33.1 Un passé d’imprévoyance page
33.2 Données pour l’avenir page
33.3 Préparer le futur page
Les graphiques mentionnés dans le texte ainsi qu’une table des
matières détaillée se trouvent à la fin du chapitre.
1 les pensions des retraités sont financées par les cotisations
de ceux qui travaillent.
2 Le nouveau système-monde, Entretien avec Michel Albert, Le Débat,
novembre 1997.33.1 Un passé d’imprévoyance
Pendant les trente glorieuses, les retraités étaient peu nombreux,
l’effectif des cotisants s’accroissait rapidement, les salaires
augmentaient, entraînant la hausse du montant des cotisations perçues
: la situation des régimes de retraite était florissante. Endormie
par cette aisance, la France, loin de regarder en face des prévisions
de plus en plus inquiétantes, est tombée dans le piège
grossier que lui tendait sa démographie.
33.1.1 Un système social, laxiste et piégé
Après avoir attribué généreusement des droits à pension à des
personnes qui avaient peu cotisé et largement pratiqué la retraite
anticipée, nous n’avons pas eu le courage de tirer les conséquences
d’un double processus démographique :
—
creux et boom des naissances suivi d’une rechute de ces dernières,
et
—
allongement de la durée de la vie.
33.1.1.1 La retraite à 60 voire à 55 ans
Si l’on songe aux manœuvres de l’agriculture, du bâtiment
ou de l’industrie exerçant des activités fatigantes, qui
ont quitté l’école très tôt pour travailler
et dont la durée de vie est la plus brève, la retraite à soixante
ans était pleinement justifiée. Mais, en 1981, leur nombre était
en train de diminuer rapidement tandis que se développaient des emplois
qui, impliquant un bon niveau d’éducation et une entrée
tardive dans la vie active, correspondaient à des durées de vie
plus longues.
À
60 ans, de nos jours, la majorité des membres des classes moyennes ou
aisées sont en pleine forme et, dans l’activité professionnelle,
leur expérience peut être un atout. La mesure qui consacrait,
il est vrai, une évolution en cours, en étendant à tous
le départ à 60 ans, n’était égalitaire qu’en
apparence : les plus favorisés allaient en profiter le plus. « La
retraite à 60 ans » était, pour partie, justifiée
par une conception totalement erronée du chômage partagée
par la majorité de la population et encouragée par les leaders
politiques de tous bords (voir le chapitre 32 sur l’emploi) : le travail étant
sensément rare, il fallait le partager. Entre 1985 et 1995
plus d’un million de personnes ont été placées en
retraite anticipée, ce mouvement étant fortement encouragé par
des aides publiques (Voir le graphique 1 en fin de document). Les enquêtes
internationales montrent que la progression des rémunérations à l’ancienneté,
rendant l’emploi des « vieux » plus onéreux que celui
des jeunes, explique en partie cette tendance. Mais, la France souffrait surtout
des graves défauts de son système éducatif (retard mis à généraliser
l’enseignement secondaire, illetrisme trop répandu, exclusions
dès le collège, formation professionnelle traitée en parent
pauvre et formation continue très négligée, surtout pour
les moins qualifiés). Au lieu de remédier à ces défauts,
on prit des mesures palliatives très co⁄teuses et inefficaces
qui accrurent le poids des charges sociales, rendant plus difficiles les embauches.
La retraite à 60 ans pour tous fut l’une de ces mesures néfastes.
Certes, tout le monde occidental a connu, les mêmes phénomènes
: une vie de travail plus courte, une durée de vie totale plus longue.
Le graphique 2, en fin de document illustre, de façon frappante, l’exemple
de la Grande-Bretagne. Mais les tendances ont été beaucoup plus
marquées en France. L’Europe préconise aujourd’hui
que 70 % des citoyens âgés de 20 à 65 ans travaillent.
Cette proportion est, en France, de 60 % ce qui, pour l’équilibre
des régimes de retraite fait une énorme différence : pas
assez de cotisants, trop de prestataires (graphiques 4 et 6). Sur la période
1971-1991, en Europe, la France est le pays où la diminution du taux
d’emploi masculin des 55-64 ans a été la plus forte, sans
marquer, comme aux Pays-Bas notamment, de redressement.
Taux d’emploi des hommes de 55-64 ans ([1] )
En %
1 971
1 991
1 999
France
73
42
39
Pays-Bas
79
42
49
États-Unis
77
64
66
En une génération, dans cette tranche d’âge, la
proportion des hommes adultes au travail aura chuté de près de
moitié pour devenir une des plus faibles du monde occidental ce que
confirme le graphique 5. « Aujourd’hui 38 % seulement de la population
sont actifs et supportent les autres 62 % de la population totale. » ([2])
Le rapport entre les actifs et ceux qui ne le sont pas est ainsi de 0,6 (38/62).
Sans être aussi défavorable, le rapport entre actifs et retraités,
en approchant de 1,5 puis de 1 va devenir redoutable. Un calcul simple montre
en effet que, dans une population qui comptera moins d’un retraité pour
1,5 actif, pour assurer un remplacement du salaire par la retraite au taux
de 75 %, il faut que le taux de cotisation pour la retraite atteigne plus de
50 % du salaire (contre 20 % environ aujourd’hui) ! C’est évidemment
impensable.
Dès 1991, un « Livre blanc » exposait clairement les difficultés
prévisibles de nos régimes, mais le gouvernement socialiste,
au lieu de donner l’exemple de ce qu’un État stratège
doit faire, ne prit aucune mesure. Comme dans le domaine des retraites des
mesures telles que l’augmentation du nombre d’années de
cotisations doivent être très progressives, tout retard pris,
sous prétexte qu’il n’y a pas d’urgence, sera à terme
très dommageable. Il fallut attendre qu’Édouard Balladur
devienne Premier ministre pour que, en 1993 et dans le seul secteur privé,
des correctifs partiels soient apportés à l’imprévoyance
passée.
33.1.1.2. Droits extensifs d’un système très social
Primo, en France, fait rare en Europe, la couverture des salariés par
un régime complémentaire procurant des prestations substantielles
est quasiment générale. En Allemagne ou aux Pays-Bas, la fraction
de la population bénéficiant d’une retraite complémentaire
est de l’ordre des trois quarts ; elle n’atteint qu’un peu
plus de la moitié en Grande-Bretagne.
Secundo, le « taux de remplacement » du dernier salaire par la
retraite est élevé. La fonction publique a, comme dans maints
domaines, été le modèle : un droit à pension égal à 2
% du salaire par année de travail, soit, pour 37,5 ans de cotisation,
75 % (la référence est d’ailleurs illusoire car les primes
perçues par les fonctionnaires, très variables d’un titulaire à l’autre,
n’ouvrent pas droit à la retraite). Compte tenu de l’incidence
de l’impôt sur le revenu et de la disparition des frais liés à l’activité,
l’objectif était que, lors du départ en retraite, la diminution
du pouvoir d’achat soit faible. Le taux de remplacement est d’autant
plus fort que le salaire est plus bas ; c’est la contrepartie de ce qui
reste du plafonnement des cotisations et un autre aspect social de notre système.
Tertio, « Un climat de facilité a favorisé l’accumulation
de mesures en faveur des personnes âgées dont le co⁄t immédiat était
facilement couvert par les hausses constantes de pouvoir d’achat, mais
dont la charge ultérieure a été confiée aux bons
soins des générations futures. » ([3]) Cette politique,
combinée avec le développement de l’allocation vieillesse,
a permis au nombre de ménages âgés et pauvres de chuter
de manière spectaculaire dans les années soixante-dix : voir
le graphique 3 en fin de document.
Quarto, dans le secteur privé, la gestion des caisses est « paritaire ».
ce qui est rare en Europe et remarquable dans notre pays où le dialogue
entre syndicalistes et patrons a été difficile. La retraite est
un domaine où, après que les représentants patronaux eurent
participé à un grand laxisme, des décisions paritaires,
tardives et insuffisantes mais néanmoins énergiques, ont été prises.
Observons, aussi, que notre dispositif assure sécurité et solidarité.
La faillite d’une firme comme le déclin d’une profession
ou d’une région ne mettent pas en cause les pensions. Enfin, les
droits à retraite sont « portables » : qui change d’emploi
ne les voit pas réduits.
Quinque, dans le secteur public, l’état loin de surmonter les
résistances corporatistes et de procéder par étapes, comme
le secteur privé l’a largement fait, à une harmonisation
des régimes de retraite puis à un rapprochement de leurs règles
avec celles du secteur privé, a maintenu en place la grande hétérogénéité régnant
entre les régimes. Leurs singularités, notamment en ce qui concerne
l’âge de départ à la retraite, avaient, à l’origine,
certaines justifications, mais, beaucoup ont disparu. Or, les fonctionnaires
qui ont une durée de vie supérieure à la moyenne partent
en retraite encore jeunes ce qui, comme on l’a déjà relevé,
alourdira doublement le co⁄t de leurs pensions. Il est probable que ces
départs précoces en retraite sont la contrepartie de la très
grande rigidité des carrières publiques. Alors que dans le secteur
privé, la mobilité est devenue courante, elle n’est guère
pratiquée chez les fonctionnaires où elle est rarement la voie
qui facilite la promotion. Les instituteurs prennent leur retraite, en moyenne, à 56
ans. Que, dans nombre de ménages, les deux époux soient enseignants
explique en partie ce phénomène : le second part lorsque le premier
atteint ses droits à retraite. Or, les enseignants représentent, à eux
seuls, 40 % des effectifs de la fonction publique. Il est compréhensible
qu’un métier qui demande beaucoup engendre, in fine, de la lassitude.
Ne pourrait-on y remédier en proposant aux intéressés
un autre poste en fin de carrière ? On peut, de même, trouver
normal qu’un conducteur de bus ou un pompier n’exerce plus leur
fonction au-delà de 55 ans. à cet âge, sont-ils, pour autant,
inapte à tout travail ?
Au total et en dépit de la « crise », nos régimes
de répartition français, sans en avoir vraiment les moyens à long
terme, ont été très généreux : le pouvoir
d’achat des retraites s’est accru beaucoup plus fortement que celui
des salaires : ([4])
Revenu moyen
1 970
1 995
variation
Actifs
104 000
138 000
+ 33 %
Inactifs âgés
60 000
143 000
+138 %
33.1.1.2. Génération dorée des « vieux » et
frustration des jeunes
Que les retraités d’aujourd’hui soient, dans leur ensemble,
plus à l’aise que les jeunes, les retraités récents
le reconnaissent. ([5]) Leur revenu a progressé, jusqu’en 1994,
beaucoup plus vite que celui des « actifs » pour devenir, souvent,
plus élevé et, en tout cas, plus s⁄r. Le revenu des jeunes
couples ayant des enfants est, très souvent, moins élevé que
celui d’un ménage de retraités récents ayant deux
pensions. Dans les années d’après guerre, il était
usuel que les adultes viennent en aide aux plus âgés. Il est fréquent
que ce soit aujourd’hui l’inverse.
Les retraités, qui possèdent 70 % du patrimoine des ménages,
ont fini de rembourser les crédits attachés à leur logement.
Créanciers, les taux d’intérêt, dès lors qu’ils
sont redevenus positifs au regard de l’inflation, les favorisent tandis
que les jeunes, emprunteurs, ne bénéficient plus, comme leurs
aînés l’avaient fait, de l’érosion de leur
dette. Depuis 1954, les montants en francs courants des allocations familiales
n’ont pas été totalement revalorisés et leur pouvoir
d’achat a été fortement réduit de sorte que le centre
de gravité des allocations sociales s’est déplacé des
jeunes vers les vieux.
Prestations de la Sécurité sociale
Répartition en %
1 960
1 996
allocations familiales
33
10
santé
33
45
retraites
33
45
C’est bien la « génération dorée » qui,
née dans les années qui précédèrent la deuxième
guerre, aura été la grande bénéficiaire de ce changement
de pied : elle aura été aidée par les allocations familiales
lorsqu’elle était jeune puis, devenue âgée, par des
retraites généreuses. La génération du baby boom,
a-t-elle craint que les processus qui permettaient aux enfants de vivre mieux
que leurs parents ne soient enrayés ? Faut-il, comme certains démographes,
voir dans les changements de comportement des plus jeunes une réplique
inconsciente à la politique menée par la génération
dorée ? Les mariages sont devenus moins nombreux, plus tardifs et moins
féconds de sorte que la chute de la natalité, si le redressement
amorcé ne s’amplifie pas et ne se prolonge pas, compromet, à terme,
le versement de pensions élevées aux plus âgés.
Une autre réaction s’amorce : l’exil. Le montant des prélèvements
obligatoires fait partie d’un ensemble, avec le petit nombre de stocks
options accordé à des jeunes, qui diminue l’intérêt
de la société française aux yeux de jeunes ingénieurs,
techniciens ou financiers qui choisissent de travailler à Londres ou
en Californie.
33.1.1.3. Bosses et creux démographiques
Ayant lourdement chargé la barque, même après que les trente
glorieuses furent terminées, les Français prirent lentement conscience
de phénomènes démographiques qu’il eut été aisé de
leur exposer. Dès les années soixante-dix, en effet, le paysage
démographique était clair.
Deux phénomènes
Les enfants nés entre 1920 et 1942, peu nombreux — un
creux — furent suivis, de 1943 à la fin des années soixante,
par la vague du baby boom — une bosse — qui, précédait
elle-même des cohortes limitées d’enfants — une rechute.
Conséquence inéluctable de cette succession de phases : le flux
annuel des personnes atteignant 60 ans, égal à moins de 600 000
jusqu’en 2 005 va s’élever, brutalement, à 800 000.
Une augmentation d’un tiers qui se répercutera, massivement sur
les régimes de retraite.
À
cette première évolution s’est superposée celle
de la mortalité. L’espérance de vie à 60 ans qui,
pour les hommes, était, dans les années cinquante, de 15 ans
en moyenne est, aujourd’hui, de plus de 20 ans. Or, l’effet de
l’allongement de la vie sur les prestations de retraite est bien plus
que proportionnel :
Augmentation de la durée
de la vie
5 ans/75
= 6 %
du service de la retraite
5 ans/15
= 33 %
La régularité avec laquelle la durée de vie s’est
accrue contraste ainsi avec les fluctuations de la natalité, difficiles à prévoir
lorsqu’elles se produisent. C’est en 1943, année redoutable
s’il en fut, que la reprise des naissances s’est amorcée
en France et, après que le nombre de ces dernières eut fortement
fléchi, il a connu, depuis 1996, une timide reprise alors que la morosité des
Français était grande. Pour autant, les responsables des régimes
de retraite n’auraient pas d⁄ être désarmés.
En effet, à la différence des variations de la conjoncture économique
qui, parfois brusques, ont des effets rapprochés, celles de la démographie
sont lentes et ont des conséquences très différées.
Aussi bien, même si la petite reprise récente de la natalité devait
s’amplifier dans les années qui viennent, ce phénomène
n’aurait pas d’effet marqué sur les régimes de retraite
avant de très longues années.
La démographie et les régimes de retraite
Jusqu’aux années quatre-vingt, le rapport entre les actifs et
les retraités, qui commande celui des cotisations aux prestations, a été exceptionnellement
favorable : près de 4 actifs pour un retraité. Il chutera, à terme,
au-dessous de 1,5 et dans un peu plus de dix ans années de multiples
régimes de retraite connaîtront un nombre de pensionnés
supérieur à celui des cotisants. ([6]) Voir, à nouveau,
le graphique 6 en fin de document.
Nous n’avons pas du tout tenu compte (dans le secteur public) ou pas
assez (dans le secteur privé) de ces données démographiques,
ni du fait que notre ouverture, sur l’Europe et sur le monde, exigeait
que nos régimes sociaux contribuent à rendre la France compétitive
et, par la, créatrice d’emplois. Les Français savent que
nous avons été imprévoyants : 80 % d’entre eux pensent
que les retraités de demain auront un niveau de vie inférieur à celui
des pensionnés d’aujourd’hui. ([7]) L’avenir aurait été moins
préoccupant si nous n’avions pas, en outre, refusé la capitalisation
collective.
33.1.1.4. Le refus de la capitalisation collective
Les Français, patronat compris, n’ont pas voulu compléter
leur système de retraite par des fonds de pension conséquents.
Ils ont même fait pire. Dans le cadre d’un système de répartition,
il eut été possible de créer des réserves substantielles,
notamment pour pallier, en partie du moins, ces bosses et ces creux démographiques
qu’on a évoqués. États-Unis, Allemagne, Suède
et Japon ont mené cette politique mais la France s’y est refusée.
Pourtant l’Agirc (régime des cadres du secteur privé),
notamment, l’aurait pu ne serait-ce qu’en appelant les cotisations
au taux qu’elle pratique aujourd’hui et qui est supérieur
d’un tiers à celui qu’elle a longtemps utilisé.
Cependant, c’est bien par le développement de régimes de
capitalisation spécifiques que les États-Unis et les pays de
l’Europe du Nord, celle des frimas et des marchands, ont préparé l’avenir
tandis que l’Europe du soleil et des souverains catholiques se montrait
plus insouciante. « Nos compatriotes n’aiment guère que
leurs institutions sociales soient prospères ; tout excédent
leur est suspect. D’où le terme de « cagnotte » pour
désigner un déficit moins élevé que prévu. » ([8])
En outre, cette Europe du Sud a été très longtemps rétive
aux placements en actions. Des expériences de capitalisation ont bien été tentées
en France mais les fonds, gérés selon des formules fallacieuses
ou placés en obligations, ont été dévastés
par de mauvais calculs ou par l’inflation. Un fonds de retraite complémentaire
des fonctionnaires, le Cref, avait cru judicieux d’adopter des formules
originales qui ont été par la suite condamnées et qui
l’ont conduit à réduire les pensions qu’il versait
de quelque 16 % ! On démontre, cependant que le rendement de dotations
aux retraites est égal
- dans le cadre de la répartition, au taux de croissance de l’économie,
- dans celui de la capitalisation, au rendement du capital, ([9])
et que — « règle d’or » — les deux systèmes
donnent des résultats équivalents lorsque le taux de croissance
de l’économie et celui du rendement du capital sont égaux
ce qui, à très long terme, est sensé se vérifier.
Mais à très long terme seulement.
La gauche française est, depuis fort longtemps, hostile à la
capitalisation dont le terme même évoque par trop, à ses
yeux, celui de capitalisme. Les syndicats de salariés sont, de surcroît,
cogérants des régimes de répartition. Ce n’est que
très récemment qu’au sein du Parti Socialiste, Laurent
Fabius a œuvré pour élargir la place encore modeste de la
capitalisation. C’est Georges Pompidou qui, en 1967, avait instauré la
participation du personnel aux bénéfices des entreprises, laquelle
aboutit à une forme intéressante de capitalisation collective
que nous l’examinerons au € 33.3. Cependant, les quelque
400 milliards de FF qui, à ce jour, ont été collectés
dans ce cadre ne représentent que le dixième des montants recueillis
par l’assurance-vie.
La réalité, en effet, n’est nullement conforme aux affirmations
péremptoires de ceux qui sont hostiles à la capitalisation :
en France, répétons-le, celle-ci a, bel et bien, été fortement
encouragée et, qui plus est, dans la forme la plus inégalitaire
qu’on puisse imaginer. Les versements effectués dans le cadre
des contrats d’assurance-vie — 50 000 FF par souscripteur et par
an en moyenne — ont, pendant des années, absorbé la moitié de
l’épargne financière des ménages français.
Un tiers d’entre eux a un tel contrat (près de la moitié des
cadres, des professions libérales et des agriculteurs). Or les revenus
de ces patrimoines sont capitalisés en franchise d’impôt
et la transmission du capital a été exonérée d’impôt
sur les successions. Alors que les revenus des retraités devenaient
moins inégalitaires, les différences des patrimoines se sont,
au contraire, accrues ([10]), l’assurance-vie contribuant largement à ce
phénomène.
Tandis que l’assurance-vie finançait, par la souscription aux
obligations émises par l’état, l’essentiel du déficit
public français, se produisait, dans le monde, une révolution
: la création puis l’énorme développement des pension
funds investis en actions. Elle a, notamment, provoqué une seconde jeunesse
du capitalisme américain.
33.1.2 L’explosion des pension funds
Si le leadership des États-Unis s’est manifesté à la
fin du XXe siècle, ce fut, certes, en raison de leurs découvertes
technologiques comme de l’effet de puissance dont le $ et eux-mêmes
ont bénéficié, notamment en raison d’une incontestable
supériorité militaire. Les fonds de pension auront fortement
contribué à établir ce leadership.
33.1.2.1 Rôle des fonds dans l’économie
Créés dans les années cinquante, aux Usa, les fonds de
pension ont vu, dans les dernières années, leurs réserves
bondir et dépasser, à la fin de 1999, 80 000 milliards de
FF ([11]) pour l’ensemble des pays industrialisés dont les deux
tiers aux États-Unis. Voir le graphique 7 en fin de document.
Un placement majoritaire en actions ayant été choisi par la plupart
des fonds, ceux-ci ont été favorisés par la hausse des
bourses — historiquement exceptionnelle — qui depuis 15 ans a procuré des
valorisations annuelles proches de 10 %, nets d’inflation. La France
est restée à l’écart de ce phénomène.
Les actifs des fonds français représentent moins de 10 % de notre
Pib alors qu’ils s’approchent de 100 % voire les excèdent
aux États-Unis, aux Pays-Bas et en Suisse. Ne caricaturons pas, pour
autant, la situation : aux États-Unis, si les fonds de pension génèrent
60 % du montant des retraites, la Social Security, publique, qui fonctionne
en répartition, en procure 40 %.
Reste que les grands fonds américains, dans le secteur public comme
la Calpers, ou privés, comme ceux des grandes sociétés,
gèrent chacun des centaines de milliards de FF de capitaux. Il est frappant
de voir que le fonds de pension de General Motors avait, au printemps 2 002,
une valeur de 70 milliards de $ qui était le double de la capitalisation
boursière de la société. Il est vrai que, chez General
Motors, à chaque salarié en activité correspondent 2,5
retraités. Puissants, les fonds sont des actionnaires autrement exigeants
que les personnes physiques dont l’union, possible, est éphémère.
Aiguillonnant le capitalisme, ils l’ont poussé à s’internationaliser
pour obtenir la rentabilité maximum.
La gestion d’une large partie des fonds est déléguée à des
organismes financiers et une concurrence intense existe entre eux pour séduire
les fonds. Sur ce marché, la performance boursière immédiate
est devenue une obsession. Dès lors, le système ne va pas sans
faire apparaître des contradictions entre les intérêts des
retraités, qui, passés dans le camp des « capitalistes »,
cherchent la valorisation maximum de leurs droits et ceux des salariés
qui peuvent, notamment, être touchés par des « restructurations » brutales.
Les fonds auront, en tout cas, contribué à assurer, pour un temps
au moins, la suprématie du capitalisme à l’anglo-saxonne
sur la forme rhénane.
33.1.2.2 Pension funds et marchés financiers
Désormais, les fonds constituent le pilier essentiel des marchés
de capitaux et leur puissance est le premier des facteurs qui expliquent la
force des places financières anglo-saxonnes. en Grande Bretagne, les
services financiers et la City jouent désormais un rôle économique
aussi grand que l’industrie.
Bénéficiant, pour financer leur expansion, des vastes ressources
des fonds de capitalisation, les Britanniques, mais aussi les Hollandais ou
les Suisses ont vu se développer, relativement à la dimension
de leurs pays surtout, des firmes plus internationales et plus puissantes que
les nôtres : Royal Dutch et Unilever, Novartis ou Nestlé. L’étroitesse
de notre marché d’actions a été une des causes du
faible nombre de nos entreprises géantes. à la fin de 2000 la
première société française par sa capitalisation
boursière, France Télécom, ne se classait qu’au
36e rang mondial, suivie par TotalFinaElf, 39e. Dans ce classement, parmi les
100 premières entreprises mondiales on ne trouvait que six françaises.
33.1.2.3 Le contrôle des firmes françaises
«
L’ironie veut qu’en l’absence de fonds de pension, les profits
des entreprises françaises alimentent en priorité les revenus
des retraités américains. » ([12]) L’absence de fonds
de retraite français explique, en effet, que les principaux actionnaires
des grandes entreprises françaises soient devenus des fonds étrangers
(et que les Pme novatrices aient eu des difficultés à trouver
des fonds propres). Les Français, hostiles à la capitalisation,
ont d⁄ constater que la collectivité des fonds anglo-saxons avait
décidé du changement de contrôle de plusieurs de leurs
grandes sociétés. Chez Elf, par exemple.
33.1.2.4 Capitalisation et conjoncture
Le succès, contingent, des fonds de pension a renforcé l’optimisme
et la consommation des Américains. Quand on observe, à la fois,
le faible taux d’épargne et le déficit extérieur
des USA, il est clair que leur exubérance est allée trop loin.
A contrario, en Europe et en France, les enquêtes montrent que les gestionnaires
des régimes de retraite et les hommes politiques, en différant
les réformes, provoquent périodiquement l’inquiétude
des futurs retraités, consommateurs d’aujourd’hui.
Si les Français épargnent beaucoup, ils tirent des fruits médiocres
d’une épargne dont une trop large part a financé les déficits
publics. Les fourmis françaises n’ont guère profité de
la croissance fabuleuse des entreprises qui s’est accélérée
dans les dernières années du XXe siècle.
33.1.2.5 Capitalisation et concurrence mondiale
Dans la phase de hausse de la bourse, les mécanismes de la capitalisation
ont procuré un avantage non négligeable aux sociétés
qui les ont utilisés par rapport aux autres entreprises. La retraite
par capitalisation assurait, à l’origine, une « prestation
définie », l’employeur garantissant le montant des retraites
versées. Puis, une autre formule s’est développée
aux États-Unis, celle de la « contribution définie » :
l’entreprise ne garantit plus le montant des retraites mais s’engage
simplement à verser une cotisation annuelle laquelle « excède
rarement 10 % du salaire brut. » ([13]) Son développement a été tel
que, compte tenu des versements volontaires des salariés (législation
401 K), plus de la moitié des capitaux des fonds américains et
plus de la moitié des salariés qui y sont affiliés se
trouvent désormais dans le cadre de cette « defined contribution. » Voir
le graphique 8.
Les entreprises anglaises commencent à suivre cette voie et la nature
des placements effectués par les funds a commencé à changer
: lorsqu’ils sont en charge de leur future retraite, les salariés
demandent à leurs mandataires de se montrer moins optimistes que les
employeurs ne l’étaient : ils investissent davantage en titres à revenu
fixe et moins en actions. Finalement, par ces nouvelles pratiques, les employeurs
anglo-saxons ont réduit leurs charges sociales et renforcé leurs
positions compétitives au prix d’un risque accru pour les salariés dont
les retraites cessent d’être garanties.
La Commission européenne souligne l’avantage concurrentiel obtenu
par les pays qui utilisent fortement la capitalisation. « Les systèmes
de répartition, dans le contexte qui a été celui des 15 à 20
dernières années, ont exigé un financement trois fois
plus élevé que les systèmes de capitalisation. De son
côté, le Ministre des finances des Pays-Bas a rappelé qu’actuellement,
dans son pays, 20 % des retraites complémentaires résultaient
de cotisations et 80 % des revenus des placements. » ([14])
33.1.2.6 Caractère peu social de ces systèmes
Si les régimes français sont moins équitables qu’on
ne le croit en général, la capitalisation telle que les Anglo-saxons
la pratiquent est, par construction, franchement inégalitaire. Aux États-Unis,
presque tous les citoyens bénéficient d’une retraite de
la Social Security et la quasi totalité des grandes firmes a un pension
fund, mais à peine plus de 10 % des entreprises de moins de 100 salariés,
dont la place grandit dans l’économie, ont créé un
système de retraite par capitalisation.
En Grande Bretagne, pour faire place aux pension funds, la retraite de base
versée par l’État, a été délibérément
réduite à quelque 300 euros ou 2 000 francs par mois environ.
En outre, le gouvernement de Mrs Thatcher a incité les salariés à quitter
leurs régimes collectifs complémentaires pour souscrire des contrats
individuels auprès des compagnies d’assurance. Cinq millions de
personnes ont suivi cette voie mais plus d’un million y a été poussé par
des vendeurs payés à la commission vers une option qui était
contraire à leurs intérêts. Des indemnités de l’ordre
de 20 milliards de FF ont été réclamées aux
compagnies. ([15]) On a vu, en outre, une grande compagnie d’assurance
faire faillite.
En tout état de cause, un défaut des plans individuels de capitalisation
est leur co⁄t élevé. Aux frais commerciaux s’ajoutent,
chaque année, des co⁄ts administratifs et ceux de l’investissement,
au sein de comptes individuels, du montant des cotisations versées.
Un tiers de la valeur finale des capitaux investis peut ainsi disparaître.
Dans l’avenir, la concurrence aidant, il est possible que, des modes
de gestion plus efficace réduisent ces prélèvements, redonnant
un plus grand intérêt aux contrats individuels.
Ainsi, un état des lieux de nos régimes de retraite met en évidence
trois défauts :
- une dangereuse imprévoyance : après avoir favorisé la « génération
dorée », les données démographiques laissent prévoir
des jours difficiles ; il eut été possible et cela aurait été très
opportun, de compléter, pendant la période de vaches grasses,
notre système de répartition par une dose raisonnable de capitalisation
; la répartition marche aisément lorsque le rapport entre cotisants
et retraités augmente ; elle souffre dans le cas inverse qui va être
notre lot ; les finances publiques vont devoir supporter les conséquences,
lourdes, de la lâcheté ou de la maladresse dont ont fait preuve
nos dirigeants. Une agence de rating a dressé le graphique 9, alarmant,
de l’évolution possible de notre dette publique.
- une justice sociale moins grande qu’on ne le dit : notre système,
plus équitable que la capitalisation à l’anglo-saxonne,
avantage cependant les plus favorisés ; le départ en retraite
pour tous à 60 ans a accentué les inégalités plus
qu’il ne les a réduites ;
- un mauvais partage des responsabilités : l’état
s’avère incapable de gérer les retraites qui sont de sa
responsabilité mais, par des décisions telles que la retraite à soixante
ans, il compromet l’équilibre des régimes privés
gérés de façon paritaire ; en refusant de généraliser
la capitalisation chez les salariés, nos systèmes encouragent
l’irresponsabilité des citoyens ; l’un des avantages majeurs
de la capitalisation est, en effet, de faire choisir par les futurs retraités
le type de placement qu’ils préfèrent. De bénéficiaires
passifs d’allocations ils deviennent davantage des acteurs.
33.2 Données pour l’avenir
Avant d’examiner les perspectives des retraites des secteurs privé et
public on doit se demander si notre participation à l’Europe a
modifié les règles du jeu.
33.2.1 Le cadre européen
La France, clairement insérée dans « l’Euroland »,
doit tenir compte de la concurrence que se livrent entre elles les firmes et,
par leur truchement, les institutions collectives. La compétitivité des
firmes comme les emplois qu’elles créent dépendent, en
effet, pour une part, de l’efficacité des services collectifs,
systèmes de retraite compris.
L’édification progressive d’une fédération
européenne voue la nation à ses missions sociales (éducation,
emploi, retraites et santé). Elle devra le faire de manière responsable,
en respectant, comme elle s’y est engagée, les grands équilibres économiques.
Elle le fera à sa manière et en tenant compte de ses traditions.
Loin d’imposer un modèle uniforme, l’Europe peine à harmoniser
des régimes de retraite hétérogènes : ils expriment
tellement les lignes de force profondes des sociétés que leur
harmonisation au sein de l’Union est forcément lente.
33.2.1.1 L’Europe des retraites en échec
Au début des années quatre-vingt-dix, la Commission européenne
avait tenté de faire reconnaître la triple liberté :
- des épargnants, de souscrire un contrat individuel émis
dans un quelconque pays de l’Union ;
- des gestionnaires de « produits » de retraite, d’offrir
leurs services dans toute l’Europe, ce qui implique, notamment, que tous
les versements à un système de retraite effectués par
une entreprise ou par un salarié européens soient déductibles
dans les mêmes conditions des impôts dus ;
- des fonds de retraite, de placer leurs capitaux dans les pays de leur
choix.
D’inspiration libérale, ces dispositions étaient très étrangères à notre
système obligatoire, monopoliste et sans capital. La France s’est
associée à l’Allemagne pour bloquer les efforts de Bruxelles
et le développement de la concurrence qui se serait manifestée,
au premier chef, par l’offre de formules de capitalisation à l’anglo-saxonne.
Les deux pays, traditionnels moteurs de la construction européenne,
entendaient, au demeurant, ménager des souscriptions aux emprunts que
leurs États émettent. L’Allemagne est, en outre, soucieuse
de protéger le financement de ses entreprises auquel contribuent, si
fortement, leurs fonds de pension internes.
Combats d’arrière garde sans doute car les grands gestionnaires
anglo-saxons de fonds de retraite ([16]), groupés au sein de la European
Federation for Retirement Provision, ne relâcheront pas leur pression,
désireux qu’ils sont de s’implanter hors de leurs pays d’origine.
De leur côté, de grandes sociétés, soucieuses d’uniformiser
leur système de retraite afin de favoriser la mobilité de leur
personnel, ont fondé une association qui milite en faveur de solutions
européennes. Les citoyens, de leur côté, ne poussent guère
l’Union à unifier les régimes puisque 2 % seulement d’entre
eux travaillent dans un pays de l’Union autre que celui de leur origine.
C’est au nom de l’unification et de l’élargissement
du marché des capitaux que la Commission plaide en faveur de l’harmonisation
des régimes de retraite européens tant leur rôle pour ces
marchés peut être essentiel. Son livre vert, publié en
1997, et sa communication de mai 1999 rappelaient cet objectif en même
temps qu’était publié un plan d’action pour les services
financiers (banques, assurances, gestion de valeurs mobilières).
La création de l’euro a fait faire un pas de géant en direction
de la troisième liberté citée ci-dessus. Les institutions
qui servent des retraites avaient l’obligation de constituer des réserves
dans la monnaie correspondant aux pensions. Cette monnaie étant désormais
l’euro les institutions placent librement leurs fonds dans l’espace
de l’euro et non plus sur leur seul territoire national. Ce changement
a joué un rôle important pour transformer la zone euro en une
terre de concurrence. Voir le chapitre 23.
Au début de l’année 2000, une soixantaine d’économistes
ont lancé un appel à la Commission pour qu’elle joue un
rôle plus actif dans l’analyse des régimes de retraite en
vigueur en Europe et dans l’harmonisation des données chiffrées
les concernant de façon à favoriser les comparaisons et la compréhension
par le public. Les signataires ont souhaité que la Commission tout à la
fois lance des enquêtes, suscite un débat européen et fixe
des normes communes. Ils ont, notamment, demandé que des échantillons
de ménage, établis de façon identique, permettent de mieux
connaître le fonctionnement des retraites en Europe et que les prévisions
des divers régimes soient établies selon des hypothèses
uniformisées.
On doit approuver ces vœux. À notre époque, le rôle
d’un État ou d’une autorité supranationale n’est
pas de trancher proprio motu mais d’éclairer et d’organiser
un débat public qui permette à des citoyens mieux éclairés,
de faire connaître leurs préférences. Celles-ci étant
dégagées, l’autorité peut, légitimement,
prendre les dispositions qui les mettent en œuvre.
33.2.1.2 Une gestion moins laxiste
Depuis 1 983, il est clair, en tout cas, que l’Europe nous impose une
gestion non pas « rigoureuse », comme on le dit trop aisément,
mais moins laxiste. Nous sommes, depuis plusieurs années, bel et bien
au pied du mur car nous avons combiné :
- un niveau de cotisations qui, figurant parmi les plus forts de la communauté,
peut difficilement être relevé de façon substantielle ;
- un endettement de l’État lui aussi élevé et,
surtout, une forte dette invisible de la nation : l’Allemagne et la France
ayant des cotisations de retraite fortes ont, implicitement, promis des retraites
substantielles. Or, elles se sont gardées d’inclure cette catégorie
de dette dans les critères de Maastricht. Si un chiffrage rigoureux
de cette dette est difficile — les promesses ne sont pas formalisées
et le montant de l’engagement dépend du taux d’actualisation
retenu — en toutes hypothèses, France et Allemagne sont dans une
situation défavorable.
Les disciplines européennes nous interdisant aussi bien une forte hausse
des cotisations que le déficit/endettement, nous devons chercher d’autres
solutions.
33.2.2 Perspectives de nos régimes de retraite
La gestion des régimes de retraite intéresse la quasi totalité des
Français et les sommes en jeu sont énormes :
Retraites versées en 1998 ([17])
Bénéficiaires
milliards FF
%
Salariés du secteur privé
Retraite de base
Régimes complémentaires obligatoires *
Total salariés privés
Autres bénéficiaires
Artisans, professions libérales, agriculteurs
Total du secteur privé
Secteur public
Total général
377
258
635
102
737
286
1 023
37
25
62
10
72
28
100
* Arrco et Agirc
Dès lors, la retraite entre, forcément, dans le champ politique.
Sa réforme a joué le rôle de déclencheur des grandes
grèves de l’hiver 1 995. Mais, si la lutte fut longue le débat
fut des plus confus. Il n’aida guère à ce que les Français
comprennent les enjeux.
33.2.2.1 Le secteur privé
Il fallut attendre 1 993 pour que les « partenaires sociaux »,
encouragés par un gouvernement de droite, entreprennent, dans le secteur
privé — plus des deux tiers des cotisants — les réformes évoquées
dans le Livre blanc remis à Michel Rocard en 1991.
Primo, la durée de cotisation requise pour bénéficier
d’une pension à taux plein doit être portée, par étapes,
de 37,5 à 40 ans.
Secundo, par étapes aussi, la pension va être calculée
en se référant aux 25 meilleures années de salaire au
lieu de 10. Il en résultera une baisse sensible, du taux de remplacement.
Ce taux tombera, en vingt ans, pour un ouvrier de quelque 80 % à moins
de 70 et, pour un cadre supérieur de 51 à 42 %. ([18])
Tertio, et, en principe, pour la dernière fois, les taux de cotisation
seront relevés, également par étapes. Le patronat s’est
rallié à cette décision après de longs débats
en son sein. La Fédération des Assurances, notamment, avait préconisé un
blocage des taux de cotisation de façon à permettre à la
capitalisation de se développer. Au-delà de cette dernière
hausse, l’équilibre est donc recherché par la baisse des
prestations. C’est, évidemment, une inflexion non explicite mais
décisive dans l’histoire sociale française.
Quarto, en application de ce qui précède, la progression de la
valeur du « point » de retraite a été enrayée
; elle n’est plus indexée sur les salaires (comme cela reste le
cas dans le secteur public) mais, sur les prix ; en outre, en 1 994, un blocage
temporaire de la valeur du « point » de retraite fut décidé et
la revalorisation fut limitée, pour les années 1 996 à 1
999, à 1 % par an. Si l’on ajoute que les cotisations sociales,
Csg en tête, acquittées par les retraités, ont été portées à 9
% de la pension, on est bien entré dans une phase où, désormais,
le pouvoir d’achat du retraité du secteur privé non seulement
progresse moins vite que les salaires mais plafonne voire régresse
légèrement.
Quinque, on a cherché à réduire d’un quart les frais
de gestion (4,9 % des cotisations) en 1996. Dans ce but, les 45 régimes
fédérés par l’Arrco ont, au 1er janvier 1999,
constitué un régime unique avec un « point » de retraite
commun dont la valeur initiale a été fixée à un
euro. La fusion de l’Arrco (salariés) et de l’Agirc (cadres)
est prévisible. La notion de « cadre », en partie établie
par l’existence des caisses de retraite spécifiques, paraît
ainsi vouée à disparaître.
Dans le secteur privé, la France a donc réellement engagé rationalisation
et, sans le dire trop haut, baisse du pouvoir d’achat des retraités.
On observera que ces mesures, vitales pour la plupart des citoyens, ont été prises
sans débat. Ce comportement a des conséquences. Lorsque les responsables
n’ont pas confiance dans la maturité des citoyens, ceux-ci, en
retour, deviennent méfiants. « Le public aurait davantage confiance
dans un système de pensions si on disait clairement vers quoi on s’oriente à long
terme. » ([19])
33.2.2.2 Le secteur public
Si des mesures ont été prises dans le secteur privé, rien
de tel n’a eu lieu dans le secteur public où le co⁄t des
pensions va bondir.
Pensions des fonctionnaires
en milliards de FF constants
1 998
2 010
2 020
2 030
2 040
172 ([20])
= 100
269
156
325
189
379
220
453
263
De leur côté, les charges de retraite des hôpitaux et des
collectivités locales vont plus que tripler. Si la situation des régimes
de retraite du secteur public est bien plus mauvaise que celle du secteur privé,
celle des retraités est meilleure.
Des retraités favorisés
Qu’il s’agisse des taux de cotisation, du nombre d’années
de cotisations requis ou de l’indexation des pensions, les fonctionnaires
semblent favorisés par rapport aux salariés du secteur privé.
En moyenne, le montant des retraites semble supérieur à ceux
du secteur privé. Ils font observer que les primes qu’ils perçoivent
n’ouvrent pas droit à retraite et que, à qualification équivalente,
les rémunérations peuvent être plus favorables dans le
secteur privé.
Retraite mensuelle moyenne en francs ([21])
Salariés du secteur
Hommes
Femmes
privé
public *
10 516
13 340
6 701
11 214
* Fonctionnaires civils de la fonction publique d’État
Des droits à pension — tel l’âge du départ à moins
de 60 ans — ont été maintenus alors que la durée
de la vie et les conditions de travail avaient, pour la grande majorité des
bénéficiaires, évolué.
Régimes très déséquilibrés ou charges potentielles énormes
Des départs en retraite précoces, combinés avec l’allongement
de la vie humaine, vont considérablement alourdir le co⁄t des
retraites du secteur public.
Revenir sur des avantages que les intéressés considèrent
comme acquis même s’ils ne figurent pas dans une convention sera
difficile. D’autant plus que, dans le secteur public, n’existent
pas de « caisses » que salariés et directeurs auraient,
comme dans le secteur privé, gérées de façon paritaire
ainsi que le secteur privé a appris à le faire. Les données
d’une discussion sur les retraites du secteur public sont, au demeurant,
fort complexes car, au fil des ans, un grand désordre s’est installé.
D’abord, le système de retraite public est morcelé en une
centaine de « régimes spéciaux » et leurs affiliés,
craignant que des fusions ne soient l’occasion de réduire les
avantages qui leur sont propres, refusent la rationalisation que l’Arcco
vient de réaliser.
Ensuite, l’État ne prévoit ni cotisation de retraite ni
pension correspondante sur une partie, pour certains fort substantielle, de
la rémunération : les primes. Même si, pour palier cette
carence, des régimes de capitalisation — Préfon et Cref — ont été créés,
les primes constituent un maquis difficile à pénétrer.
Un ministre des finances expose qu’avant de connaître celles que
percevaient ses collaborateurs il avait d⁄ réclamer dix fois l’état
adéquat. ([22]) Dès lors, faute de transparence — ce qui,
s’agissant du secteur public, est particulièrement choquant — toute
réforme des retraites dans ce domaine fait craindre que ne s’ouvre
un débat interminable sur la multiplicité des régimes
et sur les primes. Ce n’est pas une raison pour ne pas agir mais les
difficultés doivent être bien repérées.
Le contraste est donc fort entre le domaine privé aux gestionnaires
actifs, aux domaines bien circonscrits et le domaine public, touffu et obscur,
jusqu’ici impuissant à se réformer. Les déficits
menacent dans les deux secteurs mais ils sont proportionnellement beaucoup
plus forts dans le second comme le montrent les deux dernières lignes
du tableau ci-après.
Prévisions de déficit ([23])
À
législation inchangée
milliards de FF
2 020
2 040
Secteur privé
147
392
Secteur public
240
420
en % des cotisations
Secteur privé
5
10
Secteur public
21
32
La France aborde ainsi le XXIe siècle avec des systèmes
de retraite qui, après avoir été très ambitieux,
sont, inégalement mais sérieusement, déséquilibrés
et ne pourront répondre aux attentes des citoyens. Ses régimes
de répartition vont tanguer dans la tempête démographique
: la vague du papy boom arrive. Que faire ? Quelles pistes méritent
d’être explorées ? Comment combiner les mesures dans un
ensemble voulu ou accepté par les citoyens ?
33.3 Préparer le futur
Des retraites équitables pour les pensionnés et supportables
par l’économie sont une des pierres de touche d’une société moderne.
En Italie, la réforme des retraites a été la manifestation
la plus nette de la volonté du pays de sortir de la gestion déplorable
qui avait été, si longtemps, la sienne.
Les pages qui précèdent se sont efforcées de montrer qu’il était
impensable de laisser les choses en l’état en France. Les Français
le savent : l’avenir des retraites figure parmi leurs principales préoccupations.
92 % des salariés estiment qu’une réforme est urgente ([24])
Un rapport commandé au Commissaire Général au Plan l’a,
en 1 999, confirmé. Il fut suivi d’un autre, signé de René Teulade,
qui a tenté de justifier que les réformes soient, une fois encore,
reportées, après les élections de 2 002 en tout cas. On
a pu penser que la création d’un Conseil d’orientation des
retraites avait le même but, et le Medef a refusé d’y participer.
Les situations des régimes de retraite semblent, en effet, assez établies.
Nous avons perdu beaucoup de temps. Trop de temps. Ce n’est pas parce
que les retraites appellent des solutions à long terme qu’il faut
les différer. « La principale leçon de 1 993 est que les
réformes ne sont acceptées par l’opinion que si elles sont
d’application progressive. C’est pourquoi elles doivent être
décidées à temps. Plus on attend, moins elles pourront être étalées
dans le temps, et moins elles seront facilement admises. » ([25])
Au cours des années récentes, les objectifs que l’on vise
lorsqu’on réforme un système de retraite se sont élargis.
On ne cherche plus seulement des équilibres financiers mais, aussi, à favoriser
l’expansion. Dans la réforme en profondeur que l’Allemagne
vient de réaliser, les pouvoirs publics et les partenaires sociaux étaient
très conscients de l’inconvénient que présentent
des charges sociales trop lourdes lorsqu’on veut assurer la croissance
d’une industrie allemande concurrencée. On a donc cherché à maintenir
un niveau de retraite acceptable, dans une conjoncture démographique
particulièrement difficile, en limitant strictement la hausse des cotisations.
En France, il faut ardemment souhaiter que disparaisse la vision archaque de
l’emploi, dont on peut craindre qu’elle soit encore majoritaire,
et qui incite, pour « partager le travail », à favoriser
les retraites anticipées. Une conception moderne qui ne vise pas le
chômage le plus réduit mais l’emploi le plus développé,
favorisera, au contraire, la prolongation du travail pour tous ceux qui le
peuvent.
Les éléments de solution (€ 33.3.1 ci-dessous) sont bien
connus et sur plusieurs d’entre eux — développer la modeste
capitalisation collective qui existe déjà, continuer à freiner
la progression des retraites par rapport aux salaires, permettre un départ
en retraite à un âge variable, la pension étant fonction
du nombre d’annuités acquittées — on est sans doute
assez proche d’un consensus. Encore faut-il mener à bien la manœuvre
: exposer les enjeux aux citoyens, leur proposer et leur faire approuver les
grands axes d’une réforme et, enfin, la réaliser.
33.3.1 Les éléments de solution
33.3.1.1 La capitalisation, enfin ?
En Europe le seul système de retraite qui ne soit pas mis à mal
par un changement de contexte démographique pourtant aussi difficile
qu’ailleurs, est celui des Pays-Bas : la majorité des pensions
versée a pour origine le revenu tiré de capitaux accumulés
en combinant actions et obligations. Nous avons longuement évoqué,
dans la première partie de ce chapitre, le refus de la capitalisation
collective et le fait que la capitalisation individuelle, réalisée
dans le cadre de contrats d’assurance-vie, avait privilégié les
obligations. De tradition, les Français donnent une place réduite
aux actions. Le graphique 10 montre pourtant qu’au cours des années écoulées
depuis le premier conflit mondial, un capital investi
en actions avait été multiplié par 31
en obligations avait été divisé par 2,5 (coupons réinvestis
dans les deux cas)
en or gardait simplement son pouvoir d’achat.
Attraits et risques des actions.
Dans un pays où l’économie de marché domine, les
actions constituent, normalement, un placement fructueux. C’est en misant
sur elles que les fonds anglo-saxons et ceux de quelques pays européens
ont connu leur prodigieux développement et conquis leur forte influence
sur les entreprises (€ 33.3.2). Mais une conjoncture défavorable
aux actions est intervenue en 2 001 dont il est difficile de prévoir
la durée.
Les cours des actions connaissent, en effet, de brusques rebonds mais aussi
de très longues périodes de vaches maigres, comme ce fut le cas
aux États-Unis de 1929 à 1950 et de 1 965 à 1 975 ou de
1 962 à 1 982 en France. Même si, dans les années qui viennent,
la croissance reste convenable, une situation démographique dans laquelle
la main d’œuvre deviendra plus rare pourrait provoquer un partage
entre salaires et profits moins favorables à ces derniers.
On a vu que les pays anglo-saxons, passaient de la « prestation définie » à la « cotisation
définie ». Dans le nouveau système les retraités
assument les risques des fluctuations et ils demandent aux gestionnaires des
fonds de minimiser les aléas. Plus intéressés par les
actions que jadis, les Français vont-ils les accepter comme élément
du capital destiné aux retraites au moment où les régimes
anglo-saxons réduisent la place privilégiée qui a été la
leur et où les circonstances pourraient devenir moins favorables à ce
type de placement ?
Il est, en tout cas, peu probable que toutes les conditions propices au démarrage
d’un système de capitalisation se trouvent à nouveau réunies,
comme elles l’avaient été dans les années soixante.
De fausses manœuvres seront, en tout cas, exploitées par les partisans
du « tout répartition » pour bloquer indéfiniment
le développement de la capitalisation.
Démographie et capitalisation
La prévision, comme l’escalade, comporte des degrés de
difficultés diverses. La démographie est au degré un :
la prévision est relativement aisée en raison de l’inertie
des phénomènes. L’économie est au degré deux
mais on atteint le degré trois dans la gestion financière. Pendant
les « trente glorieuses », notre pyramide des âges — peu
de retraités, beaucoup de cotisants, comme la croissance économique
aurait permis de lever une double cotisation : une, forte, pour servir les
pensions en cours, la seconde, modeste et capitalisée, pour préparer
les « bosses » des futures retraites. Malheureusement les esprits
français n’étaient pas prêts.
La phase démographique dans laquelle nous entrons — beaucoup de
retraités et relativement peu de cotisants — ne permet plus d’envisager
le lancement d’un régime de capitalisation collectif substantiel.
Après avoir été un épouvantail, la capitalisation
ne doit pas devenir un leurre : dans les années qui viennent le problème
majeur des retraites françaises restera celui de l’équilibre
des régimes de répartition.
Pour autant, ce n’est pas une raison, dans un domaine où on ne
bâtit que très lentement, pour ne pas encourager une capitalisation
limitée, ayant un caractère très complémentaire.
Les conseillers de Lionel Jospin ont, en 1 998, publié une note reconnaissant qu'« un
système fonctionnant en répartition pure n’est pas compétitif » ([26])
et la gauche française a, tardivement, accepté une capitalisation
que la droite aura, elle aussi — c’est plus, étonnant — méconnue.
Le parti socialiste allemand s’est, également, rallié à une
capitalisation modeste de caractère complémentaire.
La France, l’Allemagne et les retraites
Au regard des retraites, la situation de l’Allemagne présente
des analogies avec la nôtre : puissants régimes de répartition,
peu de capitalisation autonome. Mais, dans le secteur privé, les retraites
complémentaires sont, pour l’essentiel, versées par les
entreprises qui constituent, à cette fin, dans leur bilan, des fonds
de pension très substantiels. Quel contraste entre cette capitalisation
et la nôtre ! L’allemande aura financé la croissance des
entreprises, la française le déficit des finances publiques.
En septembre 2000, le Chancelier Schršder a proposé, une solution
de compromis. La durée de cotisation requise sera portée à 45
ans et la hausse des cotisations obligatoires limitée jusqu’en
2 020 en tout cas (le taux actuel de 19,3 % ne dépassera pas 20 %),
le « taux de remplacement » des salaires par les retraites ne tombera
pas, théoriquement, au-dessous de 67 % (en fait on devrait descendre à 64
%) ; une retraite par capitalisation est instaurée constituée
par des versements volontaires des salariés (maximum 4 % des salaires)
et abondés par l’état, la subvention atteignant près
de 10 milliards d’euro en 2 008. à partir de 2 004 tout assuré recevra
chaque année un état de ses droits à la retraite ainsi
qu’une simulation de ses droits futurs.
Admettant que les régimes de retraite par répartition du secteur
privé ne parviendraient pas à faire face à l’augmentation
des pensions qui s’annonce, l’état français a, en
1 999, créé un fonds de réserve. L’idée en
avait été lancée dès 1 992 par Pierre Bérégovoy.
Ce fonds, doté de ressources fiscales, devait atteindre 35 milliards
FF à la fin de 2 001 et… 2 000 milliards en 2 020. En réalité,
l’affectation de ressources à un objet donné, politique
d’illusionnistes, n’est qu’un jeu d’écriture
qui, en lui-même, ne résout rien. On a compté, pendant
quelques mois, sur la vente des licences d’exploitation des téléphones
portables de nouvelle génération pour effectuer une forte dotation
au fonds. Comme il a fallu réduire fortement le montant des licences,
la dotation a largement fondu. Il est probable que nos dirigeants comptent,
pour l’avenir, sur la cession d’une partie du capital d’EdF
et de France Télécom.
Les Plans d’épargne d’entreprise et la loi de 2001.
Plus intéressante est la loi sur l’épargne salariale votée
par le Parlement en 2 001. ([27]) Laurent Fabius n’a pas complètement évité le
défaut de ses prédécesseurs : créer une nouvelle
formule fiscale qui rompt la stabilité si nécessaire dans le
domaine de l’épargne et accroît une complexité dans
laquelle les ménages se perdent. Mais la loi nouvelle qu’il a
fait voter a le mérite de s’appuyer sur les plans d’épargne
d’entreprise (Pee), institués dans le cadre des textes qui ont
prévu la « participation des salariés aux bénéfices » ou
leur « intéressement » à l’amélioration
de la productivité.
Ces plans constituent une capitalisation collective, largement investie en
actions et significative par
- le nombre de salariés concernés : trois millions
selon une enquête Insee, plus de cinq millions selon d’autres
sources soit le quart des cadres et des agents de maîtrise mais 12 %
seulement des ouvriers non qualifiés ;
- le montant des capitaux réunis : les Pee, alimentés par
les versements des entreprises ou, à titre volontaire, par les salariés,
avaient collecté, à la fin de 2000, 360 milliards de FF,
au rythme de quelque 50 milliards par an. Les capitaux sont placés
dans des fonds, les uns propres à l’entreprise concernée
lorsqu’elle est grande, les autres utilisés par plusieurs firmes.
Le graphique 11 qu’on trouvera à la fin du chapitre, montre qu’une
rationalisation de la gestion a conduit à réduire le nombre de
fonds.
Si les sommes versées annuellement au sein des Pee ne représentent
que 2 % de la masse salariale française — 7 % des salaires des
sociétés concernées — le système, vieux de
30 ans, comporte plusieurs mécanismes fort intéressants :
- les bonus qui permettent d’associer les salariés aux fruits
des bonnes années sont affectés à l’épargne
ce qui évite la diminution des revenus disponibles dans les années
moins favorables ;
- la diffusion d’informations ce qui, dans nombre d’entreprises,
a incité les salariés à suivre la marche de leur entreprise
;
- la possibilité d’ouvrir des fonds ayant des orientations
différentes (trésorerie, obligations, actions, actions de l’entreprise,
solutions mixtes) ce qui conduit les salariés, à faire des choix
personnels entre ces fonds pour le placement des actifs qui leur reviendront
; on sort ainsi de la regrettable passivité dans laquelle on confine
le plus souvent le bénéficiaire d’une allocation ;
- la gestion du Pee par un conseil de surveillance paritaire ;
- l’appel, pour la gestion des capitaux, à des prestataires
en pouvant faire jouer la concurrence entre eux ;
- le contrôle de la régularité du fonctionnement des
plans par des commissaires aux comptes et la Commission des Opérations
de Bourse.
La loi de 2 001, non seulement ne remet pas en cause le dispositif que nous
venons de décrire mais tend à élargir son domaine, aux
Pme notamment. Par ailleurs, elle encourage la détention directe par
les salariés d’actions de l’entreprise qui les emploie.
Est-ce une voie intéressante ?
É
pargne salariée et actionnariat
Si, chez les Anglo-saxons, être actionnaire ou salarié sont deux états
nettement distincts, en Europe, un courant de pensée existe depuis longtemps
qui souhaite combiner ces deux statuts afin de mettre un terme aux conflits
qui oppose les deux catégories.
De nos jours, certains dirigeants socialistes semblent rejoindre ce courant
en y voyant « un moyen d’infléchir l’évolution
du capitalisme. » ([28]) Ce n’est pas par hasard que la loi de
2001 a baptisé de Plan parternarial d’épargne salariale
volontaire la nouvelle catégorie de fonds qu’elle a créée.
Cette loi prévoit, notamment, que des augmentations de capital doivent être
réservées aux salariés. Cependant, la majorité des
dirigeants du Ps n’adhèrent pas à cette solution que certains
Gaullistes avaient explorée mais qui n’a été retenue
que de façon optionnelle par les ordonnances de 1967 sur la participation
des salariés aux bénéfices des entreprises.
En 2001, les entreprises qui avaient mis en place des programmes d’actionnariat
des salariés n’étaient qu’au nombre d’une quarantaine
([29] ) mais 1,7 million de salariés y était intéressés
et ils détenaient un faible pourcentage du capital des sociétés
concernées. Cependant, d’une part, ce capital atteignait, toujours
en moyenne, près de 28 000 euro par salarié soit un peu plus
d’un an de salaire, ce qui est substantiel. D’autre part, dans
certaines firmes, Vivendi, Société Générale, Saint-Gobain,
Bouygues et Largardère notamment, la fraction du capital possédée
par les salariés dépasse 5 %.
Que le personnel détienne une part du capital est énergiquement
encouragé par certains dirigeants, soucieux de voir la majorité du
capital de leur société en des mains considérées
comme s⁄res. Si la Société Générale a résisté à l’assaut
de la Bnp elle l’a d⁄, dans une large mesure, à la résistance
de salariés qui détiennent une fraction non négligeable
des droits de vote.
Est-il réaliste et souhaitable, cependant, qu’une forte partie
de l’épargne des salariés et, en particulier, celle qui
est accumulée au sein des Pee soit investie en actions de l’entreprise
au point de détenir une fraction élevée de celles-ci ?
Observons d’abord que l’actionnariat des salariés est une
voie qu’aucun pays industrialisé n’a suivie à une
grande échelle. L’actionnariat direct, systématique et
massif, ne se heurte-t-il pas, en effet, à trois obstacles ? Primo,
il concentre les risques : si l’entreprise connaît des difficultés,
le salarié voit, non seulement son emploi, mais aussi son épargne
compromis. La faillite de la société américaine Enron
vient d’illustrer bruyamment ce risque. Et, sans connaître cette
extrémité, que d’émotions ! Entre la fin de 2000
et octobre 2001, la valeur des actions détenues par les salariés
français dans l’entreprise qui les emploie avait chuté de
près de 40 %. Secundo, un actionnariat durable semble peu compatible
avec la mobilité qui caractérise de plus en plus l’emploi
moderne (voir les chapitres 21 et 22). Tertio, certains pensent que les salariés-actionnaires,
constituant une catégorie particulière d’associés,
devraient disposer d’une représentation qui leur soit propre.
Mais on voit mal comment l’égalité entre actionnaires,
pilier de la loi sur les sociétés serait, dès lors, respectée.
A contrario, il faut souhaiter qu’il cesse d’être contraire
aux lois régissant le marché financier, que les représentants
des salariés soient informés de façon prioritaire des
projets susceptibles d’affecter l’emploi.
Si le Pee n’a pas été conçu pour verser des retraites — avec
les contraintes que ceci suppose dans la gestion des actifs — des salariés,
en nombre croissant, ont tendance à y accumuler une épargne en
prévision de leurs vieux jours. Le Ppesv de la nouvelle loi est, lui
aussi, conçu pour pouvoir être utilisé en prévision
de la retraite.
Mais, aujourd’hui et pour les vingt ou trente années prochaines,
la contribution de la capitalisation aux retraites est et restera forcément
modeste. Si quelque 400 milliards des Pee génèrent 20 milliards
de revenus annuels, ce montant, même si on parvient à l’accroître
de façon substantielle, demeurera limité au regard des 1 000 milliards
de pensions versés. Dès lors, pour équilibrer cotisations
et pensions, il faut se tourner vers les deux autres moyens : réduction
du montant des pensions et report de l’âge du départ en
retraite.
33.3.1.2 Diminuer les pensions ?
Comment afficher un tel objectif ? On a vu, néanmoins, que telle avait
bien été l’évolution des retraites du secteur privé.
Constatant que les plus âgés avaient été mieux traités à la
fois que les plus jeunes et que leurs homologues des pays voisins — voir
le graphique 12 en fin de document — on est revenu en arrière,
dans une mesure il est vrai limitée et dans le seul secteur privé.
Par un changement du mode d’indexation (le secteur privé indexe
les retraites sur les prix le secteur public conservant l’indexation
sur les salaires), par le blocage temporaire des revalorisations, par l’assujettissement
des retraites à des cotisations sociales ou impôts nouveaux, en
moyenne, le pouvoir d’achat des retraités a diminué. Une
façon de réduire les pensions est de calculer leur montant non
plus en fonction du dernier salaire perçu mais du salaire moyen reçu
sur une période longue. Si le secteur public a, sur ce point aussi, échappé jusqu’ici
aux « ajustements », dans le secteur privé la retraite est
désormais calculée par référence au salaire moyen
des 25 dernières années au lieu de 10. Le patronat a proposé de
calculer la retraite en se référant au salaire moyen des 40 dernières
années. ([30])
33.3.1.3 Re­ ; traite retardée, optionnelle ou progressive ?
La retraite à soixante ans, vœu fort ancien de maints travailleurs, était
devenue injustifiée en 1 981, dès lors qu’elle avait une
portée générale ; non seulement parce qu’une nation
de plus en plus européenne se devait d’être compétitive,
mais aussi parce que la grande majorité des Français avait connu
une évolution spectaculaire de la longévité et de la « forme » manifestée
par les hommes et les femmes de soixante ans. Les études biologiques
et sociales montrent que le vieillissement est très variable d’un
individu à l’autre, d’un métier à l’autre
et que, du coup, des mesures générales sont totalement inadaptées à cette
diversité.
La population vieillit-elle autant qu’on le dit ?
«
Dans les entreprises, le salarié est jugé vieux de plus en plus
tôt, de plus en plus jeune, alors que, dans le même temps son vieillissement
physiologique se ralentit. » ([31]) La notion de « vieillissement
de la population » a perdu de sa signification : « finalement,
la part des vrais vieux dans la, population n’aurait pas augmenté depuis
un siècle et demi et se situerait toujours autour de 10 %. » ([32])
En 1 985, 10 % de la population était âgée de plus de 70
ans. En 2 005, cette proportion n’augmenterait pas si on reculait l’âge
considéré à 72 ans ce qui serait admissible puisqu’en
vingt ans, la durée moyenne de la vie des personnes âgées
aura augmenté de plus de 3 ans. À partir de ce constat, Allemagne, États-Unis,
Japon et Italie reportent l’âge du départ en retraite. On
peut espérer que les entreprises françaises, ayant mis à la
porte des « vieux » que ni le système scolaire de jadis
ni leurs propres programmes n’avaient su former, vont cesser de pratiquer, à grande échelle,
la mise en retraite anticipée.
Il existe, en effet, un lien entre l’âge de la retraite et le niveau
de formation de la population, y compris celui qui s’obtient grâce à la
formation continue. En améliorant nos performances dans le domaine de
la formation, générale et professionnelle, nous pourrons plus
aisément retarder l’âge moyen du départ en retraite.
Et en déplaçant le curseur, nous gagnerons sur les deux tableaux
: les cotisations d’un individu seront perçues plus longtemps
et la prestation de retraite servie pendant une période plus courte.
En finir avec l’uniformité, vive la diversité
La mesure de 1981 se référait à un modèle social
que l’évolution de la société dément. Si
une existence nettement partagée entre éducation jusqu’à une
vingtaine d’années, emploi jusqu’à 60 ans et retraite
au-delà est un schéma qui correspond au monde ouvrier traditionnel, à celui
de la grande entreprise des trente glorieuses ou à l’univers des
fonctionnaires, pour une fraction croissante des Français elle décrit
de plus en plus mal un mode de vie où travail, formation et loisirs
ne sont plus séparés de façon si tranchée.
Dès 1912 Jean Jaurès plaidait, devant la Chambre des Députés
pour une retraite progressive des ouvriers, considérant que la cessation
brutale et totale du travail n’était pas, pour la majorité d’entre
eux, souhaitable. À notre époque, il serait normal que se développe,
enfin, la retraite progressive, le nombre d’heures travaillées
ou la difficulté des tâches à accomplir diminuant au fur
et à mesure que l’âge avance. Le salarié accumulant,
par ses cotisations, des points de retraite, celle-ci serait prise à un âge
variable, le montant de la pension étant calculé, selon des formules
actuarielles, en tenant compte du nombre de points acquis. Un choix serait
ainsi offert : cesser son activité plus tôt et toucher plus longtemps
une rente limitée ou prolonger sa vie professionnelle et percevoir un
moins grand nombre de mensualités plus conséquentes. Aujourd’hui,
comme l’a rappelé le rapport Charpin, notre système de
retraite pénalise de façon excessive celui qui part en retraite
avant 40 ans de cotisation comme celui qui prolonge son activité. Le
Medef voudrait que le secteur privé progresse dans cette voie du calcul
actuariel alors que les syndicats du secteur public la rejettent.
Il serait, par ailleurs, logique que le nombre d’années de cotisation
requises pour disposer d’une retraite pleine soit variable selon les
métiers et les espérances de durée de vie à la
retraite qui s’y manifestent. La façon équitable de maintenir
l’équilibre des régimes de retraite serait d’indexer
l’âge du départ sur l’espérance de vie. Une étape
dans cette direction consiste à passer « de la notion d’âge
de départ à la retraite à celle de durée de carrière
ce qui rétablirait la justice entre ceux qui ont travaillé très
jeunes et ceux qui sont entrés plus tardivement dans la vie active » ([33])
Retarder, en moyenne, l’âge du départ
Introduire plus de flexibilité et s’approcher de l’équité n’évitera
pas, au-delà des modulations professionnelles et individuelles, de relever
de façon substantielle la durée moyenne des cotisations correspondant à une
retraite à taux plein, ce qui revient à reporter l’âge
du départ en retraite. Selon l’Arrco, en portant cet âge à 67
on rétablirait en 2 020, la proportion retraités/cotisants de
1990.
Des enquêtes d’opinion montrent que la grande majorité des
Français s’attendent à ce que « la retraite à soixante
ans » soit mise en question, les uns estimant que, dans l’avenir,
la retraite sera prise à 65 ans voire au delà, d’autres
qu’il n’y aura plus d’âge légal de départ.
([34]) Mais ces enquêtes montrent, aussi, que la majorité de nos
concitoyens est attachée au départ en retraite à 60 ans.
En novembre 1996, les barrages des routiers se sont terminés par
l’octroi du droit à la retraite à 55 ans ; sous la menace,
satisfaction a été donnée à cette corporation en
tirant une traite sur l’avenir.
Dans diverses professions, il est compréhensible que certaines tâches
ne soient plus confiées à des personnes qui ont dépassé un
certain âge. Mais ne serait-il pas raisonnable qu’un ancien conducteur
de bus devienne responsable de la régulation du trafic ou qu’un
instituteur, au lieu de partir en retraite à 55 ans, soit chargé,
non plus d’une classe complète, mais du soutien scolaire à quelques élèves
en difficulté ?
Si la génération du baby boom finit par accepter un recul différencié du
départ, elle restera favorisée lorsqu’on rapprochera son
temps de travail et la durée de sa retraite. La France étant
l’un des pays où le temps de travail durant la vie a le plus diminué,
la durée du temps de retraite ayant augmenté, les futurs retraités
bénéficieront d’une proportion retraite/travail plus douce
que leurs parents. Voir le graphique 13 qui rapproche les durées du
travail en France et dans six autres pays comparables.
Deux autres phénomènes atténueront le traitement moins
favorable des pensionnés. D’une part, malgré la longue
phase baptisée, en France, de « crise », le niveau de vie
a, depuis le début des années soixante-dix, progressé de
près de 2 % par an en moyenne, rythme qui correspond à un doublement
en 35 ans. Même si le revenu des retraités progresse désormais
de façon moins favorable, il est probable que les actifs d’aujourd’hui
auront un revenu plus élevé que leurs parents. D’autre
part, le nombre de femmes qui bénéficient d’une retraite
substantielle va continuer à augmenter et celui des ménages qui
ne disposent que d’une seule retraite à diminuer.
Allant plus loin, certains pays européens, en tête desquels figurent
la Suède et l’Italie ([35]) ont instauré des modes de calcul
des droits à pension qui ne devraient pas être remis en cause
par les changements démographiques et notamment par la tendance à l’allongement
de la durée de la vie. Chaque individu a un compte de ses droits que
synthétise un revenu « notionnel » censé représenter
son niveau de vie. Le droit à la retraite est obtenu en appliquant à ce
revenu un diviseur qui prend en compte, l’âge de départ
en retraite mais aussi l’espérance de vie de la cohorte à laquelle
appartient l’individu considéré. Il est affecté d’un
index de progression fixé à 1,6 %. Ce taux est voisin de celui
de la progression de la productivité du travail, c’est-à-dire, à population
stable, du Pib en volume. Il établit un lien entre les cotisations versées
et les pensions en s’inspirant de la « règle d’or » que
nous avons évoquée : le pouvoir d’achat de la retraite
par répartition peut progresser comme le Pib en volume. C’est
un élément capital du contrat-social implicite qui existe entre
les citoyens et la collectivité.
Les personnes âgées dans la société
Un Président de la République qui connaissait mieux Zola et Clémenceau
que la société en train de se faire ayant décrété une
mesure inadaptée et néfaste, on souhaiterait voir un de ses successeurs
proposer une perspective (un défi ?) à ces très nombreux
retraités qui gardent une grande énergie. En effet, « un
espace de vie de plus en plus long se dessine entre activité et vieillesse
effective. » ([36]) « Le grand dessein qu’il nous faut
pousser pour le demi-siècle à venir c’est la collaboration
des âges, c’est la réinsertion de retraités actifs
dans la gestion de la société. » ([37])
De tout temps les difficultés des vies individuelles ou les dysfonctionnements
de la société ont rendu précieuse l’intervention
de personnes âgées. Aujourd’hui, il est devenu hautement
souhaitable (voir le chapitre 41) que les actions d’insertion ou de réinsertion
sociale se multiplient. La génération dorée a largement
profité d’un état-providence qui a laissé se développer
l’exclusion. Dans plusieurs secteurs de l’administration d’ailleurs,
et en dépit de bien des réticences, on fait désormais
appel à la « société civile » et à ses
bénévoles ce qui a le double avantage de ne pas co⁄ter
cher et de mobiliser des expériences longues et variées.
33.3.2 Gérer la réforme
Rapprochons deux documents qui venaient de paraître au moment où nous
terminions la mise à jour de ce chapitre sur les retraites :
—
Retraites : questions posées aux candidats à l’élection
présidentielle ou à leur porte parole par l’Association
française d’épargne et de retraite (Afer, mars 2 002, dossier
spécial) ;
—
Panorama des réformes des systèmes de retraite en Europe, Réflexions
de l’Institut de l’Entreprise sur l’étude de Laurent
Vernière, janvier 2 002.
Dans le premier document, on constate un assez large consensus sur le sens
des mesures à prendre pour adapter les systèmes de retraite français.
Seul François Hollande attache du prix à ce Fonds de Réserve
des Retraites, simple jeu d’écriture, dont on fait miroiter le
montant souhaité pour 2 020 : 150 milliards d’euro, alors
qu’il n’est aujourd’hui doté que de quelques milliards.
Avec No‘l Mamère, Robert Hue semble croire que 37,5 annuités
de cotisations peuvent permettre de financer les retraites. Ils sont les seuls
de cet avis. Robert Hue est seul aussi à croire que les pensions peuvent
représenter 75 % du salaire des dix meilleures années, le tout
sans recourir à la capitalisation. Sur ce dernier point, seuls No‘l
Mamère et Jean-Pierre Chevènement sont en accord avec lui. Les
autres candidats, socialistes compris, sont conscients du rôle complémentaire
que les fonds de pension peuvent jouer. (La majorité des syndicats montre
qu’elle s’est rangée à cette opinion).
La plupart des leaders français et des pays européens penchent à la
fois pour :
- un allongement de la durée moyenne de cotisation,
- la diversité dans l’âge de départ effectif,
le montant de la pension tenant compte, par un système de points, du
nombre d’années de cotisation et ne décourageant plus le
départ à un âge tardif,
- un recours modéré à une capitalisation collective
encouragée par la fiscalité, une égalisation des conditions
de retraite du secteur public et du secteur privé.
à
la fin de ce chapitre, l’annexe 33-2 compare les principales dispositions
existant, en matière de retraite, dans le secteur public et privé et
une enquête ([38]) a montré que près des trois quarts des
Français étaient favorables à leur homogénéisation.
En 1 999, le Commissaire Général au Plan est bien allé dans
cette direction en proposant l’évolution suivante :
Nombre d’années de cotisation
Naissance en
Secteur public
Secteur privé
1 939
37,5
39
1 949
1 959 et suivant
40
42,5
41,25
42,5
Mieux présentée qu’en 1 995, l’augmentation de la
durée de la vie professionnelle parviendra-t-elle à faire son
chemin ? On a vu, à la fin de 1999, les Caisses d’épargne
renoncer à leur invraisemblable régime de retraite pour s’engager
sur la voie d’un alignement sur le secteur privé. Mais il est
vrai que leur régime de retraite était menacé de faillite
dans un avenir relativement proche, risque qui n’existe pas pour les
fonctionnaires de l’état.
Les résistances corporatistes resteront sans doute très fortes
et exagérées par la multiplicité des syndicats qui se
font concurrence. Il faudra, aussi, lutter contre cette croyance qu’une
très large partie de nos concitoyens partage et que nous avons longuement
analysée dans notre chapitre 32 sur l’emploi : le travail étant
rare il faut le partager et une retraite à soixante ans (revendication
ouvrière qui date d’une époque où une fraction seulement
des travailleurs dépassait cet âge) est une des façons
d’y parvenir. En imposant les 35 heures les pouvoirs publics ont
enfoncé le clou : travailler moins devient une vertu, dès lors
que l’on croit, de façon tout à fait fallacieuse, qu’on
contribue ainsi à réduire le chômage.
Oui, après avoir si largement contribué à l’échec
d’Alain Juppé en 1 995, comme le prédisait Michel Rocard
: la réforme des retraites peut encore faire chuter plus d’un
gouvernement. Quel homme d’état aura le mélange de courage
et d’habileté nécessaires pour présenter un plan
crédible à nos concitoyens, les inciter à en débattre,
tenir compte de leurs réactions puis arrêter les grandes lignes
d’un ensemble cohérent, en laissant aux partenaires sociaux le
soin de définir les modalités ?
Nous plaidons, pour notre part, pour qu’on aide les individus à être
conscients des enjeux. Il faut souhaiter que le secteur privé français
suive l’exemple du secteur public et, demain de l’Allemagne, en
fournissant périodiquement à tous les salariés un état
de leurs droits à la retraite acquis et prévisibles. De ce point
de vue aussi, les systèmes d’épargne salariale offrant
le choix entre plusieurs types de placement et la possibilité, pour
le salarié, d’effectuer des versements personnels complétant
les dotations des entreprises nous paraissent positifs. Même s’ils
ne doivent avoir qu’un caractère complémentaire ces choix éloignent
le salarié de la situation d’allocataire passif pour prendre ses
affaires en mains.
ANNEXE 33-I
L’équité en matière de retraite, une notion complexe
On peut légitimement viser trois objectifs différents ([39])
:
—
la parité, hic et nunc, des ressources entre personnes jeunes et gens âgés
: c’est discuter de la répartition du Pib entre ceux qui travaillent
et ceux qui sont en retraite ; on a vu qu’après avoir favorisé les
personnes âgées de façon bien large, le secteur privé avait
commencé à infléchir cette orientation ;
—
l’égalité des conditions de vie entre une génération
et une autre et, à cet égard, la « génération
dorée » a été avantagée. En d’autres
termes, compte tenu du fait que les données changent, faut-il assurer
des retraites égales aux générations successives au prix
de cotisations variables dans le temps ou maintenir des cotisations constantes
au prix de pensions variables ?
—
le maintien, dans la suite du temps, chez tous les citoyens, d’une même
proportion entre cotisations versées et pensions perçues ; on
a vu qu’il y avait, de ce point de vue un grand écart entre le
secteur privé et le secteur public — ce dernier étant favorisé — et
que la réduction de cet écart était désormais à l’ordre
du jour.
Annexe 33-2
Comparaison entre secteur public et secteur privé
Secteur public
Secteur privé
Cotisation :
(taux pour le salarié)
7,85 %
10,35 % (tranche A)
durée
37,5 ans
40 ans (en 2003)
Liquidation
â
ge moyen de départ en retraite
58 ans
61 ans
base de calcul :
salaire
abattement
des 6 derniers mois
aucun mais les primes sont exclues
de l’assiette des cotisations
régime général :
des 25 meilleures années (en 2008)
régimes complémentaires
de la totalité de la carrière
2,5 % par trimestre manquant
Pension
base de la revalorisation
salaires
prix
durée moyenne de versement
hommes
femmes
23,2 ans
24,4 ans
13,6 ans
17,2 ans
montant mensuel moyen
12 269 FF (civils)
8 936 FF (base + complémentaire)
Graphiques
GR 1 — Actifs et retraités selon l’âge
Source : Insee, étude sur la pauvreté, 2001
GR 2 — % des 60 – 64 ans au travail et espérance vie
de vie en Grande Bretagne
The Economist, 23 mars 2 002.
GR 3 — Retraités & salariés : % de ménages pauvres
Source : Insee, étude sur la pauvreté, 2001GR 4 — France,
entrée/sortie dans la vie active
Source : Ministère du travail, juillet 1999.
Gr 5 — Âge du départ en retraite
Hommes, moyenne, estimation 1 995.
Sources : OCDE, Eurolink Age, The Economist.
Gr 6 — Rapport entre actifs et retraités
Source : INED, projection, pour les hommes, sur la base d’une fécondité de 1,8.GR 7 — Capitaux des fonds de pension en % du Pib
Source : Internet Resarch. Graphique The Economist.
GR 8 — Nombre d’Américains participants
dans les fonds privés ; en millions
Source : Employee Benefit Institute
GR 9 — Dette publique prévisible en % du Pib
Estimation de Standard & Poor’s,
The Economist, 16 février 2002.
GR 10 — évolution du pouvoir d’achat d’un
capital investi en actions, obligations ou or
Calcul Insee, données Insee, Euronext, Reuters
GR 11 — Nombre de fonds et capitaux gérés
Source : Cob
GR 12 — Niveau de vie des retraités
En % de niveau de vie moyen de la population
GR 13 — Durée du travail
33.1 Un passé d’imprévoyance 3
33.1.1 Un système social, laxiste et piégé 3
33.1.1.1 La retraite à 60 voire à 55 ans 3
33.1.1.2. Génération dorée des « vieux » et
frustration des jeunes 6
33.1.1.3. Bosses et creux démographiques 7
33.1.1.4. Le refus de la capitalisation collective 9
33.1.2 L’explosion des pension funds 10
33.1.2.1 Rôle des fonds dans l’économie 11
33.1.2.2 Pension funds et marchés financiers 12
33.1.2.3 Le contrôle des firmes françaises 12
33.1.2.4 Capitalisation et conjoncture 12
33.1.2.5 Capitalisation et concurrence mondiale 13
33.1.2.6 Caractère peu social de ces systèmes 13
33.2 Données pour l’avenir 15
33.2.1 Le cadre européen 15
33.2.1.1 L’Europe des retraites en échec 15
33.2.1.2 Une gestion moins laxiste 17
33.2.2 Perspectives de nos régimes de retraite 17
33.2.2.1 Le secteur privé 18
33.2.2.2 Le secteur public 19
33.3 Préparer le futur 21
33.3.1 Les éléments de solution 22
33.3.1.1 La capitalisation, enfin ? 22
33.3.1.2 Diminuer les pensions ? 28
33.3.1.3 Retraite retardée, optionnelle ou progressive ? 28
33.3.2 Gérer la réforme 32
ANNEXE 33-I 35
Annexe 33-2 36
Graphiques 37
[1] Anne-Marie Guillemaard, données Ocde et Eurostat.
[2] Pierre Bauchet, L’imparfait libéralisme dans les sociétés occidentales, Cujas, 1993.
[3] Jean-Marie Poursin, La rupture entre générations, in état-providence, Le débat, folio actuel, 1996.
[4] Jean Peyrelevade, Le Débat, octobre 1996.
[5] Synthèses, Revenus et patrimoines des ménages, INSEE, édition 1996.
[6] Rapport de Jean Michel-Charpin, Commissaire général au plan, 1999.
[7] Sondage réalisé en mai 1999 pour le Nouvel économiste et les Caisses d’épargne.
[8] Lettre de l’Observatoire des retraites, mars 2001.
[9] Placement de longue durée, l’épargne retraite est très sensible aux variations du taux de capitalisation. Un franc immobilisé pendant trente ans devient 1,8F ou 4,3F selon qu’il est placé à 2 % (répartition) ou 5 % (ordre de grandeur parfois retenu pour le rendement sur très longue période d’un portefeuille diversifié). Note préparée pour le Conseil d’analyse économique 1998.
[10] Synthèses, Revenus et patrimoine des ménages, INSEE, édition 1996.
[11] Intersec, cité par The Economist, 24 nov 2000.
[12] Nicolas Baverez, Les orphelins de la liberté, Plon 2000.
[13] Le Pt de l’Association des pension funds américaine, in Financial Times, 26 avril 1996.
[14] K. de Ryck, Rebuilding pensions, 2000.
[15] Lettre de l’Institut de Recherches Economiques et Sociales, novembre 1994.
[16] Mercury asset management, firme britannique passée sous le contrôle de l’américain Merryl Lynch gèrait, à la fin de 1998, 240 milliards de $ de fonds d’épargne collective.
[17] Document préparé pour le Conseil d’analyse économique du Premier ministre, 1998.
[18] Cardif.
[19] OCDE, Le vieillissement, working paper n¡156, 1995.
[20] Il s’agit ici des agents civils et militaires de l’état stricto sensu, le chiffre de 286 milliards du tableau qui figure à la page 18 concerne l’ensemble du secteur public, collectivités locales et hôpitaux publics compris.
[21] Droit direct des anciens salariés ayant exercé une carrière complète. SESI. échantillon inter-régime de retraite, 1997.
[22] Jean Arthuis, Dans les coulisses de Bercy, Albin Michel, 1998.
[23] Rapport de Jean-Michel Charpin, Commissaire général au Plan, 1999.
[24] Enquêtes Sofres pour un groupe de journaux de province, octobre 2000 et Csa pour Manpower-Liaisons sociales, automne 2 001.
[25] Édouard Balladur, Le Monde, 12 décembre 2 001.
[26] Olivier Davanne, op.cit.
[27] Loi 2001 – 152 parue au JO du 20 février 2001.
[28] Dominique Strauss-Kahn à l’Assemblée Nationale, 22 octobre 1999.
[29] Enquête du journal Le Monde, 17 octobre 2 001.
[30] Medef, avril 1999.
[31] Jean-Marie Spaeth, secrétaire national de la CFDT, Président de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie, Analyse financière, n¡ de septembre 1995.
[32] Patrice Bourdelais, Le vieillissement de la population, in état-providence, Le débat, folio actuel, 1996.
[33] Le représentant de la CFDT, Lettre de l’Observatoire des retraites, novembre 1998.
[34] Enquête Sofres pour le Nouvel Observateur, mars 1999.
[35] Laurent Vernière, Panorama des réformes des systèmes de retraite en Europe, Notes de Benchmarking international, Institut de l’entreprise, janvier 2 002.
[36] Béatrice Majnoni d’Intignano, note préparée pour le Conseil d’analyse économique du Premier ministre, 1998.
[37] René Lenoir, Président de l’Uniposs, Partage, janvier 1996.
[38] Enquête Sofres pour le Nouvel Observateur, mars 1999.
[39] Didier Blanchet, Directeur de l’ENSAE, Lettre de l’Observatoire des Retraites, novembre 1998.