centrale de notre dispositif, subissait des orientations malencontreuses.
Quels enseignants devaient inspirer le nouveau collège unique : les
agrégés ou les anciens professeurs du primaire supérieur
? Une combinaison équilibrée des deux ordres eut sans doute été idéale.
En fait, les premiers l’ont emporté et ont voulu faire « du
collège le premier cycle du lycée. » ([24]) Dès
le plus jeune âge des sélections furent imposées.
Conçu pour les élèves des classes moyennes et supérieures
qui avaient composé la clientèle des lycées, le système
traditionnel ne l’était absolument pas pour les catégories
sociales nouvelles venues dans l’enseignement secondaire. Combinées
avec une tradition centralisatrice qui ne facilite guère l’adaptation
des méthodes à des publics devenus hétérogènes,
ces pratiques de sélection ont amorcé le terrifiant processus
d’exclusion. Le taux d’échec scolaire, après avoir
baissé, a plafonné à un niveau difficilement acceptable à notre époque
: plus de dix pour cent des jeunes scolarisés. Constatant cet échec
les trois quarts des enseignants de moins de 35 ans considèrent désormais
le collège unique comme un objectif irréaliste. ([25]) Instituteurs
et professeurs craignent que les élèves les plus faibles, qui
appartiennent en grande majorité aux familles défavorisées,
ne surmontent pas les difficultés que présentent une lecture,
une écriture et un calcul bien possédés. Dès lors, à ceux
qui sont censés avoir moins on demande moins et ils ne progressent pas
assez. Un enfant appartenant à une famille figurant parmi les 10 % les
plus pauvres a une probabilité sept fois plus élevée que
celle d’un enfant dont la famille figure parmi les 10 % les plus riches
de sortir de l’école sans qualification. On fait semblant de lutter
contre les discriminations en laissant entrer au collège des enfants
qui ne savent pas vraiment lire ; on multiplie des filières qui, en
majorité sont, en réalité, des voies de relégation
et ceci vaut encore, malheureusement, pour une large part de notre enseignement
professionnel.
36.2.2.2 La ségrégation et les « quartiers »
La relégation est aussi, voire d’abord, spatiale. La plus grande
partie des familles défavorisées habite dans des quartiers spécifiques
et les enquêtes réalisées dans les « Zones urbaines
sensibles » montrent que leurs résidents, mal formés, ont
moins participé que les autres à la reprise de l’emploi
de 1997-2000. Dans cette phase, le taux de chômage ou d’inactivité concernant
les jeunes non diplômés n’a guère baissé pour
rester proche de 40 %. Dans la décennie 1990 — 1999, la population
des zones défavorisées a décru mais le nombre de chômeurs
y est passé de 400 000 à 500 000. ([26]) Les zones où habite
une grande partie des chômeurs se trouvent éloignées de
celles où se développent les emplois nouveaux. En même
temps, le chômage défait des ménages et ceux qui ont perdu
leur emploi ont parfois été obligés de s’installer
dans les quartiers défavorisés.
Si le XIXe siècle avait connu les tragédies liées à l’urbanisation
accélérée, dans les décennies qui suivirent la
Libération, la France, semblait maîtriser le nouveau mouvement
d’urbanisation. Restée longtemps rurale, elle a rassemblé 85
% de sa population dans des zones urbaines et périurbaines occupant
17 % du territoire. Puis, dans les dernières années, trois phénomènes
sont allés en s’aggravant, touchant particulièrement les
plus défavorisés : le manque de logements sociaux, la ségrégation
et l’insécurité.
Dès 1990 des enquêtes montraient que près de 9 % de la
population ne disposaient pas de conditions de logement « normales. » En
Ile-de-France, notamment, les familles les plus pauvres n’ont que peu
accès au logement social, nombre d’offices de Hlm s’étant
détournés de leur vocation sociale d’origine. Or maintes
familles ouvrières qui ont connu, depuis 1975, une réelle paupérisation
(chômage, diminution des heures supplémentaires) sont parmi celles
qui ont le plus d’enfants. Elles ont été les premières
victimes de la diminution de la construction immobilière des dernières
années.
De surcroît, l’absence d’une réelle décentralisation
a provoqué l’échec des politiques de la ville. Des enquêtes,
qui se sont multipliées dernièrement, font apparaître que
les institutions publiques — éducation nationale, police, justice — relevant
de structures trop centralisées, ne sont coordonnées entre elles
et avec les municipalités que de façon très formelle et
généralement peu efficace. Une étude récente ([27])
oppose la politique suivie dans certaines villes américaines par les
Community development corporations — CDC— et celle de « développement
social des quartiers » en France. D’un côté, avec
l’aide des fondations, on incite les résidents à prendre
leurs affaires en mains ; de l’autre une pauvreté administrée
confine les bénéficiaires d’allocations et de mesures locales
dans leur relégation.
La ségrégation des populations, engagée dans les années
1980, s’est accélérée. « La ville se défait à travers
un processus de périurbanisation qui laisse le centre aux bureaux et
contourne les cités d’habitat social qui se trouvent enclavées
ou excentrées par rapport aux axes de son développement. » ([28])
La ségrégation de l’habitat s’accompagne d’une
ségrégation scolaire : une partie des parents qui continuent à habiter
dans des zones sensibles parvient à inscrire les enfants dans des écoles
d’autres quartiers. Finalement certaines zones cessent d’appartenir à l’espace
public commun. Les transports en commun ne les desservent plus, les services
publics les désertent et la police elle-même a parfois du mal à imposer
sa présence. On a beau affecter des indemnités particulières
aux fonctionnaires nommés dans ces quartiers (loi de juillet 1991),
globalement, les « politiques de la ville » ne donnent guère
de résultat. Le fait d’identifier, par la combinaison complexe
d’indicateurs sociaux, les quartiers à problèmes, permet
d’accorder aux « quartiers » des moyens supplémentaires
mais leur attribue une étiquette qui a de puissants effets répulsifs.
36.2.2.3 Dix pour cent d’exclus
Deux facteurs principaux sont à l’origine de l’exclusion
: les ruptures familiales et la pauvreté. Elles ne sont pas sans lien.
On constate ainsi que les personnes incarcérées sont, pour une
forte proportion d’entre elles, issues de familles à la fois défavorisées
et divisées.
Si la pauvreté est la situation d’une personne dont le revenu
est inférieur de moitié au revenu médian de la population,
on estime ([29]) qu’environ 11 % des Français sont dans ce cas.
L’Insee aboutit à des chiffres voisins : voir le graphique 6 en
fin de document. Après avoir diminué jusqu’au milieu des
années quatre-vingt, le nombre des ménages pauvres a augmenté.
La probabilité pour qu’une famille pauvre reste pauvre est plus
grande aujourd’hui qu’il y a quinze ans.
Finalement, sans se recouvrir mais en se recoupant, plusieurs catégories
de personnes résidant en France représentent environ dix pour
cent de la population :
—
personnes sans formation scolaire de base ni qualification professionnelle
;
—
ménages pauvres : si l’on considère comme pauvres les personnes
dont le revenu est inférieur à 60 % du revenu médian français
par individu, 13 % sont dans ce cas ([30]) ; chez les ménages de moins
de trente ans ce taux approche de 20 % ;
—
ménages qui, ne disposant pas de ressources propres, doivent être
aidés par la collectivité et bénéficient de la
Couverture Médicale Universelle — Cmu — ou des « minima
sociaux », minimum vieillesse, allocations de solidarité et d’insertion,
Rmi notamment ; 5,5 millions de personnes, les membres de leurs familles
compris, soit 9 % de la population, étaient, à la fin de 2 001,
allocataires ([31]) ;
—
ménages mal logés ou vivant dans des quartiers en difficulté.
Les difficultés de natures diverses que nous venons d’évoquer
n’ont pas été sans répercussions politiques. L’échec
subi par la gauche en avril 2002 s’explique en partie par le fait
que les habitants des quartiers difficiles ont refusé de voter pour
les candidats de formations qui avaient participé au gouvernement de
Lionel Jospin. Par ailleurs, plus de la moitié des Français ont
déclaré qu’il leur arrivait de craindre d’être
exclus. ([32]) Ils sont inquiets en raison de leur profession (petits agriculteurs,
petits commerçants, artisans) ou de leur âge. Une fraction de
ces personnes anxieuses rejoint aisément les rangs des protestataires.
Est-il acceptable qu’après plusieurs années de croissance
soutenue subsistent tant de situations de précarité extrême
et d’exclusion ? ([33])
Reste que, au cœur des quelque dix pour cent d’exclus — dont
ils constituent peut-être la majorité — se trouvent les
familles originaires d’Afrique. Au recensement de 1999, la France comptait
3,3 millions d’étrangers et 2,3 millions de Français
par acquisition de la nationalité, soit un total de 5,6 millions
ou 8,6 % de la population parmi lesquels 60 % n’étaient pas nés
dans l’Union européenne. Pour l’essentiel, ces 60 % sont
venus d’Afrique et, au premier chef, du Maghreb. Si des familles immigrées
d’Afrique sont parfaitement intégrées, maintes autres sont
touchées par l’exclusion. « La France n’a pas réussi
l’intégration des populations issues de l’immigration. » ([34])
36.2.2.4 Parmi les exclus, les immigrés
Les immigrés d’Afrique et leurs descendants, les uns ayant la
nationalité française, les autres le statut de résidents,
d’autres enfin étant en situation irrégulière, représentent
une fraction limitée de la population française totale. Mais
ils sont groupés dans moins de 2 % des communes françaises, connaissent
un fort taux de chômage et un taux de pauvreté de 25 % pour les
ménages où l’homme est algérien, tunisien ou marocain.
Une proportion relativement forte de jeunes immigrés est impliquée
dans des violences dont les résidents des quartiers sont d’ailleurs
les premières victimes. Dans le langage courant « les quartiers » en
est venu à signifier : « quartiers habités majoritairement
par des populations modestes issues de l’immigration. » Ils commencent à ressembler
aux villes américaines les plus difficiles et font peur dans un pays
où le racisme ne décline sans doute que lentement en dépit
du fait que la France garde, par rapport à maints pays occidentaux une
caractéristique : les mariages mixtes — Français de souche
et immigrés ou descendants d’immigrés — sont relativement
nombreux.
En 1968, près de 90 % des immigrés étaient des actifs,
mais, dans les années quatre-vingt, près d’un million d’emplois
non qualifiés de l’industrie et du bâtiment ont été supprimés — près
de un sur trois. Or, une bonne partie d’entre eux était occupée
par des hommes qui avaient immigré en France dans les années
cinquante et soixante. La proportion de chômeurs a été,
pendant la décennie 1990-1999, de 32 % chez les immigrés appartenant à une
nationalité maghrébine (contre 10 % chez les Français
de naissance).
Le monde des immigrés est relativement mal connu. La loi française
refuse de prendre en compte dans les recensements les origines ethniques des
personnes. Néanmoins, des enquêtes ont montré que les descendants
d’immigrés n’ont pas, à catégorie sociale égale,
plus de difficultés à l’école que les jeunes Français
de souche. Mais la grande majorité des immigrés appartient, précisément,
aux catégories sociales défavorisées. Les difficultés
rencontrées par les enfants d’immigrés sont, généralement,
celles de fils d’ouvriers non qualifiés et elles sont grandes.
Les jeunes « beurs », même s’ils ont fait de bonnes études,
ont des difficultés à trouver un premier emploi. Le réseau
familial, si efficace pour trouver un emploi chez les Portugais par exemple,
joue relativement peu en faveur des jeunes descendants d’immigrés
d’Afrique. ([35]) Ces jeunes sont, en outre, victimes de rejets à l’embauche,
en particulier lorsqu’ils sont d’origine algérienne. Les
témoignages abondent à cet égard. ([36]) « Les
garçons seront particulièrement discriminés en haut de
l’échelle sociale pour les emplois de cadres, tandis que les filles
le seront en bas de l’échelle. » ([37]) Lorsqu’ils
sont mis au chômage les jeunes descendants d’immigrés d’Afrique
retrouvent plus difficilement un emploi que les autres.
Les immigrés ont également souffert d’une représentation
très insuffisante ; ce point sera analysé au € 35.3
mais il faut l’avoir présent à l’esprit dans ce qui
suit. Où est, en effet, le pacte social entre la nation et les habitants
de ces quartiers qui souffrent du chômage, de l’inadaptation du
système scolaire, de la disparition de maints services publics et de
l’absence de reconnaissance ? ([38]) Des communautés se replient
sur les particularismes ethniques et, pour certains, dans le fondamentalisme
religieux. La violence n’est-elle pas, dans nombre de cas, une réaction à une
exclusion sans avenir ?
La présence en France d’une population originaire d’Afrique
et mal intégrée joue forcément un rôle dans maints
aspects de la politique française, y compris dans sa politique à l’égard
des pays du Moyen-Orient. Il n’est pas fortuit que le premier semestre
de 2003 ait vu, la guerre ayant été déclarée en
Irak, la visite du Président de la République en Algérie
et la première élection pour désigner des représentants
des pratiquants de l’islam en France.
36.2.3 La violence urbaine
«
La pacification des mœurs est une condition de base, le socle de la vie
sociale et politique de la modernité. » ([39]) Même si — globalement,
laborieusement et non sans retours en arrière — le monde, l’Europe
et la France progressent vers l’état de droit, la violence subsiste
sous maintes formes, qu’il s’agisse des violences conjugales (une
enquête de l’Université de Paris montre qu’une femme
sur dix en est victime) ou du comportement de tant d’automobilistes et
la violence dite urbaine, en déclin depuis plus d’un siècle,
a ressurgi.
36.2.3.1 Montée de la violence
Les homicides, crimes dont on connaît le nombre de façon fiable,
restent relativement peu nombreux et, dans les années récentes,
ils ont été en déclin. Pour les autres crimes ou délits
la connaissance des faits est moins bonne — voir sur ce point une note
de Lorraine Tournyol du Clos ([40]) et le rapport « Habiter et cohabiter » ([41] )
Les séries chiffrées décrivent davantage l’activité des
services de police ou de la Justice que la délinquance elle-même.
Cependant, il est quasiment certain que le nombre de délits effectivement
commis a augmenté.
La France s’est enrichie mais le contraste entre des villes et des villages
prospères et des banlieues souvent dégradées s’est
accru. Les études montrent que les villes les plus criminogènes
ne sont pas les plus pauvres mais celles où l’écart entre
zones riches et pauvres est le plus marqué. Des sociétés
riches mais inégales fabriquent des jeunes violents nés et éduqués
dans les quartiers pauvres. ([42]) Ainsi, les phénomènes de délinquance
se sont multipliés dans les banlieues des grandes villes, en Seine-Saint-Denis,
en Seine et Marne, dans l’Essonne et dans le Nord. Dix pour cent (encore
10 % !) de la population française résident dans 1 400 quartiers
couverts par un « contrat de ville » destiné à faire
face aux maux qui, violence en tête, frappent ces quartiers. Les auteurs
de violence cherchent, de façon tout à fait intentionnelle à créer
un « climat ». Des dégradations qui ne rapportent rien se
sont multipliées : 5 000 mises en cause de mineurs pour destructions
et dégradations de biens en 1977, 23 000 en 1998. Dégradations
et menaces ont une fonction intimidante et démonstrative et signifient, à la
cantonade, qui décide de ce qui est possible ou interdit dans le quartier.
([43]) Les habitants des quartiers défavorisés souffrent terriblement
des dégradations et des déprédations : elles amputent
un patrimoine très limité.
À
maintes reprises, les violences collectives se sont transformées en
véritables émeutes. Des affrontements ont lieu entre bandes appartenant à des
quartiers différents ; ils ont été à l’origine
de 9 morts en 1990 et de 61 en 1998. D’autres affrontements se produisent
avec les forces de l’ordre, suscités par des « bavures » policières,
certaines probables et d’autres parfois inventées ou, en tout
cas, amplifiées.
La police, la gendarmerie et la Justice peinent à la fois à trouver
les coupables des violences (un vol de voiture sur dix est élucidé,
une dégradation sur six) ([44]) et à imposer des peines appropriées,
contribuant à faire régresser la violence. La combinaison des
actions des 3 000 polices municipales ou d’une police de proximité (développée
sans grande conviction dans les dernières années) et d’unités
capables de lutter contre les formes les plus dures de délinquance est
sans doute nécessaire.
Mais, peut-on miser sur la seule répression ? Plusieurs courants politiques
poussent à des réactions qui, refusant de reconnaître les
carences de notre société à l’égard des exclus,
dans le domaine de la formation au premier chef, seraient elles-mêmes
emplies de violence. « Remède de cheval qui tuera le canasson » estime
l’auteur du rapport qu’on vient de citer et qui est vice-procureur à Pontoise.
36.2.3.2 Les jeunes et la violence
Si les délinquants sont souvent originaires des quartiers difficiles
c’est d’abord au sein de ces quartiers qu’ils sévissent
et les victimes les plus immédiates sont des jeunes ([45]) qui sont
les premiers à demander une plus grande sécurité. ([46])
Dans les « quartiers », les filles souffrent d’une formidable
régression de l’état de droit ; les jeunes mâles
réussissent souvent à imposer leur loi : celle de leur bande.
Trop souvent, des parents, dans des familles nombreuses notamment, renoncent à discipliner
leurs garçons.
Exclus du parcours scolaire normal, nombre de jeunes vivent en marge de la
société. En Seine-Saint-Denis, « la baisse vertigineuse
des résultats scolaires et l’explosion de la violence caractérisent
la faillite du système scolaire dans ce département. » ([47])
D’une manière générale, « l’absentéisme
scolaire est un indice précurseur des ruptures avec les institutions » ([48])
et « l’illettrisme est le terreau de rapports sociaux dans lesquels
la violence joue un rôle important. » ([49]) « Pour
nombre de jeunes délinquants ayant quitté l’école
très tôt, sans aucune perspective d’emploi, la délinquance
offre une occasion de se mesurer, de se viriliser et de se socialiser, f⁄t-ce
de manière négative. » ([50]) Khaled Kelkal, jeune terroriste,
avait raconté ([51]) l’échec de son intégration
au lycée. Constatant ces échecs, « nombre d’enfants
ne voient que dans le rapport de force et la violence le moyen de s’exprimer. » ([52])
Le « bizness » — recel de vol, trafic de drogue etc.. — a
aussi pour but de donner à celui qui l’exerce la reconnaissance
de son milieu. L’argent gagné de façon illicite permet
d’acquérir les objets de consommation qui sont autant de signes
extérieurs de l’appartenance à la catégorie de ceux
qui ont « réussi ».
La part prise par les mineurs dans la délinquance réprimée
a augmenté — on est passé de 50 000 mises en cause de mineurs
annuelles dans les années soixante à 170 000 de 1997 à 2000 — et,
surtout, la violence dont ils font preuve s’est accrue. Leur délinquance
est plus fréquente, plus grave et plus précoce. Plusieurs enquêtes,
il est vrai fragmentaires, semblent confirmer le fait que la majorité des
actes les plus graves sont commis par une petite minorité de jeunes
; par des « noyaux durs ». ([53]) « 5 % des jeunes
les plus délinquants commettent la moitié des délits. » ([54]
)
Ces constats ne doivent pas conduire à la conclusion simpliste qu’il
suffirait d’enfermer les membres des noyaux délinquants pour que
tout s’arrange. Les plus délinquants font partie d’un système
complexe auquel les moins actifs sont liés. On le voit bien lorsqu’on
observe le trafic et la consommation de drogue. Les uns s’abandonnent, « l’échec
scolaire précédant très souvent la rencontre avec l’hérone » ([55]),
les autres font le trafic.
36.2.3.3 Les descendants d’immigrés et la violence
Plus de 40 % des jeunes confiés à la protection judiciaire de
la jeunesse sont des descendants d’immigrés. Il est vrai que ces
chiffres sont frappés d’un biais : maints policiers défèrent
plus volontiers les enfants issus de l’immigration que les autres.
Certes deux traits qu’on retrouve assez fréquemment dans les familles
maghrébines ont favorisé la délinquance. D’une part,
la proportion de familles très nombreuses est forte — même
si, chez les immigrés, le nombre d’enfants par foyer tend progressivement à se
rapprocher de la moyenne nationale — et, dans les banlieues difficiles,
la proportion des adolescents par rapport aux adultes est particulièrement élevée.
D’autre part, un enseignant note que « les filles, peu ou mal reconnues
dans la famille, ont surinvesti dans l’école où elles sont
reconnues, tandis que, au contraire, les garçons, reconnus dans la famille
vivent une crise identitaire à l’école. » ([56])
Ces traits ne suffisent pas à expliquer la relativement forte délinquance
d’une partie des descendants d’immigrés qu’il faut
regarder en face sans l’attribuer, pour autant, à leurs origines.
Ne doit-on pas reconnaître, primo, qu’il existe une forte corrélation
entre l’exclusion, la pauvreté et la dégradation urbaine
d’une part ([57]) et la délinquance de l’autre et, secundo,
que les immigrés d’Afrique et leurs descendants sont beaucoup
plus touchés que la moyenne des citoyens par le chômage et la
pauvreté ? Dès lors, il n’est nul besoin de faire appel,
pour expliquer l’essentiel de la surdélinquance, à des
explications ayant un caractère raciste. Un enfant d’immigré sur
deux fréquente une école située dans une Zone d’éducation
prioritaire — Zep — et 25 % des ménages dont l’un
des deux parents vient du Maghreb vivent au-dessous du seuil de pauvreté contre
moins de 10 % pour l’ensemble de la population. Une étude récente
de l’Insee conclut que le risque d’incarcération est d’autant
plus élevé que le père est originaire d’un pays éloigné et
d’immigration récente et la durée des études du
prisonnier plus courte. ([58])
C’est par une volonté française que la plupart des immigrés
sont arrivés dans l’hexagone ; après leur avoir procuré un
emploi et, à beaucoup, un logement nous avons favorisé la venue
de leurs familles. Puis, une forte proportion de ces immigrés a été licenciée
et les « quartiers » ou les « zones » dans lesquels
ils se sont retrouvés, ont été progressivement désertés
par nombre de Français de souche et se sont dégradés.
Ni nos politiques de l’emploi, ni notre politique scolaire, ni, jusqu’à ces
derniers mois, nos modes de représentation n’ont eu cette intégration
pour priorité.
36.2.3.4 Réactions à la violence
Les actes de violence s’étant multipliés, nombre de Français
disent ne pas se sentir en sécurité. Pour les citoyens qui ont
peur, les immigrés ont pris la place que les ouvriers des faubourgs
tenaient au XIXe siècle chez les habitants des centres ville. Dans
les préoccupations de nos concitoyens la lutte contre l’insécurité tient
désormais cette place première que le chômage occupait
:
Priorité donnée (% des réponses)
avril 1994
avril 2000
mars 2002
au chômage
81
56
28
à la lutte contre l’insécurité
10
24
49
Les enquêtes ([59]) montrent cependant que la peur n’est pas due à la
seule occurrence d’actes violents dans le voisinage. Elle est la plus
vive chez les personnes qui craignent que leur position dans l’échelle
sociale ne soit menacée. En outre, ces personnes ont souvent la conviction
que les règles morales, les valeurs (« le travail, la famille,
la patrie » ?), l’ordre social et les hiérarchies traditionnelles
s’effondrent. Les inquiétudes engendrent un désir de répression.
On rêve d’éradication et de « tolérance zéro » c’est-à-dire
que la plus petite infraction soit sévèrement punie.
Cependant, le nombre de policiers présents dans les zones sensibles
reste nettement inférieur, ramené au nombre d’habitants, à celui
des autres secteurs urbains. ([60]) En Seine Saint-Denis, les effectifs de
police sont constitués, pour une grande part, de jeunes inexpérimentés
qui repartent dès que la pratique leur a donné une plus grande
efficacité. Maints quartiers difficiles ont du mal à recruter
des éducateurs. Roger Fauroux avait fait le même constat dans
nos écoles : 68 % des nouveaux enseignants nommés en Seine Saint-Denis
en 1996 étaient des jeunes sortant des instituts de formation et sans
expérience urbaine. Le phénomène est, en effet, général « dans
les quartiers difficiles, les institutions sont souvent représentées
par des gens très jeunes qui ne pensent qu’à partir. » ([61]) « On
voit se dessiner, dans l’enseignement, la police ou la magistrature des
stratégies méticuleuses de carrière dont le fil conducteur
est la volonté d’échapper à la zone d’éducation
prioritaire, à la zone urbaine sensible ou à la juridiction de
premier degré. » ([62])
La police semble ne s’adapter que lentement à l’évolution
des villes. Comme les enseignants, les policiers n’habitent plus les « quartiers ».
Essentiellement nationales, ses unités « de proximité » sont
toujours en phase d’expérimentation. Le recrutement des policiers
comporte encore peu de jeunes issus des quartiers difficiles. En réprimant
les « bavures » de façon partielle et, souvent, au terme
de procédures anormalement longues (Le Mirail, Mantes-la-Jolie), la
Justice apparaît, trop souvent, révoltante aux jeunes des quartiers
concernés, prompts à relever des délais ou des insuffisances
qu’au demeurant tous les citoyens condamnent eux aussi.
Pour appliquer des politiques plus authentiquement sociales, les nouvelles « communautés
urbaines » constitueront-elles un cadre approprié ? Associations
volontaires de municipalités, pourront-elles développer les moyens
susceptibles de réintégrer dans leur périmètre
les quartiers en état de sécession et favoriser l’adaptation
des écoles, des autres services publics, des transports en commun, des
activités sportives et culturelles et, finalement, de la police urbaine
? Allons-nous, par l’ensemble de nos politiques sociales, nous rapprocher
de l’Europe du Nord et nous séparer plus franchement de celle
du Sud ? La première tend à une société homogène
et limite les mesures répressives et, notamment, une incarcération
trop systématique. Dans la seconde, nettement plus inégalitaire,
la proportion de personnes détenues est également plus élevée.
([63])
La répression, malheureusement inéluctable à certains
moments, ne suffit pas. L’incarcération de jeunes issus des quartiers
difficiles dans des prisons, surpeuplées et le plus souvent indignes
d’un état de notre temps, facilite-t-elle leur insertion dans
la société ? Une Garde des sceaux avait répondu par la
négative : « La prison des mineurs est aujourd’hui un milieu
très dur, plutôt criminogène et relativement inefficace
puisque les jeunes qui en sortent ont tendance à récidiver. » ([64])
Si notre tradition judiciaire vise les actes d’individus, dans nombre
d’affaires jugées la dimension collective du délit est évidente.
La poursuite des individus qui ne se double pas d’une action sociale
sur le terrain peut-elle suffire à arrêter les violences ?
36.3 Une démocratie au rabais
Des équipes gouvernementales dominées par d’anciens fonctionnaires
ont bâti une démocratie au rabais. Les débats ont été éludés
et le système de gestion de l’état ou de la protection
sociale n’a été retouché qu’à la marge.
Les organisations n’ont été remises en cause ni dans leurs
finalités ni dans les statuts des personnels. Ce conservatisme conduit
les gestionnaires des prestations publiques à ne pas traiter suffisamment
les bénéficiaires en adultes ou en futurs adultes et, qu’il
s’agisse de l’éducation, de l’emploi ou de la santé le
diagnostic de Tocqueville demeure d’une étonnante pertinence : « Le
pouvoir (en France) ressemblerait à la puissance paternelle si, comme
elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge
viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement
dans l’enfance. » ([65]) « Nous avions l’état-providence.
Nous avons maintenant l’état-papa. » ([66])
Notre système social fourmille d’exemples dans lesquels la relation
entre l’organisme censé aider une personne en difficulté ou
un jeune est beaucoup trop impersonnelle pour que les bons cheminements soient
trouvés. Le préposé de l’Anpe a-t-il assez de temps
et de conviction pour inciter maints chômeurs à retravailler ?
Les gestionnaires du Rmi sont-ils assez vigilants ? Un allocataire du Rmi sur
deux seulement a un contrat d’insertion ([67]) ; en 2002, la moitié des
Rmistes percevaient leur allocation depuis plus de trois ans. On peut comprendre « l’exaspération
des Français qui travaillent, qui ont de petits salaires et qui ont
le sentiment qu’autour d’eux il y a beaucoup de gens qui ne travaillent
pas et qui ont finalement les mêmes conditions d’existence. » ([68])
Les citoyens, très favorables au Rmi lors de sa création, ont
fini par repérer les défauts de sa gestion. Voir le graphique
7 en fin de document.
L’aide individuelle aux écoliers en difficulté est devenue
une nécessité. Les parents aisés peuvent la procurer à leurs
enfants ; mais les autres ? Or, faute de mobiliser l’opinion publique,
Claude Allègre n’a pu vaincre la résistance des syndicats
d’enseignants à une extension de l’aide individuelle au
sein des collèges et lycées. Au lieu de dépenser tant
d’efforts et d’argent dans des mesures qui se voulaient favorables à l’emploi,
nos gouvernants ont-ils eu le courage d’entreprendre les réformes
de nos pratiques éducatives de façon à mieux préparer
les jeunes au monde d’aujourd’hui, enfants d’immigrés
en tête, et éviter ainsi un phénomène d’exclusion
aussi étendu ? Des formules telles que « le service public à la
française », les « acquis sociaux » ou « l’exception
française » ne servent-elles pas de bannières dans des
défilés destinés à défendre le statu quo
au profit de ceux qui gèrent le système tandis que le chômage
s’amplifie ?
Il est vrai qu’une gestion sociale administrée peut tirer argument
d’une certaine apathie des citoyens. On peut arguer du fait que leur
autonomie s’est accrue mais au prix d’un « désenchantement » ;
([69]) dans leur majorité, ils n’ont plus la foi au sein d’une église
ou d’un parti. Mais sont-ils, pour autant, indifférents aux problèmes
concrets de la vie en société ? Mieux informés, voire
mieux formés, ne seraient-ils pas capables de percevoir les enjeux,
de discuter les solutions voire de participer plus activement à la gestion
de certaines actions collectives ? De s’associer plus franchement à des
réformes indispensables au lieu de soulager ceux qui s’y opposent.
Le fait de tenir les citoyens en lisière n’est-il pas un encouragement à un
certain radicalisme ? Ne faut-il pas intensifier la présentation des
faits pour lutter contre des abstractions dogmatiques. Peut-on oublier que,
fidèles aux illusions passées, les élèves de la
rue d’Ulm auront tardé à voir les réalités
de l’Europe de l’Est ? Des minorités trotskystes, dans le
milieu syndical ou dans la vie politique, ne parviennent-ils pas, aujourd’hui
encore, à exercer leur pouvoir en brandissant des revendications totalement
hors du temps ?
36.3.1 Des relations sociales très administrées
François Mitterrand décida lui même des 39 heures
ou de la retraite à soixante ans, sans que, sur ce dernier point, fondamental
pour le devenir des régimes de retraite, leurs responsables, désignés
par les syndicats de salariés ou de patrons, aient eu voix au chapitre.
Les deux lois sur les 35 heures ont, elles aussi, dessaisi les partenaires
sociaux dans un domaine qui était bien dans leur champ de compétences.
Certes, l’état doit veiller à ce que les conventions conclues
entre partenaires sociaux ne violent pas des principes essentiels du droit.
Doit-il, pour autant, avoir l’ambition de régenter dans le détail
l’organisation sociale ? Et cette tutelle pesante est-elle favorable à des évolutions
en douceur ou aux réformes ?
On aura vu des ministres à l’œuvre, jusqu’à la
caricature, dans les discussions de 1999 et 2000 relatives à la
réforme de l’indemnisation du chômage ; ils ne pouvaient
accepter le résultat d’une négociation qu’ils n’avaient
pas initiée. Procéder ainsi n’est-ce pas la meilleure façon
de paralyser des formations syndicales qui manquent de force alors que la fragmentation
du travail salarié, résultant du déclin des grandes usines
ou des vastes services administratifs, les affaiblit davantage déjà.
Voir les graphiques 8 et 9.
Dans maintes firmes, le dialogue a du mal à se nouer et à déboucher
sur des compromis acceptables. Patrons et dirigeants, souvent réticents,
affrontent des délégués syndicaux qui, de leur côté,
prennent mal en compte les réalités de l’entreprise. Chez
les salariés, mais aussi chez les médecins, le syndicalisme français
a peu d’adhérents et il est, en outre, très divisé.
Nous nous interrogeons sur les raisons et les conséquences de cet état
de fait dans le chapitre 41 de notre site. Relevons ici la nécessité de
réviser le domaine du paritarisme. La santé ou la politique familiale
en font-elles vraiment partie ? Les partenaires sociaux ne feraient-ils pas
mieux de les abandonner pour s’atteler sérieusement à la
formation professionnelle et continue ? Bien qu’elles soient les clefs
de l’emploi, celle-ci demeure le parent pauvre au sein de l’éducation
nationale, alors que, à cet égard, les syndicats ont des compétences.
Ne faut-il pas, plus généralement, concevoir de façon
bien différente la gestion des interventions sociales ? Dans le cadre
de conventions, l’état ne devrait-il pas déléguer à des
agences publiques, à des autorités locales ou à des associations
le soin de gérer une bonne partie des actions sociales ? Il se méfierait
des organismes trop vastes qui deviennent aisément bureaucratiques.
Il éviterait les monopoles et n’hésiterait pas à confier
des missions similaires à plusieurs opérateurs de façon à pouvoir
comparer les résultats obtenus. Il évaluerait et contrôlerait
les opérateurs en exigeant d’eux une transparence qui, dans le
domaine associatif, est loin d’exister aujourd’hui. Enfin encouragées,
des fondations privées pourraient jouer un rôle de plus grande
ampleur, notamment en contribuant au financement des associations.
Impliquer davantage les Français dans la conception des prestations
et dans leur gestion, à travers leurs associations notamment, est la
clef de vo⁄te du nouveau contrat social dont nous présentons une
esquisse dans le quatrième volet de notre site (chapitres 41 à 43).
Quand on compare la façon dont Français et Américains
ont abordé les problèmes des quartiers difficiles ([70]) on voit
réapparaître le contraste entre deux attitudes qui avait frappé Tocqueville
au cours de son enquête américaine. Dans sa politique des quartiers,
la France reste un pays où l’autorité étatique s’exerce
de haut en bas ; les Community development corporations — Cdc — américaines
(voir, à leur sujet la brève annexe de ce chapitre), cherchent à ce
que les habitants prennent leur destin en mains (empowerment) et, par la discussion,
obtiennent des autorités souvent réticentes les moyens dont elles
ont besoin. Cheminement de bas en haut. On met à l’œuvre
des spécialistes pour que les demandes des habitants soient exprimées,
discutées et prises en compte si elles semblent réalistes. En
France, trop souvent, des décisions intéressant les quartiers
sont prises sans que la concertation soit considérée comme loyale
par les résidents. Dès lors, mêmes judicieuses, les réalisations
risquent d’être rejetées. « Les contrats locaux de
sécurité sont étriqués, centrés sur un discours
pénal et moralisateur. » ([71]) Dans le rapport publié au
début de 2002, la Cour des Comptes a durement critiqué ces contrats « qui
ne répondent souvent qu’à une logique d’affichage ».
Les indicateurs dont on dispose — qu’il s’agisse du chômage,
de la pauvreté ou de l’échec scolaire — montrent « la
persistance voire l’aggravation des difficultés sociales » dans
les quartiers visés. « Sur les dix communes de Seine-Saint-Denis
où nous avons enquêté, une seule — le Blanc-Mesnil — a
fait de la participation des habitants un principe central de l’élaboration
et de la mise en œuvre de son contrat local de sécurité. » ([72])
Si l’on compte sur les administrations nationales, police et justice
au premier chef, la répression ne risque-t-elle pas de l’emporter
? Améliorer la situation des quartiers dégradés n’implique-t-il
pas, que sous l’impulsion des municipalités ou des communautés
urbaines, écoles et services sociaux mènent des actions communes
?
Aujourd’hui, les Cdc montrent que quelque chose subsiste du contrat passé entre
eux par les immigrés qui naviguaient sur le Mayflower, contrat si éloigné des
conceptions de Rousseau. D’un côté, un contrat qui suppose
que les partenaires se fassent confiance et que grandisse, du coup, la
confiance qu’ils ont dans leurs propres capacités. De l’autre,
un individu isolé face au pouvoir, cet être suprême civil
qui demande au citoyen son adhésion.
36.3.2 Un jacobinisme qui résiste
Dans le dernier quart de siècle, le capitalisme a connu une nouvelle
vigueur ; il s’est enrichi du développement, au plan mondial,
des services et des nouvelles technologies. Ayant ouvert nos frontières,
nous avons été plongés dans cet univers en mouvement.
En même temps les grandes institutions — école, église,
partis politiques ou syndicats — ont perdu leur prestige et une autorité qui
avait semblé naturelle. Pourtant, et comme en réaction, maints
Français se sont accrochés aux idées et aux pratiques
de notre modèle traditionnel (voir le chapitre 11 de notre site), qui
donne à l’état un rôle prééminent.
Sous la conduite trop exclusive de fonctionnaires, l’état-providence
a poursuivi son expansion tandis que le secteur privé était exposé à la
concurrence. Si les salariés du secteur privé, qui ne bénéficient
pas de la garantie de l’emploi, ont été durement touchés
par d’énormes mutations, les entreprises ont su tirer parti de
l’élévation du niveau de formation de la majorité des
citoyens. Elles ont mené d’énergiques politiques de décentralisation.
Le nombre de personnes responsables de petites unités, de leur personnel
et de leur budget a été accru.
Notre état ne s’est pas assez adapté aux réalités
nouvelles. Il n’a guère tiré parti du niveau de formation
générale plus élevé de ses collaborateurs. Il n’a
pas développé un partage raisonnable des compétences entre
lui-même et les partenaires sociaux. C’est à reculons que
la plupart de nos hommes politiques et de nos administrations sont entrés
dans la voie de la décentralisation comme dans l’ère européenne.
Ni François Mitterrand ni Jacques Chirac, lorsqu’ils ont renié les
analyses présentées lors de leurs campagnes électorales
de 1981 et de 1995 et accepté les disciplines européennes, n’ont
osé expliquer aux Français les raisons qui les faisaient virer
de bord. Nous n’avons pas eu droit à ces leçons de chose
qui auraient aidé certains d’entre nous à mettre fin à leurs
illusions.
Quant à la décentralisation, notre enquête confirme que
l’état n’est pas parvenu à organiser l’autonomie
conventionnée des collèges ou des hôpitaux voire des tribunaux.
Les responsables de ces unités ne gèrent leur budget qu’à la
marge ; ils ne choisissent pas leurs collaborateurs ; ils n’ont pas d’influence
décisive sur leur promotion ou leur rémunération et ne
peuvent les sanctionner que dans des cas extrêmes. Le statut de la fonction
publique garantit bien l’autonomie des individus à l’égard
des « chefs » mais à un prix prohibitif : les unités — collèges,
hôpitaux, tribunaux — sont difficilement gérables et peu à même
de s’adapter avec souplesse aux besoins changeants des usagers. La répartition
des moyens de nos écoles, de nos hôpitaux, de notre police ou
de nos tribunaux n’est plus en phase avec les évolutions de la
société — la démographie, les lieux d’habitation
ou de travail, notamment. Du coup, une partie des moyens est mal utilisée
; pénuries et gaspillages coexistent.
On a vu que l’organisation jacobine s’est montrée incapable
de faire face à l’insécurité qui, du coup, est devenue
le thème privilégié du débat politique. Comment,
en effet, progresser en ce domaine si, non seulement les pouvoirs locaux mais,
aussi les habitants du quartier ne sont pas franchement impliqués ?
Que des associations multiplient les mesures de médiation et de réparation
pénales fait plus pour rétablir les liens sociaux que l’emprisonnement
ou le simple rappel à la loi.
L’exemple des Cdc montre que, pour redresser des situations dégradées
il faut avant tout parvenir à faire dire aux habitants leurs préoccupations,
discuter avec eux les mesures appropriées et qu’ensuite l’administration
et notamment la police, confirment qu’elles se sentent responsables (accountability)
de la bonne exécution des mesures convenues. C’est cette coproduction
avec les habitants que les administrations présentes dans les quartiers
difficiles reconnaissent ne guère savoir faire. ([73])
Il ne sert pas à grand-chose de faire des réformes si les citoyens
n’y adhèrent pas, faute d’en avoir débattu et d’en
avoir compris le sens ; faute d’être impliqués dans la mise
en œuvre. Ainsi, enlisé dans la gestion au jour le jour, l’état
exerce fort mal les trois grandes fonctions que nous avons évoquées.
Primo le débat public, la définition de politiques et de normes
; secundo le choix d’opérateurs bénéficiant d’une
large autonomie ; tertio l’évaluation et le contrôle des
opérateurs. Ces fonctions essentielles sont analysées au chapitre
42 de notre site.
Finalement, parce qu’il n’a pas assez modernisé ses pratiques,
notre état est le seul en Europe à ne pas avoir su, en proportion
du Pib, réduire de façon significative et durable les dépenses
publiques, Sécurité sociale comprise. Cette diminution ne constitue
pas à nos yeux un objectif en soi. Mais nous sommes, d’abord,
très attentifs à la compétitivité de l’espace
français et, ensuite, convaincus que les interventions sociales ont été,
par trop, orientées vers les plus favorisés. Enfin, notre état
utilise mal les compétences de ses agents et en répartit mal
ses moyens. C’est cet ensemble : économie affaiblie, injustice
sociale, mauvaise utilisation des deniers publics qui justifie que l’on
souhaite réformer notre état-providence.
36.3.3 La participation des minorités
Au XIXe siècle, une classe de prolétaires se constitua.
Syndicalisée pour partie, elle s’impliqua dans l’action
politique. Le socialisme dont beaucoup d’ouvriers se réclamèrent,
avait un dessein : le capitalisme étant considéré comme
générateur de misère et de violences, il fallait supprimer
la propriété privée des moyens de production. à l’échelon
national la prise du pouvoir par les représentants des ouvriers fut
longue mais elle aboutit. Elle fut précédée et accompagnée
par la conquête de maintes mairies dans les banlieues « rouges ».
La représentation politique des ouvriers existait bel et bien. Parallèlement
leurs syndicats furent appelés à participer à la gestion
de plusieurs volets de l’état-providence.
Aujourd’hui, l’exclusion ne profite pas à une classe sociale
désignée de sorte qu’aucun processus clair de détention/contestation
du pouvoir n’est à l’œuvre. « Les exclus ne constituent
pas une force sociale qu’on pourrait mobiliser […] Ils n’ont
pas, à proprement parler, d’intérêt commun. Les exclus
forment même, presque par essence, une non-classe ». ([74]) « Les
tentatives pour créer un mouvement social européen sont actuellement
très incertaines. » ([75])
Nombre d’exclus de notre temps sont regroupés dans des quartiers
et des banlieues que désertent les citoyens plus favorisés et, « les
Hlm ont cessé, à la fin des années soixante-dix de jouer
un rôle intégrateur. » ([76]) La plupart des immigrés
n’ont pas le droit de vote. Ceux qui le possèdent ne l’exercent
pas toujours (une des premières actions des Cdc américaines est
d’inciter les habitants à voter). Les élus dans lesquels
les immigrés et les exclus peuvent se reconnaître sont peu nombreux
et, parmi ces derniers, rares sont ceux qui ont une fonction influente. Maintes
zones urbaines sensibles restent ainsi dans une situation quasiment coloniale
: les habitants n’ont aucun pouvoir politique.
Or, le canton de Neufchâtel, en Suisse, a accordé le droit de
vote aux étrangers dès 1849 ; l’Irlande en 1963, la Suède
en 1975, le Danemark, la Finlande, la Norvège et les Pays-Bas dans les
années quatre-vingt. François Mitterrand a bien évoqué la
possibilité de donner aux étrangers résidents le droit
de vote aux élections municipales mais il y a renoncé devant
l’hostilité d’une partie de l’électorat, créant,
du même coup, la déception de ceux qui étaient concernés.
Jean-Pierre Chevènement a proposé, avant de quitter le pouvoir,
de permettre que votent les personnes dont une carte de séjour de dix
ans aurait été renouvelée.
Le défaut de représentation fait partie de ces carences de la
nation à l’égard des immigrés. En dépit des
doutes actuels, le plus probable est que l’intégration des immigrés
originaires d’Afrique, finira par se produire. Le chômage massif
des manœuvres Nord-Africains venus dans les années cinquante et
soixante va appartenir au passé en raison de l’âge des intéressés
; la forte natalité qui caractérisait la population immigrée
est en décroissance rapide ; les difficultés de langage vont,
elles aussi, en déclinant ; de plus en plus nombreux sont les jeunes
immigrés de vingt ans qui essayent de faire comprendre à leurs
cadets que l’absentéisme scolaire et la délinquance ne
les mèneront à rien. Des mariages mixtes ont lieu. Des descendants
d’immigrés, et notamment des femmes, accèdent à des
responsabilités. Mais tous ces processus prennent beaucoup de temps
et, avant qu’ils n’arrivent à leur terme, que de frustrations
d’un côté, de peurs de l’autre !
Imaginer que le retour au calme dans les quartiers et, finalement, l’intégration
de ses habitants relèvent de la seule action sociale ou économique
est sans doute une illusion que Lionel Jospin a partagée. En réalité,
nos banlieues posent un problème très nouveau à la République.
Lorsque les Cdc incitent les habitants à participer activement à la
communauté qui est la leur elle ne fait rien qui soit contraire à la
pratique américaine. Les États-Unis connaissent, depuis l’origine,
deux phénomènes que nous ignorons et qui justifient leur devise
E pluribus unum. Primo de fortes minorités ethniques, noires d’abord,
hispaniques ensuite. Secundo, la fédération s’est construite
par un mouvement de bas en haut, les entités de base, paroisse, comtés
et états étant très méfiants à l’égard
du pouvoir central. L’un des propos de la constitution américaine
fut de protéger les citoyens et leurs associations contre les pouvoirs
fédéraux.
La tradition française va exactement à l’opposé.
Jusqu’en 1789 elle exclut sans ménagement les minorités
ethniques ou religieuses tandis que la monarchie impose un schéma centralisateur
qui sera accentué par Napoléon et conservé par la République.
Une exception fut faite, au lendemain de la guerre : la représentation
de la communauté juive, peu nombreuse et très intégrée,
dont l’histoire avait été tragique fut admise. Le Crif
fédère des organisations religieuses et laques. Mais on a vu
que les politiques de la ville menées depuis plus de vingt ans ont délibérément
ignoré les autres communautés ethniques ou religieuses ; elles
ont refusé de prendre appui sur elles.
On vient de mettre en place, non sans difficultés, une représentation
des musulmans « pratiquants ». Tâche difficile dès
lors que la très grande majorité des lieux de culte sont gérés
par des immigrés qui n’ont pas la nationalité française
et sont financés par des pays étrangers. Comme, parmi les musulmans,
ceux qui pratiquent sont une minorité, des immigrés demandent
que les non-pratiquants aient, eux aussi, leur représentation. Il est
clair qu’une telle demande rencontre encore l’hostilité d’une
assez large fraction de l’opinion publique. Son refus est au cœur
des proclamations du Front National. Nos politiques sociales dans les quartiers
apparaissent ainsi insuffisantes et comme tronquées à leurs habitants
tandis que leur « générosité » est critiquée
par ceux qui n’habitent pas ces quartiers, et, notamment par ceux dont
les revenus sont modestes et qui voient leur position sociale menacée
(petits commerçants, ouvriers non qualifiés, certains artisans).
Si nous ne sommes pas au terme des souffrances et des peurs que provoque la
mauvaise intégration d’une partie des résidents, nous avons
aussi noté les facteurs qui, du côté des minorités,
devraient les pousser à l’intégration, à la disparition
progressive de comportements qui heurtent nos pratiques actuelles, la situation
faite à la femme au premier chef. A contrario des communautés
montrent que le respect de certaines de leurs traditions, loin d’avoir été un
obstacle à l’intégration, l’a plutôt favorisée.
Du côté de l’état trois actions devraient finir par
s’imposer :
—
d’abord, une représentation, au plan local en tout cas, de tous
ceux qui résident en France depuis un temps long ;
—
ensuite, une transformation de l’éducation nationale pour qu’elle
devienne, enfin, apte à donner une formation générale
et professionnelle aux enfants des familles les plus défavorisées
et, tout particulièrement, de celles qu’on peut considérer,
aujourd’hui, comme exclues. La situation démographique dans laquelle
nous allons nous trouver dans quelques années nous poussera énergiquement
dans cette voie : il est probable que si nous manquons de main d’œuvre
nous devrons prévoir un considérable effort de formation à l’endroit
de ceux qui immigreront en France. Cette formation fera partie du contrat d’immigration,
formule qui est en train de se développer en Europe ;
—
enfin, de plus nombreuses promotions de personnes issues de l’immigration à des
postes de responsabilités, pour montrer que le football n’est
pas la seule activité qui permet l’ascension sociale et économique.
Plus généralement, la France devra modifier son attitude à l’égard
des minorités et cesser de se sentir agressée par des personnes
nées sous d’autres climats, sans renoncer pour autant à sa
volonté unitaire. Un phénomène devrait contribuer à l’évolution
des esprits. En participant à la construction européenne nous
admettons qu’on peut vivre dans un ensemble formé de collectivités
relevant de cultures très différentes. Il n’est donc pas
fou d’espérer que les Français deviendront capables de
proposer plus franchement aux immigrés de souscrire un contrat social
rénové.
La société de demain ?
La nation d’hier
La nation garde un contenu historique, culturel et politique fort, mais elle n’est plus un absolu. Elle a fait la paix avec ses voisins. L’Europe s’édifie qui résulte, avant tout, de libres adhésions à un état de droit. La République est décentralisée. Elle comprend des régions, des départements, des communautés urbaines, des communes entre lesquels des répartitions de tâches et de ressources restent à clarifier.
Entre le citoyen et l’état républicain rien de substantiel
ne doit s’interposer.
L’état est l’héritier de la monarchie. Il a un caractère
sacré et beaucoup croient volontiers qu’il reste tout-puissant.
Les faits montrant que l’égalitarisme proclamé aboutit
dans une large mesure à ce que ceux qui ont plus aient plus et ceux
qui ont moins aient moins, les objectifs et les méthodes de l’état-providence
sont soumis à une révision méthodique et sévère.
L’état a été complété par l’état-providence. À l’égalité des droits est venu s’ajouter le désir de réaliser une certaine égalité économique, par la fiscalité, le versement d’allocations et la garantie d’un accès des citoyens à des prestations essentielles : éducation, santé, emploi, retraite.
Aux niveaux parlementaire et régional, l’état se concentre sur l’organisation de débats, la définition de finalités, de stratégies et de normes, le choix des opérateurs, leur évaluation périodique et leur contrôle.
L’état, les élus qui le dirigent et l’administration gardent une vision autocratique et la volonté de gérer la société en direct.
Les syndicats de salariés et patronaux sont incités à négocier des conventions dont certaines prennent force de loi. Le domaine de la gestion paritaire est révisé. La formation et l’information économique et sociale sont intensifiées.
Les syndicats ont peu d’adhérents et un rôle limité. La formation des citoyens aux réalités économiques et sociales est médiocre. Cette combinaison encourage les utopies et les comportements irresponsables.
Une décentralisation systématique de la gestion des aides, le recours à des agences et associations pour les verser, s’accompagne de la passation de contrats avec les bénéficiaires visant à leur insertion/réinsertion dans la société. La société civile participe très activement, et de façon professionnelle, à l’aide aux défavorisés : soutien scolaire, orientation, assistance aux chômeurs, à certains malades, aux personnes âgées notamment.
La distribution bureaucratique d’allocations n’encourage guère
les bénéficiaires d’aides à prendre leurs affaires
en mains.
L’égalitarisme proclamé s’accommode de l’exclusion,
sous diverses formes et origines, de quelque 10 % de la population, comprenant
notamment une fraction élevée des immigrés.
La réintégration des « quartiers » dans la nation devient la responsabilité des communautés urbaines. Celles-ci impliquent une police de proximité, la justice et l’école dans des actions à la conception et à la gestion desquelles les habitants participent
La politique de la ville est une construction bureaucratique. Ses résultats sont médiocres.
La stratégie publique vise à ce que la création d’emplois en France soit compétitive. Elle tend énergiquement à ce que les frais généraux de la nation ne soient pas dissuasifs.
L’octroi d’allocations ou de prestations gratuites à des personnes favorisées et une gestion centralisée se combinent pour que le co⁄t de l’état-providence soit excessif par rapport aux services rendus.
36 — Annexe : Les Community Development Corporation américaines
Ne parvenant pas, par l’intervention des municipalités, à redresser
la situation terriblement dégradée de maintes cités, les
Américains ont mis en place, dans 2 000 quartiers (en 1990 contre 1
000 en 1980), avec un certain succès si l’on en croit les auteurs
d’un livre récent ([77]), « une politique de prévention
de la délinquance qui consiste en une réorganisation des communautés
de quartier autour de la question de la sécurité ». Nombre
d’entre elles sont soutenues par des fondations privées et notamment
par la Fondation Ford. Les fondations ont relayé les fonds fédéraux
qui avaient été fortement réduits à partir des
présidences de Reagan et Bush (père). Ce sont les fondations
qui, notamment, assument le co⁄t des études préalables.
Les programmes d’empowerment conduits par les Cdc visent précisément à ce
que les membres des communautés reprennent leurs affaires en mains.
Il s’agit de programmes intéressant de 50 000 à 200
000 personnes. Ils comportent généralement un volet qui vise à assurer
un développement économique dans la zone.
«
La politique suivie est moins volontariste que celle que nous menons dans nos
cités et plus incitative. Elle s’intéresse moins aux lieux
qu’aux gens. » Elle vise à ce que les habitants du quartier
s’impliquent dans des actions de prévention et qu’ils retrouvent
ainsi une certaine confiance dans les institutions dès lors que celles-ci,
au lieu de leur imposer des règles, essayent de les aider à mener à bien
des actions qui ont été décidées à la suite
de leurs propres délibérations et de réunions avec les élus
municipaux, des entrepreneurs, des responsables de services locaux.
36 — Graphiques
GR 1 — Part active de la population
population active en % de la population totale
Financial Times, 29 juillet
GR 2 — Emploi non marchand/emploi total
Rexecode
Gr 3 — Opinion des Français
Indicateur résumé, différence entre opinions positives et négatives des ménages sur leur situation financière, INSEE.
GR 4 — Ménages : structure du revenu en %
Revenu disponible. Source : Rexecode.
GR 5 — Flux d’investissements directs
DRI, BNP-Paribas.
Gr 6 — Évolution de la pauvreté 1970-1996
Insee, Synthèses n¡ 47. Les points 1 et 2 correspondent
à
des définitions légèrement différentes de la pauvreté.
GR 7 — Attitude des Français à l’égard du
Rmi
Réponses en % des français interrogés
Enquêtes Crédoc.
GR 8 — Taux de syndicalisation
En % des salariés
Dares
GR 9 — Taux d’abstention
É
lection prud’hommales
Ministère de l’emploi, Le Monde.
36 – Table des matières
36. 0 Résumé de ce chapitre 1
36.1 Trop peu d’actifs : l’économie est affaiblie 4
36.1.1 Trop peu d’actifs dans la population 4
36.1.1.1 Entrée tardive des jeunes au travail 4
36.1.1.2 Départ précoce en retraite 5
36.1.1.3 Beaucoup de consommateurs et peu de producteurs 5
36.1.2 Moins de salaire, plus d’allocations 6
36.1.2.1 Travail et salaire vs allocations 6
36.1.2.2 Une orientation malencontreuse de l’épargne 7
36.1.3 état et protection sociale en porte à faux 8
36.1.3.1 Des déficits plus élevés qu’on ne le dit 8
36.1.3.2 Des dépenses mal contrôlées 8
36.1.3.3 Des recettes qui n’ont plus cours 9
36.1.4 La collectivité française est-elle compétitive
? 9
36.2 Un système qui exclut est-il « social » ? 11
36.2.1 Une société plus inégalitaire qu’elle ne
le proclame 11
36.2.2 L’exclusion et comment elle s’est établie 13
36.2.2.1 La formation consacre l’exclusion sociale 13
36.2.2.2 La ségrégation et les « quartiers » 14
36.2.2.3 Dix pour cent d’exclus 15
36.2.2.4 Parmi les exclus, les immigrés 16
36.2.3 La violence urbaine 18
36.2.3.1 Montée de la violence 18
36.2.3.2 Les jeunes et la violence 19
36.2.3.3 Les descendants d’immigrés et la violence 20
36.2.3.4 Réactions à la violence 21
36.3 Une démocratie au rabais 23
36.3.1 Des relations sociales très administrées 24
36.3.2 Un jacobinisme qui résiste 26
36.3.3 La participation des minorités 28
36 — Annexe : Les Community Development Corporation américaines 32
36 — Graphiques 33
36 – Table des matières 36
[1] Rexecode, cité par Michel Godet, le choc de 2006, Odile Jacob,
2003
[2] OCDE.
[3] René Lenoir, Président de l’UNIPOSS, Partage, janvier 1996.
[4] Denis Olivennes, Pour un nouveau contrat social, Esprit, ao⁄t 1994.
[5] Eurostat, janvier 2002.
[6] Lettre à Laurent Fabius, citée par Jean Lacouture, Mitterrand, Seuil, 1998.
[7] Sociétal, 3e trimestre 2001.
[8] Dominique Strauss-Kahn, La flamme et la cendre, Grasset, 2002.
[9] Une étude de l’université de Linz, citée par The Economist du 3 février 2001, donne, pour la France, le chiffre de 15 % contre 8 % pour les ètats-Unis.
[10] Rapport La Martinière (Groupe de travail sur la réforme des prélèvements obligatoires), mai 1996.
[11] Sociétal, 1er trimestre 2002 ; nous avons arrondis les chiffres.
[12] Michel Godet, op.cit.
[13] Minef, Banque de France.
[14] Ceux du World Economic Report par exemple.
[15] Dominique Strauss-Kahn, Changer l’état, Fondation Jean Jaurès, 2001.
[16] Jean-Marie Gorse, Renforcer l’attractivité de l’économie française, avant-projet d’avis, Conseil économique et social, octobre 2002.
[17] Benchmarking, travaux de l’Institut de l’entreprise, données Rexecode.
[18] Le 4 pages de statistiques industrielles, avril 2003.
[19] Sociovision Cofremca, lettre de juillet 2003.
[20] France, portrait social, INSEE, 1998. La rubrique emploi inclut les allocations chômages et les aides à l’emploi.
[21] Luc Boltanski et ève Chiapello, Projets n¡271, 2002.
[22] Jean-Paul Fitoussi et Pierre Rosanvallon, Le nouvel âge des inégalités, Seuil, 2000.
[23] Manuel Castel, professeur à Berkeley, entretien avec Sandrine Tolotti, Croissance – Le Monde en développement, septembre 1999.
[24] François Dubet, sociologue de l’éducation, Le Monde, 19 mai 2003.
[25] Sondage SOFRES pour le Snep-Fsu, mars 2001.
[26] étude Insee citée par Le Monde du 15 mars 2002.
[27] Jacques Donzelot et alii, La politique de la ville en France et aux états-Unis, Seuil, 2003.
[28] Jacques Donzelot et alii, op.cit.
[29] Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, Rapport 2001 –2002.
[30] Ces calculs sont basés sur des revenus qui n’incluent pas ceux du capital ; en intégrant ces derniers on augmenterait sensiblement la proportion de personnes considérées comme pauvres.
[31] Ministère de l’emploi et de la solidarité.
[32] Baromètre Csa/La Croix, février 1998.
[33] Déclaration d’investiture de Jean-Pierre Raffarin, 5 juillet 2002.
[34] Jean-Louis Borloo, ministre délégué à la ville, Le Monde, 1er octobre 2002.
[35] Formation emploi, N¡79, 2002.
[36] Immigration, marché du travail, intégration, Commissariat Général du Plan, Rapport du séminaire présidé par François Héran, novembre 2002.
[37] Jean-Luc Richard, Le chômage en France parmi les jeunes d’origine étrangère, Université de Rennes, 2000.
[38] Hugues Lagrange, De l’affrontement à l’esquive, Violence, délinquances et usages de drogues, Syros, 2001
[39] Hugues Lagrange, op.cit.
[40] Futuribles, avril 2002.
[41] Didier Peyrat, Habiter et cohabiter, la sécurité dans le logement social, secrétariat d’état au logement, 2002.
[42] Hugues Lagrange, op.cit.
[43] Habiter et cohabiter, rapport cité.
[44] Habiter et cohabiter, rapport cité.
[45] Didier Peyrat, Vice-procureur à Pontoise, éloge de la sécurité, Gallimard-Le Monde, 2003.
[46] Sondage Csa/Ministère de la Justice, avril 2002.
[47] Christian Jelen, La guerre des rues, Plon, 1999.
[48] Hugues Lagrange, op.cit.
[49] Danièle Sallenave, à quoi sert la littérature, Textuel, 1997, citée par Christian Jelet.
[50] Antoine Garapon, Le gardien des promesses, Odile Jacob, 1996.
[51] Interview donné à un journaliste allemand bien avant les opérations terroristes auxquelles il participa.
[52] Jean Pierre Rosenczveig, Président du Tribunal pour enfants de Bobigny, Seine-Saint-Denis, Colloque de l’association des familles protestantes de France, Les enfants face à la cascade des générations, Fontevraud, septembre 2000.
[53] Habiter et cohabiter, rapport cité.
[54] Sébastain Roché, Les noyaux délinquants, futuribles, avril 2 002.
[55] Hugues Lagrange, op.cit.
[56] Jean-Louis Auduc, Directeur adjoint de l’Iufm de Créteil.
[57] Enquête sur la délinquance autodéclarée des jeunes, Grenoble, 2 000 commentée par Vincent Tournier, Futuribles, Avril 2 002,
[58] Bulletin de l’Observatoire International des Prisons, septembre 2002.
[59] Hugues Lagrange, La civilité à l’épreuve, crimes et sentiment d’insécurité, Puf, 1995.
[60] Jacques Donzelot et alii, op.cit.
[61] Lucienne Bui-Trong, Commissaire de