Le système ne serait-il pas davantage clair et gérable si la majorité de la population était couverte par un système de soins qui, relevant de la solidarité, serait financé par l’impôt tandis que la minorité la plus aisée aurait recours à une assurance obligatoire auprès d’un organisme agréé ? L’état assurerait une meilleure maîtrise des dépenses hospitalières en décentralisant énergiquement leur gestion pendant que les organismes de financement ajusteraient leurs prestations au niveau des primes reçues.
34.1 — La santé mal gérée ; un état des
lieux page 3
34.2 — Les blocages ; une analyse page 21
34.3 — Santé publique, santé régulée ; des
suggestions page 35
Pour des raisons techniques, la table des matières détaillée
et les graphiques sont rejetés à la fin du chapitre. Nous
suggérons fortement à nos visiteurs d’avoir les graphiques
sous les yeux lorsqu’ils liront le texte.
34.1 La santé mal gérée
En France, la branche santé emploie 2 millions de personnes, plus
que le bâtiment et le génie civil. Les prestations maladie — 200
euros par mois (1 300 francs) et par Français, 140 milliards
d’euros globalement (900 milliards de francs) en 2001 — ont,
depuis 1970, progressé deux fois plus que les salaires ; la santé,
qui représentait 6 % du budget des ménages en 1960, en représente
plus de 10 % aujourd’hui ; 12 % lorsqu’on inclut les cotisations
aux mutuelles complémentaires. Même évolution quand on
observe les dépenses de santé en proportion du Pib ; cette dernière
a, en 2001, dépassé 10 %. Voir le graphique 1 en fin de document.
Dans l’histoire et dans le monde entier les pays les plus riches sont
ceux qui sont en meilleure santé ; la corrélation est forte,
en effet, entre le niveau des revenus et l’état de santé mesuré notamment
par l’espérance de vie. La conclusion est claire : qui veut un
pays en bonne santé doit œuvrer à ce que son économie
le soit et à ce que les moins favorisés disposent d’un
revenu suffisant. Or, compte tenu de son poids, le co⁄t de la santé n’est
pas indifférent à la bonne marche de l Ôéconomie.
Une santé trop chère handicape la croissance et notamment celle
des emplois. Il est donc essentiel de comprendre les raisons pour lesquelles
nos co⁄ts de santé sont supérieurs de près de 25
% à ceux de la moyenne des pays industrialisés. Voir, à nouveau,
le graphique 1 en fin de document. Pour quelles raisons nos ministres doivent-ils
lancer, de façon répétitive, des plans pour rééquilibrer
les finances de la santé ? Ces dépenses ne sont-elles pas maîtrisables
? En 1996, un « objectif national des dépenses d’assurance-maladie » avait été arrêté par
le Parlement. Cinq ans plus tard le niveau des dépenses se révélait être
supérieur de 11 % aux objectifs ; de 25 % en ce qui concerne les « soins
de ville ». En 2002, le rythme de progression de l’ensemble des
dépenses a été proche de 7 % et celui des soins de ville
d’environ 8 % (le taux annuel d’inflation étant de quelque
2 %).
Esculape, dieu de la médecine, avait deux filles : Panacée, vouée à la
thérapeutique, et Hygiée, consacrée à la prévention.
Depuis longtemps, la France, donne une priorité écrasante à l’activité chère à Panacée — la « santé-providence » — au
détriment de la santé publique, domaine d’Hygiée. « La
culture de notre pays n’est pas une culture de la santé mais une
culture de soins. » ([1])
34.1.1 Les défauts de la santé providence
Dans le système de la santé providence les citoyens versent des
cotisations ou des impôts à une caisse d’assurance-maladie.
Celle-ci est tenue de rembourser les dépenses décidées,
souverainement, par le « colloque singulier » entre un médecin,
librement choisi par le patient, et ce dernier. Il en résulte que les
dépenses de l’assurance-maladie sont commandées, pour l’essentiel,
par les effectifs et les revenus des médecins et des personnels soignants.
34.1.1.1 Une gestion mal maîtrisée
Les recettes des caisses maladie dépendent, quant à elles, des
cotisations c’est-à-dire de l’évolution de la masse
salariale globale de la nation et, désormais, de la Csg. Recettes et
charges, dépendant ainsi de facteurs hétérogènes,
n’ont guère de raison de s’équilibrer spontanément.
Aussi bien l’accroissement des dépenses de santé s’est-il
accompagné, chroniquement, de déficits substantiels qui ont expliqué plus
de la moitié de celui de la Sécurité sociale. Voir les
graphiques 2 et 3 en fin de document.
Contrairement à une idée répandue et qui a servi d’excuse à l’absence
de progrès réel des méthodes de gestion, le vieillissement
de la population n’a justifié jusqu’ici, qu’une très
faible partie — sans doute moins de 5 % — de l’augmentation
des dépenses de santé. Mais il est appelé, dans les années
qui viennent, à rendre plus difficile l’équilibre des caisses
maladie ; d’abord parce que, comme pour les retraites, la proportion
de cotisants dans la population va baisser ; ensuite si les dépenses
sont surtout importantes pendant la dernière année de la vie,
quel que soit l’âge du décès ([2]), elles grandissent
tout de même chez les personnes qui vieillissent. Celles-ci, au lieu
d’être prises en charge par leurs familles, le sont en effet, de
plus en plus souvent, par le réseau de soins.
Le nombre de personnes âgées de plus de 75 ans devant, dans les
vingt années qui viennent, progresser de plus de 40 %, il est donc impératif
que la France maîtrise davantage ses dépenses de santé.
Une étude du Conseil d’analyse économique ([3]) estime
que le vieillissement de la population fera passer, toutes choses égales
par ailleurs, de 10 à 11,5 % la part du Pib consacrée à la
santé. Cette majoration s’ajouterait aux 5 ou 6 points de Pib
que des régimes de retraite inchangés exigeraient. C’est
beaucoup trop pour un pays dont les entreprises et les emplois sont soumis à la
compétition internationale.
34.1.1.2 Une forte augmentation des moyens
L’augmentation des recettes de l’assurance-maladie a financé l’accroissement
des dépenses de santé et, au premier chef, celui des effectifs
des personnels. « Le taux de progression des actes a été pratiquement égal à celui
des effectifs médicaux et la croissance des dépenses a permis à la
population médicale, en forte expansion, de maintenir globalement son
pouvoir d’achat. » ([4]) Un numerus clausus frappant les étudiants
en médecine a été introduit en 1971 mais il n’a été appliqué qu’en
1979, de sorte que le nombre de médecins est passé de :
á
40 000 en 1955 à
á
180 000 aujourd’hui pour tendre vers
á
200 000 dans les années qui viennent.
Avec 280 médecins pour 100 000 habitants, la densité médicale
de la France était, en 1996, élevée (elle était
passée en 2002 à 332) ; l’Allemagne, avec 330 médecins,
la dépassait mais les États-Unis n’ont que 200 médecins
et la Grande Bretagne 170. Une densité élevée va de pair
avec une pénurie de médecins dans certaines disciplines médicales
ou dans certains départements.
Le numerus clausus avait été appliqué tardivement ; c’est
tardivement aussi que sa révision est intervenue. De 4 100 étudiants
admis chaque année en médecine on va passer par étapes à 6
000 de façon à faire face à la fois au départ en
retraite de la génération de médecins appartenant au baby
boom et à l’application des 35 heures. Loi sur les 35 heures
et relèvement tardif du numerus clausus illustrent les difficultés
de l’état à mener une politique de personnel digne de ce
nom. Les phénomènes démographiques ont pourtant l’avantage
d’être assez aisément prévisibles. Absorbé par
la gestion quotidienne notre état centralisateur est un bien piètre
stratège.
Les relations fortes qui existent entre maints patients et leur médecin,
le fait que nombre de prestations ne sont pas standardisées et enfin
l’existence de minima tarifaires empêchent que l’excès
de moyens provoque, comme dans d’autres domaines et par le jeu de la
concurrence, une baisse des prix des consultations. Dans la médecine
de ville, un secteur aux honoraires « libres » a au contraire été créé au
profit des spécialistes dont le nombre a augmenté beaucoup plus
vite que celui des généralistes, pour atteindre presque la moitié de
l’effectif médical (contre un tiers en Grande-Bretagne) ; la Caisse
de retraite des médecins indique qu’en 2000 la rémunération
moyenne des spécialistes était supérieure de 40 % à la
rémunération moyenne des généralistes. ([5]) Ce
développement a typiquement provoqué celui des actes et les pouvoirs
publics ont tardé à freiner ce processus.
Devant faire face à des déficits chroniques, ne pouvant compter
sur la concurrence entre praticiens, la Cnam cherche à différer
le relèvement du tarif des actes. Mais cette politique n’est pas
entièrement étanche. On peut estimer que le refus de relever
le tarif conduit nombre de médecins à multiplier le nombre des
actes. ([6]) Les longues négociations de 2002 entre la multiplicité de
syndicats de médecins représentant une minorité de praticiens,
la Cnam et les pouvoirs publics n’ont pas été un modèle
de concertation réussie. On peut d’ailleurs se demander si les
généralistes ont raison de rester attachés au paiement à l’acte
; celui-ci convient bien aux spécialistes mais la capitation ne serait-elle
pas plus appropriée pour les généralistes ? ([7] )
Par ailleurs, les spécialistes, en fixant leurs tarifs, déterminent,
de facto, l’ampleur du ticket modérateur qu’acquitteront
finalement leurs clients ; un ticket élevé écartera les
impécunieux de leur intervention. En outre, le développement
de la médecine spécialisée semble contraire à la
tendance qui est observée dans maints pays occidentaux. La pathologie
dépend dans une large mesure de la vie familiale, professionnelle, sociale
que mène le patient et le généraliste est, normalement,
le mieux à même de la connaître. Un découpage excessif
du patient « en tranches » peut minimiser le rôle de facteurs
sociaux ou psychiques. Il accentue la préférence donnée
aux actes curatifs par rapport aux soins préventifs et au total co⁄te
cher ([8]).
De leur côté, les hôpitaux publics ont vu l’effectif
de leur personnel passer de 200 000 en 1960 à près de 700 000
aujourd’hui. « Les moyens accordés aux hôpitaux publics
ont été régulièrement augmentés alors que
leur maillage est excessif en quantité et insuffisant en qualité » ([9]).
Ils maintiendraient près de 60 000 lits qui excèdent les besoins,
soit que les progrès de la médecine les aient rendus inutiles,
soit que les municipalités aient voulu les maintenir « co⁄te
que co⁄te ». Dans ses hôpitaux publics, la région
Paca bénéficie de 30 % de lits excédentaires par rapport
aux besoins et l’Île-de-France de 16 % tandis que d’autres
régions manquent de places. ([10])
La pénurie d’infirmières qui s’est manifestée
en 2002, aggravée par la décision de principe de faire passer
l’horaire hebdomadaire des personnels hospitaliers à 35 heures,
a manifesté l’incapacité où se trouve l’état
de pratiquer une gestion centralisée des effectifs en procédant,
en temps voulu, aux recrutements et aux formations nécessaires.
Pour expliquer l’augmentation des dépenses on met en avant certaines
techniques nouvelles très onéreuses. Mais d’autres évolutions
existent heureusement qui ont permis de réduire les co⁄ts : en
un peu plus de dix ans le nombre moyen de journées des séjours
a diminué de 25 %. Voir le graphique 5 en fin de document sans empêcher
que, dans le même temps, les dépenses des hôpitaux augmentent
de 50 %. Globalement, la progression de l’activité de ces derniers
est désormais faible mais les budgets continuent à augmenter
de façon soutenue. ([11])
En 1994 la proportion de personnes hospitalisées était, en France,
double de ce qu’elle était aux États-Unis et au Canada,
et supérieure d’un tiers à la proportion anglaise. Les
chirurgiens français pratiquent plus d’actes que la plupart de
leurs confrères étrangers (appendicectomies par exemple) ([12])
et le nombre d’opérations chirurgicales d’un type donné varie
fortement d’un département à l’autre ; il semble
donc possible de réduire sensiblement le nombre des actes.
Par ailleurs, la carte des hôpitaux compte nombre d’incohérences
et les inégalités sont considérables entre les dotations
budgétaires au profit, en particulier, de la région parisienne.
Ainsi, des hôpitaux et des services en sureffectifs coexistent avec un
manque de personnel, médecins et infirmières notamment, dans
d’autres services ou établissements ; on proteste contre ce dernier
en oubliant les autres situations. Il est vrai que les modes de gestion de
nos hôpitaux publics peuvent difficilement être efficaces (voir
plus loin) : les responsables n’ont ni les pouvoirs de nommer les chefs
de service, ni ceux de gérer effectifs ou rémunérations.
Il n’est pas étonnant, dès lors, que les co⁄ts des
interventions classiques soient, eux aussi, très variables d’un
hôpital à l’autre. Celui d’un accouchement normal,
sans complication, va, selon les établissements, de 1 200 à 4
000 euros (8 000 à 26 000 francs). ([13]) Les premières
estimations, tirées d’un nouveau système d’évaluation
expérimenté en Languedoc-Roussillon, montrent que les hôpitaux
publics ont des co⁄ts supérieurs de 50 % à ceux des cliniques
privées ([14]) sans que l’on soit certain que ces dernières
n’aient pas pratiqué une sélection des risques.
Sur le plan de la qualité des soins et de la sécurité sanitaire
les « performances » des hôpitaux sont si diverses qu’on
a pu dresser, à partir de chiffres officiels et comme pour les lycées,
des palmarès, certes discutés, des meilleurs hôpitaux et
a contrario des listes noires des plus mauvais. Dans ce domaine aussi, le service
public ne parvient guère à satisfaire les ambitions égalitaires
des Français. Tous ces signes confirment que la gestion de nos hôpitaux
publics pourrait faire de gros progrès.
Autre signe du luxe de nos moyens sanitaires, la France, en 1995, comptait
40 pharmacies pour 100 000 habitants contre 26 en Allemagne et 21
en Grande Bretagne.
34.1.1.3 Des excès sans garantie de qualité
L’offre étant, au total, excédentaire, le Français
est le premier consommateur au monde de soins de toute nature (en volume).
Le rapport réalisé en 1992 par le Professeur Béraud pour
la Caisse Nationale d’Assurance Maladie des Travailleurs Salariés — Cnam — citait
un grand nombre de cas dans lesquels les prescriptions n’étaient
pas conformes aux indications admises par la communauté scientifique
: examens biologiques et d’imagerie non nécessaires ou non pertinents,
prescription de médicaments dangereux, inutiles ou inutilement co⁄teux,
hospitalisations non justifiées, multiplication abusive d’arrêts
de travail. Il chiffrait à 15 milliards d’euros (100 milliards
de francs) le montant des économies annuelles qu’il lui paraissait
possible de réaliser, soit 20 % des dépenses de santé de
l’époque. Si ces mesures étaient appliquées, la
France retrouverait un niveau de dépenses de santé équivalent à celui
de la moyenne des pays européens. ([15])
« Finalement en France, au cours des quinze dernières années,
le nombre d’actes médicaux par habitant et la consommation de médicaments
ont doublé. Sommes-nous deux fois mieux soignés qu’en 1978
? » ([16]) En 2001, les remboursements de produits pharmaceutiques ont
encore progressé de 8,6 % ; on est ainsi sur une pente allant au-delà du
doublement de la consommation en volume tous les dix ans ! « Le médecin
développe des habitudes de prescription en fonction de son acquis initial à la
faculté, de l’influence de journaux médicaux très
dépendants de l’industrie pharmaceutique, ainsi que des visiteurs
médicaux. […] 56 % d’augmentation de l’ensemble des
psychotropes entre 1970 et 1980. » ([17])
Le Français est, en effet, devenu avec le Japonais et l’Américain,
un champion de la consommation de produits pharmaceutiques.
Indices de consom. ([18])
France
Allem
GB
Psycholeptiques
100
28
40
Antihypertenseurs
100
83
62
Vasodilatateurs
100
53
40
Antibiotiques
100
40
53
Un ministre de la santé a estimé que la moitié des prescriptions
d’antibiotiques était injustifiée ([19]) or on sait que
l’usage excessif de médicaments peut aller au-delà de l’inefficacité ou
du gaspillage et devenir nocif. Les bactéries, notamment, s’habituent,
s’adaptent, mutent et deviennent résistantes. Une population qui
consomme trop d’antibiotiques devient vulnérable.
L’Agence française de sécurité sanitaire, ayant
examiné une première tranche de spécialités pharmaceutiques,
a considéré que 835 médicaments avaient un « service
médical rendu » insuffisant ; ils représentaient néanmoins
20 % de la consommation et 11 % des remboursements par les caisses maladie.
En 2 001, Lionel Jospin avait cependant refusé de supprimer le remboursement
de ces spécialités pour, semble-t-il, ne pas mettre en difficulté les
laboratoires qui les produisent.
En juin 2002 la majoration du tarif de la consultation du généraliste
s’est, enfin, accompagnée d’un engagement moral des signataires
de respecter les « bonnes pratiques médicales » et, notamment,
de favoriser la prescription de médicaments génériques.
Compte tenu de l’audience limitée des syndicats signataires et
des termes assez vagues de l’accord, il n’est pas certain que ce
dernier reçoive une application large. Mais c’est un petit pas
dans la bonne direction.
Jusqu’ici, en effet, pour limiter la dépense, les pouvoirs publics
ont eu recours à la vieille arme du contrôle des prix. En ce qui
concerne les médicaments, ils sont parvenus à ce que leurs prix
soient, chez nous, les plus bas d’Europe. Cependant les laboratoires
ont, comme maints médecins face au blocage du prix de l’acte,
réagi, notamment par leurs visiteurs, et sont parvenus, comme on l’a
vu, médecins et patients les accompagnant, à développer
le volume des prescriptions de médicaments. Reste que, paradoxalement,
la France est devenue un des plus gros consommateurs de produits tout en voyant
disparaître un à un les champions de son industrie pharmaceutique.
Ministère, caisses, médecins et pharmaciens n’ayant saisi
que tardivement l’intérêt des produits génériques,
ceux-ci constituaient encore, en 2001, moins de 10 % de la consommation française
contre 50 % au Danemark.
En ce qui concerne les actes médicaux les co⁄ts sont liés
au nombre de praticiens ; les soins de santé sont, en effet, une activité de
service. La standardisation étant rarement praticable, la productivité progresse
plus lentement que les rémunérations. Ceux qui profitent du système « providentiel » font
croire qu’une réduction des dépenses nuirait à la
qualité des soins ; on vient de voir que c’est une vue sommaire.
Autre grand défaut de notre puissante machine de soins : elle est moins égalitaire
qu’on ne le croit.
34.1.1.4 Les exclus des soins
La loi dite de la Couverture Maladie Universelle a récemment permis à plus
d’un million de Français d’être affiliés à la
Sécurité sociale et à près de 5 millions de
personnes de bénéficier d’une couverture complémentaire
qui leur faisait défaut. C’est un grand progrès tant était élevé le
nombre de personnes résidentes en France qui n’avaient pas un
accès normal aux soins.
On a escompté, jadis, qu’un ticket modérateur accru freinerait
la consommation médicale et, par étapes, ce ticket a été porté à un
niveau élevé de sorte que « notre pays est celui où les
cotisations d’assurance maladie sont les plus élevées et
où le remboursement des dépenses de santé est le plus
faible. » ([20]) Pour la majorité des assurés l’effet
de frein du ticket ne joue guère car des mutuelles complémentaires
le prennent en charge pour l’essentiel de sorte que la consommation médicale
de cette majorité a pu augmenter fortement. En revanche, pour une minorité qui
ne dispose pas de mutuelle, l’importance du ticket a été un
obstacle souvent dirimant à l’accès aux soins. ([21]) Plus
le revenu est élevé, plus le recours au médecin est fréquent
; moins il est élevé et moins ce recours a lieu. Voir le graphique
5 en fin de document. Un cadre supérieur consulte près de quatre
fois plus souvent un spécialiste qu’un ouvrier non qualifié ([22]).
La fraction des dépenses non hospitalières restant à la
charge des patients ayant fini par atteindre 40 % ([23]), le Credes a estimé qu’un
Français sur quatre — un chômeur sur deux — avait
en 1996 renoncé à se soigner pour des raisons financières
et maints signes révèlent le mauvais état de santé de
la partie la plus défavorisée de la population. Les personnes
qui y appartiennent sont plus touchées que les autres par les accidents
du travail comme par ceux de la circulation ([24]). L’état de
santé des ouvriers, surtout non qualifiés, est moins bon que
celui des cadres ; ils sont affectés de pathologies endocriniennes,
respiratoires, infectieuses, d’obésité et de troubles du
système nerveux. Dans certaines banlieues de grandes villes on a vu
réapparaître la tuberculose qui avait pratiquement disparu en
France ([25]).
Les services d’urgence des hôpitaux publics — 30 % des malades
hospitalisés — révèlent que « neuf personnes
sur dix reçues, présentent des troubles dus essentiellement à l’exclusion
sociale. » ([26]) Ces services jouent ainsi un rôle social essentiel,
mais ils sont parmi les moins bien dotés en moyens. A contrario, des
hôpitaux publics abritent des secteurs privés bien équipés.
Si ces services ne concernent qu’un tout petit nombre de médecins
très qualifiés que l’hôpital a, par ce biais, pu
garder, ils contribuent à ce que nous ayons un « système à deux
vitesses. »
La Santé-providence, en mobilisant des moyens souvent surdimensionnés,
et au prix de très fortes dépenses, a assuré à l’ensemble
des Français un niveau de santé qui, bon, n’a rien d’exceptionnel.
Elle n’avait pas su éviter, jusqu’ici, qu’une minorité ait
un accès difficile aux soins et connaisse des décès prématurés.
La combinaison de la volonté d’autonomie du corps médical
et des modes d’intervention archaques de l’état a permis
que se développe un système dont la régulation, comme
on vient de le voir, est très imparfaite.
34.1.1.5 Des modes de régulation archaques
Premier constat, l’intervention massive de la Sécurité sociale
n’a pas assuré une réelle coordination des divers moyens
de soins. Un clivage existe souvent entre, d’une part, les médecins
qui, ayant été reçus à l’internat, travaillent à plein
temps dans les Chu et, d’autre part, les médecins de ville : il
n’existe quasiment aucun lien entre l’hôpital et la médecine
de ville ; lorsqu’un généraliste adresse un patient à l’hôpital
il ne remet pas systématiquement le dossier à son confrère
hospitalier et, même si le patient a effectué en ville une
série d’examens, ceux-ci sont refaits à l’hôpital.
([27])
Les cloisonnements du corps médical peuvent, pour certains patients, être à l’origine
de contradictions thérapeutiques ; en tout cas, les intervenants risquent
de perdre de vue le patient dans sa globalité. Les cloisons sont, aussi,
un facteur de co⁄t ; elles freinent, par exemple, l’extension de
l’hospitalisation à domicile qui suppose une collaboration entre
l’hôpital et le médecin de ville. Elles augmentent la consommation
de soins.
Comme dans les autres éléments de notre puissante machine sociale,
la gestion de la santé souffre d’un défaut majeur : un
interventionnisme brouillon de l’État. On le repère dès
l’hôpital où l’administration centrale, elle-même
dotée de très peu de moyens, rend très difficile une gestion
efficace en nommant les chefs de service et en pilotant la gestion du personnel
qui représente l’essentiel des budgets hospitaliers.
«
Depuis la fin des années soixante-dix, le système de santé français
fait l’objet d’une gestion centralisée dont les instruments
sont le rationnement quantitatif et les prix administrés. » ([28])
Carte sanitaire, budgets hospitaliers, fixation centralisée des prix
des médicaments et des honoraires conventionnés, ces modes classiques
de gestion administrative, mal adaptés à la complexité médicale
et à la diversité des acteurs, ont été d’une
faible efficacité. La santé publique française n’a
pas vraiment participé à la grande novation dans le domaine de
la gestion : la décentralisation des responsabilités.
Au niveau local, régional et national, des caisses d’assurance
maladie existent bien mais l’État refuse de leur déléguer
franchement la gestion des dépenses. Il a non seulement gardé le
contrôle des hôpitaux et du remboursement des médicaments,
deux postes qui représentent les deux tiers des dépenses de santé,
mais il interfère dans les négociations avec les médecins
de ville quand il ne les conduit pas lui-même.
Consommation médicale française ([29])
1997, milliards de francs
milliards
en %
Soins hospitaliers
353
49 %
Médicaments
134
18 %
Sous total
487
67 %
Médecins de ville et dentistes
139
19 %
Tous autres soins
86
12 %
Médecine préventive
16
2 %
Total
729
100 %
Certes, l’état est parvenu, de façon récurrente, à faire
fléchir les dépenses de santé lorsque de nouvelles
dispositions ont été en discussion ou mises en application mais,
on a vu, aussi, que les dépenses recommençaient rapidement à déraper
allégrement, à l’occasion, notamment, des campagnes électorales
où ont été tenus, à droite comme à gauche,
des propos souvent démagogiques.
En 1995, le candidat Chirac, désireux de rallier le corps médical,
avait rejeté tout projet d’une gestion plus rigoureuse de la santé.
Dévoilé à l’automne de la même année,
le plan Juppé, qui visait à contrôler les dépenses
de santé, apparut à nombre de médecins comme une trahison.
Lors des élections législatives du printemps de 1997, de nombreuses
joutes triangulaires eurent lieu en raison du maintien des candidats du front
national. Le mécontentement du corps médical joua un rôle
non négligeable dans la défaite de la droite parlementaire.
Nous avons relevé qu’aucune pathologie n’étant totalement
semblable à une autre, rares sont les soins standardisables. Mais de
la spécificité des actes médicaux il ne faut pas induire
que les dépenses de santé ne sauraient être gérées
de façon rationnelle. Il est certain, notamment, que des actions collectives
plus énergiques auraient pu améliorer l’état de
maints patients tout en permettant une diminution des dépenses globales.
Mais la santé publique a été négligée.
34.1.2 La santé publique négligée
L’allongement de la durée de la vie humaine et l’efficacité des
antibiotiques ont fait espérer que l’ère des épidémies,
comme des énergiques mesures de santé publique qu’elles
provoquaient, était close. La santé est devenue un droit
pour les individus que l’État-providence se doit d’honorer.
Mais comment y parviendra-t-il ? « La médecine doit agir sur des
individus, elle n’est pas destinée à agir sur des collectivités,
des peuples » cette affirmation de Claude Bernard ([30]) n’imprègne-t-elle
pas, malheureusement, notre société et notre système de
santé ?
34.1.2.1 Un parent pauvre
«
La France dépense, chaque année, 1 400 euros (11 000 francs)
par habitant pour les soins et 40 euros (250 francs) pour la médecine
préventive » ([31]) (avant dernière ligne du tableau de
la page précédente). Disciple de Claude Bernard, la France, qui,
pourtant, est aussi le pays de Pasteur, n’a rendu la vaccination antivariolique
obligatoire qu’en 1902, plus tard que la Bavière (1807), la Suède
(1816), l’Italie (1859), l’Angleterre (1867), ou l’Allemagne
(1874). En 1918, elle avait été l’un des pays les moins
bien équipés pour lutter contre la grippe espagnole. Elle a tardé,
aussi, dans les années récentes, à faire face à la
toxicomanie ou au sida et on verra que le drame du sang contaminé résulte
du fait que de nombreux acteurs ont négligé les impératifs
de santé publique. En effet, les décès des hémophiles
dus au virus du sida n’ont pas été provoqués par
le seul comportement de quelques individus ; « il s’agit de la
faillite d’un système tout entier. » ([32]) Voir le graphique
6 en fin de document.
Lorsque l’état-providence a pris de nouvelles dimensions, les
pouvoirs publics ne disposaient pas dans le domaine de la santé comme
c’était le cas dans d’autres secteurs (forces armées,
ponts et chaussées ou éducation) ni de moyens étoffés
ni de fortes traditions. La « puissance publique » était
et reste, en l’occurrence, faible. Les conséquences ont été parfois
dramatiques. L’état connaissait les mesures qui, chez nous comme
ailleurs, devaient assurer la sécurité des transfusions sanguines.
Il s’avéra incapable de les faire appliquer. « La prévention
est la parente pauvre de la politique de santé. » ([33]) Bien
qu’en Europe la France vienne largement en tête du tabagisme, de
l’alcoolisme et des accidents de la route combinés, les politiques
menées face à ces grands fléaux, comme à la pollution
due à l’automobile — qui provoquerait plus de morts que
les accidents de la route ([34]) — ont été, en général,
tardives, timides et mal appliquées.
Il est probable que la France, si conservatrice à maints égards,
a une indulgence coupable pour des comportements de seigneur qu’elle
juge virils : boire et fumer sans retenue, conduire à grande vitesse
et chasser en toutes saisons. Est-ce un hasard si nous connaissons à la
fois le plus d’accidents de la route et la plus faible représentation
féminine au Parlement ?
En ne luttant pas assez énergiquement contre le tabagisme et l’alcoolisme
on a été conduit à soigner des cirrhoses, des cancers
des voies aérodigestives ou du poumon comme les conséquences
corporelles des accidents de la route. De leur côté, les maladies
nosocomiales contractées dans les hôpitaux provoquaient non seulement
de très nombreux signalements d’accidents mais aussi des décès.
([35]) Dans ce dernier domaine des mesures ont été prises à la
fois pour diminuer les cas d’infections et indemniser les victimes.
Certains, il est vrai, ont intérêt à la consommation du
tabac ou de l’alcool : producteurs de ces substances, distributeurs,
vendeurs de publicité et l’état lui-même qui encaisse
de substantielles rentrées fiscales, même s’il doit régler,
par ailleurs, des co⁄ts bien supérieurs à ces recettes
; ceux du seul tabagisme ont été évalués à 14 milliards
d’euros (90 milliards de francs) par an. ([36])
34.1.2.2 Tabagisme et alcoolisme
La Loi Evin contre l’alcoolisme et le tabagisme allait-elle, en 1991,
provoquer un grand tournant ? N’y avait-il pas urgence ? Si la France
présente des taux de cancer chez les hommes nettement supérieurs à ceux
qui prévalent chez nos voisins n’est-ce pas d⁄ pour une
bonne part au tabac et à l’alcool ([37]) ? Parmi ses nombreux
mérites figure l’évaluation a posteriori de son application.
Avec quelque retard celle-ci est intervenue en 2000. Elle constate des progrès
dans la lutte contre l’usage du tabac et, globalement, une baisse de
sa consommation. Voir le graphique 7. Le cas est intéressant car, lorsqu’en
1976, Simone Veil, ministre de la santé, a lancé la première
campagne de prévention, l’opinion ignorait les dangers du tabac
; les producteurs niaient son rôle dans les cancers des voies respiratoires.
La loi Evin a supprimé la publicité relative au tabac, les prix
ont été augmentés (une nouvelle fois, de 15 % en janvier 2003)
et une interdiction de fumer dans les lieux publics, instaurée. Toutefois
cette dernière est inégalement respectée. On fume encore
dans maints hôpitaux ou établissements scolaires, notamment. Un
médecin, n’est pas parvenu à ce que la cigarette soit interdite
en réunion de ministres. ([38])
Des mesures de prévention ont été édictées,
tant en ce qui concerne le tabac que l’alcool, mais les moyens pour les
appliquer font défaut. Les centres de sevrage sont rares. Finalement
si, en 1997, 35 % des hommes étaient des fumeurs réguliers contre
47 % en 1980, dans le même temps, la proportion des fumeuses régulières
est passée de 17 à 22 % ([39]) et cette consommation explique,
pour une bonne part, que le nombre de cancers féminins ait presque doublé depuis
vingt ans. Plus de la moitié des jeunes de 18 à 25 ans fument
et l’augmentation de la pratique chez ces jeunes et chez nombre de très
jeunes aura, demain, des conséquences graves sur la santé publique.
En ce qui concerne l’alcool, la France compte cinq millions de personnes
que leur consommation expose à des problèmes d’ordre médical,
dont plus de deux millions considérés comme alcoolo-dépendantes.
Le co⁄t social de l’alcoolisme pour la collectivité est
estimé à 17 milliards d’euros (115 milliards
de francs) par an. ([40]) Les enquêtes montrent que les Français
sont encore peu sensibilisés aux méfaits de l’alcoolisme.
Ils sont moins de 20 % à penser que l’alcool est la première
cause d’insécurité routière.
Cependant l’évaluation de l’application de la loi Evin,
en ce qui concerne l’alcoolisme, est des plus sévères.
Elle constate d’abord qu’après le débat auquel la
loi avait donné lieu, de façon subreptice et à la demande
de nombreux parlementaires, les textes d’application l’ont vidé de
sa substance. Elle considère que « le droit est presque plus « libéral » qu’avant
la loi. » La publicité n’a pas fléchi, la distribution
d’alcool dans les stades continue. En décembre 2002, le Parlement
a voté un amendement d’un député Ump des Vosges,
reportant à 2007 la fin du privilège des 450 000 bouilleurs de
cru qui devait s’éteindre.
Comme pour le tabac, on note une recrudescence de la consommation d’alcool
chez les jeunes, filles aussi bien que garçons. La lutte préventive
contre l’alcoolisme, notamment chez les jeunes, semble donc tout à fait
insuffisante et la visite médicale annuelle dans les lycées
ne serait plus respectée. Les actions curatives ne sont également
pas à la hauteur : les centres de soins spécialisés ne
peuvent aider que 2 ou 3 % des alcooliques. Les ravages que le tabagisme et
l’alcoolisme que nous venons d’évoquer ont un aspect social
marqué. « le sida, la cigarette et l’alcool frappent beaucoup
plus les familles défavorisées. » ([41])
34.1.2.3 Aspects sociaux de ces fléaux
Des phénomènes relevant de la santé publique expliquent,
pour une bonne part, le fait que la mortalité des ouvriers et employés
soit nettement plus élevée que celle des cadres supérieurs
et professions libérales ; elle la dépasse 4 fois en Bretagne.
En effet, les décès prématurés des manœuvres
sont autant liés à l’alcoolisme qu’à leur
travail et le taux de mortalité élevé des hommes de 30 à 50
ans inactifs semble également d⁄, pour une part, à l’alcoolisme.
([42]) Celui-ci touche fortement ces deux groupes de personnes. Le nombre des
manœuvres décroît rapidement et, avec lui, une des formes
de l’alcoolisme ; l’alcoolisme des chômeurs, leur nombre
ayant augmenté, s’est, lui, accru.
Ce n’est pas un hasard, par ailleurs, si la France est un des pays occidentaux
qui connaît à la fois un nombre élevé d’accidents
de la route et une forte consommation d’alcool. Claude Got ([43]) montre
que la corrélation est étroite entre les deux phénomènes
et que la présentation des statistiques des accidents la minimise ;
en réalité, la moitié des conducteurs à l’origine
des accidents a un taux d’alcoolémie excessif. Les vendredis et
samedis soir ou la nuit l’alcoolémie s’avère positive
dans deux accidents mortels sur trois. ([44]) L’alcool au volant frappe
notamment les jeunes :
Morts dues à l’automobile ([45])
pour 100 000 habitants
Suède
France
Ensemble de la population
7
13
Parmi les 15 – 24 ans
9
27
Nous avons dépensé des milliards pour minimiser « le risque
potentiel de la maladie de la vache folle qui, en France, a frappé six
fois les humains et nous laissons mourir près de 9 000 accidentés
de la route par an. » ([46]) Au total, largement à cause de ces
accidents et des conséquences sur la santé de l’alcool
et du tabac — les effets de ces deux produits font plus que se juxtaposer,
ils se combinent entre eux — la France se distingue des pays voisins
par une forte surmortalité des hommes âgés de 15 à 59
ans.
«
Les habitudes de vie participent à la genèse de la majorité des
cancers et, malgré les données épidémiologiques,
les efforts de prévoyance déployés sur le terrain semblent
voués à l’impuissance. » ([47]) « 98 %
des malades atteints de cancers des voies aérodigestives sont des fumeurs
ou ex-fumeurs. Fumer 20 cigarettes par jour depuis 20 ans augmente de 10 fois
le risque de cancer. » ([48]) Pourtant, à la Direction générale
de la santé, une seule personne est en charge du suivi du plan anti-cancer.
Si notre système de soins ne s’est attaqué qu’avec
un grand retard et de façon insuffisamment énergique à la
toxicomanie, à l’alcoolisme, au cancer ou aux accidents de la
route, que dire de la façon dont il aura longtemps traité la
toxicomanie et l’épidémie de sida ?
34.1.2.4 Toxicomanie et sida
La loi de 1970, votée par un Parlement élu après la grande
peur de mai 1968, loin de favoriser le traitement médical de la
toxicomanie a, d’abord, organisé sa répression. La détention
d’une seringue devenant une « présomption d’usage »,
leur utilisation multiple s’est répandue et le virus du sida s’est
développé. Cette loi a eu pour conséquence de peupler
les prisons de toxicomanes — la moitié des détenus ont
des difficultés avec l’alcool ou les drogues illicites ([49]) — ce
qui contribuera à ce que le sang collecté en vue des transfusions
soit contaminé.
Il a fallu attendre 1987 pour qu’un décret autorise la vente libre
en pharmacie des seringues. Les pouvoirs publics et le corps médical
ont, ensuite, tardé à admettre et prescrire les produits de substitution
aux drogues dures. Cependant, « avant 1996 la majorité des médecins était
opposée à la substitution. » ([50]) Ces produits de substitution
permettent aujourd’hui à près de 100 000 toxicomanes de
rétablir des relations avec autrui et, notamment, avec des médecins
généralistes. Il est en outre probable qu’il existe un
lien entre la nouvelle pratique et la chute, depuis 1995, des deux tiers des
infractions relevées à la loi sur les stupéfiants. ([51])
Ainsi, laisser les médecins faire face, individuellement, à des
phénomènes sociaux tels que la toxicomanie ou le sida a été une
grave lacune de la santé publique française. La lutte très
insuffisante contre la pollution de l’eau par l’agriculture ou
de l’air par l’automobile en a constitué une autre. Qu’Hygiée,
soit traitée en parente pauvre, co⁄te très cher aux individus
comme à la collectivité.
34.1.2.5 Pauvre Hygiée
Si la santé-providence abuse des soins dispensés à une
partie de la population, la portion de la santé publique est vraiment
congrue. 2 % seulement des dépenses de santé sont consacrés à la
prévention et, notamment, à la connaissance de la situation sanitaire
: l’épidémiologie (au sens large qu’elle a pris)
qui est la base indispensable à toute action publique, n’a pas été assez
poussée.
L’obésité infantile vient d’être qualifiée
d’épidémie par l’Inserm. Le pourcentage d’enfants
obèses de 5 à 12 ans serait passé de 5 % dans les années
quatre-vingt à 15 % aujourd’hui. Or, l’obésité provoque
nombre de maladies graves, d’ordre cardio-vasculaire notamment. Elle
est donc bien un sérieux problème de santé publique. Et, à nouveau, « qui
grossit le plus dangereusement ? Les plus démunis, les plus pauvres,
les moins éduqués. » ([52]) Autre exemple : une expertise
de l’Inserm évalue entre 150 000 et 200 000 le nombre d’enfants
exposés au risque du saturnisme ; 85 000 seraient intoxiqués
mais moins de 5 % auraient été repérés. ([53] )
Négligée est aussi la médecine du travail. On a beaucoup
parlé de l’amiante mais les éthers de glycol qui servent
de solvants dans de nombreux produits tels la peinture sont extrêmement
toxiques sans que des précautions suffisantes soient prises par ceux
qui les manipulent. « Le ministère de la santé ne peut
rien faire, » ([54]) la médecine du travail ne lui est pas rattachée,
anomalie comparable à celle qui existait jadis pour les médecins
des prisons. Cependant la société moderne, si elle soigne globalement
mieux, génère nombre de pathologies, celles qui sont liées
au stress par exemple ([55]).
Notre société aura également beaucoup tardé à aider
les parents d’enfants handicapés, notamment lorsque ceux-ci deviennent
majeurs. L’arrêt de la Cour de cassation, dit arrêt Perruche,
a provoqué de vifs débats. On peut d’ailleurs se demander
si son but n’était pas de nous alerter sur une carence collective.
«
D’un côté nous tirons sans compter sur les ressources de
la Sécurité sociale ; de l’autre une partie de moins en
moins marginale de la population subit les conséquences redoutables
du chômage et de la pauvreté. » ([56]) Quand on observe
divers pays — diverses sociétés — du monde occidental,
on voit à l’œuvre des phénomènes cumulatifs.
Chez les uns, comme la Suède ou le Japon, la différence des revenus
entre classes sociales est relativement faible et la politique de la santé bénéficie à la
quasi totalité de la population ; l’espérance de vie à la
naissance y est la plus forte et la plus homogène. A contrario les États-Unis
se classent très mal. ([57]) La France se rapproche des États-Unis
et, dans le domaine de la santé comme dans celui de l’éducation,
des services publics font plus qu’entériner les différences
sociales ; ils les renforcent.
34.2 Les blocages
Pendant les « trente glorieuses » la croyance des citoyens qu’en
matière de santé tout était possible paraissait justifiée.
La croissance permettait de financer l’amélioration de l’état
de santé des Français que chacun pouvait constater. Puis, à partir
de 1970, la Sécurité sociale et sa branche maladie devaient connaître
dix-sept plans de rééquilibrage de leurs finances : un tous les
dix-huit mois en moyenne. Ces plans, manœuvrant les diverses manettes
des recettes et des dépenses ne sont pas parvenus à moderniser
l’organisation du système de santé et ses graves dysfonctionnements — co⁄ts
non maîtrisés et caractère peu social — ont persisté.
Comme on ne réforme pas par décret une société qui
comporte tant de blocages, rien de significatif ne se fera, sans doute, sans
l’appui de l’opinion et l’évolution des conceptions
ainsi que des comportements ; de ceux du corps médical au premier chef.
34.2.1 Le corps médical
Ni le cursus des médecins ni leur mode de rémunération
ne semblent adaptés à un système de santé que les
Français ont, jusqu’ici, considéré comme étant
finalement de la responsabilité de la nation.
34.2.1.1 La formation des médecins
La formation et la sélection des médecins sont bien conformes
au « modèle français ». Si le concours — clef,
l’internat, se passe à un âge plus tardif qu’à l’X
ou à l’éna, il reste trop précoce pour pouvoir tester
les qualités humaines de futurs « patrons ». En outre, les
matières utilisées dans les sélections, telles les mathématiques — « Je
n’ai pas obtenu que cesse la stupide sélection des étudiants
en médecine par les mathématiques qu’ils n’emploieront
jamais » ([58]) — ont peu de rapport avec l’exercice de la
médecine par la grande majorité des praticiens. Testant surtout
les acquis abstraits de jeunes en phase d’apprentissage, elles valorisent,
comme dans nos Grandes écoles, une lutte solitaire ce qui convient mal à une
profession au caractère social si marqué. En outre « avec
ce système, les généralistes, pivots du système
de santé, étaient sélectionnés par l’échec à un
pseudo concours. » ([59]) La logique des grands corps s’imposant,
en forçant le trait, on a pu dire que « les généralistes
sont des spécialistes qui n’ont pas été reçus
au concours. » ([60]) La réforme des études médicales,
annoncée en octobre 2 001, devrait permettre, en première année,
d’établir une culture commune aux diverses professions médicales
et soignantes. La médecine générale va devenir, en 2004,
une spécialité.
La stratification des médecins qui résulte des sélections
ne facilite pas leur coordination et, comme dans toute la société française,
les classements prématurés, sont contradictoires avec la nécessité de
formations continues alors que la science médicale progresse à vive
allure. Certes des revues médicales de qualité permettent à leurs
abonnés de se mettre à jour mais tous les praticiens ne le font
pas. Compte tenu de leurs responsabilités, il ne serait pas choquant
que leur « permis de soigner » soit remis en cause périodiquement
comme on le fait pour les pilotes de ligne et les capitaines de navire. Au
demeurant, l’Ocde recommande une évaluation périodique
des médecins et leur réaccréditation.
34.2.1.2 Les rémunérations des médecins
L’internat n’induit pas, par lui-même, une rémunération élevée
; internes et chefs de clinique des hôpitaux sont fort mal rémunérés
et, « en ville », leurs confrères auront, en moyenne, un
revenu supérieur. Cette faible rémunération des médecins
hospitaliers a, de son côté, des conséquences néfastes.
Elle pousse à la fois au système, fort discutable, du secteur
privé au sein des hôpitaux publics ([61]) et à l’exercice
en ville, à temps partiel, par des médecins hospitaliers qui
peut nuire à une bonne gestion de l’hôpital.
Nette de frais, la rémunération annuelle d’un généraliste
serait, en moyenne, de 51 000 euros par an, celle d’un spécialiste
de 67 500 euros et jusqu’à 150 000 pour un radiologue. ([62])
Le graphique 8, qu’on trouvera en fin de document, retrace l’évolution
des rémunérations moyennes des médecins. Il n’est
pas étonnant, dans ces conditions, que, majoritaires en nombre en 1987,
les généralistes soient devenus minoritaires, et que la proportion
de femmes, chez les généralistes se soit accrue.
On peut se demander si la généralisation du tiers payant, pratique
commune en Europe, ne serait pas logique dans un pays où les citoyens
souhaitent que la santé soit, pour l’essentiel, prise en charge
par la collectivité : par leurs cotisations, les assurés n’ont-ils
pas « déjà payé » ? Or elle suscite l’opposition
des médecins qui la perçoivent comme un préalable, informatique
aidant, au contrôle de leurs actes et à l’évaluation
de leur pratique, lesques pourraient avoir des incidences sur leurs revenus.
Trois ans après son entrée en service, la carte vitale n’était
utilisée que par une minorité de médecins.
On a pu affirmer que les médecins « acceptent les bénéfices
de la socialisation sans en tolérer les contraintes. » ([63]) « Si
les médecins français ont toujours accepté l’argent
des assurés sociaux, ils n’ont jamais voulu rendre des comptes
aux caisses d’assurance-maladie ; elles ne sont pas, pour eux, légitimes. Procès,
recours, non-signature des conventions, désobéissance administrative,
retard dans l’informatisation des cabinets médicaux, procédures
dilatoires pour retarder le codage des actes et des pathologies… tout
est bon. » ([64]) Les nombreux rapports qui ont traité des pratiques
médicales françaises soulignent leur caractère individualiste.
Faut-il croire, avec un médecin, ancien ministre de la santé,
qu'« avec la Justice, le plus traditionaliste des métiers est
sans doute la médecine » ? ([65])
La collectivité paye l’essentiel de la note, mais les médecins
ne l’aident guère à savoir si elle en a « pour son
argent ». En réalité, n’y a-t-il pas une contradiction
fondamentale entre le « colloque singulier » et une prise en charge
des co⁄ts par la collectivité dès lors que celle-ci se
veut économe ? Le libre choix du médecin et le paiement à l’acte,
pratiques dominantes dans notre système de soins, sont-ils compatibles
avec le tiers payant ? Il est frappant de voir qu’en quelques années
les États-Unis, dans le cadre d’une gestion privée attentive
aux co⁄ts, ont renoncé à ce mode de rémunération
et salarié la majorité de leurs médecins.
Ne devons-nous pas nous interroger sur une pratique dans laquelle médecin
et patient s’isolent en se référant à l’éthique
de leur choix mais où, néanmoins la collectivité publique
ou privée (par le biais d’une mutuelle ou d’une compagnie
d’assurance) couvre l’essentiel des frais ?
34.2.1.3 Des pratiques citoyennes ?
Si les pratiques médicales évoluent, « la profession ne
s’est pas réellement organisée pour diffuser, à travers
des conférences de consensus, les stratégies thérapeutiques
ou diagnostiques ayant le co⁄t le moins élevé. Ces conférences
n’ont pas encore obtenu l’impact favorable qu’on est en droit
d’attendre ». ([66])
En outre, comme tous les Français, nos médecins répugnent à se
syndiquer alors que leur profession est conduite à dialoguer en permanence
avec la collectivité qui la finance ; les négociations, indispensables,
entre médecins et organismes de financement ne peuvent pourtant se réaliser
que par le truchement de représentants. Elles se déroulent, aujourd’hui,
dans de mauvaises conditions. Les médecins sont représentés
par trop de syndicats antagonistes au faible nombre d’adhérents.
Certains d’entre eux refusent le dialogue, l’interlocuteur étant,
il est vrai, assez indéterminé : l’état ou la Caisse
maladie ?
Cependant, l’opinion publique évolue. Dans la société actuelle,
le « Docteur », celui-qui-sait, n’a plus l’aura qui
fut la sienne. Nombre de citoyens, mieux éduqués que jadis, le
savent faillible et les poursuites en justice, même si elles sont peu
nombreuses, pèsent désormais comme une menace. Inquiets, pour
se protéger, les médecins sont tentés de s’entourer
d’un luxe de précautions qui sont d’ailleurs un nouveau
facteur de co⁄ts. L’affaire du sang contaminé a accéléré ces évolutions
: « une sorte de séisme culturel a secoué des experts qui
planaient dans l’euphorie du progrès ; ils ont compris que leurs
connaissances et leurs pratiques devaient être utilisées avec
modération. » ([67]). Cette même affaire a révélé de
graves dysfonctionnements au sein des organismes étatiques.
34.2.2 L’État
C’est dans une grande confusion que l’état a, le plus souvent,
conduit la politique de la santé. Il a multiplié les mesures
sans être parvenu à définir clairement les responsabilités
des différentes institutions et acteurs. Simone Veil avait obtenu la
tutelle conjointe de la santé et de la Sécurité sociale
mais cette articulation, logique, n’a pas été constante.
Déléguant fort peu et contrôlant mal, l’état
dans ses échelons les plus élevés, se mêle de tout.
Dans la crise du sang contaminé, l’inculpation de Laurent Fabius
s’est révélée injustifiée mais était-il
raisonnable que notre centralisme maladif ait permis à Matignon de s’intéresser à un
test de dépistage du virus du sida ?
En novembre 1995, Alain Juppé a voulu mettre les choses en ordre
en présentant un vaste plan d’ensemble. Rappelons — en les
grandes dispositions :
- vote annuel par le Parlement sur l’équilibre prévisionnel
des recettes et dépenses des régimes de base de la Sécurité sociale
;
- réforme des conseils d’administration des caisses et de
leurs relations avec l’État ;
- transfert progressif d’une partie des cotisations maladie sur
une Csg élargie ;
- création d’agences régionales chargées de
gérer les crédits ;
- contractualisation des relations entre agences régionales et
hôpitaux ;
- accréditation et évaluation des services hospitaliers
;
- coordination, au plan local, entre hospitalisation publique et privée
;
- mise en place d’un dispositif d’ajustement automatique des
rémunérations des médecins en fonction du respect des
objectifs ;
- renforcement des « références médicales opposables » ;
- incitation à consulter un généraliste avant un
spécialiste ;
- codage des actes et des pathologies ;
- incitation à l’usage de médicaments génériques
;
- carnet de suivi médical.
Ce plan, voyant haut et large, comportait d’excellentes mesures. Il avait
malheureusement été préparé dans le secret et,
loin d’être appuyé par l’opinion publique, il affronta
l’opposition d’une large part de celle-ci, encouragée, non
sans démagogie, par certains leaders syndicaux ou politiques. Un grand
nombre de dispositions du plan sont restées en vigueur mais, souvent,
de façon plus formelle que réelle. Le Parlement vote bien
un budget de la santé mais sans discuter la politique qu’il traduit
en chiffres et sans mettre en place de vrais moyens de pilotage. Et quand il
prévoit une hausse des dépenses dans l’année de
3 % elle atteint 6 % !
Les défauts du « management » public sont évidents
lorsqu’on observe les relations qu’il entretient tant avec les
hôpitaux qu’avec les caisses maladie.
34.2.2.1 L’état et les hôpitaux
L’hôpital public typique emploie entre 500 et 1 000 personnes et
dispose d’un budget annuel d’une centaine de millions d’euros
(plusieurs centaines de millions de francs). C’est une entité qui
devrait être gérable mais les interventions de l’état,
dont les responsables ont une expérience souvent limitée et parfois
nulle de la gestion, ont tout fait pour qu’il n’en soit pas ainsi.
L’hôpital public a un conseil d’administration mais c’est
le Ministère de la santé qui désigne son directeur. Bien
que nommé par l’État, celui-ci ne choisit pas les chefs
de service dont les larges pouvoirs limitent les siens. C’est le Ministère
qui y procède. Pire, ce n’est pas nécessairement le ministre
de la santé qui décide mais, lorsqu’il en a un, son tuteur
: le (ou la) ministre des affaires sociales (ou de la solidarité). Les
désignations des responsables hospitaliers et, à Paris, de ceux
de l’énorme machine de l’Assistance publique — 90
000 salariés — sont devenues des enjeux politiques. Les chefs
de service, une fois désignés, demeurent presque inamovibles
(bien qu’ils ne soient plus nommés désormais que pour une
période de 5 ans).
Si l’on avait voulu rendre impossible une bonne coordination au sein
d’un hôpital, on ne s’y serait pas pris pas autrement. Ces
pratiques, contraires aux règles les plus élémentaires
de gestion, favorisent notamment « un sur dimensionnement de la capacité de
presque tous les services médico-techniques et, à moindre degré,
des services cliniques. » ([68])
De son côté, le Président du conseil d’administration,
le plus souvent maire de la ville, est peu enclin à une gestion économe
de l’hôpital qui est généralement le premier employeur
de l’agglomération. De surcroît, répétons-le,
le conseil qu’il préside n’a pas nommé le directeur.
Depuis que les salariés des hôpitaux ont été quasiment
assimilés à des agents de la fonction publique, l’état
a la haute main sur les grands paramètres de la gestion du personnel
: rémunérations et effectifs, c’est-à-dire sur plus
de 75 % du budget des hôpitaux. Ainsi, pendant l’été 1992,
fut imposé aux hôpitaux publics le recrutement de salariés
supplémentaires et l’application des 35 heures aux services
hospitaliers a atteint un summum. Le gouvernement de Lionel Jospin avait longtemps
pensé que la loi ne s’appliquait pas au secteur public (des enquêtes
montraient qu’une grande partie du secteur public travaillait moins de
35 heures) — voir le chapitre 32. Mais les syndicats de personnel
hospitaliers ont rappelé que tel n’était pas le cas dans
nombre de services et ils ont obtenu que la loi s’applique. Or,
- maints postes n’étaient pas pourvus : Jean-François
Mattéi, ministre de la santé, devait constater que 1 500 postes
de médecins et 10 000 à 12 000 postes d’infirmières étaient
vacants (à 2 000 près le ministre n’a pu être précis..) ;
- la démographie médicale laissait prévoir, dans
les années proches, le départ en retraite de nombreux soignants.
On peut se demander si les 35 heures n’ont pas provoqué,
par leur brutalité, une véritable fracture dans un organisme
qu’il aurait fallu traiter en souplesse et de manières diverses
? ([69]) «En imposant des horaires on a pétrifié les rapports
humains (..) Notre erreur de méthode a été profonde,
la plaie sera longue à cicatriser. » ([70]) Généralement
prompts à répondre aux demandes des patients, certains hôpitaux
publics imposent désormais des délais à des examens ou
interventions, délais qui paraissent insupportables aux patients.
Et le co⁄t va être gigantesque. En 2002, Jean-François Mattéi
a repris à son compte l’engagement pris par Martine Aubry de créer
45 000 emplois dans la fonction publique hospitalière et 3 500 postes
de médecins en trois ans. ([71]) Les médecins de ville, dont
les honoraires n’avaient pas été relevés depuis
longtemps, ont vu dans l’application des 35 heures aux hôpitaux
une raison supplémentaire d’exiger des revalorisations.
34.2.2.2 Le paritarisme français en question
La gestion paritaire assurée par les représentants des salariés
et des employeurs, conçue pendant la Résistance et qui avait
abouti, dès 1947, à la création du régime de retraite
des cadres, a représenté un progrès considérable
dans un pays où les corps intermédiaires sont faibles et où la
pratique de négociations entre employeurs et salariés, aboutissant à des
compromis, est limitée. Permettant la mise en œuvre des contrats
collectifs — instruments précieux, situés entre la loi
et le contrat individuel — le « paritarisme » assure aux
réalisations relevant du domaine social une certaine autonomie par rapport
au pouvoir politique. Malheureusement la légitimité de la gestion
paritaire a été mise en cause, celle de son fonctionnement comme
celle de la représentativité de ses acteurs.
Il était paradoxal que les patrons, familiers du statut du Pdg, demeurent
membres d’un conseil d’administration qui ne désignait ou
ne révoquait pas le Directeur Général. Nomination et limogeage,
comme on l’a vu encore en 2002, figurent parmi les multiples formes de
l’ingérence de l’État ; c’est également
lui qui arrête le montant des cotisations et des prestations ; lui, encore,
qui impose aux « caisses » de verser aux hôpitaux les sommes
correspondant aux budgets arrêtés par le ministère ; lui
enfin, qui valide les sanctions financières visant les professions de
santé. Le Cnpf/Medef a fini par s’élever contre les absurdités
de la construction : « si c’est l’État qui gère
tout, les partenaires sociaux sont assis là comme des potiches. » ([72])
L’assurance-maladie relève-t-elle vraiment du domaine de l’entreprise
? La question se pose à une époque où les individus sont
de plus en plus soucieux de leur autonomie par rapport aux institutions. On
soulignera aussi la contradiction qui peut se manifester entre la mobilité professionnelle
et l’intérêt que présente le recours continu à un
même médecin généraliste. Restent deux réalités
: d’une part, pour de très nombreux salariés, le choix
de la mutuelle qui complète les prestations de la Sécurité sociale
est opéré au sein de l’entreprise à laquelle appartient
le salarié ; d’autre part si l’on croit, comme les auteurs
de ce site, que les personnes aux revenus les plus élevés devraient
s’assurer contre le risque maladie, elles auront intérêt à le
faire dans le cadre d’un contrat collectif et non individuel de façon à avoir
du poids vis-à-vis d’organismes généralement puissants
et volontiers bureaucratiques.
Reste qu’au plan national, pour gérer la Cnam, la représentativité des
syndicats de salariés est devenue problématique : non seulement
ceux qui détiennent les sièges d’administrateurs ont peu
de militants et d’adhérents, mais leurs mandats n’ont pas été renouvelés
depuis plus de quinze ans. Au mois de mai 2000, la Cfdt a d’ailleurs
proposé une refonte des règles de représentativité syndicale
; la Cgt s’est ultérieurement ralliée s’est ralliée à ce
vœu. Enfin, l’importance croissante de la fiscalité dans
le financement de la maladie et la part déclinante des cotisations constituent
des raisons supplémentaires de remettre en cause le paritarisme dans
le domaine de la maladie.
34.2.2.3 L’état et les caisses maladie
«
Les ordonnances de 1995 (Plan Juppé, voir plus haut) abandonnent (en
principe) la tutelle tatillonne de l’État sur la gestion des caisses à qui
elles reconnaissent, dans le cadre des dépenses votées, une véritable
autonomie. Ces beaux principes volent en éclats dès l’été 1998
quand Martine Aubry décide et annonce des mesures d’économie,
empiétant sur les nouvelles prérogatives de la Cnam. » ([73])
En menant elle-même des discussions tarifaires avec les radiologues,
la ministre, a confirmé sa volonté d’assurer la gestion
directe de la santé, y compris dans le domaine restreint confié à la
Cnam même si on peut douter de l’efficacité de cette frénésie.
En réalité, tandis que le secteur privé décentralisait énergiquement,
c’est une « silencieuse et profonde étatisation de notre
système de santé » ([74]) qui a eu lieu. La raison en est
simple : la santé publique était sous-administrée et nos « responsables »,
combinaison de hauts fonctionnaires et d’hommes politiques anciens fonctionnaires,
en majorité sortis de grandes écoles, l’ont renforcée.
Ils l’ont fait comme ils savent le faire : de façon jacobine.
La « nationalisation » des personnels hospitaliers, elle-même
si conforme au « modèle français », illustre parfaitement
cette politique. On a souligné qu’elle était un obstacle
dirimant à toute gestion responsable des hôpitaux.
Ainsi, l’État n’a su présider à un partage
fonctionnel des responsabilités entre lui-même et les partenaires
sociaux — responsables théoriques de la Cnam — les régions
ou les hôpitaux. Cependant ses propres règles budgétaires — sans
comptabilité analytique ni patrimoniale — et statutaires — sans
délégations franches ni équipes autonomes — ne conviennent
pas aux exigences d’une gestion moderne, notamment dans un secteur comme
celui de la santé où les progrès et donc les changements
sont rapides et les actes peu standardisables. L’état s’est également
montré incapable de conduire une politique du personnel digne de ce
nom, recrutement et formation notamment. Il n’a pas réussi à généraliser
les évaluations. Celles-ci sont encore rares. « On refuse encore
de comparer les résultats des différents services de cardiologie
et de neurologie ; seule la presse le fait. » ([75])
Certes, les caisses maladie ont le droit de contester le remboursement d’actes
médicaux qui s’écartent des « références
médicales opposables » définies par une Agence nationale.
Il en va de même des prescriptions de médicaments si elles ne
sont pas conformes aux recommandations de l’Agence du médicament.
Mais ces mesures n’ont emporté l’adhésion ni des
citoyens ni du corps médical et, jusqu’ici, elles semblent n’avoir
eu qu’une portée limitée.
On notera soigneusement cette observation récente de Jean de Kervasdoué :
il y a moins de dix ans États-Unis et Canada consacraient à peu
près la même fraction de leur Pib à la santé et
la proportion de personnes non couvertes par une assurance-maladie était
voisine dans les deux pays. Au cours des dernières années,
le Canada a mené une politique systématique de décentralisation
de la gestion de la santé. Il a pu, par une amélioration de la
gestion compenser les facteurs d’alourdissement de la dépense.
Les États-Unis, au contraire, ont vu leurs dépenses augmenter
très fortement tandis que la proportion de personnes non assurées
s’accroissait.
Loin d’imiter les Canadiens, notre État a marché à contre-courant
des tendances les plus constructives de notre époque : compter sur un
niveau d’éducation plus élevé des intervenants pour
leur faire confiance, déléguer et contrôler a posteriori,
notamment dans le cadre d’évaluations.
34.2.2.4 Concurrence entre organismes de financement ?
Comment remplacer la combinaison boiteuse, qui est la nôtre, d’un
paritarisme défaillant, d’un état faible mais touche-à-tout
et d’un corps médical peu enclin à accepter des disciplines
? Nos voisins présentent une grande variété de solutions
depuis le système national anglais qui tend aujourd’hui à une
gestion déconcentrée de la prestation des soins jusqu’à celui
des Hollandais qui laisse à l’assuré le choix de l’organisme
de financement auquel il s’affilie.
Devons-nous miser, comme l’a préconisé le Medef, sur une
concurrence entre des organismes de financement de la santé, eux-mêmes
contrôlés par ces mutuelles que les Français utilisent
déjà ou par des compagnies d’assurance privées ?
On ne peut oublier que le métier d’assureur est de sélectionner
les risques rentables alors que les Français souhaitent être égaux
devant la maladie. Pour résoudre cette contradiction les Pays-Bas imposent
des normes et des contrôles stricts qui limitent le rôle de
la concurrence.
Les États-Unis, où au contraire la concurrence règne,
constituent un exemple qui n’est guère convainquant. Les deux
défauts de notre système, l’abus de soins par certains
et l’exclusion d’autres — voir le graphique 9 — sont
accentués et non réduits. Les co⁄ts sont très élevés
en raison tant de l’action commerciale menée par les « financeurs » que
de la minutie des contrôles qu’ils exercent. En effet, « que
nos chantres de la médecine libérale tournent leurs regards vers
les États-Unis : ils y verront des médecins encadrés,
contrôlés par des assurances privées, ô combien plus
coriaces que notre bonne assurance maladie ; ils y verront des praticiens rémunérés
sur la base de la capitation et non sur le sacro-saint paiement à l’acte. » ([76])
Sans avoir tranché toutes ces questions au fond, on a vu un gouvernement
socialiste faire un pas dans la voie du financement privé. La loi sur
la Cmu a, en effet, fait participer mutuelles et compagnies d’assurance à la
mise en œuvre de la loi et à son financement. Il est vrai que l’état
avait besoin de leur concours pour boucler le financement de la nouvelle loi.
Ce faisant il a un peu plus embrouillé une situation déjà très
confuse.
34.2.2.5 L’état et les médecins
Toute évaluation, en médecine de ville comme dans les établissements
hospitaliers publics ou privés, suppose des indicateurs corrects de
la production. À cet égard, les « programmations médicalisées
des systèmes informatiques » (Pmsi) ([77]) pourraient constituer
un progrès sensible pour le milieu hospitalier. Les Pmsi, dont le co⁄t
n’est pas négligeable, sont complexes et leur utilisation généralisée
impliquera une formation importante du corps médical et des personnels
soignants.
Il est, certes, facile de mettre en évidence les imperfections initiales
de tels systèmes d’aide à la décision, mais elles
ne sont pas rédhibitoires. Ces dispositifs ont besoin d’être
rodés avec le concours d’utilisateurs bien disposés à leur égard.
Il ne faut pas non plus leur demander plus qu’ils ne peuvent donner :
ils ne sauraient se substituer à l’esprit critique du praticien
ou du contrôleur.
34.2.3 L’exemple du sang contaminé
Le drame du sang contaminé ([78]) a, malheureusement, illustré les
défauts de notre système de santé : l’abus de soins,
la faiblesse de l’État régulateur, le comportement condamnable
de médecins. « Les cliniciens et les spécialistes de l’hémobiologie
faisaient la loi en leur âme et conscience et, sans parler de contrôle,
refusaient toute instruction ! » ([79]) Tandis que l’opinion passait
d’une résignation désabusée à la vindicte,
les parents des victimes, au-delà d’une indemnisation forcément
insatisfaisante, cherchaient à comprendre comment on en était
arrivé là. Oui, comment la France a-t-elle pu connaître
des taux de sida dus aux transfusions plus de trois fois supérieurs à la
moyenne européenne, 8 fois plus élevés qu’en Allemagne,
16 fois plus qu’en Grande-Bretagne ?
34.2.3.1 Le processus
Point de départ : la France, pratiquant la transfusion sanguine de façon
plus large que les pays voisins et n’ayant recouru que tardivement à l’auto-transfusion,
avait besoin de beaucoup de sang. On fut donc à la recherche de donneurs
; de beaucoup de donneurs. On ne put se montrer trop exigeant à leur égard.
Encouragée par des circulaires du Centre national de la transfusion
sanguine, Cnts, la quasi totalité des centres de collecte ne pratiquera
pas de façon rigoureuse la sélection clinique des donneurs — combinaison
d’examens et d’interrogatoire — qui eut été normale.
De plus, on aura recours à deux sources de collecte particulièrement
dangereuses : les prisons, peuplées, on l’a vu, de toxicomanes
infectés par le Vih, et les rues de Paris. Ces deux collectes, n’ont
représenté que 2 % du sang collecté en 1985 mais ont été responsables
de 40 % des contaminations.
Lorsque les premières craintes apparurent on ne modifia pas la technique
de préparation des lots de sang, le « poolage ». Elle consiste à mélanger,
de façon industrielle, des sangs d’origines diverses. Cette pratique
a des avantages qui expliquent son emploi mais elle multiplie les risques de
contamination. Ce n’est plus le sang d’un donneur infecté qui
est dangereux mais les lots résultant de la mise en pool. Pour parer
au danger il eut fallu soit réduire le nombre de contributions mises
en pool soit revenir à des solutions moins confortables pour les personnes
transfusées mais beaucoup plus s⁄res. Ni l’une ni l’autre
de ces mesures ne fut appliquée de façon systématique.
à
la fin de 1984 on découvrit, d’une part, qu’il était
possible, par des tests appropriés, de détecter le virus dans
un lot de sang et, d’autre part, de l’éliminer en chauffant
les produits sanguins. En France, le Cnts, association qui tentait de
suivre une logique d’entreprise, avait le monopole de l’importation
des produits chauffés. Mais il devait amortir son usine de poolage des
Ulis et écouler des stocks contaminés s’il ne voulait pas
afficher des pertes importantes.
Dans le même temps — derniers mois de 1984 et début de 1985 — l’Institut
Pasteur travaillait à la mise au point d’un test de dépistage
du Vih. Ayant quelques mois de retard sur son concurrent américain Abbott,
il parvint à faire jouer des réflexes carrément protectionnistes.
En toile de fond, il est vrai, les Américains contestaient, parfois
avec une totale mauvaise foi, l’antériorité des découvertes
du Vih par le professeur Montanier et son équipe de l’Institut
Pasteur.
Au printemps de 1985, on différa ainsi de plusieurs mois la mise en œuvre
de mesures essentielles :
- l’arrêt du poolage industriel et l’importation de
produits sanguins chauffés, deux mesures qui auraient co⁄té cher
au Cnts ;
- l’emploi systématique de test de dépistage quitte,
là aussi, à recourir à l’importation et à gêner
l’Institut Pasteur.
Il en résultera, pendant ces mois, des contaminations mortelles qui
auraient d⁄ être évitées. Elles n’ont donc
résulté ni de la fatalité — les taux considérablement
plus bas de pays voisins l’attestent — ni, uniquement, des actes
de quelques individus. C’est un ensemble d’institutions, de pratiques
et de comportements qui sont en cause, en particulier le rôle mal défini
du représentant du Ministère de la santé au sein du Conseil
d’administration du Cnts.
34.2.3.2 Les causes de la contamination
Dans les années qui ont suivi la guerre, de grands médecins comme
Jean Bernard et Jean Hamburger, ont œuvré à la création
d’associations parmi lesquelles le Cnts et France-transplant. Ces organismes
répondaient à des besoins constatés par le corps médical
et que l’état ne satisfaisait pas. L’intérêt
de ces institutions fut reconnu par la Cnam qui prit en charge leurs prestations.
Cependant plusieurs de ces associations prirent une très grande ampleur
sans qu’ait été mis en place un contrôle efficace
des administrateurs sur la direction ; sans qu’aient été explicitées,
non plus, les relations des associations avec l’état. La présence
de représentants du Ministère de la santé, dont le Directeur
Général de la santé, aux conseils d’administration,
loin de lever les ambigutés, les a accrues. ([80]) Les règles
de sécurité sanitaire sagement édictées par le
ministère de la santé ne seront pas appliquées.
Les pouvoirs publics se sont bien heurtés à la tradition établie
ou confirmée par Claude Bernard qui est sans doute au cœur de la
gestion de la santé en France. Considérée comme une pratique
avant tout individuelle la médecine conteste aux pouvoirs publics le
droit d’interférer avec cette pratique au nom d’exigences
collectives.
Que le drame des hémophiles ne soit pas un phénomène isolé,
la contamination des enfants traités à l’hormone de croissance
l’atteste. Les mêmes errements ont pu être relevés
: collecte sans rigueur des hypophyses par France-transplant, poursuite des
traitements alors que les risques de transmission de la maladie de Creutzfeld-Jakob étaient
avérés et, pour finir, décès plus nombreux en France
qu’ailleurs (la France compte 55 % des personnes contaminées par
des hormones de croissance dans le monde). Les contaminations par le sang ou
par l’hormone de croissance confirment le propos de Jean-Marie Domenach
: « la responsabilité n’est pas une qualité donnée,
une vertu spontanée […] elle est une culture. » ([81]) Que
nous puissions développer cette culture et que nos pratiques soient
capables de changer rapidement, la façon dont fut enrayée, en
1993, une épidémie de listériose le montre. Provoquée
par un produit de charcuterie, elle fut stoppée par une détection
rapide de la cause probable et la destruction immédiate des stocks du
produit suspect. « Du point de vue de la santé publique, il s’agissait
d’un véritable cas d’école. Nous avions une très
forte présomption épidémiologique mais pas de certitude.
Il y a seulement trois ou quatre ans, on aurait attendu d’avoir la preuve
bactériologique pour prendre une décision. » ([82])
NB Au moment où ce texte allait être « mis en ligne » les
suites judiciaires des contaminations dues aux transfusions sanguines étaient
très loin d’être terminées. La Chambre de l’instruction
de la Cour d’appel de Paris a, après six ans d’une instruction
menée par Marie-Odile Bertella Geoffroy, prononcé un non-lieu
en faveur de tous les mis en examen. Le parquet s’est pourvu en cassation
contre cet arrêt. Il faut désormais attendre la décision
de la Cour de Cassation. Le non-lieu sera-t-il confirmé ? Le cours de
la Justice reprendra-t-il ? De quelle manière ? Dans quels délais
? Plus de dix ans se seront écoulés depuis qu’auront été déposées
les plaintes instruites par la Juge d’instruction parisienne.
Nous nous sommes efforcés de présenter un état des lieux
de la santé providence et de la santé publique ; il est temps
que notre visiteur trouve des suggestions susceptibles de conduire à des
améliorations de la façon dont la santé est gérée
en France.34.3 Santé publique, santé régulée
En 1849, Victor Hugo notait : « la France ressemble à ces
postillons épuisés de fatigue qui s’endorment sur le dos
d’un cheval lancé au galop dans les ténèbres. » ([83]) Notre
système de santé ne ressemble-t-il pas à la France de
cette époque ? En même temps, comme dans le domaine de l’éducation, « il
serait illusoire de prétendre proposer un système clef en mains
et résoudre d’un coup de baguette magique, un problème
auquel sont confrontés tous les pays industrialisés. » ([84])
Une amélioration du système de santé ne peut résulter
que d’une stratégie s’inscrivant dans la durée et
bénéficiant de l’appui des citoyens comme de la majorité des
professionnels.
Les améliorations devraient à nos yeux avoir, de façon
prioritaire, une préoccupation sociale. Robert Debré avait insisté pour
que la formation du médecin ne soit pas exclusivement technique ; il
souhaitait que le jeune médecin fasse des visites à domicile
et qu’il connaisse les milieux dans lesquels vivent ses patients, leurs
familles et leurs quartiers. N’avons-nous pas relevé la corrélation
qui existe entre l’état sanitaire d’un pays et l’homogénéité de
son tissu social ? Entre une éducation nationale qui contribuerait moins à l’exclusion
(chapitre 31), une politique de l’emploi plus attentive aux non qualifiés
(32) et une priorité donnée à la santé publique,
pourrait exister une réelle cohérence.
N’est-il pas indispensable que, dans un pays comme le nôtre et à notre époque,
tous et d’abord les plus démunis aient réellement accès
aux soins ? Certes, ce dernier est désormais prévu par la loi
sur la Couverture Maladie Universelle — Cmu ; mais on ne dispose pas
d’évaluation de l’application de cette loi et nous avons
vu, dans le cas de la lutte contre l’alcoolisme, l’écart
qui pouvait exister entre la volonté initiatrice d’une loi et
sa traduction dans les faits. Bien que plus d’un million de personnes
bénéficient de la Cmu-régime de base et près de
5 millions au titre du régime complémentaire, des praticiens
nous alertent : « Le système de soins continue de susciter des
exclus. » ([85]) La réforme amorcée des services d’urgence
ou l’ouverture d’antennes médicales dans les banlieues défavorisées
deviendront-elles des réalités ?
34.3.1 Des citoyens impliqués, un État leader
Si le but d’une politique de la santé énergique doit être
avant tout social, le propos est-il incompatible avec une gestion rigoureuse
les énormes budgets en cause ? à nos yeux, il l’exige :
tout euro gaspillé ne prive-t-il pas de soins une personne qui a toutes
les chances de figurer parmi les plus démunis ? Les Français
ne doivent-ils pas rejeter l’adage « la santé n’a
pas de prix » ? On s’incline devant la hausse des co⁄ts de
la santé comme si elle était une pure fatalité. Certes,
le vieillissement de la population et certains progrès médicaux
tendent à l’accroissement des dépenses mais la diminution
de la durée des séjours dans les hôpitaux, des dépenses
limitées en pédiatrie du fait du nombre réduit des naissances
ou des conduites plus responsables dans le domaine de l’alcool ou du
tabac ne devraient-elles pas être des sources d’économies
?
34.3.1.1 Débattre et responsabiliser
Il est frappant de voir que toutes les grandes réformes de l’assurance
maladie — 1945, 1958, 1967, 1983 et 1995/6 — ont été faites
par le biais d’ordonnances. Or, comme dans le domaine de l’éducation
ou de l’emploi, si le réformateur ne dispose pas de l’appui
des électeurs et de leurs élus, il n’a guère de
chance de vaincre les résistances des professionnels ou des patients
et de provoquer ces changements dans les conceptions et les comportements qui
sont les facteurs des progrès durables. « à force de traiter
la santé comme un droit acquis et d’exiger de plus en plus du
système, nos concitoyens n’ont pas toujours conscience d’en être
eux-mêmes les financiers. » ([86])
Des exemples étrangers comme des expériences françaises,
tels les états généraux de la santé — plus
de 1 000 réunions publiques — ceux du cancer ([87]) comme les
journées de la recherche de la Fondation pour la Recherche Médicale
montrent qu’il est possible d’intéresser des citoyens à la
politique de santé voir de les y impliquer. Les citoyens ne sont-ils
pas des patients, actuels ou potentiels, ou des proches de patients ?
Au lieu de s’immerger dans la gestion quotidienne, les responsables politiques
devraient, à nos yeux, en s’appuyant sur les études et
réflexions à long terme — elles ne manquent pas chez nous — informer
soigneusement et longuement l’opinion de leurs considérants et
de leur teneur de leurs projets puis conduire des débats publics à partir
de leurs propositions. Les gouvernants ne devraient pas évoquer les
modalités envisagées avant d’avoir soigneusement fait accepter
leurs finalités. En 1995, ils tentèrent de faire passer un programme
qui contenait d’excellentes mesures ; ils n’emportèrent
pas l’adhésion des électeurs et, encore moins, celle des
professionnels. De toutes manières, aucune réalisation ne peut être évaluée
de façon correcte si ses finalités n’ont pas été explicitées.
Le temps de l’édit et du professionnel distant n’est-il
pas révolu ? « Avant, le malade se positionnait en objet, passif
devant le pouvoir médical qu’il voyait comme une aura. Maintenant,
il veut comprendre et ne lâche pas l’équipe médicale » témoigne
une infirmière. ([88]) Les droits des malades n’ont-ils pas été reconnus
par une loi. ([89]) Respecter le malade mais aussi l’associer à sa
propre guérison. N’a-t-on pas reconnu à quel point il est
précieux de « mobiliser le malade, sa volonté de guérir
(..) ce n’est pas seulement le médicament qui soigne mais aussi
la relation avec le malade » ? ([90]) Dans certaines situations — dialysés,
transplantés, malades du sida — on a vu des associations de malades
se créer ; ces derniers ont voulu jouer un rôle actif dans la
gestion des soins, dans la sensibilisation de l’opinion publique et les
actions de prévention. Le mouvement tendant à responsabiliser
les patients s’en est trouvé renforcé.
Pour que notre système de santé parvienne à soigner tous
les citoyens pour un co⁄t supportable par l’économie, n’est-il
pas nécessaire que les citoyens prennent conscience que ce système
est le leur ? Un gros progrès serait accompli le jour où entrant
dans une pharmacie, prenant des médicaments et sortant leur carte Vitale
les assurés ne penseraient plus que le prix n’a aucune importance
; qu’il s’agit de leur argent. ([91]) Ne serait-il pas normal qu’ils
luttent, chacun dans leur cercle, pour que les affections soient soignées
et que la prévention progresse ; que les solutions à la fois
efficaces et économes prévalent ? Ce faisant on rejoindra le
reporter Tocqueville : « aux États-Unis cent mille citoyens effrayés
des progrès de l’ivrognerie se sont engagés à s’abstenir
d’alcool. Si ces cent mille hommes eussent vécu en France, chacun
d’eux se serait adressé individuellement au gouvernement, pour
le prier de surveiller les cabarets sur toute la surface du royaume. »
34.3.1.2 D’un état gestionnaire à un état stratège
Alors que, dans nombre de domaines, qu’il s’agisse du contrôle
des prix et des changes ou de la conduite des banques et de grandes sociétés
industrielles, l’intervention publique a cessé d’être
indispensable dans celui de la santé elle apparaît, au contraire,
de plus en plus nécessaire ; non pour gérer au jour le jour mais
pour orienter et évaluer.
Des exemples récents le confirment. C’est bien le Ministère
de la santé qui a imposé l’usage des produits de substitution
aux drogues dures alors que le corps médical et les spécialistes
de la toxicomanie étaient très réticents. N’est-ce
pas lui aussi qui doit piloter une utilisation systématique des produits
génériques alors que là aussi l’évolution
du comportement des professionnels est bien lente ? Coordonner les recherches
et les progrès thérapeutiques, renforcer la prévention,
favoriser le dépistage dans le domaine du cancer ? Considérons
comme un progrès que le Chef de l’état ait, en 2002, désigné la
lutte contre le cancer et les accidents de la route parmi les grands chantiers
de son quinquennat.
En même temps, comme dans d’autres secteurs, l’État
est contesté en tant que gestionnaire. Un ancien Directeur Général
de la Santé publique, à partir de constats réitérés,
a « acquis la conviction qu’il fallait confier la gestion des opérations
concrètes à des structures spécialisées, différentes
de l’administration centrale dont ce n’est pas le rôle. » ([92])
En effet « l’expérience montre que lorsqu’il revient à une
institution unique à la fois de définir de grandes orientations
et de les mettre en œuvre dans la gestion quotidienne, les préoccupations
de la seconde prédominent très rapidement sur celles de la première. » ([93])
Ne faut-il pas souhaiter que l’État délègue la gestion
dans un domaine où les progrès sont rapides et la standardisation
peu commune ? Qu’il consacre son énergie et ses talents à deux
fonctions : la régulation et la stratégie en suivant, idéalement,
cette séquence :
- arrêter des objectifs de santé publique notamment face
aux fléaux — alcoolisme, abus du tabac, toxicomanie, accidents
de la route, infections nosocomiales, obésité, saturnisme— et
des plans de lutte assortis des moyens financiers comme des réglementations
correspondant ;
- étant attentif aux pathologies nouvelles, organiser la recherche
fondamentale et appliquée qui concerne les pathologies en cause ;
- définir cahiers des charges et normes régissant, tant
du point de vue de la sécurité sanitaire que des conduites thérapeutiques
les plus efficaces, les unités de soin et la médecine libérale
; organiser des habilitations ; veiller à ce que des contrôles
indépendants soient périodiquement effectués ;
- veiller à ce qu’ait lieu une évaluation répétée
des unités de soin comme des médecins et à ce que l’affectation
des crédits tienne compte de ces évaluations (accréditations à renouveler
périodiquement) ;
- sensibiliser les futurs médecins à l’importance
de la prévention et de la réglementation sanitaire, à la
prise en compte des facteurs sociaux et de l’économie de la santé.
L’État régulateur devrait présider à une
réforme qui viserait à distinguer et à définir
nettement « les responsabilités entre bailleurs de fonds — nos « caisses » actuelles,
ainsi que les mutuelles ou compagnies d’assurance qui versent des remboursements — et
prestataires de soins ; le contrat serait introduit comme relation entre acteurs
chargés de responsabilités complémentaires ; les contraintes
budgétaires seraient décentralisées pour maîtriser
les co⁄ts. » ([94])
L’administration centrale de l’état s’impliquera-t-elle
dans la mise en œuvre de systèmes de contrôle plus sérieux
des règles de sécurité sanitaire et de gestion qui auront été définies
? étant donné nos vieilles pratiques jacobines, il faut résolument
répondre par la négative. Si la collectivité doit veiller à ce
que soient créées des normes et qu’existe une réelle
capacité de contrôle, ces deux fonctions doivent être exercées
séparément. Si l’exécutif gère le système
de contrôle, il en reviendra rapidement à la situation ancienne
: « command-and-control ». Il faut miser, comme on a commencé à le
faire, sur des entités indépendantes — Agence du médicament,
Agence des aliments, Institut national de veille sanitaire, Agence de l’environnement — pour
assurer le contrôle du respect des normes sanitaires, pour évaluer,
par ailleurs, les réalisations des prestataires de soins.
34.3.2 Les organismes de financement
Le Parlement vote, chaque année, des budgets sociaux qui entendent
fixer des limites aux dépenses de santé du pays. Cependant, les
dépenses progressent deux fois plus vite que les « budgets » de
la santé ne le prévoient. Le système n’est donc
pas sous contrôle.
34.3.2.1 Mettre en place un double système de financement
Le vote parlementaire, à la portée incertaine, n’est-il
pas en contradiction avec une gestion du système qui est, en principe,
paritaire ? Dans les faits, notre système combine
- un financement relevant de l’assurance à base professionnelle,
système promu par Bismarck, financé par des cotisations ce qui
avait justifié le paritarisme et
- un financement de la solidarité reposant, dans un cadre national,
sur l’impôt, type promu par Beveridge, et qui prend une place croissante
: 4 % en 1989, 40 % en 2000.
On observera qu’en Europe la majorité des pays se rattache plutôt
au premier système mais que la majorité des citoyens est couverte
par un système du deuxième type. ([95]) La dualité règne.
Après avoir constaté l’échec voire les dangers du
ticket modérateur, pour mieux contrôler le système, il
est proposé, de façon récurrente, de distinguer en matière
de santé les grands risques des petits, la collectivité prenant
en charge les premiers et les individus les seconds en s’assurant ou
non. Il semble bien qu’il faille rejeter cette distinction : en ne soignant
pas ce qui relèverait du « petit » risque le patient ne
laissera-t-il pas se développer des affections graves ?
Pour assurer le financement de la Cmu, le gouvernement de Lionel Jospin, qui
gérait un système de soins aux finances déséquilibrées,
a fait appel aux mutuelles et aux compagnies d’assurances privées.
Ce faisant, n’a-t-il pas embrouillé un peu plus un ensemble excessivement
complexe ? N’est-il pas temps, dans la France de 2003 qui n’est
plus celle de 1946, de bâtir, avec des éléments que nous
possédons, une architecture duale plus claire :
- une couverture maladie totale et garantie par la collectivité,
comme le prévoit la Cmu, à tous les membres d’une famille
disposant d’un revenu inférieur à un montant fixé par
la loi ;
- la souscription, sans doute obligatoire comme c’est le cas pour
l’assurance automobile, par les personnes qui disposent d’un revenu
supérieur à ce montant, d’une assurance santé auprès
d’une mutuelle ou d’une compagnie d’assurance agréés
par l’état et placés sous la tutelle d’un organisme
de contrôle. Ce dispositif n’a rien de révolutionnaire :
le salarié d’une entreprise qui souscrit un contrat auprès
d’une mutuelle n’est-il pas, déjà, entré dans
cette logique ? Il ne faut sans doute pas renoncer prématurément à cette
pratique du contrat collectif. Il protège les individus d’une
confrontation avec des organismes qui, souvent puissants, sont aisément
bureaucratiques. Cependant, à la différence des retraites, de
l’assurance-chômage ou de la prévention des accidents du
travail, la santé n’appartient pas de façon naturelle au
monde du travail et l’affiliation à une mutuelle choisie au sein
d’une entreprise n’est pas sans inconvénient (connaissance
par l’entreprise des problèmes de santé du salarié ;
obligation de changer de médecins lorsqu’on change d’entreprise
et de mutuelle si celle-ci impose une liste de consultants). Les contrats proposés
par les organismes de financement devraient répondre à des normes
fixées par l’état de façon, d’une part, à éviter
les antisélections de patients et, d’autre part, à faciliter
les relations administratives avec les médecins ou unités de
soins. La fiscalité évitera les « effets de seuil » :
les familles qui passent de la première catégorie à la
seconde ne devraient pas acquitter, aux taux pleins, à la fois l’impôt
(de type Csg) pour financer la solidarité et une prime d’assurance
personnelle au taux plein.
La France, si elle décidait d’aller dans cette voie, ne devrait-elle
pas en discuter au sein des instances européennes ? Sans viser une uniformité utopique
des différents systèmes ne serait-il pas souhaitable, si l’on
veut que les Européens puissent s’établir dans un autre
pays de l’Union Européenne, que les partenaires tendent à rapprocher
progressivement leurs systèmes ?
34.3.2.2 Un organisme de financement de la solidarité par région
?
Les dimensions du territoire français et son hétérogénéité renforcent
la nécessité de décentraliser les gestions. Les dispositions
de 1995 ont créé les Agences régionales d’hospitalisation
et, de leur côté, les médecins ont également créé des
Unions régionales. Le financement des prestations de santé intéressant
les personnes couvertes par le mécanisme de solidarité nationale
ne devrait-il pas être délégué à des organismes
régionaux ? Leurs conseils d’administration pourraient comporter
des représentants des citoyens et des professionnels. On peut penser
que Jean-François Mattéi ne serait pas hostile à une telle
construction. ([96])
Les organismes régionaux pourraient être les moteurs des actions
de prévention, contribuer à une meilleure coordination entre
hôpitaux, cliniques privées et médecins de ville et plus
généralement aux actions locales de plus en plus nécessaires,
qu’il s’agisse de la prise en charge des malades en long séjour,
des personnes âgées, de la lutte contre la toxicomanie ou l’alcoolisme
comme de l’état sanitaire de certaines banlieues.
Mais, pour que les organismes régionaux jouent pleinement leur rôle,
il faudrait mettre un terme à la multiplicité des régimes,
legs d’un système fondé sur l’assurance des cotisants
dans un cadre professionnel.
Unification des régimes
Actuellement les deux tiers des Français sont couverts par le « régime
général » de la Sécurité sociale et un tiers — agriculteurs,
marins, étudiants, fonctionnaires, salariés des collectivités
locales, de l’EdF, de la Sncf, de la RATP — par une variété d’autres
régimes. Ces derniers ont, jadis, accordé des droits particuliers
justifiés par les conditions de vie des intéressés. Aujourd’hui
ils ne le sont plus nécessairement de sorte que l’équité souffre
car il existe des mécanismes de compensation entre les régimes.
La diversité des régimes entraîne, en outre, des co⁄ts
administratifs substantiels chez les prestataires de soin qui doivent s’adapter
aux particularités des régimes. Leur « unification pourrait être
une source non négligeable d’économies de gestion ».
([97]) Les régimes de retraite du secteur privé ont entrepris
une telle unification en se fixant, simultanément, des objectifs énergiques
de réduction des frais de gestion. Les co⁄ts de la gestion administrative
de la maladie dépassent 10 % aux états-Unis, mais sont limités à 2
% au Canada. Chez nous ils atteignent 5,6 %. Dans le cadre d’un système
unifié mais géré régionalement, on pourrait, semble-t-il, économiser
3 milliards d’euros (20 milliards francs) par an au seul titre
des frais administratifs. ([98])
34.3.3 Les unités de soin (hôpitaux, cliniques etc.)
Les hôpitaux, dispensaires (ou centres de soins), organismes de transfusion
sanguine ou de transplants peuvent sans doute revêtir des formes juridiques
diverses — associations, mutuelles, coopératives, fondations,
entreprises — dès lors qu’elles sortent du domaine des administrations
centrales de l’État, de ses nominations jacobines comme de ses
règles budgétaires ou statutaires.
Dans le domaine de la santé comme dans les autres, notre État
centralisateur devrait accepter à la fois les responsabilités
d’autorités régionales et des règles de management
rationnelles : les conseils d’administration des hôpitaux (dont
le maire, désormais, n’est plus automatiquement le Président)