24. 1 état des lieux
«
Depuis des siècles, la science nous assure la supériorité militaire, économique,
politique. Nous avons rapidement confondu ces quelques siècles avec
l’éternité. » ([5]) Mais des éclairs nous
ont rappelé que la planète pouvait être gravement endommagée
voire disparaître : « Outre les armes de destruction massive, il
y a les risques de dégradation écologique ou encore l’usage
incontrôlé de la révolution du vivant : l’humanité est
en train d’acquérir la capacité de sa propre mutation en
tant qu’espèce. » ([6]) Philosophiquement, cette relativisation
est sans doute salutaire.
Dans leur vie de tous les jours, cependant, la majorité des Français
perçoivent, très progressivement, que leur emploi et leur revenu
sont dépendants de la place de leur pays dans une compétition
redoutable. Or, « L’Europe ne gagnera pas la bataille de la mondialisation
par ses co⁄ts mais grâce à la recherche-développement
et à sa capacité d’entreprendre. » ([7]) « Le
nerf de la guerre, c’est l’innovation. 75 % des produits de Siemens
ont moins de cinq ans et, aux états-Unis, 90 % moins de trois ans. » ([8]).
241. 1 Recherche et innovation
La production n’est pas seule à s’internationaliser. La
recherche dite fondamentale est mondiale et celle qui est conduite par
l’industrie le devient. ([9]) Il en va de même de l’enseignement
supérieur : « les étudiants, pour ceux qui ont cette chance,
voyagent d’une université à l’autre. Ils comparent
les bibliothèques, les équipements informatiques, l’état
des salles de cours, la disponibilité des professeurs, l’intensité et
la pertinence des enseignements, les talents pédagogiques des enseignants
[…] Le marché du travail des meilleurs professeurs et chercheurs
est l’un des plus globalisés qui soit. » ([10])
2411. 1 Une tendance globale récessive
Les graphiques 1 et 2, qui figurent page 40 mais que nous suggérons
de regarder maintenant, montrent l’écart grandissant des dépenses
de recherche entre l’Europe et les Etats-Unis ; au premier chef, pour
ce qui est des dépenses privées. De surcroît, si globalement
l’Europe perd du terrain, la position relative de la France au sein du
vieux continent, sans être la plus mauvaise, régresse.
24111. 1 La recherche publique
Si les crédits publics que nous consacrons à la recherche sont
substantiels, il ne faut pas perdre de vue qu’une fraction importante
bénéficie au secteur nucléaire et à l’espace.
([11]) On retiendra aussi ce constat sévère : « Ces 25
dernières années, l’effort en matière de recherche
et d’enseignement supérieur a stagné et les investissements
publics ont diminué. L’accroissement de la dette publique n’a
donc pas financé un effort structuré en faveur des dépenses
les plus utiles à la croissance et à la préparation de
l’avenir. » ([12]) Certes, un prix Nobel de médecine a pu
dire : « Je n’aime pas l’expression « déclin
scientifique français ». Dans les sciences biologiques que je
connais il y a en France des gens d’exceptionnelle qualité et
qui sont reconnus comme tels sur la scène internationale. » ([13])
Il semble également que le niveau de notre recherche est élevé dans
les mathématiques comme dans certains secteurs de la physique et de
la chimie ; en octobre 2005 Yves Chauvin, aux côtés de deux
Américains, a reçu le prix Nobel de chimie et, dans le cours
du Xxe siècle, sur 44 médailles Fields, considérées
comme les Nobel de mathématiques, la France en a reçu 8. Par
contre, sur 180 prix Nobel de physiologie et de médecine décernés,
les Français en reçurent seulement 7. Aucun Nobel de médecine
depuis 1983 alors que les Anglais en ont eu 8 et les Américains 46.
La plupart de nos Nobel ont d’ailleurs été obtenus par
des francs-tireurs qui travaillaient hors des plus grandes institutions, tels
que Gilles de Genne ou Georges Charpak. On notera aussi que trois de nos savants
se sont exilés outre-Atlantique où ils ont reçu le prix
Nobel. Nous citons plusieurs professionnels aux parcours très divers
qui témoignent d’une tendance récessive de la place tant
de notre recherche que de nos innovations. ([14])
Prouver de façon définitive l’affirmation selon laquelle « la
France perd pied » ([15]) dans la recherche serait fort difficile tant
les domaines sont nombreux et les critères multiples. Ces derniers retiennent
notamment les citations des travaux des chercheurs faites dans des publications
reconnues. Elles indiquent que, très globalement et avec de brillantes
exceptions, la notoriété des Français a tendu à décliner à partir
d’un seuil qui n’était pas remarquable. Selon l’Observatoire
des sciences et des techniques (Ost), organisme public ([16]) la part mondiale
des publications scientifiques de la France était en 2001 de 5,1 % — voir,
in fine, les graphiques 5, 6 et 7, page 41 & 42. Par exemple, « Comment
expliquer qu’avec la même dépense de recherche-développement
que la France, le nombre de publications internationales britanniques, hors
sciences humaines et sociales, soit supérieur de 40 % environ ? » ([17])
Certes, il est quasiment certain que les chercheurs français sont défavorisés
dans le décompte de leurs publications par le grand nombre d’unités
qui existent chez nous, au sein du Centre National de la Recherche Scientifique
(Cnrs) ou de l’Institut National de la Santé et de la Recherche
Médicale (Inserm) et qui, aujourd’hui, ne sont pas rassemblées
dans les statistiques. À l’avenir, les indicateurs de publications
et de citations seront produits par l’Ost pour le compte de chaque établissement
et selon des règles communes. Cet effort réduira une partie de
l’écart, mais une partie seulement.
24111. 2 La recherche et les innovations privées
à
compter de 1995, la part de la France sur le marché des hautes technologies
a reculé, avec un décrochage net depuis 2000. ([18]) Voir le
graphique 4 page 41 et le chapitre 21 de notre site qui détaille
ce phénomène inquiétant. L’Ocde confirme que la
part des emplois de haute technologie place la France derrière maintes
autres économies développées : non seulement les États-Unis
et le Japon mais aussi l’Allemagne, la Corée du Sud ou le Royaume-Uni.
La montée en puissance de la Chine ou de l’Inde attire l’attention
sur la concurrence que font à des nations comme la nôtre des pays à bas
salaires ; moins médiatique, mais plus fondamentale, est la pression
qu’exercent sur nous les pays à technologie avancée. « L’économie
française se distingue par une faible proportion d’entreprises
qui déclarent conduire de la recherche-développement industrielle. » ([19]
)
Certes, chacun connaît, dans la vallée de l’Arve ou le Choletais,
autour de Chartres, d’Alençon ou de Sainte-Sigolène (Haute-Loire)
([20]) des Pme innovantes mais, leur nombre semble, au total, insuffisant.
([21]) On peut également citer des domaines où la France poursuit
des recherches et réalise des innovations tant au sein de ses grandes
firmes que dans des Pme. Il en est ainsi, par exemple, dans l’industrie
du caoutchouc ou dans celui du transport du gaz liquéfié.
D’une façon générale, cependant, en matière
de brevets, la France est au douzième rang pour le nombre (proportionnellement à la
population) de brevets déposés aux offices internationaux et
sa position relative décline. ([22]) — voir les graphiques 6,
7 et 8 page 41 & 42. Selon le tableau de bord de l’innovation
présenté par la Commission européenne en janvier 2006,
la France ne se situe pas avec la Suède, le Danemark, la Finlande ou
la Suisse dans le peloton de tête des pays innovants — graphique
3, page 40. Le cabinet Ernst & Young se dit, lui aussi, convaincu
que pour la qualité de ses pôles d’innovation et de recherche
la France a régressé, notamment par rapport à l’Allemagne.
([23]) Il semble bien que les produits industriels français ne se situent
pas suffisamment aux frontières technologiques — graphique 4 page 41.
On peut craindre que le recul des positions françaises sur les marchés
qui exigent des innovations ne soit que le reflet, avec un décalage
dans le temps, de l’efficacité insuffisante de notre recherche
publique mais surtout privée. « Il y a cinq ans, parler du déclin
scientifique de la France constituait un acte de haute trahison. Aujourd’hui,
le diagnostic est partout. » ([24])Le rapprochement de ces observations
avec le classement des universités qu’on trouvera plus loin est
frappant
Cependant, « depuis deux ans la France a incontestablement pris conscience
de la gravité de la situation de la recherche et de l’innovation
ainsi que de l’importance des enjeux économiques et sociaux qui
y sont liés. » ([25]) Les chercheurs du secteur public ont déclenché un
mouvement d’alerte qui a été largement suivi.
2411. 2 Deux exemples typiques : les biotechnologies et les programmes informatiques
Nos « sciences de la vie ont pris du retard et celui-ci risque de s’accentuer. » ([26]) « Dans
la biologie du développement, ma discipline, le déclin s’accélère
alors que ce domaine est en train d’exploser avec le développement
des études sur les cellules souches qui ouvrent d’immenses perspectives
thérapeutiques […] Il suffit de regarder la pauvreté du
parc d’industries de biotechnologies en France comparé à celui
des États-Unis. » ([27]) Dans cette activité et pour la
seule ville de San Diego existent plusieurs centaines de firmes, peut-être
plus que dans toute la France. Les entreprises américaines dépensent
beaucoup pour la recherche et leurs innovations entretiennent la puissance
des Usa ; celle-ci permet de nourrir des budgets militaires considérables
qui, à leur tour, financent des recherches décisives dans l’informatique
notamment.
En informatique, les Américains ont obtenu les deux tiers des 47 prix
de la prestigieuse Turing Award décernés à ce jour, la
Grande Bretagne 6, la France zéro. Alors que l’industrie du logiciel
hexagonale se situait confortablement à la deuxième place mondiale
jusque dans le courant des années 1980 (même si le distinguo entre
logiciel et services informatiques n’était pas toujours clair),
elle est tombée quelque part entre la 8e et la 10e place, au début
des années 2000.
2411. 3 Les établissements publics à caractère scientifique
et technique
Dans le secteur public, une caractéristique de notre recherche est qu’une
très large part des travaux est effectuée sous la conduite du
Cnrs, de l’Inserm et autres organismes de recherche et non, comme dans
la plupart des pays industrialisés, dans le cadre des universités. « à partir
des années 1930, la promotion de la recherche est devenue un objectif
politique et cette fonction a alors été confiée à de
grands organismes qui ont reçu le statut d’établissements
Publics à caractère Scientifique et Technique (Epst) par la loi
du 15 juillet 1982. Le Cnrs, créé en 1939, recouvre un large
spectre de champs disciplinaires alors que plusieurs autres organismes, dont
l’Institut national de la recherche agronomique ou l’Inserm, ont
un champ spécialisé. Les universités se consacraient principalement à la
formation. » ([28]) En réalité, dès les années
trente, les pouvoirs publics se sont inquiétés du manque de dynamisme
de nos universités. Le phénomène n’était
pas nouveau. N’est-ce pas parce qu’il jugeait la Sorbonne trop
conservatrice que François 1er avait provoqué la création
du Collège de France ?
«
Opérateurs », les Epst ont un personnel nombreux : 25 000 chercheurs
dont 11 000 pour le seul Cnrs. Ce dernier a, au total, 30 000 salariés.
Nos universités, pour leur part, emploient 53 000 enseignants et chercheurs
mais, c’est privées de la conduite d’une bonne part de la
recherche, qu’elles allaient devoir franchir un pas gigantesque : leur
accès, qui avait été réservé à une
petite minorité, allait être ouvert à tous les bacheliers,
majoritaires dans les générations nouvelles.
241. 2 Universités et grandes écoles
Au cours de la seconde moitié du XXe siècle nos universités
ont vu se multiplier par huit le nombre des étudiants qui les fréquentent.
Ce phénomène a de solides justifications. Dans un monde qui souhaite
progresser et au sein d’une société qui, de plus en plus,
est celle de la connaissance, ne doit-on pas favoriser un niveau d’éducation élevé ?
La récente loi « Fillon » sur l’Éducation,
a proposé pour objectif de doter un jeune sur deux d’un diplôme
de l’enseignement supérieur et le parlement ne l’a pas contesté.
Suivre un enseignement supérieur est devenu « la façon
normale de vivre sa jeunesse. » ([29])
2412. 1 Une ouverture des universités mal gérée
Toute institution dont les usagers augmentent de façon considérable,
doit entreprendre « un changement de la nature même de système. » ([30])
Il est clair qu’une telle novation n’a pas eu lieu. Dans les premières
années des cursus, les facultés ne parviennent pas à suivre,
orienter et encadrer les étudiants. Elles ne leur permettent guère
d’acquérir des méthodes de travail. On entre librement
dans une faculté mais après ? « Aujourd’hui, pour
fréquenter la Sorbonne, il ne vous en co⁄te pas grand-chose, mais
vous ne pourrez pas y rencontrer des professeurs qui n’y disposent d’ailleurs
pas de bureaux. Ils n’ont pas davantage d’ordinateurs. Vous avez
70 ou 80 étudiants par classe. C’est absurde. C’est gratuit
mais pour ce prix-là vous n’avez rien. » ([31]) « Les
universités consacrent une grande partie de leur budget à mettre
en place des cours et des examens pour des étudiants qui, en masse,
sortiront sans diplôme. » ([32]) Quelque 90 000 étudiants
seront, chaque année, dans ce cas.
Les étudiants qui obtiennent un diplôme ne sont pas tirés
d’affaire pour autant. Globalement, l’écart est devenu énorme
entre les formations que dispensent nos facultés, encore très
tournées vers les postes du secteur public que leurs professeurs connaissent,
et ce que demande le monde de l’entreprise et qui leur est moins familier.
Les étudiants ont conscience de cet écart. « Ils savent
que, pour entrer dans la vie active, ce sera long, incertain, chaotique. » ([33])
Nos universités n’ont pas réussi à relever l’énorme
défi auquel elles ont été brutalement confrontées.
Dotées d’institutions et de modes de gestion défectueux
et pauvres en moyens, elles ne sont parvenues à tenir ni leur réputation
ni leur rang. « Dans ces trente dernières années, l’image
de l’université à laquelle j’appartiens n’a
cessé de décroître vis-à-vis du monde industriel. » ([34])
On peut craindre que, là aussi, un phénomène de déclin
relatif mais cumulatif de la position française dans le monde, ne soit
amorcé : en effet « les meilleures universités attirent
les meilleurs étudiants. » ([35])
2412. 2 Des universités mal classées au plan mondial
On a cité dans l’introduction le classement du Times d’octobre 2005
; utilisant une pluralité de critères ([36]) l’université Jiao
Tong de Shanghai — dans un classement qui, publié en 2005 pour
la troisième fois, est souvent utilisé — sur une liste
de 500 universités, place 17 universités américaines sur
les 20 les mieux classées — voir l’annexe 2. Ces universités
emploient 70 % des détenteurs d’un prix Nobel et produisent à elles
seules quelque 30 % des articles scientifiques publiés dans le monde.
Dans cet univers, la France reste une nation moyenne qui se classe après
le Royaume-Uni, le Japon, l’Allemagne et le Canada. La première
université française est Paris-VI (Pierre et Marie Curie), au
46e rang mondial, devant Paris-XI (Orsay) 61e, Strasbourg-I (Louis-Pasteur)
92e et l’École normale supérieure de Paris.
2412. 3 La problématique division entre universités et grandes écoles
85 % des étudiants fréquentent une université et un peu
moins de 7 % une école d’ingénieur.
24123. 1 Un clivage profond
Les classements évoqués au paragraphe précédent
justifient cette appréciation : « Les universités, qui
accueillent plus des trois quarts des étudiants, sont à la périphérie
et non au centre du système. Elles sont marginalisées par les
grandes écoles dans la formation des élites et par les grands
organismes, Cnrs, Inserm, Institut national de la recherche agronomique ou
Commissariat à l’énergie atomique dans le pilotage des
travaux de recherche. » ([37]) Une des causes de la faiblesse relative
de nos universités est bien leur difficile coexistence avec notre système
de grandes écoles.
La fondation de ces écoles remonte, pour les premières d’entre
elles, au siècle des Lumières. Elles représentent des
traditions et des forces d’influence : celles des cohortes d’anciens.
Reste que la dichotomie universités/grandes écoles est paradoxale
pour une République qui se veut égalitaire. D’un côté,
la sélection à l’entrée des universités est
une hypothèse qui fait dresser des barrages dans la rue, de l’autre
nos grandes écoles pratiquent une sélection féroce qui
les rendent « socialement de plus en plus fermées. » ([38])
Les sélections opérées (en réalité dès
l’école primaire, voir le chapitre 31 de notre site) contribuent à faire
de notre enseignement une « vaste machine anti-redistributrice. » ([39]) « Une
chose est claire : les modes de sélection des grandes écoles
sont aujourd’hui tels que les enfants des classes moyennes et populaires
en sont exclus, et, de fait, de plus en plus exclus. » ([40]) Convaincu
que « les grandes écoles clonaient à l’infini la
même classe sociale, le directeur de Sciences Po Paris, Richard Descoings,
décida, en 2001, d’instituer une nouvelle procédure d’admission
s’adressant spécifiquement aux élèves des établissements
situés en zones d’éducation prioritaires (Zep). » ([41])
Les grandes écoles ont récemment admis les défauts de
la ségrégation sociale à laquelle elles participent. La
conférence qui les réunit a convenu d’élargir la
brèche ouverte par Sciences-Po : plus de cinquante grandes écoles
se sont engagées à mettre en place des classes préparatoires
destinées aux élèves des Zep. ([42]) La ségrégation
sociale ne diminuera sans doute que lentement et partiellement.
24123. 2 Un clivage défavorable à la recherche
Les grandes écoles ont beau attirer les étudiants qui sont parmi
les mieux classés et leur prestige rester considérable en France
; on a vu qu’il est limité au-delà de nos frontières.
Notamment en ce qui concerne la recherche. « Qui de l’étranger
vient à Polytechnique ou à Centrale faire de la recherche ? Grosso
modo personne […] Nos grandes écoles n’ont pas pris le virage
de la recherche. » ([43]) Si nos grandes écoles « n’encouragent
pas le développement d’une recherche industrielle » ([44]), « nos
entreprises (elles) se limitent trop souvent à recruter des ingénieurs
issus de grandes écoles. » ([45]) Elles embauchent peu de docteurs
sortis des universités.
«
Se connaissant mal, notamment du fait de la césure entre universités
et grandes écoles, les élites académiques et industrielles
(ont) du mal à cumuler leurs expériences. » ([46]) Il se
pourrait donc que « quelle que soit la qualité des élèves
des grandes écoles, ces dernières soient à la racine d’un
vrai blocage culturel qui a sa part de responsabilité dans la faiblesse
de la recherche privée en France. » ([47]) Nos grandes écoles
ne contribuent probablement pas à la recherche et aux innovations dans
une mesure qui correspondrait à la sélection qu’elles opèrent.
Les méthodes de sélection comme les formations dispensées
ne favorisent pas l’esprit d’innovation.
2412. 4 Une organisation défectueuse
Constater que la France n’a pas su faire face à l’ouverture
de l’enseignement supérieur ne conduit nullement, dans notre esprit, à remettre
en cause cette ouverture ; malgré l’augmentation des effectifs étudiants, « les études
supérieures dans notre pays concernent 37 % d’une classe
d’âge, contre 64 % aux États-Unis et 51 % en moyenne dans
les pays de l’Ocde. » ([48]) On ne peut que souhaiter que l’apport
des universités grandisse ; qu’elles préparent plus sérieusement
les jeunes à la vie active et qu’elles plongent enfin dans la
formation continue devenue un impératif de notre époque. ([49]) « On
ne peut laisser tant d’étudiants s’engouffrer, dans l’indifférence
générale, dans des formations sans perspectives. » ([50])
Le système, avec sa dichotomie, ne remplit pas les missions qu’on
attend de lui ; il n’est plus adapté à notre époque
y compris, comme on le verra, à la construction européenne et à son
système LMD (Licence, master, doctorat) dans lequel les diplômes
de nos grandes écoles s’inscrivent mal.
241. 3 Europe, la renaissance
Dans le cadre du programme Erasmus plus d’un million d’étudiants
européens ont fréquenté une université d’un
pays européen autre que le leur. En 1998, Claude Allègre, alors
ministre de l’éducation nationale, a organisé une rencontre
avec ses homologues allemand, britannique et italien à l’issue
de laquelle fut signée la « déclaration de la Sorbonne » visant à faciliter
la mobilité des étudiants et, pour ce faire, à harmoniser
les diplômes. Un an plus tard, à Bologne, le processus engagé fut élargi à 29
pays. Au siège de deux de ses plus anciennes universités, l’Europe
a ainsi renoué avec une très ancienne et riche tradition. « La
réforme licence master doctorat — Lmd — constitue une formidable
réussite […] bâtie seulement en sept ans, de 1998 à 2005.
Grâce au Lmd, on est en train de construire un bel espace européen
d’enseignement. » ([51]) « Dans un avenir proche, c’est à l’échelle
de l’Europe que les meilleurs centres de recherche et d’enseignement
recruteront. » ([52])
Si l’Europe peut se reprocher des lacunes (elle a, par exemple, fort
mal su coordonner les recherches relatives à l’encéphalopathie
spongiforme bovine alors que cette maladie intéressait un grand nombre
de pays européens) elle a à son actif des réalisations
de première importance : Cern à Genève, grands télescopes
de Eso, réacteur à haut flux de l’Institut Laue-Langevin,
Laboratoire européen de biologie moléculaire ou programme spatial
Esa. Ce dernier regroupe vingt pays et son budget annuel avoisine les trois
milliards d’euros. La fusée Ariane est le fruit des programmes
de l’Esa. Créé en 1954 et explorant la physique des noyaux
atomiques et des particules, le Cern a permis au Vieux Continent d’être à la
pointe mondiale dans ce secteur, devant les États-Unis, et d’être
un phare pour les chercheurs dans le monde entier. Le Cern a donné à l’Europe
plusieurs prix Nobel : Carlo Rubbia, Simon Van der Meer, Georges Charpak. ([53])
Pour chacun des programmes, les six États signataires du Traité de
Rome ont été rejoints par une série d’autres États
européens. Pas toujours les mêmes d’ailleurs. Chaque pays
s’investit en fonction de ses propres centres d’intérêt
scientifique. De son côté la Commission européenne lance
des actions destinées à promouvoir enseignement et recherche
en Europe.
L’Europe poussera-t-elle la France à revigorer sa recherche et son enseignement supérieur qui, aujourd’hui, ne brillent guère ? Avant d’évoquer les pistes qui permettraient d’y parvenir, il faut, sans doute pousser plus avant le diagnostic. Quelles sont les causes de l’état des lieux qui vient d’être présenté ?
24. 2 éléments d’un diagnostic
Pour l’enseignement supérieur comme pour la recherche existent
aujourd’hui deux modèles en nette opposition. Si la version américaine
laisse à l’état un rôle par les crédits qu’il
consacre à certaines filières de la recherche, globalement, recherche
et universités relèvent du domaine privé. Le financement
des universités par des dons et des royalties est fort substantiel et
nombreuses sont celles qui jouent le rôle d’incubateur de jeunes
entreprises. « L’Amérique a développé, plus
qu’aucune nation, les liens entre industrie et universités. » ([54])
En Europe, le plus souvent, et en France spécialement, citoyens et majorité des
chercheurs considèrent qu’enseignement supérieur et recherche
constituent des missions essentiellement étatiques.
Quel est le meilleur modèle ? S’agissant de recherches fondamentales,
on peut s’inquiéter des dangers que la concurrence comporte ;
elle pousse à des spécialisations et protections juridiques excessives
au détriment d’une vision large et d’une pratique ouverte.
Sans nier ces risques, nous sommes sensibles aux défauts d’un
modèle qui incite l’état à régir les choses
par des édits et les enseignants à ne pas miser suffisamment
sur les capacités créatives des enseignés. « L’induction,
même très dirigée, n’a rien de commun avec un exposé.
Elle permet à l’élève, malgré un haut degré de
directivité, de mettre en relation et de structurer les éléments à apprendre.
Sous la forme d’un cours magistral, l’élève risque
d’entendre ces éléments sans saisir leurs interrelations
et c’était justement elles qui lui manquaient. » ([55])
Qu’il s’agissede la santé ou de la justice notre site met
en évidence les tendances réductrices de notre modèle.
Trop mécanisés ou assistés, les individus ne sont ni pleinement
respectés ni assez sollicités.
242. 1 L’enseignement supérieur français
«
Au sein de l’ensemble des pays de l’Ocde, la proportion d’adultes
ayant fait des études supérieures a presque doublé au
cours du dernier quart de siècle (41 % en 2000 vs 22 % en 1975). » ([56])
Cette tendance allant se poursuivre, la France doit se préparer à consacrer
plus de moyens à son enseignement supérieur mais cet effort serait
du gaspillage si le système conservait la gestion archaque qui, on l’a
vu, est la sienne.
2421. 1 Financement de l’enseignement supérieur et accès à celui-ci
La France consacre 1,1 % de son Pib à l’enseignement supérieur,
les États-Unis 2,7 % : deux fois et demi plus. L’Ocde souligne
que si, par élève inscrit, nous dépensons dans le secondaire
nettement plus que la moyenne européenne, l’inverse est vrai dans
le supérieur — graphique 9 page 42. En général
notre site accueille avec circonspection l’argument du manque de moyens
; il constate qu’il masque souvent le peu d’efficacité des
institutions concernées. Dans le cas d’espèce, « les
corps d’inspection du ministère de l’éducation nationale,
le conseil d’analyse économique ou encore l’inspection générale
des finances ont souligné la part excessive des dépenses consacrées à l’enseignement
secondaire au détriment de l’enseignement supérieur. » ([57])
Mais aussi : « la mauvaise gestion du système universitaire. »
L’insuffisance des crédits est illustrée par ce fait :
en 2004, le déficit de l’assurance-maladie a égalé le
budget de l’enseignement supérieur et de la recherche (14 milliards
d’euros dans les deux cas). ([58]) Si la dépense publique d’enseignement
supérieur par étudiant avait évolué au même
rythme que l’ensemble des dépenses de l’État et des
collectivités territoriales, elle serait aujourd’hui supérieure
de 40 %. La faiblesse des moyens explique donc en partie la médiocrité des
résultats globaux.
Pour un gouvernement et un parlement déterminés à restreindre
les moyens affectés à l’enseignement supérieur,
il n’eut pas été incohérent d’en réserver
l’accès à un petit nombre, mais c’est, au contraire,
l’ouverture qui fut, sinon choisie, du moins acceptée comme une
conséquence inéluctable de l’augmentation des titulaires
du baccalauréat.
On a considéré que cette ouverture des universités était
une façon d’améliorer la statistique du chômage en écartant
de celui-ci nombre de jeunes. Calcul perpétuellement à court
terme car l’avenir professionnel des jeunes étudiants — nous
avons insisté sur ce point dans le € 1 — n’était
nullement assuré. Après l’échec d’Alain Devaquet
en 1986, il est devenu de plus en plus difficile de revenir sur l’accès
libre à l’Université. Celle-ci a abrité une population
de jeunes sans cesse croissante prête à se mettre en mouvement
pour des causes qu’elle entend défendre et qui sont parfois indéfendables
(on a vu, par exemple, de nombreux étudiants s’opposer à la
mise en place du système LMD).
Pour sa part, le doyen de la faculté de droit de Nantes affirme : « La
sélection existe déjà de façon différée
: un master de droit ne peut accueillir qu’une trentaine d’étudiants pour 100 à 400
demandes. Pourquoi les étudiants qui acceptent sans rechigner une sélection à bac
+ 5 n’accepteraient-ils pas une sélection orientation dès
la première année. […] Une sélection qui croiserait
les critères (dossiers, examens après quelques mois, entretiens
individualisés) permettrait de proposer à l’étudiant
une orientation conforme à son profil. » ([59]) La sélection
poserait de redoutables problèmes, mais, redisons-le, nous ne pouvons
maintenir cette une combinaison : l’ouverture et un budget limité qui,
en outre, est mal géré.
2421. 2 L’organisation défectueuse des universités
Notre enseignement supérieur souffre de trois défauts majeurs
: ses structures sont inadaptées, sa gestion est totalement désuète
et, en son sein, la recherche est abritée mais non conduite.
Le constat est général : nombre de nos universités n’ont
pas une taille suffisante « pour tirer un plein parti de la multidisciplinarité. » ([60])
Si « l’avenir de la recherche française passe par le développement
des universités, la plupart d’entre elles ne sont pas en mesure
de mener une politique scientifique pour se hisser au meilleur niveau international. » ([61])
Que les structures de notre enseignement supérieur ne se soient pas
suffisamment adaptées n’est pas étonnant. De tout temps
et partout sur la planète, le monde universitaire, dépositaire
et transmetteur des savoirs, est porté au conservatisme. La gestion à l’américaine,
en acceptant la compétition, lutte contre ce conservatisme et pousse
aux évolutions. En France, la concurrence a mauvaise presse alors même
que nos universités la vivent face aux grandes écoles pour le
recrutement des élèves comme des professeurs.
On relève ensuite le manque de « gouvernance » et d’autonomie
des universités. Ces universités dont le président est élu
par un conseil composé de 30 à 60 membres peuvent-elles être
réellement dirigées ? De surcroît, la gestion par l’administration
centrale des crédits destinés aux universités, ceux qui
concernent le personnel au premier chef, ne conduit pas à une utilisation
rationnelle. « On ne peut imaginer la tutelle qui pèse sur une
université ! Par exemple, la direction de l’enseignement supérieur
attribue un par un les emplois de professeurs et les emplois administratifs
et définit pour chaque emploi la discipline autorisée comme le
niveau statutaire. » ([62])
Au demeurant, les adversaires de l’autonomie des universités sont
nombreux, non seulement chez tous les jacobins de l’appareil de l’état
mais au sein même des universités. « À l’échelle
d’une université, le poids des appareils syndicaux nationaux exerce
une pression moindre. Il ne faut donc pas s’étonner qu’aucune
des grandes organisations syndicales d’étudiants ne souhaite une
vraie autonomie des universités qui affaiblirait leur pouvoir. […]
La majorité des professeurs est, elle aussi, hostile à l’autonomie
des universités. Qui dit présidence faible, dit professeurs se
comportant en membres de professions libérales et ne faisant que rarement
l’objet d’une évaluation pédagogique. » ([63])
En 2005, la Cour des Comptes a publié un rapport d’une exceptionnelle
sévérité sur la gestion de nos universités, confirmant,
d’abord, l’excessive complexité de l’ensemble institutionnel
qu’elles composent : « par exemple, les laboratoires de recherche
sont organisés selon des modalités extrêmement diverses
qui garantissent rarement leur efficacité. Les contraintes qui s’imposent à eux
en matière de ressources humaines, de gestion financière et d’organisation
budgétaire et comptable compliquent et alourdissent leur gestion, sans
permettre pour autant une appréciation ni de leurs résultats
ni de leur efficience. »
Les instruments et pratiques de bonne gestion sont quasiment absents : « les
systèmes d’information sont faibles […] La plupart des universités
ont une connaissance imparfaite des effectifs présents en leur sein.
[…] Les co⁄ts des personnels par catégories ne sont pas
ou sont peu appréhendés […] Les universités n’ont
pas mis en place la comptabilité analytique qu’un décret
de 1994 leur impose pourtant de tenir […] Une gestion qualitative des
ressources humaines reste à mettre en place. […] l’information
circule peu, expliquant la faible portée des exercices de programmation
lorsqu’ils existent. […] L’évaluation interne reste
encore marginale dans les laboratoires des universités. […] Plus
de 95 % des unités mixtes de recherche (qui associent une université et,
par exemple, le Cnrs) reçoivent un avis favorable, ce pourcentage étant
même supérieur pour celles qui bénéficient d’un
label du Cnrs ou de l’Inserm. » ([64]) Comme si les faiblesses
de notre enseignement supérieur qu’on vient d’évoquer
ne suffisaient pas, vient s’ajouter à elles la dichotomie universités-grandes écoles.
2421. 3 Les graves défauts de la dualité grandes écoles-universités.
Cette dualité a trois défauts majeurs. Primo une République
qui se veut égalitaire peut-elle accepter des systèmes de sélection
aux fondements discutables qui contribuent à interdire l’accès
de la majorité de la population aux grandes écoles ?
Or, « Depuis le début des années 1980,
les inégalités d’accès aux écoles en charge
de la formation des
é
lites de la nation se creusent de nouveau ; aujourd’hui, un jeune issu
d’un milieu supérieur a quasiment vingt fois plus
de chances de les fréquenter que s’il était issu d’un « milieu
populaire. » ([65]) « L’homogénéité sociale
des étudiants des
grandes écoles se renforce : la proportion des élèves
d’origine modeste dans les quatre plus grandes écoles, l’X,
l’Éna, Hec et Normale Sup, a fortement
chuté, passant de 29 % au début des années 1950 à seulement
9 % au milieu des années 1990. Si employés et ouvriers représentent
plus de 60 % de la population
active, leurs enfants ne constituent que 6 % des étudiants de l’Éna,
moins de 1 % des étudiants de Polytechnique, 3 % des étudiants
des écoles de commerce, 6 % des étudiants des écoles d’ingénieur.
Dans le même temps, la part des enfants de cadres et de professions intellectuelles
supérieures (cadres, chefs d’entreprise,
enseignants du second degré ou du supérieur, etc.) a fait
le
chemin inverse pour atteindre 85 % des étudiants de ces institutions
prestigieuses. Ils représentent 62 % de l’ensemble des
é
lèves de grandes écoles. Ils sont très majoritaires dans
les
é
coles de commerce (67 %) et d’ingénieurs (59 %). […] La
reproduction sociale des élites est donc une réalité statistique. » ([66]) « Quand
j’étais élève à l’École Polytechnique,
il y avait,
certes, quelques représentants de grandes lignées industrielles,
déjà de nombreux fils d’instituteurs (dont j’étais
!)
mais aussi des enfants d’ouvriers, d’employés, également
des
français musulmans d’Algérie admis par la voie normale.
[…] Aujourd’hui, nos grandes écoles, en particulier les
plus prestigieuses, ne reflètent aucunement la diversité de la
société
française. » ([67]) Des analystes ([68]) ajoutent que le faible
pourcentage de femmes dans les écoles d’ingénieurs et la
place que les anciens élèves de ces écoles tiennent dans
les entreprises expliquent largement les freins repérés à la
promotion des femmes dans le secteur privé.
Le Président de la République a reconnu récemment que « la
promotion par les études reste une réalité d’abord
par
les universités mais on le sait, lorsqu’il s’agit d’accéder à des
classes préparatoires ou des établissements supérieurs
pratiquant une sélection juste après le baccalauréat,
les discriminations sociales et territoriales sont fortes et réelles.
Ce phénomène
[…] entretient un processus de reproduction des élites dont un
nombre croissant d’élèves se sent de plus en plus exclu. » ([69])
Aiguillonnées par l’exemple de Sciences-Po Paris, nos grandes écoles
reconnaissent qu’elles doivent s’ouvrir davantage. Comme on l’a
vu un organisme proche des entreprises comme l’Institut Montaigne plaide
vigoureusement pour cette ouverture.
Secundo, la sélection des bons élèves ne prend guère
en compte « leur imagination et leur créativité ; les concours
n’ont jamais privilégié les gens imaginatifs. » ([70]) « à l’École
polytechnique la mise en concurrence des élèves sur le fameux
classement écartait qu’on puisse les départager sur des
questions de sens, toujours sujettes à controverse. La dextérité dans
le maniement des équations et des modèles formels fournissait
en revanche un critère « objectif » pour les classer. » ([71]) « Le
hasard ne favorise que les esprits préparés » disait Louis
Pasteur ; « pour saisir les occasions il faut avoir la truffe au vent. » ([72]) Nous
avons souligné le contraste frappant entre les réussites, multiples
et mondiales, de tant d’entreprises françaises dans des domaines
classiques et leur faiblesse relative dans les secteurs relevant des technologies
récentes. Les dirigeants de nos grandes entreprises, en majorité issus
de ces écoles, sont-ils assez ouverts à la recherche et à l’innovation
?
Tertio, les ministres de l’éducation européens ont mis
sur pied un système coordonné de diplômes comportant licence,
master et doctorat — Lmd — qui achève de se mettre en place.
Nos grandes écoles vont devoir s’adapter à ce système.
Au-delà d’un problématique Mit parisien — ParisTech
qui réunit la plupart des grandes écoles d’ingénieur
parisiennes — nos écoles devront tout à la fois s’intégrer
dans le système européen des universités, prendre de plus
larges dimensions et devenir internationales, faute de quoi elles resteront
des planètes peu connues dans l’univers mondial.
Finalement, la dichotomie universités-grandes écoles apparaît
comme une cause essentielle de la coupure actuelle de la France en deux. ([73]) « La
classe dirigeante française et la sphère académique n’appartiennent
pas au même monde. La première, pour l’essentiel, est passée
par les grandes écoles (Polytechnique, éna, grandes écoles
commerciales) et non par les universités. » ([74]) Une fraction
de la France est insérée dans la mondialisation et y réussit
brillamment en participant activement à des évolutions dont elle
bénéficie. Mais une large partie de la France a peur et se crispe
en résistant aux changements ; par des refus répétés — 1995,
2002, 2005, 2006 — elle manifeste son désarroi. Nos universités
et la majorité de leurs étudiants, quels que soient les enseignements
brillants dispensés par nombre d’entre elles, font partie des
parents pauvres.
Sans pouvoir être définitif, à défaut d’une étude
approfondie, avançons une hypothèse qui nous paraît vraisemblable.
Ce n’est pas un hasard si nos universités sont pénalisées
par la faiblesse de leurs moyens, par leur dispersion et leur mauvaise organisation
interne et si elles sont restées privées de la conduite de maints
travaux de recherche. « Les décideurs économiques et politiques,
massivement issus des grandes écoles, ne s’intéressent
pas assez à elles. » ([75]) L’enseignement secondaire, au
contraire, a leur faveur car il leur est familier et qu’il abrite les « prépas ».
Il est, en outre très présent au sein d’un des partis de
gouvernement, le PS.
Si « le modèle international, construit autour d’universités
fortement autonomes, est aujourd’hui nettement plus efficace que notre
modèle » ([76]) avec ses trois éléments — universités,
Epst, grandes écoles, il faudra beaucoup d’énergie et d’adresse
pour parvenir à replacer « l’Université au centre
de la mission de recherche. » ([77]) Or, des universités qui ne
participeraient pas vigoureusement à la recherche pourraient-elles être
des foyers intellectuels rayonnants ?
242. 2 La recherche française
Pour remédier aux insuffisances de la recherche française, les
syndicats ou porte-parole des chercheurs du secteur public ont demandé plus
de moyens. Certes, la part du Pib consacré par le secteur privé français
aux technologies et à la recherche appliquée a été nettement
inférieure à celles de nos principaux concurrents : Suède,
Japon, Allemagne et États-Unis. ([78]) Dans le secteur public, en revanche,
si dans certains départements des moyens peuvent en effet manquer, globalement,
les crédits que l’état consacre à la recherche ne
paraissent pas sous-dimensionnés. ([79]) Par contre structure et gestion
semblent défectueuses.
2422. 1 Structure et gestion de la recherche
Depuis 2004, l’opinion publique n’a guère été associée
aux interrogations des pouvoirs publics relatives à notre recherche
: devenir du Cnrs, place des universités dans la recherche, modes de
gestion de la recherche
24221. 1 Devenir du Cnrs
Plusieurs dirigeants du Cnrs ont convenu que son rôle devrait être
revu et il est probable que les auteurs de la loi sur la recherche de 2006,
en créant l’agence Nationale de la Recherche, envisageaient sinon
la disparition du Cnrs du moins une forte limitation de ses missions ; ils
n’ont pas voulu l’annoncer pour ne pas provoquer un conflit avec
les chercheurs. Du coup, la loi, loin de simplifier le paysage, comme cela
eut été souhaitable, l’a compliqué. Reste donc un
long et difficile chemin à parcourir pour mettre un terme à cette « excessive
parcellisation du paysage de la recherche publique française, nuisible à sa
visibilité et à sa performance » que regrette la Cour des
Comptes et à la déresponsabilisation des acteurs qu’elle
engendre. Comme dans d’autres domaines, législateur et gouvernement
ne parviendront que très difficilement ou partiellement à réformer
s’ils n’ont pas le courage et le don d’exposer leurs projets
et d’en débattre devant les citoyens avant d’expliciter
les orientations retenues.
24221. 2 Relations du Cnrs, de l’inserm et autres Epst avec les universités
Les responsables du CNRS et de l’Inserm ont été conscients
des défauts d’une organisation qui tendait à mettre les
universités quasiment hors jeu de la recherche. À côté de
quelque 1 900 unités de recherche propres aux universités ont été crées près
de 1 600 Unités Mixtes de Recherche (Umr). Ces dernières regroupent
81 % des chercheurs du CNRS.
L’Institut national de la recherche agronomique — autre Epst — qui
entend transformer 70 % de ses laboratoires en Umr, « n’en estime
pas moins que ce mode d’organisation est entravé par une juxtaposition
de règles administratives, de statuts et de cadres de gestion différents.
Il considère même qu’il court le risque d’une certaine
dilution de ses objectifs scientifiques au sein d’équipes mixtes
qui bénéficieraient de financements insuffisamment fondés
sur la qualité de leurs travaux. […] Il regrette que la diffusion
trop systématique de ce type d’organisation ait entraîné une
complexité et des co⁄ts de fonctionnement importants et induise
une certaine dérive vers une distribution égalitariste des ressources,
au détriment d’une meilleure prise en compte de la qualité des équipes. » ([80])
24221. 2 La gestion des Epst
La gestion des Umr serait grandement facilitée si elle était
dirigée par un seul opérateur, soit l’université,
soit l’Epst, auquel seraient délégués tous les crédits
publics destinés à cette unité. « Le rattachement
administratif et financier à plusieurs institutions est source d’une
extrême complexité de gestion. Je passe le plus clair de mon temps à jongler
avec des normes comptables, des procédures d’appel d’offres
et des logiciels différents. C’est ce qui nous tue. » ([81])
S’il est normal que plusieurs entités interviennent dans la définition
des missions d’un laboratoire, il est contre-productif qu’elles
interfèrent dans la gestion. La distinction entre missions et gestion
est au cœur de la grande réforme de la gestion de l’état
que la loi organique relative aux lois de finance — Lolf — du
1er ao⁄t 2001 entend instituer ; mais sa mise en œuvre, s’avère,
comme on pouvait s’y attendre, laborieuse.
Des professionnels — l’ancien président du CNRS, Bernard
Meunier, en tête ([82]) — estiment qu’une fraction excessive
de ses budgets est affectée à la rémunération de
chercheurs peu productifs qu’une gestion du personnel plus soigneuse
aurait d⁄ affecter à d’autres fonctions et qu’une
autre fraction entretient un lourd appareil administratif qui gère selon
les traditions françaises du contrôle a priori. La tentative faite
par le Directeur Général du Cnrs de modifier cet appareil a abouti
au départ tant de lui-même que du Président.
Ces pratiques interdisent aux dirigeants d’être vraiment responsables. « Le
directeur de laboratoire a peu de prise sur le choix de ses collègues,
la procédure du concours visant à garantir l’excellence
des recrutements. » ([83]) Ces observations posent la question du statut
des chercheurs.
2422. 2 Le statut du chercheur
Le mouvement de protestation des chercheurs de 2004 a fini par obtenir quelques
satisfactions immédiates : des postes et des crédits, supprimés
en 2003, ont été rétablis et des embauches supplémentaires
promises. Mais il n’aura guère contribué à faire
progresser l’organisation de la recherche française ni même
les perspectives de carrière des intéressés. Aux yeux
du directeur général de l’Inserm l’attractivité et
la flexibilité des carrières de chercheur restent beaucoup trop
faibles. Tout se passe, en effet, comme si, en échange de la sécurité de
l’emploi — en grande majorité, nos chercheurs sont des chercheurs à vie
de sorte que leur âge moyen approche actuellement de 50 ans — on
accordait des rémunérations faibles et à progressions
limitées sans récompenser de façon substantielle ceux
qui remportent des succès. Cette situation n’est-elle pas à l’origine
de la baisse des effectifs des étudiants en sciences ? La chute est
particulièrement sévère dans les disciplines fondamentales.
Pour autant le taux de chômage des jeunes dotés d’un second
cycle universitaire scientifique a dépassé celui des juristes
et économistes. ([84])
Nombreux sont les chercheurs qui, engagés plus de 10 ans après
le bac, resteront chargés de recherche 1 ce qui correspond, actuellement à une
rémunération mensuelle située, primes comprises, entre
2 000 et 2 500 Û. Toutefois, des dispositions récentes permettent
d’accorder des rémunérations plus élevées à des
post-doctorants embauchés dans le cadre de nouveaux contrats de cinq
ans. l’Inserm a également mis en place des « contrats d’interface » qui,
valables 5 ans et renouvelables, permettent à des hôpitaux, des
universités ou des firmes privées, d’accorder à des
chercheurs des compléments de rémunération (de l’ordre
de 1 500 Û par mois).
Un directeur d’unité de recherche perçoit entre 3 700 et
5 200 Û par mois. Le salaire d’un directeur de laboratoire américain
est souvent plus de cinq fois supérieur à celui de son homologue
français. ([85]) Est-il si étonnant, dans ces conditions, de
constater « une fuite gigantesque devant la science […] les jeunes
qui s’intéressent à la science lui tournent le dos quand
ils voient les conditions matérielles qui leur sont offertes et ce qu’est
la carrière d’un scientifique. » ([86]) Dans la génération
sortie de l’X dans les années soixante-dix, bon an mal an, une
vingtaine entrait au Cnrs, plusieurs étant sortis en tête de classement
de cette école. En 2003 et 2004, aucun élève
sorti de l’X n’est entré au Cnrs.
Le management par les résultats est certainement difficile à implanter
dans le domaine de la recherche. Des formes adaptées ne sont-elles pas,
cependant, nécessaires pour que notre recherche devienne plus efficace
et nos chercheurs mieux rémunérés ? Un nouveau style « ne
pourra se développer sans heurter de front les arrangements corporatistes
qui trop souvent tiennent lieu de gestion de la ressource humaine […]
la Lolf ne suppose pas de sortir du statut de la fonction publique mais elle
remet implicitement en cause l’idée d’un droit à la
carrière acquis par concours. » ([87])
Une question difficile est celle, déjà évoquée,
de la carrière des chercheurs qui, pendant un temps long, ne s’avèrent
pas productifs. « Pour la moitié des chercheurs, la production
et les citations est quasiment nulle […] en économie, parmi des
enseignants-chercheurs, 10 à 15 % assurent 75 % de la production totale.
Aucune entreprise publique ou privée ne peut être efficace avec
une telle déconnexion entre productivité et salaire. Ce système
décourage les meilleurs ou les incite à quitter la France. » ([88])
Comment promouvoir et mieux rémunérer les meilleurs chercheurs
et trouver d’autres fonctions aux autres ? Tâche difficile qui
exigerait une gestion beaucoup plus soigneuse des personnels.
2422. 3 évaluer projets de recherche, laboratoires et chercheurs
Le secteur privé rencontre des difficultés à évaluer,
maintenir et renforcer l’efficacité de ses laboratoires de recherche
et les grandes entreprises doivent admettre que « la majorité des
découvertes de ces dernières années a été le
fait de petites firmes récentes et non de leurs propres unités. » ([89])
Si évaluer une réalisation en la confrontant aux objectifs convenus
est devenu opération courante, s’agissant des projets de recherche,
elle présente de grandes difficultés alors que le travail est
en cours. Cependant, une des vertus du chercheur talentueux est de mettre en évidence
l’intérêt d’un sujet. Il doit, aussi, savoir le faire
vivre, trouver personnes et moyens pour le développer. Que dire, alors,
d’un projet intéressant qui demanderait des milliers de manipulations
mais auquel on n’a pas accordé les crédits voulus pour
les réaliser ? L’essentiel ne consistera-t-il pas à confronter
les promesses faites par le chercheur et les résultats, le plus souvent
partiels, voire très partiels, qu’il aura obtenus ? Or maints
observateurs ([90]) considèrent que le système français
d’évaluation des chercheurs comme des unités est opaque
et sans ouverture internationale suffisante.
2422. 4 De la recherche à l’innovation
«
L’un des grands enjeux actuels est d’introduire davantage d’interdisciplinarité […]
Les nouvelles molécules thérapeutiques par exemple sont à la
croisée de la chimie et des sciences de la vie. » ([91]) Pour
qu’une recherche se traduise par une innovation il faut souvent que plusieurs
entités coopèrent.
24224. 1 Des difficultés à convertir le fruit d’une recherche
en innovation
Si le secteur privé s’avère assez habile à combiner
des compétences différentes lorsqu’il y a intérêt,
les institutions publiques sont gênées par des réglementations
qui rendent laborieux les accords entre disciplines distinctes. ([92]) L’Europe
développe une très bonne recherche fondamentale dans la plupart
des disciplines mais, si on la compare aux États-Unis, elle peine à convertir
cette recherche en nouveaux produits ou en nouveaux procédés
de fabrication. ([93]) Ce phénomène « s’explique
notamment par le fait que le tissu industriel américain est plus jeune
et plus high-tech que le tissu européen : 80 % des grandes entreprises
européennes ont été fondées avant 1950, tandis
que 80 % des grandes entreprises américaines ont été créées
après 1950, dont un grand nombre dans les domaines émergents
comme l’informatique, la microélectronique ou les biotechnologies. » ([94])
En France, « force est de constater que notre système n’a
pas, à ce jour, montré suffisamment de capacité à transformer
les jeunes pousses en PME technologiques capables d’occuper une position
mondiale dans leur domaine et d’être créatrices de nombreux
emplois. » ([95]) Certes, l’industrie française déploie
des efforts de recherche substantiels dans des secteurs tels que l’électronique,
les transports terrestres, la pharmacie et l’aérospatial, mais
on a souligné que nos firmes ont, globalement, accordé des crédits
limités à la recherche et que leur niveau est encore relativement
modeste bien qu’il ait augmenté de façon substantielle — voir
les graphiques 10 et 11 page 43.
24224. 2 Une recherche et un enseignement publics, une production privée
?
«
La méfiance des chercheurs du public à l’égard du
privé transparaît dans le rapport des états généraux
des chercheurs tenus à Grenoble en 2004 » ([96]) La personne qui
opère dans le secteur privé est censée « ne songer
qu’à l’argent ». Symétriquement, nombre de
personnes du secteur privé manifestent une certaine condescendance vis-à-vis
des chercheurs du secteur public « gros consommateurs de crédits. » « Dans
tous les états généraux, les chercheurs du privé,
bien qu’ils aient été conviés, ne sont pas venus,
soit qu’ils n’en ont pas eu le droit, soit qu’ils ne se sont
pas sentis concernés. » ([97])
Recherche et enseignement supérieur mettent en lumière un trait
essentiel du modèle français (chapitres 11 et 25 de notre site)
: nombreux sont les enseignants et les détenteurs du pouvoir politique
qui considèrent la production et le commerce comme vils. ([98]) Nous
sommes les héritiers des Grecs et des Romains qui ne considéraient
pas l’activité économique comme première ; la France
relève d’une tradition agricole, noble et monarchique qui contraste
avec celle des républiques de marchands, Venise, Florence, Gênes,
Anvers, Amsterdam. Nous sommes loin aussi de l’Allemagne où entreprises
et syndicats sont impliqués, fortement et depuis longtemps, dans la
formation scolaire et professionnelle de sorte que les relations entre les
enseignants et les entreprises sont organiques. Enfin, « Dans le système
anglo-saxon l’université offre des formations tout au long de
la vie de façon beaucoup plus souple que la nôtre, les systèmes
de stage et de rapprochement avec le monde du travail sont beaucoup plus denses. » ([99])
Nous avons confié à l’école le soin de sélectionner — pour
ne pas dire d’adouber — une élite. Nous croyons encore que
ces diplômes, décernés dès le jeune âge, peuvent
classer leurs titulaires de façon définitive. Cette conviction
ne facilite guère les relations sociales et stérilise le développement
de la formation continue. « On comprend les résistances corporatistes
du milieu scolaire pour garder le monopole de la certification qui n’est
pas un petit pouvoir dans une société qui se veut méritocratique. À cet égard,
la validation des acquis de l’expérience professionnelle est une
source de perturbation majeure puisque le diplôme ne découle plus
de la formation correspondante mais bien de l’expérience vécue.
Il serait bon que le monde scolaire se fasse à la fois plus modeste
et plus curieux, et qu’il s’intéresse davantage à ce
continent méconnu des salariés et des professionnels, où l’on
peut sans peine trouver de l’intelligence et des pratiques justes. » ([100])
24224. 3 La protection de la recherche par des brevets
La recherche, en France comme ailleurs, rencontre désormais un nouvel
obstacle. Entreprises et autorités américaines utilisent le brevet
pour gêner, voire bloquer l’entrée en lice de concurrents étrangers,
y compris dans des disciplines relevant de la science fondamentale. Au début
des années quatre-vingt, les « États-Unis étaient
déjà très en avance pour les biotechnologies ou les sciences
et techniques de l’information et de la communication ; une remontée
en amont du droit de brevet revenait à réserver des droits aux
start-up du pays et à enclore des territoires entiers de recherche dont
les bénéfices étaient réservés pour le futur. » ([101])
Nombre de recherches impliquent dès lors de difficiles négociations
avec des détenteurs de brevets, voire des recours devant les tribunaux.
C’est ainsi que, par exemple, l’Institut Curie et d’autres
institutions ont fait appel de l’octroi de brevets à la société américaine
Myriad Genetic, brevets qui rendaient vaines des recherches concernant, notamment,
le cancer du sein. Les gouvernements du vieux continent savent que leurs systèmes
de brevets sont lourds et trop onéreux ; ils se disent décidés à le
coordonner et à le moderniser mais n’avancent que lentement sur
cette voie. ([102])
Les autorités françaises responsables de la recherche ont été conscientes
de ces diverses exigences ou difficultés. On a vu, par exemple, que
des dispositions avaient été prises pour permettre à des
chercheurs de consacrer une partie de leur temps à travailler dans le
secteur privé. D’autres procédures encouragent la création
de nouvelles entreprises par des chercheurs en facilitant le financement ou
en assurant un filet de protection permettant au créateur de retrouver
un poste en cas d’échec. Toutefois ces dispositions sont complexes
et formalistes. Le chercheur français opérant dans le secteur
public a du mal à jeter ces ponts dont il a besoin pour rencontrer l’univers
privé. Il aura, notamment, plus de difficulté à créer
une entreprise qu’aux États-Unis où le secteur financier,
auquel la retraite par capitalisation a procuré un vaste hinterland,
a, en effet, fait preuve d’une grande agilité pour financer les
innovations.
2422. 5. Le financement de l’innovation
Lorsqu’on en vient aux divers modes de financement de l’innovation,
l’opposition entre modèles privé et public reprend toute
sa force. Plus l’horizon de la découverte et donc de la rentabilité est
lointain et plus le financement public s’impose ; aucune entreprise privée
n’aurait financé le programme visant à produire de l’énergie
en utilisant la fusion nucléaire. A contrario, lorsqu’on se rapproche
de la recherche appliquée, le financement privé est, souvent,
le plus audacieux et le plus rapide.
«
Favoriser l’innovation, le capitalisme de marchés made in USA
a démontré, jusqu’à présent, qu’il était
le plus efficace dans ce domaine […] Il a favorisé la naissance
de générations nouvelles d’entreprises et de produits.
Le capital disponible en masse, sa diversité (avec le capital-développement,
le capital-amorçage, le capital-risque, etc.) et sa grande capacité d’adaptation à des
situations inattendues ont joué un rôle considérable. […]
Les marchés financiers, avec leurs excès parfois, se sont finalement
révélés un bien meilleur terreau pour innovateurs que
les banquiers ou les États. » ([103]) Les États-Unis, champions
des financements de marché, ne négligent pas pour autant le financement
de l’innovation par des fonds publics. Crédits budgétaires
et exonérations fiscales aident puissamment au financement des Pme américaines
innovantes.
Pour que le financement privé se développe il faut que se combinent
deux facteurs. D’une part, la puissance publique ne doit pas drainer
une part prépondérante de l’épargne que les ménages
ne consacrent pas au logement ; en France les déficits publics ont inhibé le
développement d’une capitalisation privée disponible pour
les entreprises (voir les chapitres 12, 33 et 42 de notre site). D’autre
part que les relations entre financiers privés et innovateurs soient
confiantes. D’anciens étudiants de Stanford, opérant l’un
dans une start-up de la Silicon Valley et l’autre dans une firme financière
de San Francisco parlent le même langage et le financement de la start-up
en est facilité.
En Europe et en France, les investisseurs prêts à prendre des
risques, assez peu nombreux et mobilisant moins de capitaux, sont moins bien
préparés à financer l’innovation. Si « le
treizième tableau de bord de l’innovation publié par Bercy
recense 11 172 créations d’entreprises dans les secteurs technologiquement
innovants pour l’année 2004, la grande majorité sera condamnée à se
passer des professionnels du capital-risque. » ([104]) Les filiales « capital-risque » des
grands organismes financiers français — Crédit Agricole,
Caisse des Dépôts et Société Générale
en tête — finissent de surmonter la crise qu’ils ont connue
en 2000. Ils ont investi 700 millions en 2005. De son côté la
centaine de « fonds communs de placement investis dans l’innovation » (à hauteur
de 60 % au moins de leurs capitaux) dont les souscripteurs bénéficient
d’exonérations fiscales substantielles, est parvenue, non sans
peine, à lever près de 2 milliards d’euros en 2005.
([105]) Notons enfin que, dans les dernières semaines de 2005, trois
sociétés « biotechs » ont été introduites à la
bourse de Paris. Avant ces opérations, elles n’étaient
que 4 se comparant à 42 à Londres et 319 à New York.
242. 3 Se développer dans un monde ouvert et compétitif
Que les organismes ouverts sur l’extérieur soient plus féconds
que ceux qui sont fermés est un constat fort ancien. Colbert le savait
qui, après avoir créé l’Académie des sciences,
favorisait la venue en France de professionnels étrangers pour développer
notre industrie manufacturière. Aujourd’hui, on s’accorde à penser
que les progrès réalisés aux États-Unis par la
science et les technologies doivent beaucoup aux étrangers. « La
recherche américaine est en grande partie effectuée par des étrangers
car les jeunes Américains boudent les programmes de doctorat préférant
des carrières où l’argent arrive plus rapidement. » ([106]) « Depuis
1945, le prix Nobel de médecine fut décerné 77 fois à des
chercheurs travaillant aux États-Unis et, parmi eux, 22 n’étaient
pas américains. Aucun autre pays n’a attiré autant de chercheurs étrangers
aussi longtemps. » ([107])
Selon la Commission européenne, la fuite des cerveaux européens
s’aggrave. Au cours des dernières années, le taux des jeunes
chercheurs qui décident de rester aux États-Unis après
leur thèse de doctorat est passé de 50 à 75 % et la National
Science Foundation américaine confirme la fuite de cerveaux européens
dans les mathématiques, l’informatique et les biotechnologies.
([108]) « Les Européens qui travaillent aux USA, gagnent
en général très bien leur vie, mieux que les Américains
eux-mêmes possédant les mêmes diplômes et occupant
les mêmes fonctions ! […] Cela se traduit aussi par plus de facilités
pour trouver des capitaux à risque et créer une start-up. » ([109])
En dépit des progrès réalisés dans les années
récentes, la France, elle, rencontre des difficultés pour attirer
des étudiants étrangers dans ses établissements d’enseignement
supérieur. Faute d’une stratégie affichée et suivie,
comme de capacités d’hébergement décentes, la France
(et plus généralement l’Europe continentale) n’est
pas assez attractive. ([110]) Sur les 240 000 étudiants étrangers
qui résident en France, les Asiatiques, qui jouent un rôle croissant
dans les découvertes scientifiques, sont relativement peu nombreux.
24. 3 Des pistes pour revitaliser l’Université
«
Si l’allongement des scolarités, la course aux diplômes
et à la méritocratie, non seulement n’apportent pas les
bénéfices sociaux escomptés, mais tendent à pervertir
le sens des études sans rendre plus facile l’insertion, il est
urgent de repenser profondément et l’organisation des formations
et le processus d’intégration sociale des jeunes générations. » ([111])
L’intégration progressive des universités, des institutions
de recherche et des grandes écoles comme leur ouverture sociale et internationale
devraient constituer les axes qui, explicités puis suivis avec courage,
habileté et continuité, permettraient d’accroître
l’efficacité de notre recherche comme de notre enseignement supérieur.
Nous avons souligné l’insoutenable dichotomie de notre système.
Nos grandes écoles ont pour elles un niveau d’exigence élevé,
la discipline, la capacité décisionnaire, mais ni la masse critique
voulue à notre époque ni la pluridisciplinarité, ni, pour
la plupart, la reconnaissance internationale. Les universités ont une
plus grande masse et la pluridisciplinarité mais peu d’exigence,
d’efficacité et d’adaptabilité.
Serons-nous capables de changer ou, plutôt, d’évoluer ?
Les difficultés sont considérables qui ont rendu ardues et limitées
les améliorations apportées, dans les années récentes, à notre
enseignement supérieur comme à notre recherche. L’éducation
est un trésor sur lequel veillent les enseignants mais auquel tiennent,
aussi, les anciens élèves que nous sommes tous. Changer le parcours
des « meilleurs » élèves sera particulièrement
difficile car la position des anciens des grandes écoles dans notre
société est forte tant au sein de nos grandes entreprises dont
les deux tiers des patrons sont sortis de la botte de l’X ou de l’éna
que dans nos appareils politiques. ([112]) La France n’est pas une cité de
marchands aventureux mais un vieux pays de paysans conservateurs qui se veut égalitaire
mais est habituée à l’élitisme. Dans les années
récentes, les évolutions sont devenues difficiles à amorcer
dans une nation où, désormais, tant de citoyens ont peur (le
chapitre 25 de notre site développe ce point). Ils craignent la mondialisation
et les bouleversements qu’elle apporte notamment dans l’emploi
; l’Europe élargie contribue à leurs yeux à des
changements intempestifs. Nombreux sont les jeunes qui, mal armés, redoutent
les effets de la compétition alors que cette dernière peut attribuer
une place importante à ceux d’entre eux qui y sont préparés
: le renouvellement des technologies ne donne-t-il pas des places aux jeunes
?
Nous sommes convaincus que nous n’améliorerons pas nos enseignements
si nous ne passons pas d’un système quasiment nobiliaire à un
régime devenu, enfin, démocratique. Nous nous sentons proches
de cette thèse : « Une formation (dans les écoles d’ingénieur)
exclusivement technique dans un esprit de classement, renforce la propension à reproduire
des pratiques anciennes qui ne sont jamais remises en cause. […] Je plaide
pour que la formation par la recherche constitue un point de passage obligé pour
tout cadre dirigeant. Une telle formation suscite davantage l’imagination,
crée un esprit de résistance aux routines, suscite l’indépendance
d’esprit et cultive la liberté de jugement. La première
conséquence serait la suppression du classement de sortie. Chaque ancien élève
appartiendrait à un corps unique et, par conséquent, il n’y
aurait pas d’intégration dans les grands corps avant dix ans. » ([113])
Vision à long terme, débats et pédagogie conditionnent
ces modifications de comportement dans la myriade d’écosystèmes
de l’enseignement et de la recherche qui, plus que de nouvelles institutions
ou réglementations, constitueront les vraies réformes. à notre
sens, il faut progresser, avant tout par des expérimentations conduites
sur le terrain. Nous soulignerons l’intérêt, à cet égard,
des pôles régionaux. Nous croyons que l’Europe peut être
un autre levier. De tout temps, contrairement à ce que certains leaders — suivis
par trop de citoyens inquiets — prétendent, ce n’est pas
la fermeture des sociétés qui assure leur avenir mais leur ouverture. À cet égard,
l’Europe offre à notre recherche et notre enseignement supérieur
l’opportunité d’une fantastique opportunité Celle
d’une renaissance.
243. 1 La loi de programme de 2006 et la recherche
En dépit de l’état dans lequel sont nos universités,
la loi de programme du 19 avril 2006 qui, en principe, les inclut, ne
s’en est guère occupé ce qui a vérifié l’opinion
exprimée au paragraphe précédent : nos dirigeants ne s’intéressent
guère à elles. ([114]) Par contre cette loi a apporté des
modifications à l’organisation de la recherche.
La création des nouvelles institutions (Agence nationale de la recherche
et Agence de l’innovation) qui a eu lieu en 2005, avant même que
la loi de programmation n’ait été discutée, était-elle
opportune ? Ne fallait-il pas, à tout le moins, redéfinir le
rôle des anciens organismes par rapport à ceux qui venaient d’être
créés alors que, déjà, « le paysage de la
recherche publique est encombré par la multiplication des priorités
et l’empilement des organismes » ([115]) ? La loi de 2006,
loin de simplifier la construction l’a rendue plus complexe encore. L’intention
inavouée de ses auteurs de la loi a sans doute été de
réduire fortement le rôle du Cnrs et de l’Inserm au profit
des nouveaux organismes. Opaques, les changements proposés ne sont évidemment
pas brutaux ; on compte sur une redistribution progressive des fonctions entre
les nouvelles institutions et les deux grands organismes de recherche.
Au sommet de la pyramide, « pour éclairer les décisions
du Gouvernement, il est décidé de créer un Haut conseil
de la science et de la technologie, organe consultatif, composé de personnalités
de très haut niveau, choisies en fonction de leurs compétences
en matière de recherche. […] Sa mission consistera à éclairer
le Président de la République et le Gouvernement sur toutes les
questions relatives aux grandes orientations de la Nation en matière
de politique de recherche et d’innovation. […] Les décisions
stratégiques de la politique de l’état en faveur de la
recherche et de l’innovation sont prises par le Comité interministériel
de la recherche scientifique et technologique, instance interministérielle
présidée par le Premier ministre. » ([116])
Au niveau inférieur, « l’action du Cnrs et de l’Inserm
est complétée par l’intervention de l’Agence nationale
de la recherche (Anr), pour les projets de recherche fondamentale ou appliquée,
et l’Agence de l’innovation industrielle (Aii), pour les projets
de développement technologique d’envergure conduits sous l’égide
des grandes entreprises. Ces deux agences travailleront en étroite collaboration
avec l’agence Oséo-Anvar dédiée aux projets innovants
portés par les petites et moyennes entreprises. […] L’Anr
a vocation à devenir l’homologue des agences de moyens des grands
pays. » ([117]) Jean-Louis Beffa, Président de Saint-Gobain, est
le premier président du conseil de surveillance de l’Aii où siégeront
d’autres dirigeants de grandes entreprises. L’Aii n’est pas
sans évoquer la politique des champions nationaux qui prévalait
dans les années quatre-vingt.
À
la base, on retrouvera, pour l’heure sans changements autres que ceux
que la Lolf est censée apporter, les laboratoires des Epst comme ceux
des universités ainsi que les unités mixtes relevant des uns
et des autres.
243. 2 Redéfinir les missions des universités
Si nous voulons progresser, nous devons d’abord nous convaincre que : « l’université ouverte à tous
n’a plus pour objectif central de former de futurs professeurs mais de
futurs professionnels. » ([118])
2432. 1 Former des professionnels du privé autant que du secteur public
Lorsque fut opérée l’ouverture de l’enseignement
secondaire puis supérieur leur mission changea mais de façon
implicite. Il n’y eut pas de redéfinition claire de cette mission.
Leur vocation d’origine — former des fonctionnaires de l’état
qualifiés — aurait d⁄ être retourné comme on
le fait d’un gant mais ne le fut pas. Aujourd’hui la sélection,
qui commence de façon très précoce, empêche que
nos jeunes soient dotés d’une base commune solide (voir le chapitre
31 de notre site consacré à l’éducation secondaire).
Or, « la plupart des postes, et notamment les emplois en expansion, exigent
surtout des compétences générales (savoir communiquer,
résoudre les problèmes, s’adapter aux changements, etc.)
ainsi que des qualités relationnelles. Chaque jeune devrait être
doté d’un tel bagage au sortir de la formation commune. […]
Si les jeunes abordaient la phase d’orientation avec des acquis solides
et relativement égalisés, une logique de choix entre des emplois
diversifiés prendrait alors plus de poids par rapport à une logique
de classement. » ([119]) Si nous voulons améliorer l’efficacité de
nos universités, il nous faut, d’abord, remédier aux carences
de l’enseignement primaire et secondaire. Il n’est évidemment
pas acceptable que plus de 10 % des jeunes sortent de nos écoles sans
savoir correctement lire et, à nos yeux, la corrélation est forte
entre cet état de fait et l’autre « 10 % », celui
de la place des chômeurs dans notre société.
Formation commune défectueuse et sélection au lieu de’orientation
n’auront pas bien préparé à leur future vie professionnelle
un grand nombre de jeunes. Aujourd’hui un autre danger pointe. Les jeunes
les plus entreprenants sont davantage tentés par l’entreprise
privée que par le secteur public. Hec attire plus que l’éna.
Le risque existe que l’état ait des difficultés à recruter
des fonctionnaires de qualité. Or, si la mondialisation permet aux entreprises
dynamiques de réussir, une puissance publique compétente et respectée
nous semble, plus que jamais, indispensable.
2432. 2 Conseiller et orienter soigneusement les jeunes
Réduire fortement l’illettrisme devrait être l’absolue
priorité de tout gouvernement. Mais il faut aussi débattre du
parcours de nos jeunes dans les universités qui, lui non plus, n’est
pas digne d’une république de notre temps. « L’orientation
des étudiants après le baccalauréat constitue une question
fondamentale au regard du taux d’échec dans les deux premières
années de l’enseignement supérieur. » ([120])
La sélection, en elle-même, ne permettrait évidemment pas
d’organiser l’avenir des jeunes. Ce n’est pas d’une
sélection à l’entrée d’universités
obsolètes dont nous avons besoin mais d’une orientation attentive
de tous les jeunes, utilisant des parcours divers. Mission devrait donc être
donnée à nos universités, avec les moyens correspondant,
de suivre de façon personnelle tous les étudiants inscrits et
de les aider à choisir des orientations correspondant non seulement à leurs
désirs mais aussi à leurs capacités et aux réalités
de l’époque. Vu de Paris un tel « suivi » individualisé peut
apparaître soit utopique soit ruineux. Sur le terrain, en faisant appel à des
bénévoles de la société civile, si le corps enseignant
ne les rejette pas, il pourrait en aller tout autrement. Convenablement conseillés,
nombre de jeunes pourraient chercher d’autres voies que l’université ou,
au sein des universités, des parcours conduisant beaucoup plus souvent à l’emploi.
2432. 3 Développer les relations des universités avec les entreprises
Si nous voulons faciliter l’entrée des jeunes dans la vie active,
il faut que nos universités comme notre enseignement secondaire, développent
leurs relations avec les entreprises et multiplient les formules d’études
conduites en alternance avec une activité professionnelle. « Dans
tous les pays qui ont mis en place des systèmes d’alternance,
l’insertion des jeunes s’avère plus facile et leur surchômage
par rapport aux adultes est moins élevé. […] En la matière,
les contacts avec le monde du travail peuvent s’avérer tout aussi
formateurs. […] Cela suppose de s’intéresser au monde du
travail, à ses acteurs et à tout cet environnement économique,
social et culturel auquel il s’agit d’introduire les jeunes générations. » ([121])
Si par conséquent, on entend que se développent les relations
entre entreprises, universités et étudiants ce n’est pas
de la rue de Grenelle, de Matignon ou du Palais Bourbon qu’il faut sans
doute attendre des avancées, mais d’expérimentations conduites
dans les régions. Une façon complémentaire de nouer des
liens avec le monde économique est, pour les universités, de
développer la formation continue.
Dans notre esprit, il ne s’agit nullement que les entreprises se substituent à l’éducation
nationale dans la formation générale des jeunes. Ce n’est
pas leur vocation ; elles n’ont pas les compétences. Mais une
répartition raisonnable et coordonnée des tâches est possible
et, au demeurant, réalisée dans plusieurs villes de France.
2432. 4 La formation continue, enfin
Pour que l’université prenne, enfin, à bras-le-corps cette
mission, il faut que nous renoncions à nos traditions qui veulent que
soit, définitivement adoubé interne des hôpitaux, agrégé ou
inspecteur des finances un jeune de quelque 28 ans. Tant que cette pratique
survivra professionnels et université ne prendront pas au sérieux
la formation continue. « Les enjeux des premières sélections
seraient moins dramatiques si l’on s’efforçait de rendre
moins tranchée et définitive la coupure entre formation initiale
et formations ultérieures, tendance à l’œuvre dans
de nombreux pays européens. » ([122])
243. 3 Faire progresser les structures et les méthodes de nos universités
Certains réformateurs proposent des chiffres fétiches, ceux de
l’objectif dit de Lisbonne — des dépenses de recherche atteignant
3 % du Pib — ou la création de 3 000 postes nouveaux de chercheurs
comme le demandent leurs représentants. Seraient-ils atteints que nous
ne serions nullement assurés que les missions des universités
seraient accomplies. C’est sur le terrain, qu’à notre sens,
seront vraiment améliorées structures et méthodes universitaires.
2433. 1 Pôles régionaux : des structures universitaires rénovées
Nous l’avons évoqué : « le rendement de la recherche
dépend de la capacité à mettre en synergie laboratoires
universitaires, pôles technologiques et tissus industriels spécialisés. » ([123]) « C’est
souvent à l’interface entre les disciplines que naissent les idées
neuves. » ([124]) Favoriser ce type de relations, n’était-ce
pas l’idée de Robert Debré lorsqu’il a rapproché,
au sein de nos Chu, les activités de soins, de recherche et d’enseignement
?
La direction du Cnrs, les chercheurs et plusieurs rapports ou avis de professionnels
ont prôné le développement de pôles régionaux
regroupant sur les campus ou à proximité de ceux-ci, universités
et écoles d’ingénieurs ou de commerce, laboratoires de
recherche et entreprises innovantes : c’est le thème central du
rapport de Christian Blanc mais également un volet de l’appel
de François Jacob (Prix Nobel), Philippe Kourilsky, Jean-Marie Lehn
(Prix Nobel) et Pierre-Louis Lions de l’Académie des sciences.
([125]) Étienne-émile Baulieu et édouard Brézin
([126]) ont également préconisé de telles formules. De
fait, plusieurs pôles existent déjà et sont bien connus
: ceux de Grenoble internationalement réputé en nanotechnologie
ou de Toulouse, par exemple, réunissent plusieurs des éléments
voulus.
24331. 1 Pôles de recherche et d’enseignement supérieur
(Pres)
«
La construction de pôles universitaires d’excellence regroupant
plusieurs établissements existants, allant, le cas échéant,
jusqu’à leur fusion, devrait constituer un des critères
principaux de la promotion progressive d’une plus grande autonomie des
universités. » ([127]) « La carte universitaire — universités
de petite taille à la capacité de recherche très réduite — et
les enseignements offerts — matières enseignées, nombre
de troisièmes cycles — devraient probablement être resserrés. » ([128]) « Les
pouvoirs publics entendent favoriser ce mouvement en encourageant les Pres
qui seront constitués à l’initiative d’établissements
publics ou privés de recherche ou d’enseignement supérieur,
y compris de centres hospitaliers universitaires, implantés sur un même
territoire dans une logique de coordination des activités et de mutualisation
des moyens. […] Les Pres peuvent associer des partenaires extérieurs,
en particulier des entreprises et des collectivités territoriales. […]
Le projet de loi laisse aux acteurs le soin de choisir la formule juridique
la plus adaptée au projet de chacun. » ([129]) Saluons ce texte
dans lequel une autorité centrale de notre pays fait confiance à des
unités locales et les encourage à prendre des initiatives.
Faut-il, pour autant, laisser aux seules décisions locales le soin de
dessiner la carte de l’enseignement supérieur et de la recherche
? La loi n’a guère été explicite quant à la
façon de développer des centres étoffés dans des
métropoles régionales pour remédier, à la fois, à l’excessive
parcellisation actuelle comme à la polarisation des travaux dans les
trois régions « Plm » : Paris, Rhône-Alpes, Provence-Côte
d’Azur. « La mise en place des Pres ne constitue qu’une réponse
partielle à la faiblesse des universités françaises. » ([130])
24331. 2 Les pôles de compétitivité, « clusters » à la
française
Plus que la recherche fondamentale ce qui intéresse les régions
c’est la recherche-développement. C’est elle qui, par
des innovations, permet la création d’emplois et d’activités. « Un
pôle de compétitivité est la combinaison sur un espace
géographique donné d’entreprises, de centres de formation
et d’unités de recherche publiques ou privées engagés
dans une synergie autour de projets communs au caractère innovant. Ce
partenariat s’organise autour d’un marché et d’un
domaine technologique et scientifique qui lui est attaché et doit rechercher
une masse critique pour atteindre une compétitivité et une visibilité internationale.
[…] Le cluster repose sur la proximité géographique et
culturelle ainsi que sur la complémentarité d’entreprises
ou d’institutions partageant un même domaine de compétence.
Il prend souvent la forme d’une agglomération d’entreprises
en tissus industriels partageant une activité similaire. Il va au-delà de
la simple recherche d’économies d’échelle entre entreprises
concurrentes mais crée des synergies entre différents acteurs
(recherche, entreprise) […] L’originalité de cette démarche
est donc bien cette globalité de l’approche : c’est parce
qu’en France, l’histoire et le système administratif ont
créé de multiples cloisonnements que les pôles peuvent être
le levier du décloisonnement. » ([131])
En 2005, 67 « pôles de compétitivité » — leur
carte constitue l’annexe 2 — ont été retenus sur
105 candidats, alors que le gouvernement précédent avait envisagé de
n’en soutenir qu’une quinzaine. La plupart des pôles détenaient
des dizaines de projets de recherche à soumettre au gouvernement en
vue d’obtenir de lui, ou des agences publiques, une part du 1,5 milliard
d’euros de financement et des exonérations fiscales qui ont été prévues.
Le risque de parcellisation et, dans un premier temps, d’embouteillage
est prévisible et, à Bercy, on ne nie pas l’ampleur de
la tâche. ([132])
Les pôles de compétitivité commencent à bénéficier
non seulement de fonds publics régionaux mais aussi de l’appui
des Chambres de commerce et d’industrie, des groupements et syndicats
patronaux comme des investisseurs. Sans opérer à l’échelle
californienne, des régions comme celle de Lyon réunissent ces
trois composantes : l’Université, des entreprises et des organismes
de venture capital. Une institution déjà ancienne comme Sofaris,
qui permet de mutualiser certains risques industriels, peut également
constituee un atout. Enfin si, comme on peut l’espérer, les
fondations créées par des personnes physiques ou des entreprises
se développent, elles repéreront plus aisément, dans un
cadre régional, les projets novateurs à encourager.
Un industriel notoire, comme Bernard Charlès, Directeur général
de Dassault-systèmes a fait part de ses réserves sur la complexité des
processus de décision. « Maintenant, il faut passer à l’action.
Or mes interlocuteurs sont très nombreux. Il est plus difficile de mener
ce genre de projet que de vendre un produit à un client ! Le financement
n’est pas clair. On ne sait pas nettement ce qui est de la responsabilité de
l’État ou de la région. » ([133]) Christian
Blanc, de son côté, souligne la contradiction entre la structure réseau
et anti-hiérarchique des pôles et l’approche jacobine
qui a présidé à leur élaboration. En droit « La
responsabilité du pôle revient principalement au secteur privé […]
en fait le risque de voir chaque administration concernée se retrancher
derrière ses propres lignes Maginot administratives n’est pas
nul. » ([134])
« La grande variété des situations selon les régions
implique de donner aux pôles un caractère expérimental afin
d’en tester les effets, la capacité de développer des liens
avec les entreprises. » ([135]) Les administrations centrales seront-elles
assez réalistes pour admettre cette diversité et laisser expérimenter
? Si on ne réforme pas par décret des situations et comportements
fort anciens et s’il est vrai que « l’idée d’expérimentation — l’idée
que l’on ne traite pas tout le monde de la même manière — a
fait son chemin. » ([136]) ne faut-il pas que les gestions autonomes des
pôles soient attentivement observées, qu’on fasse connaître
les meilleures expériences pour encourager les autres pôles à en
tirer parti tout en tenant compte de leurs particularités ?
Une évolution gérée par les intéressés n’aura-t-elle
pas plus de chances d’être menée à bien qu’une
réforme imposée d’en haut ? Que les choses doivent changer,
les esprits y sont sans doute plus préparés qu’on ne le
dit souvent. Ainsi, les responsables du Cnrs ont admis que leur organisme doit « reconnaître
l’importance des attentes du monde économique et de la société […]
amplifier ses partenariats avec les entreprises. » Ils sont allés
jusqu’à prévoir une complète refonte de leur organisation.
Cessant d’être opérateur (et gestionnaire de personnel)
le Cnrs deviendrait « impulseur » ou accompagnateur. La fonction « gestion
des ressources humaines », si mal assurée au sein du Cnrs comme
des universités, parviendra-t-elle à être mieux remplie
dans le cadre d’universités devenues autonomes ?
2433. 2 Des gestions modernisées
Clairement, trois démarches doivent être favorisées : donner
une autonomie accrue aux universités, moderniser leur gestion et instaurer
des évaluations systématiques.
24332. 1 Une autonomie très accrue
«
Il faut, sans tarder, faire franchir aux universités les étapes
d’une autonomie de gestion accrue. […] Dans cette perspective,
le mode de gouvernance des universités est évidemment à revoir
: mise en place d’une direction de la recherche, resserrement des conseils
et lutte contre l’absentéisme d’enseignants […] plus
grande affirmation de l’autorité des équipes présidentielles.
Ces réformes sont indispensables si l’on veut que nos universités
deviennent membres à part entière des réseaux d’excellence
européens et mondiaux. » ([137]) « Des conseils d’administration
plus resserrés et plus ouverts sur la société, des présidents
dotés de pouvoirs forts qui s’appuieraient sur des services aux
compétences renforcées dans le management, un cadre de gestion
moderne, une plus grande maîtrise des orientations scientifiques : voilà les
principaux ingrédients de l’autonomie. » ([138])
Des universités dotées d’une large autonomie pourraient, à leur
tour, déléguer aux laboratoires les moyens correspondant aux
missions qui leur sont confiées. « Un laboratoire doit pouvoir être
géré comme une petite entreprise […] ses responsables doivent être
libres de décider s’ils veulent embaucher un étudiant,
un technicien ou un postdoctorant […] ce sont eux qui savent et non quelqu’un
assis dans un bureau d’une administration éloignée. » ([139])
Ne faut-il pas, dans un cadre rénové, tendre, avant tout, à la
responsabilisation ? « Un problème majeur du système français
est, en effet, la déresponsabilisation générale […]
Beaucoup de décisions sont prises trop en amont, alors que les équipes
qui dépendent de plusieurs tutelles, doivent naviguer entre des exigences
contradictoires et des financements mineurs à trouver auprès
de dix guichets. » ([140])
Pour renforcer l’autonomie et accroître les moyens dont disposent
nos universités ne faudrait-il pas relever sensiblement les droits d’inscription
qui sont, chez nous, plus faibles que dans nombre de pays étrangers,
en assortissant ce relèvement d’un réel accroissement des
bourses ? Une telle politique rencontrerait de fortes résistances mais
elle inciterait les familles qui garderaient la charge de droits relevés à être
plus attentives aux parcours des adolescents ; les jeunes qui, plus nombreux,
bénéficieraient de bourses devraient fournir des efforts soutenus
; on lutterait ainsi contre un laxisme qui tend à faire de l’Université un
parking ayant pour vertu de limiter les statistiques du chômage des jeunes.
Jeunes et parents ne seraient-ils pas plus attentifs au fait qu’un « Cap
constitue aujourd’hui un meilleur passeport pour l’emploi que des études
supérieures menées sans succès. » ([141]) Les responsables
d’université à droits de scolarité élevés
ne seraient-ils pas davantage incités à améliorer la qualité de
l’enseignement proposé ? Une des clefs du succès de ces
universités américaines qui ont pris le devant de la scène
n’est-il pas leur autonomie assise sur des droits d’entrée élevés
assortis de bourses nombreuses et substantielles ? Le débat mérite,
en tout cas, d’être ouvert.
Par ailleurs, le Conseil économique et social a recommandé un
recours accru aux fondations privées, dont le développement était
rendu possible par la « loi Aillagon » et qui devaient bénéficier
du soutien de l’État. ([142]) Il existe malheureusement une hostilité traditionnelle
de l’administration française à l’égard des
fondations privées. Si, après avoir paralysé leur intervention
dans maints domaines, elle tend à s’affaiblir, elle oppose encore
de fortes résistances. C’est ainsi que la loi-programme sur la
recherche est muette sur le rôle des fondations. Leur intervention directe
auprès des universités serait pourtant un autre moyen de renforcer
leur autonomie.
24332. 2 Doter les universités de méthodes de gestion de notre
temps
Un second progrès devrait venir d’un renforcement significatif
des
compétences des universités en matière de gestion de leurs
personnels ; ce serait le corollaire de la mise en place de la Lolf. Les universités
devraient notamment « fonder la gestion des ressources humaines sur un
contrat
individuel passé entre l’enseignant-chercheur, l’université et
le
laboratoire et définissant les conditions de partage de son temps entre
enseignement et recherche ; mettre en place un système de tableaux de
bord normalisés ; mettre en place un suivi de la qualité des écoles
doctorales et
tenir compte de cette démarche dans les décisions d’accréditation
; veiller à la qualité de l’encadrement des doctorants. » ([143])
Les états généraux de la recherche se sont prononcés
en faveur « d’une plus grande autonomie des laboratoires dans le
cadre de dotations pluriannuelles et d’un système d’évaluation
rigoureux ». ([144])
«
L’évaluation en France est aujourd’hui disparate, hétérogène
tant par ses acteurs que par ses méthodes, la conduisant à être
insuffisamment reconnue et respectée. […] La loi-programme relative à la
recherche crée l’Agence d’évaluation de la recherche,
autorité publique indépendante. […] L’Agence donnera
un avis sur les procédures mises en place dans les établissements
pour évaluer leurs personnels et sur les conditions dans lesquelles
elles sont mises en œuvre. Elle participera à l’évaluation
des formations doctorales dispensées dans les établissements
d’enseignement supérieur et de recherche au sein des écoles
doctorales. […] Les instances d’évaluation françaises
s’ouvriront davantage aux experts étrangers. Le Gouvernement se
fixe comme objectif pour 2010 une proportion moyenne d’un tiers de scientifiques
europée