31.1 — De l’école de la République au collège
unique page 6
31.2 — Le constat de l’inadaptation page 11
31.3 — Des causes probables page 28
31.4 — Des évolutions souhaitables page 42
Les graphiques mentionnés dans le texte ainsi qu’une table des matières détaillée se trouvent à la fin du chapitre.
31.1 De l’école de la République au collège unique
L’école de la République avait, dans l’esprit de
ses promoteurs, un rôle politique central. Elle devait forger l’unité de
la nation. L’instituteur, sa dénomination n’avait pas été choisie
au hasard, devait « déposséder l’église de
son empire sur les esprits. » ([6]) « Il ne faut pas que la
République soit extérieure, à la surface, il faut qu’elle
entre et pénètre. » ([7]) Cette vision pouvait accepter
qu’au lendemain de la guerre de 1914, 80 % des enfants soient limités
au seul enseignement primaire et que moins de 5 % accèdent au lycée.
Aujourd’hui, dans notre société de l’information,
le savoir est devenu une clef sociale : l’emploi, la santé ([8])
et la position dans la société dépendent largement de
l’éducation acquise. « Le fils n’occupe plus directement
la place du père dans l’espace social ; il doit passer par l’école
pour faire valider sa valeur. » ([9]) Les exigences qui se manifestent
sur le marché du travail — autonomie, communication aisée
avec autrui, adaptabilité au changement — requièrent une élévation
générale des capacités individuelles. ([10]) Le système éducatif,
situé au cœur de la société, est une partie intégrante
de l’état-providence de notre époque.
31.1.1 Une généralisation tardive
Il avait fallu attendre le milieu des années trente pour que l’enseignement
secondaire devienne gratuit. Il était encore, de facto, réservé aux
jeunes bourgeois. Bien qu’en 1939, trois pour cent seulement des adolescents
aient obtenu le bac, la démocratisation du lycée ne semblait
pas urgente et, en 1952, les gestionnaires du plan Marshall attiraient l’attention
des autorités françaises sur la faiblesse du niveau scolaire
de la population. Il est vrai que l’écart entre les deux situations,
l’américaine et la française, était net. Voir le
graphique n¡1 en fin de document. Pour ceux qui étaient nés
au début du XXe siècle, l’Amérique avait, quant à la
généralisation des études secondaires, cinquante ans d’avance
sur la France. ([11])
En 1960, le comité Rueff-Armand écrivait : « le système
actuel conduit à un véritable gaspillage de la jeunesse ; l’accès à l’enseignement
secondaire et supérieur en milieu ouvrier et rural doit être élargi. » En
effet, la droite a sans doute mieux vu que la gauche les inconvénients économiques
du fait qu’une éducation poussée était réservée à une
petite minorité. Ce sont des gouvernements qui lui appartenaient qui,
dans les années soixante-dix, ouvrirent l’enseignement secondaire.
En 1968 encore, moins de 20 % des citoyens étaient bacheliers ; ils
sont aujourd’hui soixante pour cent. En 1985, Jean-Pierre Chevènement,
proposa de conduire 80 % d’une classe d’âge au niveau du
baccalauréat ou, à défaut, à celui du Cap ou du
Bep. Si cet objectif ne fut pas atteint, la France est devenue un pays nettement
mieux éduqué qu’il y a trente ans. Voir le graphique 2
en fin de document. Mais gardons à l’esprit que ce progrès
fut tardif ce qui eut des conséquences durables et explique maints
aspects de la société française.
31.1.2 Globalement, le niveau monte
Ouvrir les enseignements secondaire et supérieur, au moment où se
trouvaient en âge scolaire les enfants du baby-boom, a exigé un
gigantesque accroissement du nombre des enseignants comme des locaux et par
conséquent des moyens économiques affectés par la collectivité à l’éducation.
Simultanément, la mixité devenait la règle. Fait remarquable,
ces changements furent réalisés sans que, globalement — et
on verra à quel point il faut insister sur cet adverbe — le niveau
de l’enseignement ait diminué, bien au contraire. Une évaluation
des systèmes scolaires effectuée en 2000 par l’Ocde donne à la
France des notes très proches de la moyenne — mais pas plus — qu’il
s’agisse de la compréhension de l’écrit ou de la
culture mathématique comme de la culture scientifique. La France se
révèle plutôt moins inégalitaire dans les résultats
que la plupart des pays. Cependant des nations comme la Finlande, le Canada
et le Japon montrent qu’il est possible de combiner, en matière
d’éducation, performances moyennes élevées et faibles
disparités entre les élèves. « Performance et équité peuvent
aller de pair » ([12])
On a pu montrer que, contrairement à une opinion répandue,
le niveau scolaire moyen monte ([13]) mais quatre faits peuvent, sans doute,
expliquer l’opinion de ceux qui pensent qu’il a baissé. Primo,
ils utilisent souvent les critères qui prévalaient jadis mais qui
ne bénéficient plus de la même considération aujourd’hui,
notamment la bonne orthographe, l’utilisation d’un français
châtié et la familiarité avec les belles lettres. Ils négligent
le fait que le volume des connaissances s’est énormément
accru et que les outils intellectuels sont devenus plus complexes. Secundo, ils
comparent souvent les performances d’une très large fraction de
la jeunesse actuelle à celles de cette toute petite minorité qui
avait bénéficié d’un enseignement secondaire et qui
appartenait, dans sa grande majorité, à la couche la plus favorisée
et la plus cultivée du pays. Tertio, ils ont raison de dire que la progression
du nombre de bacheliers est, en partie, trompeuse. Un tiers d’entre eux
(les 16 plus 17 % des deux lignes du bas du tableau ci-après) obtient
un diplôme dont la valeur est considérée comme médiocre.
Voir aussi le graphique 3 en fin de document.
Candidats au bac en 2000
Filières
%
Générale
54 %
dont : série littéraire
12 %
série économique
15 %
série scientifique
27 %
Technologique
29 %
dont : série industrielle (Sti)
8 %
série tertiaire (Stt)
16 %
Professionnelle
17 %
On est, en réalité, plus près de la moitié seulement
de « vrais » bacheliers que des 80 % visés en 1985, et,
au bas de l’échelle, une fraction des élèves quitte
l’enseignement primaire sans maîtriser la lecture. Quarto, ils évoquent
le fait que l’échec scolaire est fréquent. Certes, le pourcentage
des jeunes qui quittent l’école sans aucune qualification est
tombé, en 25 ans, de 25 à 8 % ([14]), certes, les écarts
entre les performances des plus faibles et celles des plus forts se sont réduits
([15]), mais demeure ce sentiment qui prévaut chez les enseignants comme
chez les citoyens ordinaires : nous ne sommes pas parvenus à véritablement
unifier le premier cycle du secondaire. Ceux qui contestent qu’il y a
eu progrès ont tort. Ceux qui pensent qu’il y a eu un large échec
ont raison : le collège unique est en crise. La majorité des
enseignants ([16]) — près des trois-quarts des plus jeunes d’entre
eux ([17]) — pense son principe même doit être abandonné.
31.1.3 Le collège unique
Le collège unique, innovation la plus radicale de l’après-guerre,
n’est pas vraiment parvenu à ce que le modèle éducatif
conçu pour une élite convienne à tous. Pendant un temps,
le ministère de l’éducation nationale l’a nié et
fut déphasé par rapport aux recherches pédagogiques. On
peut, aujourd’hui, avancer le contraire : les injonctions des textes
officiels sont plutôt en avance sur les pratiques de la majorité des
enseignants. En réalité, comme il en va de maintes réformes
françaises, on a trop cru que des « textes » pouvaient provoquer,
en peu de temps, un changement profond, ce qui aurait tenu du miracle, et on
a d⁄ déchanter. Mettre fin aux discriminations qui écartaient
les jeunes d’origine populaire de l’accès aux études
secondaires, « cet objectif s’est révélé hors
de portée. La ventilation des diplômes selon l’origine sociale
reproduit, de façon un peu brouillée mais quand même très
reconnaissable, la structure des inégalités de classe. » ([18])
« L’école unique » avait pourtant soulevé de
grandes espérances. Elle abandonnait « le principe qui gouvernait
l’accès aux savoirs lettrés depuis quelque cinq millénaires
: à chacun selon la position sociale de sa naissance. » ([19]) Le
principe nouveau voulait que chacun parvienne au degré permis par ses « aptitudes ».
Mais, dans la pratique on allait assister à un phénomène
qui n’avait guère été anticipé. « Que
le programme assigné aux élèves de l’école
primaire n’ait été assimilé que très partiellement,
pouvait être ignoré sans grande conséquence tant qu’il
s’agissait de jeunes gens destinés, à partir de quatorze
ans — qui avait été la limite d’âge de l’enseignement
obligatoire — aux ouvrages de l’agriculture ou de l’industrie
(..) La réforme Berthoin, va fonctionner comme un révélateur
des limites de la communale de Jules Ferry. » ([20]) « à la
veille de la Seconde Guerre mondiale un élève sur deux seulement
obtenait le certificat d’études primaires et bien des cancres étaient
abandonnés au fond de la classe, à la moquerie, à la rêverie
et à l’entretien du poêle. » ([21])
Avec la hausse de la limite d’âge de l’enseignement obligatoire,
le lieu de la sélection s’est déplacé. Jusque-là extérieur à l’enseignement
secondaire, il fut désormais situé au sein du système
scolaire et il n’est pas si étonnant que des personnes entraînées à la
sélection, agrégés en tête, aient fini par le dominer.
En effet, dans les années soixante et soixante-dix, chez les enseignants,
deux tendances principales s’étaient opposées. Les professeurs
du secondaire souhaitaient donner aux enfants du peuple l’enseignement
tel qu’ils le dispensaient à une minorité privilégiée.
Leurs collègues du primaire supérieur, connaissant mieux le nouveau
public des classes allant de la sixième à la troisième,
estimaient que les familles et élèves ne demandaient pas cette
culture, prestigieuse et intimidante, désincarnée et lointaine,
mais un enseignement plus concret, proche des préoccupations quotidiennes
des élèves et plus attentif à leurs débouchés
professionnels. ([22]) « Au fil des années, c’est le
modèle du lycée qui s’est imposé au collège,
modèle soutenu par le Snes et la Société des agrégés
contre le Sni et les instituteurs (..) Le Sni a perdu la grande bataille syndicale
et la Fen, dont il faisait partie, n’a pas survécu à cette
défaite. » ([23])
On verra que les uns et les autres appréciaient sans doute mal une réalité il
est vrai complexe. La façon dont l’enseignement secondaire a été organisé,
ses méthodes et ses filières, l’obligation devant laquelle
il s’est trouvé de prendre en charge des enfants mal préparés
par l’enseignement primaire, ces questions vitales ont été tranchées
de façon critiquable sans que les parents et, plus généralement,
les citoyens ou, à défaut, leurs élus aient été consultés
de façon approfondie. Un élément clef du « contrat
social » qui lie les Français entre eux a été modifié sans
véritable discussion.
Oui ou non les élèves arrivent-ils « dans l’institution
scolaire, dotés de ressources intellectuelles qui suffiraient pour mener à bien
des études longues » ? ([24]) Pour quelques raisons l’école
a-t-elle été incapable de « se transformer pour offrir
un enseignement commun à tous et de qualité » ([25]) ?31.2
Le constat de l’inadaptation
Des deux grandes missions de l’école de la République — assurer
la cohésion sociale de la nation et sélectionner les meilleurs élèves
pour qu’ils deviennent, notamment, les fonctionnaires de l’état — quelle
devait être la priorité de la nouvelle école secondaire
unique ? La première qui avait été la mission essentielle
de l’enseignement primaire ou la deuxième que privilégiaient
maints enseignants du secondaire ? L’ouverture à tous du secondaire
aurait pu privilégier les préoccupations égalitaires.
Tel ne fut pas le cas. Notre système scolaire, en dépit d’efforts
méritoires et dans les circonstances qui ont été rappelées
et qu’il ne faut pas perdre de vue, n’est pas parvenu à faire
face à l’hétérogénéité. Il
l’a assumée mais a contribué à l’exclusion
de la société d’une fraction déclinante mais encore
inacceptable des jeunes.
31.2.1 De l’hétérogénéité à l’exclusion
Faut-il accepter, dans sa brutalité, ce jugement d’un ancien ministre
de l’éducation : « l’enseignement secondaire est devenu
un enseignement de masse, alors que les professeurs persistent à penser
qu’il s’agit d’un enseignement d’élite. Ces
derniers pratiquent une pédagogie de sélection et d’exclusion,
alors qu’il faudrait développer une pédagogie d’intégration
et d’adaptation » ([26]) ?
à vrai dire le collège unique part avec un handicap majeur : « on
accepte tranquillement que 15 % des enfants sortent du primaire sans les acquis
de base. » ([27]) Des notes internes du ministère de l’éducation
nationale portent même cette proportion à 20 % et un spécialiste
de ces questions estime qu'« un tiers environ des élèves
entre au collège avec de graves lacunes. » ([28])
« Le nombre d’enfants issus de milieux défavorisés
qui accèdent aux classes supérieures ou aux grandes écoles
ne cesse de diminuer. Les hiérarchies sociales et culturelles se reproduisent
très tôt selon les types d’établissements, de classes
et de filières. » ([29]) En classe de troisième il est quasiment
de règle que les enfants appartenant aux familles les plus pauvres soient
en retard dans leur scolarité tandis que le phénomène est
exceptionnel pour les enfants des familles les plus favorisées. Au milieu
des années quatre-vingt-dix, les enfants de migrants représentaient
9 % des élèves mais 20 % des effectifs des classes « spécialisées » qu’on évoquera. « Dans
les années cinquante, un jeune de banlieue pouvait se tirer d’affaire
grâce à l’instruction. C’est fini. La mobilité sociale
est brisée. » ([30]) L’école contribue donc à l’exclusion,
tout en souffrant elle-même de politiques sociales qui, dans les domaines
du logement, de l’emploi, de la santé, de la sécurité ou
de la représentation des minorités aggravent la situation des exclus
(Voir, sur ce point, le Chapitre 35).
La protestation des familles populaires, en Seine Saint-Denis en particulier
mais aussi dans l’Hérault, va croissant. Comment, en dépit
de ses bonnes intentions, notre système scolaire peut-il rester aussi
injuste se demandent les parents, les enseignants et nous avec eux ? Un apartheid
scolaire s’est, de fait, instauré ; situation quasi coloniale
; on évangélise en terre étrangère. « Les
propos hostiles aux élèves issus de l’immigration, absents
il y a dix ans, sont devenus beaucoup moins rares. Et les attitudes racistes
sont de moins en moins euphémisées dans les établissements
de banlieue. » ([31]) Comment en est-on venu là ?
31.2.1.1 L’apartheid scolaire s’est développé et
s’est durci
Une première explication de l’apartheid scolaire tient sans doute à la
situation relative des maîtres et des élèves. Si les « hussards »,
issus du même milieu que leurs élèves, percevaient assez
aisément leurs problèmes, aujourd’hui, les enseignants
des collèges ou lycées n’habitent plus dans les quartiers
les plus « populaires. » La grande majorité des enseignants
appartient aux classes moyennes : la plupart perçoivent entre 10 000 et
20 000 FF par mois, revenu inférieur à celui des cadres du secteur
privé mais supérieur à la moyenne des ouvriers et des
employés et, en particulier des immigrés. En Seine Saint-Denis,
département que nous évoquons à plusieurs reprises, sur
1 350 000 personnes recensées, 850 000 sont étrangères
ou d’origine étrangère. Les élus locaux et les responsables
des services publics qui se penchent sur les problèmes des « quartiers » n’y
habitent pas plus que les enseignants. « L’école est ainsi
saisie par les inégalités sociales à la fois par ceux
qui l’utilisent et par ceux qui la font fonctionner. » ([32]) Si
l’école modèle la société elle en est, aussi,
le reflet : les pays, comme ceux de l’Europe du Nord, où l’école
est la plus égalitaire, sont ceux où l’homogénéité sociale
est la plus grande.
D’un côté, la ségrégation sociale et ethnique,
l’insécurité, la désertion des cantines, l’abandon
de fait d’une partie des objectifs scolaires en dépit d’une
mobilisation souvent forte des personnels. De l’autre côté,
comme le reconnaît un rapport confidentiel de l’Inspection générale
de l’éducation nationale de février 1998, des établissements
d’élite protégés et souvent surdotés en moyens.
Certains d’entre eux, en sélectionnant de très bons élèves
et en attirant d’excellents professeurs, parviennent à avoir 100
% de reçus au bac. A contrario, les classes difficiles sont, très
souvent, confiées à des débutants venus de provinces lointaines
et qui feront tout pour être mutés rapidement. « Derrière
l’unité formelle des écoles, des collèges et des
lycées se creusent des différences si considérables que
l’on peut se demander ce qui reste de la vieille institution unifiée. » ([33])
Si l’accès à la sixième est ouvert à tous,
sans examen de passage, dans la réalité il existe de « bons » et
de « mauvais » collèges, de « bonnes » et de « mauvaises » classes
et ce phénomène s’est aggravé au cours des dernières
années. Les différences sociales entre quartiers sont accentuées
par l’exode délibéré des parents et par les dérogations
obtenues au respect de la carte scolaire. En région parisienne quatre
enseignants sur dix ne scolarisent pas leurs enfants dans le collège
ou le lycée de leur quartier. ([34]) à l’intérieur
même d’un établissement des sections confirment les clivages
sociaux. 10 % environ des élèves choisissent l’allemand
comme première langue ; c’est le cas de 26 % d’enfants d’enseignants
et de 8 % d’enfants d’ouvriers non qualifiés. ([35]) L’écart
n’est pas gigantesque mais on verra que c’est par l’accumulation,
au fil des ans, de nombreuses petites différences que finissent par
s’établir d’énormes divergences dans les résultats
scolaires.
On verra aussi que la grande diversification prévue par les textes — zones
d’éducation prioritaire, voie technologique, lycées professionnels
et la centaine d’options qui existe pour la classe de seconde — a
davantage consacré les clivages sociaux qu’elle n’y a porté remède.
31.2.1.2 Des taux d’échec inacceptables
L’école française est celle qui, dans les pays industrialisés,
accueille les enfants le plus tôt. Voir le graphique 4 en fin de chapitre. À trois
ans la totalité des jeunes français est scolarisée. Pourtant,
lorsqu’ils entrent en sixième, on a vu que plus de 15 % des élèves
ne maîtrisent pas les compétences de base en lecture. Or, selon
les paroles d’un ministre de l’éducation nationale, un enfant
qui n’est pas maître de la langue nationale, est un enfant blessé,
amputé, malheureux. Parfois, c’est là que la violence commence
et, à tout le moins, les perturbations dont souffrent tant de classes
et qui conduisent à exclure certains trublions. Ces exclusions,
dès l’école, sont autant de bombes à retardement.
([36])
Une catégorie d’élèves est particulièrement
atteinte par ces phénomènes : les enfants issus de l’immigration.
Le mythe de l’unité de la République aura longtemps interdit
de reconnaître que nombre d’entre eux posaient des problèmes
spécifiques qui auraient justifié des solutions adaptées
et positives. « Dans les faits, nous constatons l’échec
massif des enfants migrants. Cet échec scolaire dès le plus jeune âge
implique que ces enfants sont marginalisés car exclus des circuits normaux
et qu’ils alimentent les classes de l’enfance inadaptée,
ce qui les empêche de faire des études valorisantes. Ils sont
rejetés des filières nobles de l’éducation. Souvent
ils s’enferment dans des attitudes antisociales, violentes et agressives. » ([37]) « Nous
avons ouvert les portes de l’école sans donner à tous les élèves
les moyens de s’y intégrer (..) nous les avons humiliés » ([38])
Au total, depuis le début de la « crise », en une vingtaine
d’années, plus d’un million de jeunes, dont une partie non
négligeable issue de l’immigration, sont sortis de l’école
sans qualification et ont été promis au chômage.
Pour le plus grand nombre l’échec scolaire laissera une empreinte
indélébile. « Quand, à l’école, on
s’est senti condamné à l’échec, il est difficile
ensuite de se penser capable de réussir quoique ce soit. La formation
tout au long de la vie ne pourra devenir une réalité que si la
formation scolaire engage une dynamique positive pour chacun. » ([39])
Reconnaissant que l’école accentue les stratifications, on a cherché à donner
davantage à ceux qui ont moins en créant les zones d’éducation
prioritaires, Zep. Elles se définissent par le fait qu’elles reçoivent
des élèves qui ont à la fois des niveaux scolaires faibles
et une forte proportion de parents d’origine étrangère.
Mais, si les enseignants qui y opèrent ne manquent ni de dévouement
ni d’ingéniosité, de leur propre aveu, ils sont mal préparés à cette
tâche, mal soutenus et peu protégés. ([40])Les résultats
obtenus dans les Zep semblent décevants. ([41]) Ils n’ont pas,
jusqu’ici et dans leur ensemble, permis de relever de façon sensible
le niveau scolaire des moins favorisés.
31.2.1.3 Les facteurs de l’échec
Résumons ce qui va être développé. Que les enfants
appartenant à des familles favorisées et unies aient plus de
facilités pour accomplir leur parcours scolaire est certain. Mais il
est possible, voire probable, que les enseignants tirent de ce constat des
conséquences excessives. En considérant trop souvent ces enfants
comme ceux qui ont le plus fort potentiel et en craignant que les autres ne
parviennent pas à affronter les difficultés d’un parcours
devenu intellectuellement plus exigeant, on leur propose des apprentissages
au rabais. Enfin, par un centralisme qui demeure excessif — bien plus
que par ses conceptions — notre système scolaire ne favorise pas
assez l’adaptation des méthodes pédagogiques à l’hétérogénéité des élèves.
31.2.1.31 Le milieu familial
L’enfant qui appartient à la fois à une famille nombreuse
et à un milieu défavorisé — ce sera souvent le cas
des enfants d’immigrés — trouvera difficilement à la
fois le lieu calme qui lui permet de faire ses devoirs ou apprendre ses leçons,
comme l’aide d’un de ses parents. Et c’est une des façons
dont la France paye encore le retard qu’elle a pris dans la généralisation
de l’enseignement secondaire. Il faudra encore du temps pour que certaines
familles cessent de douter de la capacité de leurs enfants à faire
des études longues en se demandant si cet investissement onéreux
est justifié. Combien de familles anticipent le verdict des conseils
de classe en orientant leurs enfants vers les filières courtes ? ([42])
Il est, par ailleurs, établi ([43]) que les enfants dont les parents
sont séparés connaissent, de façon très sensible,
des décrochages plus fréquents et des échecs plus nombreux
que les autres et ceci quel que soit le milieu familial auquel ils appartiennent.
Par conséquent, oui, le milieu familial compte. Mais n’en tire-t-on
pas des conséquences discutables ?
31.2.1.32 Classement ou préjugé ?
De nombreuses enquêtes attestent que le processus de classement, traditionnel
dans le lycée de jadis, a, pour les raisons que nous avons dites, envahi
le collège pour remonter vers le primaire. Les « instits » (pardon,
les professeurs des écoles !), connaissant les attentes de leurs collègues
du secondaire, « le repérage commence de plus en plus tôt. » ([44])
Doté d’un livret scolaire, à l’entrée au cours
préparatoire — le Cp — l’élève a déjà un
passé scolaire. On saura qui sont les rapides et les lents, les premiers
seront souvent considérés comme « doués » ;
les seconds non-doués ; plus tard on opposera les abstraits aux concrets
et on les vouera aux orientations correspondantes. ([45])
Or, de nombreux travaux, réalisés aussi bien en France que dans
des pays étrangers, mettent en doute l’objectivité des
classements opérés par les enseignants. Il est avéré que
la notation, la décision de faire redoubler ou l’orientation vers
telle filière tiennent, dans un très grand nombre de cas, à un
préjugé. « Le destin des élèves ne reflète
pas seulement leur valeur intrinsèque mais aussi la conviction des agents
scolaires que certains milieux sociaux disposent de ressources intellectuelles
supérieures (..) plus on monte dans la hiérarchie sociale des
familles, plus on a de chances d’être perçu comme un bon élève. » ([46]) « Dans
les commissions où l’on oriente les enfants en échec scolaire
vers les classes spécialisées et où j’ai exercé pendant
plus de dix ans, un fait ne pouvait manquer de me frapper : les enfants orientés étaient
pour leur grande majorité des enfants migrants. » ([47])
Les classements précoces amorcent généralement un processus
de « distillation fractionnée » impitoyable. Une très
grande partie des collèges français est organisée en classe
de niveaux. Or les enquêtes montrent que le regroupement des élèves
dans de tels cadres accroît les écarts entre les bons élèves
et les autres. Les classes qui accueillent les enfants considérés
comme faibles remplissent « une fonction de relégation plus que
de remédiation. » ([48])
Par ailleurs, les attitudes des enseignants à l’égard des élèves,
confirmées ensuite par des classements, ont des effets psychologiques
considérables sur l’enfant. Conduit à redoubler, à aller
dans une classe ou une filière pour enfants faibles, il comprend qu’on
a jugé limitées ses capacités ; les décisions inverses
auront, au contraire, un effet stimulant.
Ces processus et ces préjugés n’expliquent-ils pas, pour
une bonne part, ce qui doit être considéré comme un échec
de l’école unique : un très grand nombre d’enfants
des classes populaires n’est pas parvenu à bénéficier
des enseignements les plus complets ; ce sont les enfants des familles favorisées
qui en ont été les principaux bénéficiaires. Et
l’école peut se donner bonne conscience. Ce n’est pas elle,
pensent maints enseignants, qui crée les clivages sociaux. Elle en subit
les conséquences.
On peut se demander si cette conviction n’explique pas, dans une large
mesure, l’attachement que les enseignants du secondaire, notamment chez
les agrégés qui avaient fréquenté l’école
Normale Supérieure, auront si longtemps marqué à l’égard
du communisme. Cette attitude paradoxale de la part de personnes informées
ne se comprend-t-elle pas un peu mieux si elle est associée à l’idée
que ce n’est pas l’école qui est défectueuse mais
la société ?
31.2.1.33 Une attitude de résignation
Maints enseignants se seraient donc demandé si tous les élèves étaient
capables de suivre le cheminement ardu qui leur était proposé et,
implicitement, la réponse de nombre d’entre eux aurait été négative.
Des études multiples, réalisées en France ou dans divers
pays occidentaux, affirment que les enseignants estiment que « les ressources
intellectuelles sont distribuées au pro rata de la valeur sociale. » ([49])
Cette conviction déterminerait les méthodes pédagogiques
utilisées à l’égard des plus faibles comme les orientations
qui leur sont données.
Reconnaissant que, tel qu’il est pratiqué, le collège unique
conduit à une proportion d’échec inacceptable, la majorité des
enseignants du secondaire semble non seulement résignée à le
voir disparaître mais à ce qu’on renforce les pratiques
actuelles. Que les sélections soient plus précoces et plus rigoureuses.
([50])
Certains enseignants affichent, au contraire, leur foi dans la capacité des
enfants à accéder à l’abstraction. « Au commencement
est le verbe : tous ceux qui s’engagent dans le parcours scolaire sont
des êtres de langage (..) l’accès à la parole introduit
au registre de la signification qui est celui de l’abstraction et du
raisonnement logique. » ([51]) Mais il semble bien que cette tendance
soit, actuellement minoritaire chez les enseignants. On ne peut donc exclure
que le système s’avère incapable de changer de cap. Le
risque existe clairement qu’au lieu de revenir sur nos errements actuels
on les consacre en dépit des défauts qu’ils auront manifestés.
31.2.1.4 De l’échec scolaire à la délinquance
Les jeunes qui ne sont pas classés parmi les « bons élèves »,
craignent d’être perdants. Le parcours qu’on leur propose
ne leur dit rien qui vaille. « Des gamins démunis ne croient plus
dans le système éducatif, en leur intégration, en l’ascenseur
social. » ([52]) Si certains enfants sont élevés dans des
familles dont les échanges les familiarisent avec les thèmes
traités à l’école et sont assistés lorsqu’ils
rencontrent des difficultés, il n’en va pas de même d’une
importante minorité comprenant, notamment, les enfants dont la
langue maternelle n’est pas le Français et qui étudient
dans les nombreux établissements qui ont été rétifs à l’accompagnement
individuel.
Confrontés, sans préparation suffisante dans le primaire, à une
abstraction nécessaire mais à laquelle ils n’ont pas accès
et à des cours magistraux qui, disent-ils, les « saoulent »,
peu soutenus et assujettis aux horaires les plus lourds de l’Union européenne,
des élèves renoncent à la compétition et « décrochent ».
Les processus d’échec s’amorcent très tôt.
Le désinvestissement se traduit, d’abord, par des redoublements.
Plus de 20 % des élèves qui étaient entrés en sixième
en 1995 avaient un ou deux ans de retard. Cette proportion atteignait 42 %
des enfants d’ouvriers non qualifiés et 5 % des enfants d’enseignants
; dans la Zep de Mantes-la-Jolie, la moitié des élèves
des collèges sont en retard. Puis vient l’absentéisme dont
le lien avec la délinquance est démontré par les études
conduites dans les banlieues. ([53]) Un effort scolaire de longue haleine est
considéré comme vain par certains jeunes tandis que les gains
procurés par des trafics divers peuvent être immédiats.
Combien de fils d’immigrés d’Afrique du Nord ont vu un père
sans formation mis au chômage et incapable de retrouver un emploi ? Combien
ont vu leur frère refusé à l’embauche dans des sociétés
de service qui n’aiment guère les garçons venant des banlieues
difficiles ? « Dès lors on comprend l’hostilité et
la violence des élèves contraints de rester à l’école
même quand ils échouent, ou celle des jeunes de banlieues qui
reprochent aux travailleurs sociaux de vouloir les intégrer à une
société qui ne veut pas d’eux. » ([54]) En 1990,
plus de la moitié des mineurs mis en examen à Lyon étaient
fils d’immigrés. Devant de telles situations est-il suffisant
de faire appel aux « valeurs fondamentales de la République » et… aux
forces de l’ordre pour lutter contre les « sauvageons » et
leurs manifestations ? La société est, certes, obligée
de réprimer les violences. Peut-elle se contenter de la répression
et fermer les yeux sur l’origine des violences ?
Des élèves des milieux défavorisés pensent qu’ils
sont admis dans le secondaire pour participer à des parcours sélectifs,
conçus de manière telle qu’ils y échoueront à coup
s⁄r. ([55]) « L’espoir est envolé. Foudroyé.
Mort. » ([56]) Dès lors quelle crédibilité peuvent
avoir les institutions publiques si l’école est jugée perverse
? Nombre de jeunes des banlieues sont angoissés par la quasi certitude
d’un échec scolaire qui préludera à leur exclusion
sociale. Ils décrochent. Or, les violences et incivilités scolaires
apparaissent intimement liées à ces décrochages précoces.
([57]) Bien des jeunes en situation d’échec scolaire « ont
la haine et portent en eux une rage sans objet précis qui n’est
que le refus de la place qui leur est faite (..) Ils se considèrent
comme les propriétaires de leur cité, ils créent des bandes
raciales, ils adhèrent à des radicalismes religieux situés
au plus loin des traditions et des pratiques religieuses de leurs parents.
Contre les filles qu’ils risquent de perdre parce qu’elles s’intègrent
mieux, ils réinventent un machisme. » ([58])
Les enfants qui ont à connaître la Justice sont de plus en plus
jeunes, mais les juges comme l’administration pénitentiaire sont
trop rarement capables, dans les structures qui sont aujourd’hui les
leurs, de refaire l’éducation des adolescents qui leur sont déférés.
Pour un sursaut qu’elle aura provoqué, la prison, telle qu’elle
est conçue, enfoncera les condamnés ou renforcera leur aura chez
des jeunes de leur quartier. « Univoque par tradition et peu apte à l’écoute
des demandes collectives des élèves, l’école n’était
guère préparée à analyser ces situations complexes
qui engendrent la violence ; à relier entre elles des manifestations
qui sont traitées comme des incidents isolés. Le droit pénal
comme la discipline scolaire, s’appliquant à des individus, prennent
mal en compte la légitimité de protestations collectives. » ([59]) « Le
problème ne réside pas dans le traitement individuel des jeunes
(ayant commis une infraction) mais dans la réponse aux groupes qui se
soudent autour de la délinquance. » ([60])
Tandis que les travailleurs âgés, immigrés des années
soixante en tête, se retiraient du marché du travail dans des
conditions souvent lamentables, une armée de jeunes non qualifiés
les remplaçait à l’Anpe. En effet, la compétition
internationale pousse un pays comme le nôtre vers les emplois à la
fois qualifiés et dans les activités de service ; les postes
de travail faisant appel à la force physique et à l’accomplissement
de gestes répétitifs se réduisent et certains enfants
illettrés, ou proches de l’être, s’intégreront
plus difficilement dans la vie active que leurs grands-parents, manœuvres
dans l’agriculture et l’industrie ou petits commerçants. « Aujourd’hui,
conduire une auto, prendre un billet de chemin de fer, remplir une fiche de
Sécurité sociale — tous actes élémentaires
de la vie quotidienne — exigent une maîtrise de la lecture et du
calcul et un appareil mental abstrait. » ([61]) Les exigences de la société — connaissances,
capacité de raisonnement, relations aisées avec les autres — ont
donc grandi plus vite que les performances du système éducatif à l’égard
de la minorité que nous évoquons et, surtout, à l’égard
des garçons qui y appartiennent.
S’il n’était pas dirimant de ne pas avoir son bac lorsque
les bacheliers représentaient une petite fraction de la population,
dès lors qu’ils constituent la majorité des jeunes c’est
devenu beaucoup plus grave.
Des progrès ont bien lieu : en 1998, 27 % de fils d’ouvriers ont
atteint ou dépassé le niveau du Bep ou du bac ; ils n’étaient
que 15 % en 1970. Mais, de quels bacs s’agit-il (voir plus loin) ? Et,
dans le même temps, la proportion de fils de cadres qui dépassait
ce niveau s’est élevée de 78 à 85 %. L’école
perpétue ainsi des inégalités qu’elle ne crée
pas mais qu’elle scelle et qui ont des conséquences sociales auxquelles
on ne peut se résigner.
31.2.2 Une voie royale à l’ancienne
En dépit d’une frénésie de réformes, la « filière
générale » du secondaire est restée la voie royale
avec ses caractéristiques : abstraction dominante, individualisme encouragé et
ouverture limitée sur l’extérieur.
31.2.2.1 L’abstraction domine
«
Toutes les disciplines ne se valent pas, toutes les matières enseignées
se rangent selon un ordre de prestige purement scolaire, un ordre fondé sur
la mise à distance des utilités sociales immédiates ;
en haut l’abstraction, en bas la pratique, en haut la déduction,
en bas l’induction. » ([62]) Dans l’enseignement secondaire,
les « maths » en sont venues à jouer un rôle démesuré.
La raison en est leur rôle dans le processus de sélection. Or,
les mathématiques exigent de l’élève qu’il « suive » de
façon continue. S’il perd pied, il aura beaucoup de mal à refaire
surface.
Manipulée d’emblée à trop haute dose, l’abstraction
convient mal à certains élèves. Pour eux, les programmes
apparaissent comme un empilage de connaissances qui sont sans grand rapport
les unes avec les autres. Et « la contrepartie de cette abstraction est
la disparition progressive des activités de type expérimental. » ([63])
L’apprentissage de l’observation des faits — y compris des
faits sociaux et économiques — est peu pratiqué, reconnaît
le représentant du Ministère de l’éducation Nationale,
commentant une enquête internationale d’évaluation des connaissances
(1998).
En outre, certains élèves ne passent pas aisément du maître
unique de l’école primaire, relation duale et verticale à un
système en réseau : une multiplicité d’enseignants
généralement peu coordonnés entre eux.
31.2.2.2 Individualisme ou créativité ?
Nos enseignants demeurent en effet fidèles, au schéma de la Constituante
: l’individu face à l’État, sans corps intermédiaires.
Ce comportement est celui qui prévaut entre eux : peu nombreux sont à ce
jour les enseignants qui constituent de vraies équipes autour d’un
responsable. Et, « dans sa classe le professeur est souverain, doté du
même statut quasi libéral, fait de solitude et de responsabilité,
que le médecin dans son cabinet. » ([64]) Le travail des élèves
en petits groupes est encore rare. L’individualisme est encouragé alors
que les emplois dans les activités « tertiaires » qu’exerceront
la plupart des jeunes exigent une pratique du travail collectif (Voir le chapitre
21).
Typiquement, et contrairement à ce qui se passe dans les pays anglo-saxons
notamment, le sport d’équipe, qui exige que les comportements
soient contrôlés, demeure, chez nous, à la portion congrue.
Une fraction des élèves, variable selon les établissements,
entre dans la compétition et se plie aux normes d’un système
qui incite au conformisme pour autant que la relation maître-élève
perdure de façon trop hégémonique. Ces élèves,
aussi « bons » soient-ils, sont-ils assez préparés à un
monde qui demande initiatives et créativité ? Souvenons-nous
qu’aucun prix Nobel n’est sorti de nos plus grandes écoles.
([65]) Dans les trois branches que sont la physique, la chimie et la médecine,
nous avons reçu 10 prix Nobel depuis 1940, les Britanniques 45, les
Allemands 28 et les Américains 185.
31.2.3 Les voies technologique et professionnelle
à
côté de la voie générale (54 % des candidats au
bac en 2000) et de la voie professionnelle (17 %) a été développée,
dans les années soixante-dix et quatre-vingt, une nouvelle filière,
dite « technologique » (29 %).
31.2.3.1 La voie technologique
La raison d’être de cette voie nouvelle, était d’offrir
une pédagogie qui, différente de celle de l’enseignement
général, serait fondée sur l’expérimentation
et l’induction. Logiquement aussi, cette méthode devait se distinguer
des examens classiques en usant de modes de classement plus continus comme
la présentation de projets personnels.
La division la plus fréquentée est celle des Sciences et technologies
tertiaires, Stt (16 %) suivie par les Sciences et technologies industrielles,
Sti (8 %.) Cette dernière division peut être considérée
comme un succès, non seulement par le nombre d’élèves
qui la fréquente mais par le niveau atteint. Toutefois les filles sont
pratiquement exclues de cette branche. Les rares qui la fréquentent
disent éprouver un fort sentiment d’insécurité face
aux garçons !
A contrario, le bac Stt est celui qui offre, de très loin, le moins
de chances tant d’obtenir ultérieurement un diplôme d’enseignement
supérieur que, directement, un emploi. Malheureusement c’est,
aussi, celui qui a connu la plus forte progression de tous les bacs. Avec leur
forte proportion d’élèves en retard, les sections Stt sont
un étage inférieur de notre système. La réussite
de la voie technologique est donc partielle. Quid de la voie professionnelle
plus ancienne ?
31.2.3.2 La voie professionnelle
Dans les années soixante, des instituteurs orientaient de très
bons élèves vers le certificat d’aptitude professionnelle.
Puis, le collège unique a eu pour conséquence que le Cap est
devenu un diplôme au rabais. Cependant, des enfants qui se sentaient
des étrangers au collège, disent qu’ils ont retrouvé leurs
marques — et parfois une fierté qu’ils avaient perdue — dans
un atelier où les enseignants sont, souvent, socialement, plus proches
d’eux. ([66])
Malheureusement, élèves et parents jugent que « la voie
professionnelle est toujours un choix négatif, provoqué par l’échec. » ([67]) « À la
fin de la troisième, personne ne voulant de moi en seconde, je suis
allée au lycée professionnel, » ce témoignage ([68])
a une portée générale ; les élèves les plus
faibles sont orientés vers l’enseignement professionnel parce
qu’ils sont faibles et non parce qu’ils désirent ce cursus.
([69]) Et le processus se poursuit : nombre d’élèves sont « orientés » vers
une spécialité, la mécanique par exemple, qui ne correspond
pas du tout à leurs aspirations mais dans laquelle existent, tout simplement,
des places disponibles. Très critique à l’égard
des processus d’orientation, une personne qui y a longtemps œuvré avoue
: « J’aurais pu expliquer aux parents ce qui se passait. Si je
ne l’ai pas fait c’est que je craignais de mettre l’école
en question. Je n’ai pas eu l’audace de braver l’institution
qui me faisait vivre. Je n’ai pas su dire aux acteurs responsables que
ce qu’ils étaient en train de faire ne correspondait pas à la
situation de ces enfants. Je ne savais pas non plus travailler en équipe.
Je travaillais seule, enfermée dans ma classe-volière. » ([70])
Et il est rare que les erreurs initiales soient réparées : « les
passages d’une filière à l’autre ont toujours été très
difficiles. » ([71]) Une étude du ministère de l’éducation
([72]) révèle que près des deux-tiers des jeunes qui quittent
l’enseignement professionnel sont des élèves qui ont été orientés
vers des métiers qui ne leur plaisaient pas. Au total ces jeunes représenteraient
les cinq-sixièmes des 60 000 qui, chaque année, quittent l’école
sans titre.
C’est de façon encore limitée que notre enseignement professionnel
pratique l’alternance entre l’école et une entreprise. Si,
en Allemagne, ce type de formation reste un des piliers du système éducatif,
en France, une étude ([73]) montre qu’elle est souvent un moyen,
pour les employeurs, de se procurer une main d’œuvre à bon
marché. La grande majorité des jeunes en formation n’est
pas embauchée par les employeurs. Ajoutons que l’apprentissage,
est quasiment fermé aux enfants d’immigrés : dans leur
grande majorité, les artisans ne veulent pas d’eux. De même,
les élèves d’origine maghrébine ou africaine de
l’enseignement professionnel ont, selon un rapport de l’inspection
générale de l’éducation nationale, le plus grand
mal à trouver des stages en entreprise.
31.2.3.3 Les entreprises et la formation
Abrogé en 1791, par la Loi Le Chapelier qui supprimait les corporations,
l’enseignement professionnel n’a jamais trouvé la place
qui aurait d⁄ être la sienne. Comme le schéma révolutionnaire — la
relation directe de l’État et du citoyen — reste vivace,
l’État et nombre de ses fonctionnaires ont encore du mal à admettre
que les entreprises puissent jouer un rôle actif dans l’enseignement,
même si, au plan local de multiples réalisations sont menées à bien.
Par ailleurs, « la transformation des technologies et des modes de gestion
des entreprises, comme le vieillissement de la population active en cours de
carrière, imposeront de nouveaux programmes de formation des salariés à tous
niveaux dès les premières années de leur carrière,
mais, encore plus à partir de la quarantaine, quand ils entameront la
deuxième partie de leur vie professionnelle dans un monde qui sera devenu
complètement différent de celui de leurs débuts. » ([74])
Ni les institutions ni les entreprises ne se sont attachées avec conviction à ce
que la formation continue se généralise à tous les salariés.
Un bilan établi en 1999 montre que notre système de formation
professionnelle pour adultes est « co⁄teux — 140 milliards
de FF annuellement — peu efficace et inégalitaire ». Pierre
Joxe, Premier président de la Cour des Comptes, a déclaré à une
mission de l’Assemblée nationale que ces dépenses, étaient
entachées d’un gaspillage et de fraudes considérables.
Les entreprises ont dépensé des sommes croissantes au titre de
la formation mais, si elles se sont souciées de leurs cadres et techniciens,
elles se sont peu intéressées à la formation de leurs
ouvriers et employés surtout lorsqu’ils n’étaient
pas spécialisés : entre 1988 et 1993, plus d’un
cadre sur trois a suivi une formation continue, mais moins d’un ouvrier
sur dix en a bénéficié. Dans les petites entreprises,
moins de 10 % des salariés participent à une action de formation.
La formation continue n’est donc pas encore entrée dans les mœurs
françaises. Ni le monde économique, ni les syndicats, ni le système éducatif
n’ont œuvré avec une énergie suffisante pour qu’il
en soit ainsi.
Pourtant, pour le jeune comme pour l’adulte, un constant va-et-vient
entre l’école et la vie professionnelle est riche de possibilités.
C’est par ce biais, notamment, que l’enseignement peut offrir une
seconde chance. Or, en dépit de grandes déclarations ministérielles,
le rétablissement d’une personne qui a eu un parcours scolaire
défectueux se produit rarement. Il est probable que négligé par
l’éducation nationale et encore insuffisamment pris au sérieux
par maintes entreprises, l’enseignement professionnel n’a pas été suffisamment
adapté aux exigences de notre époque ; il reste trop attaché aux
métiers et ne mise pas assez sur le développement des compétences.
C’est ce dernier qui montrerait aux jeunes que l’enseignement professionnel
n’est pas une solution par défaut mais qu’il peut conduire,
comme ce fut le cas en Allemagne, aux plus hautes responsabilités. Un
enseignement professionnel trop traditionnel risque de conduire les élèves à la
mise en retraite anticipée par des entreprises qui estiment, parfois
de façon sommaire, que ces « anciens » n’ont pas le
niveau de connaissances générales qui leur permettra de s’adapter
au travail de notre temps.
Chaque fois que l’éducation nationale a rendu plus large l’accès à l’enseignement
secondaire, elle a créé de nouvelles filières qui ont
absorbé l’essentiel du nouveau public. Dans les années
soixante 11 % des enfants d’ouvriers, contremaîtres et personnel
de service avaient obtenu un bac général. Ce pourcentage a certes
doublé dans les années quatre-vingt-dix mais cela veut dire que
près des quatre cinquième de ces enfants ont suivi les filières
technologique et professionnelle. On peut donc se demander si ces filières
n’ont pas été le moyen de maintenir les enfants les plus
défavorisés à l’écart de l’enseignement
haut de gamme qui leur avait été en principe ouvert.
Tout semble s’être passé comme si le donjon de notre forteresse éducative,
le lycée de la voie générale, était parvenu à défendre
ses traditions sans que le système éducatif, pris dans son ensemble,
se montre capable de vraiment intégrer à la fois de nouvelles
catégories sociales et les changements de valeurs qui se produisaient
dans la société. Le travail manuel a été méprisé alors
que son contenu n’a cessé de s’enrichir. Les expériences étrangères
et celles qui, dans notre enseignement agricole notamment, se déroulaient
chez nous n’ont pas été prises en compte à l’exception,
notable, de la section Sti de l’enseignement technique. A contrario sélection
et élimination ont préparé de futurs exclus et de futurs
chômeurs. Quel gâchis !
31.2.4 Conséquences économiques et sociales des carences relevées
Heureusement, l’élévation du niveau de formation des citoyens
va changer la France. Le nombre des « vieux » sans diplômes
va continuer à diminuer ; celui des jeunes diplômés à augmenter
:
% des hommes ([75])
1 990
2 000
2 010
55-64 ans sans diplôme
64 %
44 %
31 %
25-34 ans avec bac ou équivalent
30 %
47 %
76 %
L’élévation du niveau d’éducation est un
phénomène positif. Il a été obtenu, tout en faisant
face à une puissante vague démographique, au prix d’un
accroissement considérable des moyens de l’éducation nationale
sur lequel on reviendra au paragraphe suivant. Toutefois, en raison d’un
individualisme et d’un conformisme excessifs, les bons élèves
ne semblent pas avoir été assez préparés aux modes
de vie de notre époque. Quant aux mauvais élèves, le trop
grand nombre de ceux qui deviennent des exclus est inacceptable. Il est dangereux
pour la cohésion sociale. Il est d’autant plus co⁄teux pour
la collectivité, qui n’a pas su valoriser des talents, que la
formation continue ne rattrape guère les ratages initiaux.
Pendant les trente glorieuses la France avait pratiqué une énergique
politique d’immigration correspondant aux besoins en main d’œuvre
de ses chantiers et usines. Mais nombre d’immigrés avaient une
formation scolaire faible. En 1970, en pleine période d’immigration,
si le taux d’alphabétisation était de 77 % au Portugal
il n’atteignait que 26 % en Algérie et 21 % au Maroc.
Puis, dans les années quatre-vingt les entreprises ont subi des pressions
terribles : la concurrence s’est accentuée, les technologies ont
changé et le co⁄t de la main d’œuvre non qualifiée
a été brutalement accru (hausses du Smic et des charges sociales).
Elles ont licencié ou mis à la retraite les hommes de plus de
50 ans à la formation de base insuffisante, immigrés en tête.
On les jugeait inaptes à participer à des systèmes qui
se sophistiquaient et on leur préférait des jeunes aux salaires
plus faibles. Ainsi, alors que la vie humaine s’allongeait, nous avons — paradoxalement — mis
en retraite ou au chômage un nombre considérable de personnes
de plus de 50 ans dont une large partie aurait pu continuer à travailler.
Par ailleurs, en raison, notamment, des règles du jeu imposées à nos
universités, l’âge moyen de l’entrée des jeunes
français au travail a été retardé. La France est
ainsi, de loin, le pays de l’Ocde dont la population effectivement en
activité est la plus réduite en proportion de la population en âge
de travailler (voir les chapitres 32 et 35). Le nombre de cotisants qui, pour
l’essentiel, financent notre état-providence ayant été amputé tant
du côté des plus jeunes que des plus âgés, il n’est
pas étonnant que ses prestations aient été difficiles à financer.
Que, pour les enfants des milieux les plus défavorisés surtout,
l’articulation entre notre enseignement et la vie économique soit
très défectueuse, les élèves le ressentent et ils
le manifestent de façon répétée. Les enquêtes
montrent que leur insatisfaction est de plus en plus partagée par les
parents et les enseignants eux-mêmes. Cependant si, chroniquement, les
lycéens reprennent en chœur les revendications des syndicats d’enseignants
(« plus de moyens ! ») la jonction s’établit mal entre
eux et leurs professeurs.
31.3 Des causes probables
Les syndicats d’enseignants placent systématiquement l’augmentation
des moyens en tête de leurs revendications. Ont-ils raison ? N’entretiennent-ils
pas la « nostalgie d’un lycée traditionnel, celui qu’ils
ont connu ; celui dont ils ont rêvé » ? ([76]) Où les
professeurs n’avaient pas besoin de commencer par faire régner
l’ordre avant d’officier. Les causes réelles des déficiences
du système ne vont-elles pas bien au-delà du manque de moyens
? Cette revendication ne sert-elle pas de leurre ? L’insatisfaction provoquée
par notre système d’éducation n’a-t-elle pas augmenté au
fur et à mesure qu’on accroissait les moyens qui lui étaient
consacrés ?
31.3.1 Manque de moyens ?
Contrairement à ce qui est fréquemment avancé et selon
un critère essentiel — le nombre d’élèves
par enseignant — la situation, loin de s’être détériorée
s’est, au contraire, améliorée. En trente ans, le nombre
des enseignants s’est considérablement plus accru que celui des élèves
et le premier avis, rendu en mars 2001, par le Haut Conseil de l’évaluation
de l’école (Hcee) a rappelé que, de 1966 à 1999,
en moyenne, les classes élémentaires étaient passées
de 28 à 22 élèves, celles des collèges de 27 à 24
et celles des lycées de 31 à 29.
L’enseignement secondaire disposant d’un enseignant pour douze élèves,
on a du mal à croire qu’il manque, globalement, de personnel. Même
si un tiers des enseignants travaille moins de trente heures par semaine ([77]),
même si un nombre non négligeable de professeurs n’enseigne
pas, ce que critiquent plusieurs enquêtes dont une conduite en 1999 par
le Sénat.
Au demeurant, le Hcee estime que la politique de réduction de la taille
des classes, conduite depuis trente ans, n’est pas la meilleure façon
d’utiliser les crédits de l’éducation. Plus efficaces
sont, à ses yeux, le tutorat et les aides individuelles, le travail
en petits groupes et la formation pédagogique des enseignants. Est-ce
parce qu’ils sont persuadés que les classements effectués
sont sans appel, ou parce qu’ils craignent que le soutien individuel
conduise à des heures supplémentaires non rémunérées
que les enseignants et leurs syndicats se sont fortement opposés au
désir de Claude Allègre de développer ces soutiens ? La
réalité est, pourtant, que ces soutiens sont largement pratiqués — en
terminale S deux élèves sur trois prennent des cours particuliers
([78]) — mais qu’ils le sont en dehors de l’institution scolaire,
contre rémunération et essentiellement, au profit des enfants
des catégories favorisées.
Aux yeux du Hcee aussi, seule a une chance d’être efficace une
réduction de la taille des classes « très ciblée
sur le cours préparatoire du primaire, dans les écoles où est
concentrée la population la plus défavorisée. » Cette
recommandation va tout à fait dans le sens des conclusions du paragraphe
précédent.
On ne peut reprocher au pays qui dépense plus de 7 % de son Pib en faveur
de l’éducation — voir le graphique 5 en fin de document — dans
lequel un fonctionnaire sur deux appartient à l’éducation
nationale et qui compte plus d’éducateurs que de paysans, de ne
pas affecter des moyens importants à l’enseignement. Il n’est
pas si évident, dès lors, de continuer à accroître
le budget global de l’Éducation nationale alors que la décrue
du nombre d’élèves touche déjà le primaire
avant d’atteindre, progressivement, tout le secondaire ?
Effectifs des élèves ([79])
1981
1996
1998
millions
Premier degré
7,1
6,5
6,4
Second degré
5,5
6
6
Enseignement supérieur
1,2
2,1
2,1
Total
13,8
14,7
14,6
À notre sens, les carences de l’éducation nationale qu’on
a relevées ne tiennent pas, fondamentalement, à un manque de
moyens. « On l’a bien vu dans les années 1988-1990, avec
le gouvernement Rocard, Lionel Jospin étant le ministre en charge ;
des sommes considérables ont alors été injectées
dans cette administration sans que des changements véritables en aient été la
conséquence. » ([80]) Quand un système fonctionne mal,
ce n’est pas en augmentant ses ressources qu’il change de nature. « On
revendique plus de moyens au lieu d’attaquer de front l’acte éducatif
; que faut-il enseigner et comment ? » ([81]) « Le fond
de la question de la réussite à l’école n’est-elle
pas celle des pratiques éducatives ? » ([82]) Cherchons donc des
causes plus convaincantes que « le manque de moyens. »
31.3.2 Organisation et méthodes obsolètes
Des instituteurs, interrogés sur l’échec scolaire, considèrent
qu’il est d⁄, pour l’essentiel, au milieu familial et social
des élèves et, de façon très secondaire, au système éducatif, à son
organisation et à ses choix pédagogiques. ([83]) On a vu que
des travaux récents contestent fortement ce point de vue et conduisent à penser
que l’inadaptation de notre système scolaire à la société française
contemporaine tient plus vraisemblablement à deux familles de phénomènes.
Primo, l’organisation centralisée et l’insuffisante autonomie
des établissements, ne permettent pas de faire face à l’hétérogénéité du « public » (€31.3.2.1).
Secundo, les finalités traditionnelles, le « combat républicain » et
la sélection d’une élite administrative, ne correspondent
plus aux aspirations de la société et des élèves
(€31.3.2.2).
31.3.2.1 Système centralisé et individualisme statutaire
Monopole, gigantisme — 1 300 000 salariés — centralisation
des grandes décisions et individualisme des enseignants encouragé par
leur statut, combinés, expliquent largement que la grande diversité des
besoins des élèves n’ait pas provoqué, dans des
délais raisonnables, des réponses adaptées.
31. 3.2.1. 1 Centralisation
La Cour des Comptes s’est étonnée que l’éducation
nationale ne connaisse pas les effectifs exacts dont elle dispose. On sait,
par ailleurs, que coexistent des classes sans professeur et des professeurs
sans classe. « La conception pyramidale est unanimement rejetée
comme archaque mais elle reste bien présente dans les règlements
et la culture des acteurs » ([84]) : le ministère vante l’autonomie
mais multiplie les règlements. Les bureaux de l’Éducation
nationale s’expriment par la production d’un nombre extravagant
de « textes » — quelque 10 000 pages par an — que les
destinataires, les enseignants au premier chef, ne peuvent absorber ni, a fortiori,
appliquer.
Les « réformes » se succèdent à un rythme
effréné mais, s’agissant de la décentralisation,
leur efficacité semble particulièrement dérisoire car
les obstacles fondamentaux qui s’opposent à sa mise en œuvre
(voir ci-après) ne sont pas levés.
Municipalités, départements ou régions ont bien la charge
des locaux scolaires et du personnel administratif ou de service mais c’est
le type même de demi-mesure qui ne s’inscrit pas dans une politique
sincère de délégation. Au lieu d’impliquer sérieusement
les collectivités locales dans la gestion de l’éducation,
on leur a donné de petites satisfactions au prix de sérieuses
complications.
Le contraste est devenu de plus en plus considérable entre l’éducation
nationale et l’un des mouvements essentiels du monde contemporain : la
redécouverte des vertus de la décentralisation contrôlée
misant sur les capacités d’autonomie des individus tout en veillant à ce
que des règles et normes générales sont respectées.
31. 3.2.1.2 L’individualisme statutaire
Nos traditions jacobines ont concidé avec les vœux de nombre d’enseignants,
surtout parmi les plus chevronnés, hostiles à une décentralisation
dont le corollaire serait que le chef d’établissement ait davantage
d’autorité. L’administration centralisée et quasiment
anonyme des carrières, non sans que les syndicats y participent, leur
convient. Ces carrières sont construites à l’ancienneté par
un système de points dans lequel appréciations et évaluations
personnelles, et notamment celles des chefs d’établissement, n’interviennent
que dans des cas extrêmes. Aussi, le vieux schéma français
prévaut-il : entre l’état et l’individu, pas d’intermédiaire.
Il aboutit à des monstruosités. Dans une trop large mesure, ce
système de gestion des carrières aboutit en effet à affecter
les débutants aux postes les plus difficiles ([85]) et à ce que
ces postes souffrent d’un turnover très élevé :
les titulaires de ces postes n’ont souvent qu’une idée :
fuir au plus vite cet enfer. « Dans les écoles de banlieue où le
climat est plus difficile, le taux de renouvellement annuel des professeurs
est de 60 %. » ([86]) Affecter des débutants aux postes difficiles
va, en outre, rendre problématiques les recrutements massifs auxquels
l’éducation nationale va devoir procéder dans les années à venir.
Le métier d’enseignant, surtout lorsque la classe est agitée,
implique un engagement personnel très fort. Mais celui-ci conduit à ce
que « la plupart des enseignants se vivent encore comme des professions
libérales. Ils travaillent en solitaire et gardent le secret sur ce
qui se passe pendant leurs cours. » ([87])
« La réussite à un concours laisse croire à chacun
qu’il est muni d’un viatique qui lui permettra de poursuivre, toute
sa vie durant, son métier sans avoir à se remettre en cause. » ([88])
On peut se demander si la religion des diplômes, décernés à la
sortie de l’adolescence, n’est pas la cause profonde de l’incapacité montrée
par notre enseignement secondaire à réviser ses pratiques pour être
en mesure d’accueillir de nouvelles catégories sociales comme du
quasi échec de la formation continue en France. Les diplômés
ne tiennent guère à ce que la valeur de leur parchemin soit ultérieurement
remise en question.
L’emploi à vie et la faible autorité des chefs d’établissement
sur les enseignants ont été complétés par « l’autonomie
pédagogique ». Depuis 1968, les inspections — quatre dans
la carrière d’un enseignant du second degré — sont
davantage des cérémonies que des évaluations opérationnelles.
Les enseignants ont cru atteindre ainsi une sécurité idéale
mais celle-ci a un prix élevé, notamment dans les établissements
qui ont un public scolaire difficile. Maints enseignants sont frappés
par cette culture de l’individualisme : « je souffre de solitude
tant vis-à-vis de mes collègues que de ma hiérarchie.
Chacun fait ses cours et s’en va. » ([89]) La résistance
aux travaux croisant plusieurs disciplines comme au suivi individualisé des élèves
est forte. Individualisme statutaire, pendant de la centralisation bureaucratique
: nous touchons là un défaut essentiel du modèle éducatif
français. Et l’individualisme des enseignants engendre celui de
citoyens encore très passifs et peu associatifs.
Les Français se syndiquent peu et ne participent pas de façon
très active à la vie des associations, à celles de parents
d’élèves notamment (20 % de participation aux élections
de délégués) ou d’étudiants (6 %). 30 % environ
des professeurs du secondaire sont syndicalisés, proportion nettement
supérieure à celle des autres fonctionnaires et, a fortiori,
des salariés du secteur privé ; cependant, au cours des années
récentes, les adhésions ont fortement diminué. On a vu
que la création du collège unique avait exacerbé les oppositions
entre primaire supérieur et secondaire et entre communistes et non communistes.
Les syndicats restent très divisés, situation qui est propice
aux surenchères. Volontiers conservateurs, ils n’ont, par exemple,
admis la nécessité de changements, y compris la création
du collège unique et des Zep, qu’avec plusieurs années
de retard.
Finalement, le statut protège mais infantilise l’enseignant. ([90])
Il ne l’incite pas à chercher, avec le responsable de son établissement
et ses collègues, ces réponses pédagogiques exigeantes
mais adaptées qui étaient pourtant le corollaire de l’ouverture à tous
de l’enseignement secondaire. Quoiqu’en pensent certains enseignants,
un public plus varié leur donne forcément une mission sociale
; leur rôle d’éducateur se trouve renforcé.
31.3.2.2 Les vertus de l’autonomie
é
tant, le plus souvent, à taille humaine (500 élèves et
une cinquantaine de salariés pour le collège type) les établissements
du secondaire devraient être gérables. Au demeurant, les enquêtes
et études montrent que les établissements scolaires qui sont
parvenus à adapter leurs méthodes pédagogiques aux élèves
qui les fréquentent sont, presque toujours, ceux dans lesquels le chef
d’établissement a réussi à réaliser un travail
collectif avec les enseignants.
Il faudrait, idéalement, que ce dernier puisse recruter son équipe
pédagogique. Des exemples étrangers et français montrent
que, contrairement à ce qu’on pourrait penser, dans les quartiers
difficiles, le niveau de la rémunération n’est pas un argument
décisif pour embaucher des enseignants. Il faut, par contre, que ceux-ci
restent suffisamment longtemps dans leurs fonctions pour s’intégrer à l’établissement
et n’utilisent pas les « points » qu’ils gagnent pour
obtenir rapidement des postes hors des quartiers difficiles (système
qui faisait que la majorité des enseignants des Zep avaient moins de
deux ans de présence dans leur établissement jusqu’à ce
qu’une mesure récente encourage leur maintien prolongé).
Dans les banlieues les plus dégradées il est apparu qu’il
fallait, en outre, pour rétablir des services publics dignes de ce nom,
une collaboration entre établissements scolaires, organismes sociaux,
justice, police et élus locaux. Malheureusement, cette collaboration
est, pour l’heure et à de très intéressantes exceptions
près, plus formelle que réelle. La plupart des établissements
scolaires ne constituent pas des entités assez vivantes pour être
de réels interlocuteurs. Les relations avec les parents, clef d’une
bonne intégration de l’établissement dans le tissu local,
ne sont pas assez fortes. Il est vrai que les habitants des quartiers difficiles
ne sont guère invités à participer à la vie collective.
Ils n’ont pas le droit de vote et comment auraient-ils le désir
d’échanger avec des enseignants dont beaucoup ne souhaitent pas
ces contacts ? Or, les expériences américaines et anglaises,
désormais nombreuses et évaluées ([91]) confirment ce
qu’on peut constater en France : une condition de la réussite
des écoles situées dans des quartiers très difficiles
est que leur responsable soit appuyé par les parents et par la communauté locale.
Dans maints quartiers, on est loin de la situation qui prévalait jadis
dans les banlieues aux municipalités ouvrières où les échanges
existaient entre enseignants et élus. Le dialogue entre enseignants
et parents donne d’ailleurs des résultats limités si une équipe
enseignante ayant une bonne cohérence ne lui donne pas un sens. ([92])
Bien que l’importance globale des établissements privés
dans l’enseignement du second degré n’évolue guère — notre école
publique accueille toujours plus de 80 % des élèves — le
secteur privé tend à recevoir, dans la Seine-Saint-Denis ou à Marseille
par exemple, une fraction grandissante des enfants des quartiers difficiles.
Des équipes, autonomes et responsables, se tenant en relation avec les
familles, sont parvenues à assurer la scolarisation des plus défavorisés
que l’enseignement public ne réalisait plus.
Notons que le rôle de contrepoids de l’enseignement privé est
important : au long de leur vie scolaire, deux enfants sur cinq ont recours à lui
pour un temps plus ou moins long ; ceci explique sans doute qu’une partie
substantielle de la population soit très attachée à son
existence. Les motifs religieux ne sont plus premiers, par contre l’implication
des parents dans l’animation de l’école peut être
forte. Des parents sont généralement à la tête de
l’association de la loi de 1901 qui gère l’établissement
privé.
Pour redresser des situations difficiles, et elles sont devenues nombreuses,
un établissement scolaire doit donc constituer une entité, or
l’organisation centralisée ne consent aux établissements
et à leurs responsables que des pouvoirs limités. « Pair
parmi ses pairs, le chef d’établissement n’est qu’un
rouage administratif chargé de mettre en œuvre les directives nationales
prévoyant par le menu le déroulement de la classe. » ([93])
Les rapports de l’Inspection générale de l’éducation
nationale reconnaissent, qu’au fil du temps, les « projets d’établissement »,
dont on attendait beaucoup dans les années quatre-vingt, sont devenus
un exercice rituel sans grande consistance. Le droit à l’expérimentation
sous contrôle n’est guère mis en œuvre.
Du côté des élèves, le chef d’établissement
trouve rarement un appui organisé. Chroniquement, les lycéens
se soulèvent, mais leurs mouvements retombent rapidement sans laisser
beaucoup de trace. La situation des principaux de collège et des proviseurs
de lycées est donc difficile à telle enseigne que nombre de postes
sont vacants. Ils sont pris en étau entre :
- les inspections académiques qui ont du mal à renoncer à leurs
pouvoirs en déléguant
- les enseignants qui n’ont pas été habitués
aux exigences de la vie d’une collectivité et qui, dans leur majorité,
tiennent mordicus à l’indépendance que leur garantit leur
statut.
L’administration explique par trop aux enseignants, et par le menu, comment
ils doivent réaliser leur mission, mais la nation ne leur dit pas assez
le pourquoi. Oui, quelles sont les finalités de l’éducation
nationale ?
31.3.3 Des finalités dépassées
«
Aux principes du système éducatif français se trouve la
nécessité de pourvoir aux postes de la fonction publique centralisée
; sont sélectionnés, selon des concours fortement sélectifs,
les élèves les plus brillants d’une classe d’âge. » ([94])
31.3.3.1 La sélection d’une élite administrative
On a vu que la compétition s’amorce dès l’école
primaire ; en apparence loyale, elle use de critères qui, de facto,
avantagent les enfants des milieux sociaux les plus favorisés. L’école
a établi le processus central du « modèle français » :
une sélection précoce suivie d’évaluations rares
et sans fortes conséquences, où la formation continue n’a
pas encore droit de cité.
Or, dans la société contemporaine, la sélection de futurs
fonctionnaires n’est plus un objectif pertinent dès lors que l’administration
n’est plus le sommet d’une quelconque pyramide. Et n’est-ce
pas dans le secteur privé que plus des trois quarts des élèves
trouveront un emploi ? Nous avons longuement évoqué au € 31.2
les travaux ([95]) qui mettent en cause l'« objectivité » des
notations, classements, sélections et orientations. Elle serait formelle
et trompeuse.
Le maintien des processus traditionnels de sélection, combiné avec
la place conquise par les filles a renforcé le caractère sélectif
du système. Toutes les grandes écoles sont désormais ouvertes
aux filles qui constituaient, en 1998, plus du tiers des élèves
de l’éna, plus de 50 % de ceux de l’école nationale
de la magistrature et près des deux tiers de l’Institut national
d’agronomie. Plus sélectif, le système est devenu plus élitiste
et moins démocratique. « Il devient pratiquement impossible pour
un enfant scolarisé en primaire dans une banlieue défavorisée
d’accéder à une très grande école […]
En 1950, 29 % des élèves de l’X, éna, Normale-Sup
et Centrale, venaient des milieux populaires : ils ne sont plus que 9 % aujourd’hui.
[…] Depuis 1945, le clivage s’est aggravé. L’État
recrute tous ses hauts fonctionnaires dans quelques grandes écoles,
et non sur titres universitaires, pourtant délivrés au nom de
l’État […] Si une telle évolution se poursuivait,
de nombreux groupes sociaux n’auraient plus la moindre chance d’être
un jour représentés dans les élites économiques
et administratives. Les conséquences pour l’unité nationale
seraient catastrophiques. » ([96])
Notre école butte sur une contradiction non affrontée :
le public a été très élargi mais une sélection
très orientée est restée l’un de ses buts essentiels.
Le collège unique souffre particulièrement de cette finalité.
On a vu que, de façon massive et à vrai dire fort inquiétante,
les jeunes enseignants considèrent le collège unique comme un
objectif irréaliste. ([97]) Nous rejoignons donc les auteurs de l’Hypocrisie
scolaire en considérant que la nation doit, aujourd’hui,
se poser cette question clef : Faut-il continuer à commencer dès
le collège la sélection des « meilleurs » ou chercher,
après avoir, dans le primaire, renforcé les soutiens individuels
ou par petits groupes, à donner à tous les élèves,
en quatre ans (voire en cinq pour certains) un fonds commun de connaissances
et de pratiques, culturelles et sociales ?
31.3.3.2 Le combat républicain
Dans notre histoire, l’école de la République a voulu — et
c’était son autre objectif — marquer une rupture : « la
création de l’école laque, gratuite et, depuis 1882, obligatoire,
n’avait pas seulement pour but d’apprendre à lire, à écrire
et à compter à l’ensemble des petits Français, elle
visait à instaurer un nouveau type de légitimité politique
et de citoyenneté en arrachant les enfants à l’influence
de l’église. » ([98]) L’école s’opposait à cette
dernière et se plaçait dans le « camp du progrès ».
Il faut que la femme appartienne à la science où qu’elle
appartienne à l’Église proclamait Durkheim. Les filles
ont, en effet, été un des enjeux et les principales bénéficiaires
de cette lutte et du développement de la scolarité obligatoire.
Ceci reste vrai dans les familles issues de l’immigration où l’école
est un facteur décisif de promotion féminine.
Le décret de 1792, qui choisit le terme d’instituteur, entendait
bien que celui-ci contribue à édifier un nouveau régime.
L’État républicain proposait une philosophie à l’élève,
futur citoyen de la République, et Durkheim revendiquait pour l’enseignant
cette part de sacré dont, autrefois, le prêtre était seul à être
revêtu.
De son estrade comme de sa chaire, enseignant comme prêtre participaient
d’une société « verticale. » Dogmes ou principes,
univoques et intangibles, ne se discutaient pas. Ces attitudes et ces formes
de pensées n’admettaient guère que la vérité puisse être
provisoire et contestable ; qu’elle progresse par la mise en cause de
ses états antérieurs. L’école faisait partie d’un
système où des institutions imposaient leurs conceptions et leurs
règles. ([99])
Or, dans les dernières décennies, en France comme ailleurs, la
pratique religieuse a fortement diminué et l’Église a d⁄ faire
le deuil de son hégémonie normative. Dès lors, l’école
a perdu un de ses ressorts traditionnels : la lutte pour la lacité.
Plus généralement, les années soixante, couronnées
en France par les grandes agitations de 1968, constituèrent une étape,
brouillonne mais puissante, dans la recherche de l’autonomie de l’individu
par rapport aux institutions ; dans le désir des plus jeunes d’échapper à la
soumission aux plus anciens. Ils ont manifesté leur désir de
rompre avec des idéologies ou des éthiques qui s’étaient
voulues englobantes, qu’il s’agisse de l’église catholique
ou du parti communiste. Dès lors « l’écart s’est
creusé entre une société mobile, rebelle aux normes et
aux idéologies et une institution scolaire forte d’une tradition
et d’un système de valeurs. » ([100])
31.3.4 L’école confrontée à la diversité et à la
société des jeunes
Dans les années soixante-dix, la société française
est devenue à la fois plus homogène et plus diverse. La paysannerie
a désormais un poids très limité, la classe ouvrière
s’est transformée et ceux qu’on appelait les « domestiques » ont
disparu. L’urbanisation, la consommation ou le vêtement, certains
loisirs ou la médiatisation ont rapproché les modes de vie. Les
coupures religieuses et politiques anciennes se sont nettement estompées.
Mais, a contrario, la liberté a changé de signification : elle
n’est plus seulement la faculté d’accéder à des
droits communs, elle est, aussi, celle d’affirmer sa différence
et son appartenance à une communauté, régionale, culturelle
ou ethnique comme à ses spécificités. On est loin de Rousseau
et aux antipodes de Le Chapelier.
L’école républicaine, dont la vocation sinon la réalité est
unitaire, a du mal à reconnaître ces nouvelles divisions. Non
seulement elle n’est plus un intégrateur efficace mais elle met
son sceau sur certaines des distinctions qui existent entre ses élèves
dès lors qu’elle ne permet pas à tous, au sein du collège
unique notamment, d’accéder à un fonds commun de processus
et de connaissances. Des garçons qui appartiennent à certaines
communautés issues d’immigrations plus ou moins anciennes se savent
guettés par l’exclusion de la société qui a été le
sort de leurs proches. Si l’école permet à beaucoup d’élèves à la
fois de former leur personnalité et de s’intégrer à la
société, c’est en dehors d’elle que d’autres
vont tenter d’atteindre ce double objectif.
La généralisation de l’enseignement secondaire a en effet
permis aux jeunes des milieux populaires de participer à une vie d’adolescent
avec une autonomie qui, jadis, n’existait guère : la plupart d’entre
eux étaient au travail. La jeunesse a cessé d’être
un bref passage entre l’enfance et l’âge adulte. Voir le
graphique 6 en fin de document. Phénomène nouveau dans l’histoire
de l’humanité, de très nombreux adolescents se sentent
plus forts que leurs parents, par leur niveau d’éducation et de
culture ou leur familiarité avec les techniques modernes, les appareils électroniques
ou l’e-mail.
Les longues années d’études ont facilité la création
d’un vaste marché qui, ayant des caractéristiques propres,
contribue à isoler certains jeunes. Une culture juvénile attrayante
est devenue un puissant contrepoint à l’école. Phénomène
généralement inconnu des anciennes générations,
la relation amoureuse se manifeste au sein des établissements secondaires.
«
à la différence des enfants, les adolescents ne sont pas a priori
conquis par le professeur, ils ont, dans la classe même, une vie juvénile
plus autonome que celle des enfants, ils peuvent même développer
une culture de résistance à l’emprise des professeurs. » ([101])
Dans maintes classes, l’élève qui respecte les règles
scolaires traditionnelles est considéré comme un collaborateur
ou un « bouffon ». L’école a perdu sa souveraineté et,
pour certains, son sens. Le monde de l’audiovisuel fait la nique à celui
de l’école. 40 % des adolescents ont leur propre poste de télévision
([102]) « Un décalage est en train de se creuser entre les élèves,
fortement marqués par les mutations culturelles, familiales, éthiques
et le système éducatif, qui n’a pas profondément évolué dans
son organisation. » ([103]) « Les jeunes trouvent leur modèle
dans les films américains. Ils tiennent leur terrain où ils se
sentent chez eux. Ils ont leur langue, leurs mœurs, leur musique, leurs
habits et se sentent membres d’une internationale qui s’étend
au Bronx et à toutes les grandes métropoles européennes. » ([104]) « Pour
les élèves, la vie est ailleurs ; ils ont souvent le sentiment
de passer d’une classe à une autre, d’une explication à une
autre sans faire de lien. Atomisation des connaissances.. » ([105])
De tout temps maints enfants se sont ennuyés en classe et certains auteurs
de ce site ont été soulagés d’entendre un ministre
de l’éducation nationale reconnaître, à l’occasion
d’un très officiel colloque sur l’ennui scolaire ([106]) « de
mon temps nous étions 80 % à nous ennuyer comme des rats morts
au lycée » et qu’il avait fait partie de ces 80 %. » Mais,
jadis, les institutions étaient respectées et les jeunes « faisaient
avec. » Aujourd’hui l’ennui provoqué par un enseignement
qui ne s’est pas assez renouvelé engendre un absentéisme
qui, dans certains établissements, est massif. Et l’absentéisme
est, généralement, le chemin de l’échec scolaire.
Placée au centre de notre société, l’école
apparaît, à bien des égards, déphasée par
rapport à elle. Ses finalités traditionnelles n’ont pas été renouvelées
; ses méthodes de gestion sont archaques, combinant le centralisme pathologique
de son administration et l’individualisme dépassé des enseignants
qui s’accrochent à leur statut. L’état des lieux
que nous avions dressé avait souligné à la fois la formation
trop individualiste des élèves, le développement insuffisant
de l’esprit d’observation et de la créativité comme
le nombre inacceptable des échecs scolaires ou la montée de la
violence. Oui, « la violence est une coproduction scolaire ; il existe
une forte corrélation entre le taux d’échec scolaire et
l’incivilité ou la violence. » ([107])
La France s’est ouverte sur le monde et notre site souligne les énormes
avantages, qui n’ont pas été uniquement matériels,
qu’elle en a tiré (chapitre 21) mais, du coup, les phénomènes
de compétition ont pris dans notre société une plus grande
place. Aux signaux qui leur sont donnés, certains jeunes finissent par
croire que, figurant aux rangs des vaincus dans la compétition scolaire,
ils ne réussiront pas davantage dans la lutte pour la vie dans la société des
adultes. Plus pernicieux encore : « des individus en position dominée
intériorisent l’idée qu’ils sont seuls responsables
de leur destin scolaire et social. » ([108]) Ils vont se sentir responsables
de leurs échecs.
31.3.5 Lecture et écriture maîtrisées ou échec scolaire
?
Avant de présenter à nos visiteurs le dernier paragraphe de ce
chapitre sur l’éducation, nous leur proposons un détour
facultatif, en espérant qu’ils le trouveront stimulant. Nous allons
tenter de résumer dans les lignes qui suivent la trame du raisonnement
d’un auteur, Jean-Pierre Terrail, professeur de sociologie, dont l’ouvrage
maintes fois cité dans notre texte, De l’inégalité scolaire,
(La dispute, 2002) expose, d’une manière que nous avons trouvée éclairante,
primo, le processus intellectuel de l’acquisition des mécanismes
de la lecture et de l’écriture et secundo le rôle de l’école
dans cette acquisition.
Maîtriser la lecture et l’écriture, implique d’être
capable d’écrire et de lire en respectant suffisamment la syntaxe
et l’orthographe et en comprenant le sens des mots utilisés. Accéder à ces
capacités suppose tout un cheminement dont le langage parlé est
une étape essentielle ; le langage mobilise déjà des capacités
considérables ; l’expérience concrète, l’imaginaire
intuitif et les « bricolages intellectuels » (qu’il ne faut
absolument pas mépriser tant leur rôle est grand dans toute recherche
y compris dans la physique moderne) aident à accomplir une partie du
parcours.
Cependant, pour que le processus aboutisse vraiment, un saut est nécessaire.
Le mot écrit, qu’il soit lu ou rédigé par l’enfant,
exige une mise à distance, une ab-straction radicale par rapport à un
langage parlé n’évoquant que la vie pratique. Certes, la
parole a préparé ce saut mais elle n’en dispense pas. La
mise à distance ne fait que s’accentuer au long du parcours scolaire.
Résoudre un problème pratique est une chose ; expliquer comment
on s’y prend est une autre étape qui suppose que le sujet qui
explique se distingue de celui qui a agi. Cette mise à distance et la
difficulté de la réaliser constituent la cause essentielle de
l’échec scolaire.
La différence entre une personne éduquée et une qui ne
l’est pas est la capacité à expliquer un phénomène
d’une manière qui pourra aisément être écrite.
C’est à partir de l’écrit que se constituent des
catégories sociales, scribes ou lettrés ; d’abord proches
du pouvoir elles l’ont souvent conquis. Finalement, pour accéder à une
lecture et à une écriture intelligentes, l’enfant doit
refaire en quelques années un parcours intellectuel qui a demandé des
millénaires à l’humanité. Le secours d’une
main avertie et s⁄re lui est indispensable.
Dès lors qu’il sait s’exprimer oralement, l’enfant
dispose donc de ressources considérables, pour parvenir à l’abstraction.
Si Piaget a pensé que l’enfant devait substituer les normes rationnelles
des adultes à sa pensée égocentrique, ses successeurs
parlent plus volontiers d’une transformation de l’entendement enfantin.
Les capacités initiales ne disparaissent pas ; elles évoluent.
Qui sous-estime la difficulté du passage de l’oral à l’écrit,
lu ou composé, aura du mal à comprendre l’échec
scolaire mais, a contrario, surestimer la distance de l’oral à l’écrit
c’est, en justifiant l’échec, le rendre inévitable. « D’un
côté on méconnaît la nécessité de l’école
: de l’autre on la dédouane par avance de toute responsabilité dans
la production des inégalités scolaires. »
L’enseignant persuadé des difficultés du « bond » comme
de la possibilité pour la quasi totalité des enfants de le réaliser,
encouragera l’élève, développera, si elle est faible,
la confiance qu’il faut que celui-ci ait en lui ; il évitera qu’il
ait peur ; de lui faire peur. Redoutables, les échecs scolaires ne sont
pas imparables. Quelles évolutions pourraient les combattre ?
31.4 Des évolutions souhaitables
Qu’on ne réforme pas la société par décret
(Michel Crozier), les auteurs du site Contrat-social. com en sont bien convaincus.
Ils ne peuvent, cependant, clore ce chapitre sur l’éducation,
chapitre qui leur tient particulièrement à cœur, sans tenter
d’ouvrir des pistes en présentant aux visiteurs/lecteurs les évolutions
qui leur semblent souhaitables. On verra qu’ils ne prétendent
pas, ce faisant, proposer un autre « plan de réformes ».
Et, si l’examen des faits — € 31.2 — et leur analyse — € 31.3 — sont
déjà sujets à critique, les suggestions présentées
ici sont, a fortiori, ouvertes à la discussion comme aux contributions
de nos visiteurs.
31.4.1 Des choix de nature politique
«
Pourquoi, alors que l’école a si profondément changé,
le sentiment de pérennité, de raideur, de conservatisme, s’impose-t-il
si souvent ? Pourquoi ces changements sont-ils parfois perçus comme
une longue décadence et non comme le résultat d’un projet
de changement ? » ([109]) Certes, notre enquête nous a persuadés
que, dans sa majorité, le corps professoral de notre enseignement secondaire
s’est laissé dépasser par les changements intervenus dans
notre société comme par les demandes d’un public devenu
plus hét&eac