23.1 Les États-Unis, hyper-puissance durable ?
Trois facteurs, circonstanciels ou durables, ont conduit les États-Unis à être
considérés comme une « hyper-puissance » et à se
convaincre eux-mêmes qu’ils en étaient une. Primo ils disposent
des atouts économiques, technologiques, scientifiques mais aussi culturels
très puissants que nous évoquerons. Secundo, depuis dix
ans, les autres acteurs de la scène internationale ont été en
retrait : l’adversaire de cinquante ans, l’Urss, s’était
effondrée, le Japon a connu une léthargie économique,
l’Europe n’est pas encore parvenue à définir une
politique extérieure cohérente (à l’exception notable
du domaine des échanges commerciaux) et la Chine, en plein essor, n’a
pas acquis la maturité d’une grande puissance. Tertio, une tradition
liée à leurs origines si particulières veut que les États-Unis
soient exceptionnels et ce courant, après le choc du 11 septembre,
a repris une grande force, permettant à George W. Bush de donner
au parti républicain un tour populiste et à sa politique un caractère
quasiment messianique : l’Amérique, incarnant le « bien »,
est entrée en guerre contre le « mal ».
Ne faut-il pas, néanmoins, douter que cette situation d’hyperpuissance
puisse être durable ? Un monde dans lequel « l’Amérique
ne jouira plus d’une supériorité écrasante » ([2])
n’est-il pas concevable ? On peut se souvenir de la phase fort difficile
que les États-Unis ont connue pendant les années quatre-vingt
où leur économie mais aussi leur prestige étaient en question mais,
surtout, se demander si la mondialisation est compatible avec une nation dominante.
Examinons donc les différentes composantes de la supériorité américaine
actuelle mais aussi les points faibles et, notamment, l’échiquier
pétrolier : les États-Unis y disposent-ils de pièces maîtresses
?
231.1 Les atouts
Les États-Unis ont une démographie exceptionnellement favorable
qui est la résultante directe de la politique d’immigration relativement
ouverte qu’ils ont menée.
2311.1 Atouts démographiques et géographiques
Si l’ensemble des pays développés a, depuis des années,
une natalité faible, une croissance nulle et un vieillissement rapide,
ce n’est pas le cas des États-Unis.
Population en millions ([3])
1950
2002
2050 (est)
Variation :
2002-1950
2050/2002
Pays développés
813
1 203
1 220
+48 %
+1 %
Autres pays
1 705
5 000
7 700
+ 92%
+54 %
% des pays développés
33 %
19 %
14 %
L’élargissement de l’Union européenne tend à accentuer
la tendance au plafonnement de sa population — en attendant que s’amorce
une diminution — alors que la population des États-Unis augmente
d’un peu plus de 1 % ; corollaire : l’Amérique est plus
jeune que l’Europe. Sa supériorité dans maints domaines
de la recherche et de la technologie s’explique en partie par l’afflux
d’étudiants venus d’Asie ; leur venue compense la tendance,
dans le monde occidental, à la diminution des jeunes qui s’engagent
dans les sciences « dures ».
Population en millions ([4])
1950
2002
2050 (est)
Europe à 15
297
379
372
États-unis
158
285
409
États-Unis en % des « 15 »
53 %
75 %
110 %
Par ailleurs, les États-Unis ont une façade sur l’océan
Pacifique, nouvelle mare nostrum où résident les populations
les plus importantes de notre époque et se réalise 60 % du Pib
mondial. On peut voir un lien entre ces deux réalités : le centre
de gravité intérieur des Usa ne se déplace-t-il pas du
Nord et de l’Est vers l’Ouest et le Sud ? Comme dans toute nation
sans doute, une partie du pays se développe, démographiquement
et économiquement, davantage que l’autre. Et certains observent
qu’en 2004 les bastions électoraux de John Kerry se trouvaient
dans la partie la moins dynamique des Usa. La réélection de George
W. Bush ne reflète-elle pas ces évolutions ?
A contrario, les atouts américains vis-à-vis des grands pays
en voie de développement, moins puissants, tendent à s’amenuiser.
La population américaine représente 5 % de celle du monde, celle
de la Chine 21 % et celle de l’Inde 16 %.
2311.2 Une société qui fut plus ouverte que celles d’Europe
notamment
à
l’égard de la plupart des pays européens comme de la Chine
ou du Japon, une des forces essentielles des États-Unis (leur force
essentielle ?) a été la fluidité de leurs élites.
N’est-ce pas l’origine même du pays : des émigrants
voulant échapper aux contraintes que leur imposaient les autorités
de leur pays d’origine ? Les Américains n’ont pas toléré la
reconstitution d’une catégorie qui aurait été plus
noble que les autres et leur insistance sur la fiabilité — l’accountability — des
dirigeants ou la nécessité de contre-pouvoirs efficaces n’est
pas fortuite. À la différence de la nomenklatura soviétique
ou de notre nouvelle noblesse (Voir le chapitre 13 de notre site sur le « modèle
français »), les dirigeants sont évalués et sanctionnés
sans ménagement. Les hauts fonctionnaires, loin de sortir du même
moule, viennent d’horizons très divers et l’idéal
du self-made-man demeure vivant.
George W. Bush a réussi à conquérir une partie des
minorités qui votaient jadis de façon presque exclusive pour
les Démocrates. Par les nominations auxquelles il a procédé après
sa réélection il a montré l’importance qu’il
attache aux populations venues de l’immigration. Il faut aussi noter
que quatre femmes font partie du nouveau cabinet.
Toutefois plusieurs évolutions sont en cours qui conduisent à nuancer
ce tableau. Comme dans maints pays, le dynamisme du capitalisme de ces dernières
années et l’ouverture des frontières tendaient déjà à rendre
l’Amérique plus inégale. En outre la protection contre
la maladie est mal assurée pour une partie considérable des habitants
ce qui est choquant pour un pays disposant de si vastes ressources : l’espérance
de vie moyenne n’y est plus une des plus élevées. Plus
récemment l’administration de George W. Bush a pris des mesures
fiscales extrêmement énergiques mais favorables à ceux
qui disposent du revenu et du capital les plus élevés. « Les États-Unis
ne sont-ils pas en train de se calcifier ? de devenir, comme l’Europe,
une société de classes ? » ([5])
2311.3 Un anglais quasi universel et des médias puissants
La révolution industrielle, partant d’Angleterre, aura contribué à faire
de l’Anglais la langue technique tandis que la colonisation britannique
créait non seulement les premiers états américains mais
aussi un Commonwealth autrement plus peuplé et prospère que notre
Empire colonial. Et la langue anglaise, par sa double origine germanique et
française et sa grammaire assez simple comme sa capacité à forger
des mots nouveaux, s’est prêtée à une large diffusion.
Les Français dont la langue a été, jadis, la langue internationale,
regrettent ce phénomène amorcé dès le XIXe siècle
: l’anglais est devenu, de facto, la langue quasiment universelle. Non
seulement celle de la science et de maints internautes ou des médias
mais aussi des diplomates et des entreprises. Elle est désormais celle
d’Aventis, de Total, de Vivendi et d’Axa comme de Siemens, de la
Banque centrale européenne ou de l’Eurocorps. La langue aura aidé les
Américains à s’implanter en Irlande et à tirer parti
des capacités de l’Inde de Bangalore dans l’informatique.
Les élargissements successifs de l’Union européenne, en
conduisant à la multiplication des langues utilisées, ont renforcé la
position de l’anglais par rapport au français ou à l’allemand.
Dans le domaine de l’art, l’émigration en Amérique,
pendant la dernière guerre, de nombre d’artistes a contribué à donner à New
York, la place que Paris ou Vienne tinrent jadis. Et, en ce qui concerne les
films, celle d’Hollywood est écrasante :
% de films diffusés ([6])
en France
en Europe
aux USA
films américains
55 %
70 %
98 %
films français
37 %
3 %
< 1 %
Les Américains peuvent « étant maîtres des images
mondiales du cinéma et de la télévision, inspirer les
rêves et les désirs des autres. » ([7]) Ceci étant,
la crainte de voir l’univers entier s’aligner sur une culture dominante
est sans doute simpliste. La segmentation des clientèles est une réalité et
le provincialisme retrouve une seconde jeunesse. Cnn est devenue une télévision
quasiment mondiale mais en développant des programmes locaux. Reste
que, avec la langue anglaise, les États-Unis disposent d’un atout
considérable dont le poids, à vue humaine, va continuer à grandir.
231.2 Facteurs économiques et militaires
Au cours de la dernière décennie, en économie (à l’instar
de la démographie) la croissance des États-Unis — 3,5 %
en moyenne annuelle — a été intermédiaire entre
celle de la zone euro 2 % — et celle des pays en développement — environ
5 %, la Chine et de l’Inde croissant, depuis des années, au rythme
de 7/8 % pour la première et 5/6 % pour la seconde.
Les Usa constituent en eux-mêmes le plus beau marché du monde
: un ensemble important, sans frontières où les revenus sont élevés
; ils réalisent 24 % du Pib mondial, la Chine 13 % (la France moins
de 4 %) ([8]). La Chine et l’Inde ont gagné les 2e et 4e places,
le Japon tenant la 3e. Si la Chine se rapproche des Etats-Unis, le chemin qui
reste à parcourir pour les rattraper est long.
2312.1 économie créative mais déficits croissants
Les États-Unis gardent, globalement, le leadership des innovations technologiques
:
Produits de haute technologie ([9])
États-Unis
France
Allemagne
Exportations en 2000, en % des importations
240 %
86 %
73 %
L’innovation fraye d’autant plus aisément son chemin en
Amérique que la « destruction créatrice » y est acceptée
(alors qu’elle heurte les Français). La grande majorité des
Américains pense que les individus doivent avant tout compter sur leur
propre énergie. L’aide de la collectivité ne leur paraît
pas première et ses interventions dans l’ordre économique
souvent malencontreuses. L’égalité des chances et, notamment,
une concurrence loyale leur paraît essentielle mais que l’inégalité des
revenus et des patrimoines soit nettement plus grande qu’en Europe — patrimoine
moyen d’un noir américain 6 100 $, d’un blanc 67 000 $
([10] — et qu’elle se soit accrue au cours des trente dernières
années ne provoque guère de protestation. Il est vrai que, dans
la dernière décennie, ce phénomène n’a pas
empêché la proportion des Américains vivant sous le seuil
de pauvreté de décroître.
Les laboratoires de recherche ont des liaisons fécondes avec les entreprises.
Les totalitarismes qui ont sévi en Europe ont, comme dans le domaine
de l’art, contribué au développement d’universités
prestigieuses. Celles-ci attirent des savants chevronnés comme de jeunes
chercheurs étrangers. « Depuis 1990, l’Europe a reçu
un prix Nobel scientifique décerné à un non-européen,
contre 10 décernés à des non-américains travaillant
aux États-Unis. » ([11])
La vigueur de ces atouts semble devoir se confirmer dans les années
qui viennent en dépit des restrictions qui ont été mises à l’entrée
de jeunes sur le territoire américain. Cependant, les statistiques économiques
ne disent pas tout. Deux millions d’Américains sont en prison
et les dépenses correspondantes sont décomptées dans leur
Pib. La qualité des services publics, globalement inférieure à ceux
de l’Europe, est-elle prise en compte ? La Californie souligne que la
hausse du pouvoir d’achat n’exprime pas la dégradation de
la sécurité et de l’environnement. ([12])
2312.2 Un appareil financier fort et audacieux
Les entreprises et laboratoires créatifs des Usa ont été épaulés
par un appareil financier puissant. À la fin du XXe siècle,
les financements des firmes naissantes, les start-up, avaient abondé (presque
trop ?) et avaient été relayés par un marché des
capitaux avide de nouveautés : une fraction substantielle des retraites
provient de la capitalisation et, comme les Américains n’ont pas à l’égard
du placement en action la phobie de nombre de Français, les ressources
abondantes ont permis non seulement de financer les firmes américaines
mais de prendre des positions substantielles dans le capital de sociétés étrangères.
Si les positions prises à l’étranger par les fonds américains
demeurent, la chute de la bourse en 2000 et la quasi disparition de l’épargne
privée américaine devraient empêcher les Usa de continuer à renforcer
leurs participations dans les firmes étrangères. On ne peut exclure
qu’ils soient conduits à liquider certaines d’entre elles.
Où va, en effet, l’Amérique ?
2312.3 Le pétrole et une phase inquiétante
L’habitat et le style de vie américains reposent largement sur
un usage massif d’un pétrole beaucoup moins taxé qu’en
Europe. Les États-Unis importent les deux tiers de leur consommation — voir
le graphique 1 en fin de document — et sont donc de plus en plus dépendants
du Moyen-Orient tandis que la demande chinoise de pétrole grimpe en
flèche. Si la Californie, des comtés et des entreprises ont pris
de multiples mesures pour freiner la production de gaz à effet de serre,
le Sénat s’oppose à l’adoption de politiques nationales
qui réduiraient la consommation d’énergie et, notamment, à la
ratification des accords de Kyoto. Pendant ce temps la consommation chinoise
augmente à grande allure et Vladimir Poutine rassemble sous son contrôle
les cartes dont disposent les Russes, premiers producteurs de gaz naturel au
monde. La guerre d’Irak aura-t-elle permis de renforcer la main américaine
dans le monde des producteurs de brut ? Jusqu’ici ce n’est pas évident.
En tout cas le prix du baril a fortement augmenté, certains facteurs
de hausse se trouvant, il est vrai, chez les pays consommateurs.
D’une manière générale, les Etats-Unis, sortis de
la mini récession qui avait suivi les excès de la « nouvelle économie »,
semblent être entrés dans une phase inquiétante. Leur banque
centrale a poursuivi une politique d’argent facile en dépit du
fait que George W. Bush a fait passer les finances publiques d’un
excédent de 1 % du Pib à un déficit proche de 5 %, moins
pour des raisons économiques que pour satisfaire ses électeurs
(fortes baisses d’impôt déjà évoquées
et subventions à l’agriculture notamment) et financer les opérations
menées en Irak.
De son côté, la consommation des ménages est restée
très soutenue, non que les salaires aient augmenté de façon
sensible mais grâce à l’emprunt. Aux ménages dont
les deux-tiers sont propriétaires de leur logement, les banques ont,
en effet, offert de refinancer à des conditions plus favorables leurs
emprunts hypothécaires anciens. Les taux d’intérêt
bas ayant favorisé une hausse des prix de l’immobilier, les ménages
ont ainsi disposé de substantielles ressources nouvelles.
Les consommateurs ont cessé d’épargner, le déficit
public est devenu énorme et les profits non réinvestis des entreprises
ont été insuffisants pour financer ce déficit. La balance
extérieure est, elle aussi, devenue déficitaire pour des montants à la
fois considérables et croissants : 400 milliards de dollars en
2001, 666 milliards en 2004, soit près de 6 % du Pib. Lors du boom
qui a concidé avec le deuxième mandat de Bill Clinton le déficit
extérieur américain, moins élevé, résultait
largement d’investissements productifs ; il était couvert par
des achats d’actions (ou d’entreprises) réalisés
par les non-résidents. Aujourd’hui, ce déficit est d⁄ à la
consommation et au déficit public. Est-ce sain ? Est-ce durable ? Un
repli substantiel du $ suffira-t-il à renverser ce cours des choses
? Lorsqu’on souligne la croissance plus forte des Usa par rapport à l’Europe
ne faut-il pas relever que les premiers n’épargnent pas, sont
en déséquilibre et s’endettent ?
Pendant le premier mandat de George W. Bush, plus de 90 % de l’accroissement
de la dette publique américaine aura été financé par
l’étranger, banques centrales asiatiques, notamment, l’institution
chinoise en tête. Les États-Unis peuvent-ils à la fois
conduire des opérations militaires et procéder aux réformes
sociales que la partie la plus défavorisée de la population demande
? En s’endettant vis-à-vis de l’étranger ne donnent-ils
pas des armes aux puissances auxquelles ils sont ou seront sans doute confrontés
?
2312.5 La première force militaire
Les états-Unis, disposant des compétences technologiques et de
la puissance économique nécessaires, ont consacré à leur
armée des crédits importants et, par exemple, entetenu un réseau
de bases ou de facilités militaires dans 132 pays. ([13]) Réduit
après la guerre du Vietnam et la diminution des tensions avec l’Urss,
le budget de la défense a été accru dans les dernières
années et renforcé après les attentats du 11 septembre.
La supériorité américaine, qui va demeurer écrasante,
est-elle, pour autant, sans vulnérabilités ?
231.3 Les confrontations
Un manichéisme domine la stratégie américaine, celui d’une
lutte à mort entre le « Bien », les états-Unis, et
le « Mal » ([14]) qu’incarnent les états « rogues » (Irak,
Iran et Corée du Nord) et Al-Qaida. Même si tous les Américains
n’approuvent pas ce schéma, nombreux sont ceux qui pensent que
leur pays est investi d’une mission particulière. C’est
avec de tels sentiments que, pour l’heure, les États-Unis affrontent
leurs adversaires d’hier — au premier rang desquels la Russie — ceux
d’aujourd’hui — les extrêmistes de l’islam — et
ceux de demain peut-être, telle la Chine.
2313.1 La Russie, ennemie d’hier
La Russie dispose d’un territoire gigantesque, de frontières avec
des pays d’Orient et d’une fenêtre sur le Pacifique mais
celles-ci ne la mettent pas au contact de l’Asie la plus dynamique. Par
ailleurs, la population russe, au niveau scolaire et culturel élevé,
aura été l’une des toutes premières dans les grands
pays industrialisés à connaître une baisse sensible. Fait
exceptionnel, la longévité a diminué sous l’effet
de l’alcool et, plus récemment, du Sida. La différence
entre le profil démographique des états-Unis et celui de la Russie,
rarement évoquée, est considérable :
Population (en millions)
1950
2000
variations
Russie
120
145
+ 20%
États-Unis
150
276
+ 84%
Par ailleurs, la Russie a perdu le contrôle de nombreux territoires
qu’elle avait menés d’une main de fer dans un cadre impérial
puis dans celui de l’Urss. Que la Finlande ou les états baltes
rejoignent l’Otan et l’Union européenne n’est déjà pas
plaisant et lourde est cette Tchétchénie révoltée,
où l’armée russe s’enlise et s’avilit — 100
000 civils tués, 200 000 déplacés ([15]) — mais
que la Géorgie, où Staline naquit, et, surtout que l’Ukraine,
si liée aux origines mêmes de la nation russe, soient dirigées
par des europhiles est autrement difficile à accepter.
Par ailleurs, si les firmes, américaines ou autres, s’implantent énergiquement
en Chine, elles sont réticentes à aller en Russie où leurs
investissements sont mal protégés par un état de droit
encore embryonnaire. La poigne brutale de Vladimir Poutine est, en effet, omniprésente.
Dans le domaine économique, il entend reprendre le contrôle d’une
partie au moins des entreprises tombées aux mains des « oligarques » et,
au premier chef, de celles qui produisent gaz ou pétrole ainsi que de
leurs réseaux de transport. Ce sont, en effet, des armes essentielles
tant pour exercer un certain contrôle sur d’anciennes républiques
soviétiques que pour négocier en position de force avec l’Europe
que la Russie alimente en gaz naturel. ([16])
Pour les États-Unis, la Russie très affaiblie et comme groggy,
a été, dans les années récentes, un partenaire
peu dangereux. Dès lors que l’Ukraine est en cause et au moment
où le pétrole reprend du poids, la relation américano-russe
pourrait bien devenir plus difficile même si les deux pays ont le même
désir de mater les extrémistes se réclamant de l’islam.
2313.2 Aujourd’hui, le terrorisme issu du Moyen-Orient
La défaite subie par l’armée soviétique en Afghanistan,
contribua à l’effondrement de l’Urss et, indirectement, à l’établissement,
pour un temps, de la suprématie américaine. Il ne fut pas étonnant,
dès lors, qu’une confrontation survint entre les extrémistes
de l’islam et les États-Unis.
Alors que les électeurs d’Indonésie et de Malaisie ont,
au printemps de 2004, désavoué les partis extrémistes,
sommes-nous en présence, comme l’affirment Oussama Ben Laden et
des Américains d’une confrontation d’essence religieuse,
d’un « choc des civilisations » ? Ou s’agit-il, plus
trivialement, d’un de ces nombreux affrontements que le monde a connus,
dans lesquels le chef de guerre, dont on ne questionne pas la sincérité de
la foi, mobilise la foule, les électeurs et les combattants en utilisant
leurs sentiments religieux, situation dans laquelle « le politique domine
le religieux et l’utilise à ses fins propres et non l’inverse » ([17]) ?
Le terrorisme stratégie de l’échec
Par leurs actions, les terroristes tentent de gagner une position de force
alors qu’ils sont en situation de grande faiblesse. Les islamistes partisans
d’actions violentes craignent que le monde dans lequel ils vivent ne
leur offre aucune perspective gratifiante : les travaux récents d’agences
de l’Onu ([18]) mettent à jour la situation attristante du Moyen-Orient.
Des naissances longtemps élevées ont concidé avec un développement économique
très limité, oasis pétroliers mis à part. Le niveau
d’éducation, celui des filles notamment, est faible, les systèmes
de gouvernement archaques et souvent marqués par la corruption. La décolonisation
qui a suivi la deuxième guerre mondiale et la création des états
nationaux n’a absolument pas permis de progresser vers la reconstruction
de cet islam rayonnant sur lequel Bagdad régnait au XIIe siècle.
L’opposition entre les sunnites et les chiites est forte. L’indépendance
de l’Algérie a été suivie par une vague de violence
monstrueuse et par la régression de la situation des femmes. C’est
en Occident que se sont réfugiés (et dispersés) les intellectuels
désireux de conduire une réflexion critique sur l’islam.
Le « réveil de l’islam » dont on parle va de pair
avec une réflexion théologique, éthique et juridique qui,
au Moyen-Orient, est peu développée de sorte que l’islam
devient un refuge, un repaire ou un tremplin beaucoup plus qu’un mouvement
spirituel. ([19])
Plusieurs états de la région sont liés aux États-Unis
par des accords pétroliers et militaires ou l’octroi de subsides.
Les autres, Syrie ou Iran, sont sans grandes forces. La division règne
entre ces états faibles de sorte qu’Isra‘l a réussi à survivre
et à se développer sans provoquer de réactions efficaces.
Le terrorisme est un substitut à la fois à un combat contre l’occident
et contre Isra‘l que les états ne mènent pas et à des
vies politiques nationales quasiment inexistantes. Sur ce dernier plan, les
extrémistes ont échoué soit à prendre le pouvoir
soit, l’ayant pris — comme en Iran — à l’exercer
de façon convaincante. ([20])
Le terrorisme arme de la désespérance ? Certes, Menahem Begin,
qui avait eu recours à des pratiques terroristes, est devenu premier
ministre d’un état qui est parvenu à s’établir
; il a reçu le prix Nobel de la Paix. De son côté, le Fln, à la
Toussaint de 1954, n’avait aucune possibilité de vaincre militairement
l’armée française. Ses provocations, engendrant des réactions
violentes, ont réussi à rendre la vie quotidienne impossible
et précipité le départ de la France. Aujourd’hui
s’il est bien difficile de discerner les buts d’Al-Qaida, on peut
se demander s’il n’aura pas atteint un résultat négatif
mais majeur : inciter l’adversaire à commettre la faute. Contrairement à ce
que les médias suggèrent souvent, les extrémistes ne bénéficient
pas d’un soutien effectif dans le monde musulman. « Le carnage
de Louqsor en 1997 coupa le mouvement égyptien de ses derniers soutiens
populaires […] Les guérillas, en Bosnie et en Algérie n’ont
débouché sur rien […] En Arabie, au Maroc et en Turquie
le rejet du terrorisme s’est exprimé avec virulence dans la population. » ([21])
Stratégie et réactions américaines
L’idée de mener des actions préventives, que les gouvernements
de la France et de l’Allemagne ont rejetée, avait été développée
aux États-Unis depuis plusieurs années. ([22]) Mais les attentats
du 11 septembre ont créé le climat propice d’abord à une
action d’ampleur limitée en Afghanistan puis à une guerre
d’envergure en Irak. Un président récemment élu
a vu dans cette opération la possibilité de s’affirmer
comme leader. Son administration avait une grande familiarité avec le
monde pétrolier — « Si l’Irak exportait des oranges,
250 000 Américains ne seraient sans doute pas dans la région ».
([23]) — mais leur connaissance de l’Irak était médiocre.
Pourtant l’Amérique sait que sa production ne lui suffit plus
tandis que la production de l’Arabie saoudite est passée
de 20 millions de barils en 1945 à 2,5 milliards en 1975.
À
cette préoccupation s’ajoute la défense d’Isra‘l.
Celle-ci, après la création de l’état juif, n’a
pas constitué un objectif majeur de la stratégie américaine
mais il l’est progressivement devenu. La situation de cet état,
si proche des champs pétrolifères joue sans doute un rôle
; n’y a-t-il pas, aussi, un certain parallélisme entre l’évolution
de l’état hébreu, si lac à l’origine mais
où les religieux ont pris une place grandissante et un certain retour
du religieux dans la vie politique américaine ? Le sentiment d’appartenance à un
peuple élu est répandu dans les deux pays qui ont été les
victimes « privilégiées » des attentats terroristes.
Assurer les approvisionnements et, simultanément, la sécurité d’Isra‘l,
deux objectifs constants de l’Amérique depuis les années
soixante-dix, pouvaient-ils se combiner avec un troisième : instaurer
la démocratie ? Les terres d’islam ne sont pas, « par nature »,
allergiques aux processus électifs. Des études conduites par
des universités occidentales affirment qu’elles sont plus désireuses
de liberté d’expression, de pluralisme des partis ou d’égalité devant
la loi que les anciens pays du bloc soviétique, même si, aujourd’hui, « la
démocratie élective ne fonctionne que dans 4 des 47 pays à majorité islamique. » ([24])
La manœuvre de George W. Bush — « nous avons été attaqués
par des terroristes, nous répliquons en attaquant l’Irak » — n’a
pas tardé à révéler son ambiguté. « Pour
des raisons bureaucratiques nous nous sommes entendus sur un point, les armes
de destruction massive, parce que c’était la seule raison sur
laquelle nous pouvions tous tomber d’accord. » ([25])
La traque à laquelle Ben Laden est soumis a accentué la tendance
classique dans les mouvements clandestins à donner une large autonomie
aux cellules agissantes. « Ben Laden devient le logo de petites boutiques
du terrorisme islamiste qui travaillent sous licence, mais sont gérées
par des micro-entrepreneurs indépendants. » ([26]) On a affaire,
en majorité, à des hommes bien éduqués et semi-occidentalisés à la
périphérie des sociétés musulmanes traditionnelles.
Ils appartiennent à cette « intelligentsia déclassée
qui constitue un terrain assez favorable pour l’expression d’une
idéologie révolutionnaire. » ([27]) Ces hommes se sentent
plus valorisés par des actes destructeurs que par un hypothétique
rôle dans le monde industriel.
Le monde arabe entre la fitna et la haine
«
Ce chaos qui met en péril le Moyen-Orient, qui menace ses lieux saints
et déchire le tissu social, représente la hantise séculaire
des oulémas, les docteurs de la Loi. Ils le nomment fitna, ou guerre
au cœur de l’islam. » ([28]) Chaos au sein du monde arabe
mais haine aussi à l’égard de l’envahisseur. Lors
de la crise de Suez, en 1956, John Foster Dulles donnait ce conseil aux Britanniques
et aux Français : « N’employez pas la force contre Nasser,
ce serait la meilleure façon de vous transformer en ennemis de tout
le Moyen Orient ». ([29]) Le monde musulman a vécu l’attaque
contre Bagdad comme « un remake de la dévastation tartare sept
siècles auparavant, ravivant l’un des deux traumatismes consubstantiels à l’histoire
de l’islam (l’Andalousie constituant l’autre). » ([30])
Fallait-il montrer à la télévision Sadam Hussein humilié par
un examen médical américain ? ([31]) Ou un prisonnier irakien
nu devant une soldate de l’armée des Usa ? « Nous avons
alimenté une haine profonde des Américains dans le monde musulman. » ([32]) « Notre
puissance militaire n’a jamais été aussi forte et notre
autorité morale n’a jamais été aussi basse. » ([33])
La sympathie dont les États-Unis jouissaient dans maints pays s’est,
pour un temps au moins, effondrée. ([34]) La brutalité de la
guerre et de ses annexes, les prisons et les camps, se déroulant sous
l’œil des caméras de télévision, désormais
relayées par des téléphones portables preneurs d’image,
a produit « une fracture entre l’Amérique et le reste du
monde. Une image négative de l’Amérique, de ses choix politiques
et surtout de son Président s’est propagée. » ([35])
Une étude menée par le Pew Research Center montre que « la
désapprobation de la guerre a atteint un niveau massif, entre 80 et
90 % en Europe, en Asie et en Amérique latine. » ([36])
La Cour suprême des États-Unis elle-même a condamné le
sort réservé aux internés de Guantanamo et demandé que
des processus de jugement, comportant une défense réelle des
prévenus, soient appliqués. Ceux qui ont foi dans les vertus
démocratiques des Usa peuvent espérer que cette décision
(juin 2004) sera considérée un jour comme un point de rebroussement
et l’amorce du retour de l’Amérique dans l’état
de droit. Si, en effet, il est commode de considérer que les États-Unis
et l’administration Bush forment un tout compact, la réalité est,
au contraire, que, depuis la guerre du Vietnam, les Américains n’ont
jamais été aussi divisés. C’est au terme d’une
campagne active, qui a suscité une mobilisation rarement atteinte, que
les élections de novembre 2004 ont dégagé une majorité incontestable
mais tout de même limitée. Le président sortant a été plus
populaire que le candidat démocrate aux allures patriciennes, mais une
forte minorité n’en existe pas moins. Quant à la majorité qui
a réélu George W. Bush aurait-elle été aussi
large si elle avait d⁄ payer la guerre au lieu de la financer par des
tiers et, notamment, par la Chine ?
Ceux qui avaient été partisans de la guerre reconnaissent que
si le chaos durable pour les Irakiens et l’enlisement pour les Américains « ne
sont pas acquis ils n’en sont pas moins imaginables […] l’échec
devient une éventualité. » ([37]) A contrario, le désir
de paix, chez les chiites et les Kurdes surtout, ne l’emportera-t-il
pas, conduisant à refuser que des groupes violents fassent la loi ?
La recomposition du cabinet israélien et la disparition de Yasser Arafat
vont-elles donner une nouvelle chance à un apaisement ?
2313.3 La Chine, adversaire de demain ? ([38])
Numéro 1 mondial par sa population, la Chine, un des cinq membres
permanents du Conseil de sécurité de l’Onu, est une détentrice
acceptée de la bombe atomique et de ses lanceurs. Sur le plan économique,
après s’être longtemps embourbée, elle a entendu
l’appel de ses leaders : enrichissez-vous ! Non sans peiner, les Chinois
remontent cette pente que leur pays a descendue depuis le Xve siècle, époque
où leur niveau de vie et leur technologie étaient les premiers
au monde. La Chine s’est réveillée pour devenir la plus
puissante locomotive de l’économie mondiale ; elle a adhéré en
2001 à l’Organisation mondiale du commerce (dont la Russie ne
fait pas encore partie) et, dès 2005, ses exportations — 50 milliards
de $ en 1990, plus de 400 milliards en 2003 — excéderont
celles du Japon. La Chine a des liens forts avec une diaspora qui contrôle
les économies de l’Indonésie, de la Malaisie, de la Thalande
ou de Singapour et une bonne part des investissements réalisés
en Chine par des étrangers, via Hong Kong notamment, vient de cette
diaspora. En possession de tous ces atouts il est improbable que la Chine,
qui ne cesse d’accroître les budgets des forces armées,
ne s’affirme pas comme l’un des tout premiers acteurs mondiaux.
La Chine a la réputation d’être « l’Empire du
faux » et il est patent que l’état de droit est loin d’y
régner ; la justice n’a guère d’autorité et
la corruption est traditionnelle. Cependant, contrairement à ce qui
se passe en Russie, les risques inhérents à cette situation n’ont
pas découragé les industriels étrangers. Leurs investissements
dépassent désormais 500 milliards de dollars, laissant loin
derrière les implantations réalisées en Russie ou en Inde.
Les exportations ont été le grand moteur de la croissance chinoise,
une bonne part étant assurée par des produits aux composants
importés en Chine par des firmes étrangères qui les font
manufacturer ou assembler dans les milliers d’usines qu’elles ont édifiées
ou auxquelles elles sous-traitent. Des articles en textile ou en cuir, la Chine
est passée aux jouets (70 % de la production mondiale) aux bicyclettes
(60 %), aux machines à laver (25 %) puis aux téléviseurs
(30 %) — voir le graphique 2 — à certains composants électroniques
ou à des sous-ensembles pour l’informatique et, finalement, aux
ordinateurs comme aux appareils photos dont la production marche désormais
de pair avec celle des téléphones portables. Cependant, même
si 15 firmes chinoises, contre 3 il y a dix ans, figurent dans la liste des
500 plus grandes firmes mondiales dressée par Fortune, elle est loin
de posséder des entreprises de la classe de Sony ou Samsung.
Dans les années soixante-dix le Japon avait fait très peur aux
Occidentaux. Vingt ans plus tard il avait perdu beaucoup de son agressivité tandis
que ses salaires s’alignaient sur les nôtres. Il fallut ensuite
intégrer dans les flux internationaux les dizaines de millions de producteurs
coréens. Aujourd’hui il s’agit de la Chine et de l’Inde
et de plus de 2 milliards de personnes. Des pays, allant du Mexique à la
Turquie, qui ont joué le rôle d’atelier de l’Occident,
sont les premiers à souffrir de ces concurrences, dans l’industrie
textile par exemple.
Un flux continu de travailleurs migrants des campagnes vers les villes a maintenu
une bonne part des salaires chinois à un très bas niveau. S’il
est fort difficile de faire des comparaisons inattaquables on peut estimer
que le salaire chinois minimum est inférieur de quelque 20 fois au nôtre.
La fraction de la population qui dispose de ressources proches de celles des
Occidentaux grandit rapidement mais reste encore limitée. Fait essentiel,
la Chine, à la différence de l’Amérique, épargne.
Depuis plus de dix ans elle investirait plus de 20 % de son Pib (cependant
cette proportion n’est pas garantie tant les statistiques chinoises sont
douteuses).
Les États-Unis jouissent d’une constitution et d’un système économique
robustes, alors que la Chine, dont la longue histoire n’a jamais connu
la démocratie, garde un parti unique. Loin de faire rêver, il
mate systématiquement et, parfois violemment, les mouvements de contestation.
Le maintien d’une large part des anciennes prérogatives du Parti
se combine avec la montée en puissance des entreprises capitalistes — un
des chefs d’entreprise les plus riches du pays a fait son entrée
au comité central du parti. Sera-ce durable ? Par ailleurs, les Chinois
sont bien discrets sur les conséquences de la monstrueuse politique
d’un enfant par foyer qui a été menée. Elle a permis
au taux de fertilité de chuter brutalement de plus de 6 enfants par
femme à moins de 2 mais en préparant le vieillissement le plus
rapide de tous ceux qui auront été enregistrés dans le
monde. Dès maintenant, dans la population, la proportion de personnes âgées
de plus de 60 ans dépasse celle que connaissent les États-Unis.
Si la Chine a une population plus nombreuse que celle de ces derniers et une économie
en plus forte croissance, les deux puissances font partie d’un même
ensemble que symbolisent bien les énormes importations chinoises de
la chaîne de supermarchés Wal-Mart. La Chine fait pression à la
baisse des salaires ou des produits courants et à la hausse sur le prix
du baril. Les deux nations ont besoin l’une de l’autre, mais l’une
plus que l’autre : les États-Unis sont en train de se placer sous
une dépendante de la Chine, en laissant celle-ci financer son déficit
extérieur et accumuler des titres de créance sur son Trésor
public. Aujourd’hui, la Chine trouve son compte en opérant ainsi,
mais ne peut-on peut imaginer, qu’un jour, elle change de politique ?
Et, pour l’heure, Chine, États-Unis et Russie partagent une attitude
de défiance à l’égard des pays, des populations
et des minorités musulmanes, mais toutes les trois se retrouvent sur
un marché clef, celui du pétrole, où leurs places sont
bien différentes. La Chine, ayant passé d’importants accords
pétroliers avec l’Iran en vue d’assurer son approvisionnement,
pourrait-elle accepter que les États-Unis sanctionnent le programme
nucléaire de Téhéran ? Comment évolueront les relations
de la Chine avec Tawan que protège Washington ? La livraison d’armes à la
Chine par les Européens sera-t-elle tolérée par les Usa
? La France, dont les exportations vers la Chine sont très faibles (1
% des achats chinois au 1er semestre de 2004 contre 5,6 % pour l’Allemagne)
est très intéressée par cette question. La France qui
a eu l’audace de s’opposer à l’Amérique lorsqu’elle
préparait ses opérations militaires en Irak et qui assemble les
Airbus concurrents des Boeing.
2313.4 L’unilatéralisme américain
La coalition qui, en 2003, a appuyé les États-Unis, limitée,
en réalité, à la Grande-Bretagne s’est engagée
dans la guerre contre l’avis de la majorité des membres de l’Onu.
Ce conflit fut exemplaire de l’unilatéralisme affiché au
cours des dernières années par la première puissance mondiale
dans un grand nombre de domaines : limitation de la production de gaz à effets
de serre (accords de Kyoto), commerce des armes à feu, des essais nucléaires,
destruction des armes bactériologiques, utilisation des mines antipersonnelles,
mise en place de la Cour internationale de justice. Cette conduite des États-Unis,
fortement accentuée depuis que George W. Bush a été élu,
est réprouvée par les habitants de la planète. « Au
niveau mondial, à peine plus du quart des personnes interviewées
(28 %) se déclarent satisfaites de la contribution américaine à la
paix dans le monde. Plus de quatre sur dix (43 %) l’estime en revanche
néfaste. » ([39]
D’où vient cette attitude dans un pays qui a été le
promoteur de l’organisation des Nations Unies (ce n’est pas par
hasard que le siège des Nations Unies se trouve à New York) et
de la justice internationale (sans eux le procès de Nuremberg ou le
transfert de Milosevic à la Haye n’auraient pas eu lieu)
? On peut comprendre que la puissance qui a le sentiment justifié d’être
la première soit tentée de s’affranchir de toute tutelle
; qu’ayant vu dans les Balkans ses troupes, placées sous le commandement
de l’Onu, malmenées, elle entende avoir le commandement des opérations.
Mais il y a plus.
La démocratie américaine a été bâtie de bas
en haut et prévoit, par exemple, l’élection de magistrats
par les citoyens. Tout un courant de pensée qu’on associe au Président
Jackson (1829-1837) met en avant des valeurs forgées par « un
populisme anti-élitaire, un égalitarisme et un individualisme à base
de confiance dans les instincts moraux et politiques du pays profond. » ([40])
Des citoyens qui se rattachent à ce courant expriment leurs réserves à l’égard
de l’état fédéral et de ses impôts. C’est
particulièrement vrai chez les gens du Sud qui votaient jadis pour les
démocrates mais sont de plus en plus nombreux à soutenir les
républicains. À nombre de ces citoyens l’Onu semble être
une superstructure superflue et des péripéties critiquables — sur
lesquelles nous revenons au paragraphe final de ce chapitre — les confortent
dans leur attitude. Ces citoyens n’ont pas été choqués
par la première administration de George W. Bush, qui a été l’une
des moins respectueuses des droits du Congrès que l’Amérique
ait connues. ([41])
Comment ne pas être frappé, au terme de cet examen, par les faiblesses
de l’hyperpuissance du moment ? Les politiques menées par George
W. Bush, dans les domaines de l’économie et de l’énergie
ne préparent-elles pas de redoutables problèmes pour l’Amérique
de demain ? L’unilatéralisme que les États-Unis ont privilégié n’est-il
pas en forte opposition avec :
- une partie importante de l’électorat américain,
celle qui par son implantation et ses relations avec l’étranger
connaît l’importance de ces dernières ; mais il est vrai
qu’au cours des années récentes moins d’un Américain
sur quatre s’est rendu à l’étranger (contre 3 Européens
de l’Ouest sur 4).
- les forces économiques sur lesquelles se fonde la puissance américaine
; Boeing, Coca-Cola ou Microsoft ne sont-ils pas mondiaux et n’ont-ils
pas besoin, pour prospérer, que règne un état de droit
qu’une nation isolée ne peut assurer ? « La plus grande
puissance au monde depuis Rome ne saurait atteindre ses objectifs de façon
unilatérale dans ce monde de l’information globale. » ([42])
23.2 L’Union européenne, un chantier
Les grandes mutations, tel le passage du monde féodal à la royauté,
prennent du temps et demandent des renoncements. Certains gagnent en pouvoir
ou en richesse et d’autres reculent. Si le chantier européen
comporte de brèves périodes exaltantes, celles où les
inquiétudes dominent sont plus longues, notamment pour des Français.
Qu’il est loin, en effet, ce temps où leur nation était
la plus forte au sein d’une Europe qui, elle-même, dominait la
planète ! La France réalisait quelque 5 % de la production mondiale
et sa population égalait 3 à 4 % de celle du monde contre 1 %
aujourd’hui. ([43]) LÔEurope n’abrite plus d’hyperpuissance.
La France dominante était rurale et ce n’est pas un hasard
si la protection des agriculteurs a été, depuis un demi-siècle,
l’obsession passéiste de nos dirigeants, en dépit de quoi
la majorité des paysans voient dans l’Europe une menace. Combats
d’arrière-garde dans une Union à 25 et plus où l’entente
avec l’Allemagne ne suffit plus à masquer que nous sommes désormais
minoritaires. Les attitudes impérieuses de nos représentants
accentuent le malaise sans faire triompher nos causes. Or, nos partenaires
sont loin de partager l’attachement des Français à maints
traits de leur modèle de société tels que prééminence
de l’état, poids des hiérarchies, recherche de la sécurité par
les statuts, services publics étatisés, égalitarisme juridique
ou centralisme. Ceux que la construction européenne attire sont devenus
moins nombreux et il en est davantage qu’elle effraye. Après l’électricité,
l’Europe introduit la concurrence à la poste et aux chemins de
fer et veut accentuer celle qui existe dans le monde des services ; elle stigmatise
ces déficits budgétaires qui traduisent l’insuffisance
de l’adaptation de nos modes de gestion publics et sociaux.
En 1983 déjà, François Mitterrand et le gouvernement de
Pierre Mauroy découvraient, non sans surprise, qu’ils devaient
choisir entre le programme pour lequel ils avaient été élus
et des réalités européennes qu’ils connaissaient
mal. Ils acceptèrent ces dernières mais n’eurent pas le
courage de l’expliquer aux Français. L’occasion d’une
grande leçon de choses fut perdue.
232.1 Une Union d’abord économique
Entre 1960 et 1975, années où, à six, l’Europe
démarra, les négociations entre la France et l’Allemagne
jouèrent le rôle clef. Le pouvoir gaullien accepta que notre industrie
affronte la compétition étrangère, et d’abord allemande, à condition
que l’agriculture soit solidement protégée. Mettre en place
un marché commun des produits et une politique agricole commune étaient
d’inspirations passablement contraires, la première étant
libérale et la seconde protectionniste.
2321.1 Liberté et concurrence dans un marché commun
Pendant le mandat de la Commission dirigée par Romano Prodi, achevé en
novembre 2004, le contrôle des fusions et les négociations
commerciales internationales, conduites avec autorité par Pascal Lamy,
furent deux domaines où l’autorité de l’Union se
sera imposée tant dans son propre espace que vis-à-vis des partenaires étrangers.
Favoriser la concurrence entre firmes appartenant à l’Union ou
extérieures à celle-ci était loin de correspondre aux
traditions françaises. La compétition bénéficiait
aux consommateurs mais demandait aux producteurs — entreprises privées
et publiques comme leurs salariés — des adaptations difficiles
voire douloureuses.
L’ouverture des services publics à la concurrence
Dans l’espace français, nombre de services publics avaient joui
de monopoles. En 2005, le marché commun, près de 50 ans après
l’adoption du traité de Rome, a placé l’électricité et
le gaz dans un régime de large concurrence sous le contrôle, dans
chaque pays, d’autorités de régulation. Il en ira de même
pour la poste en 2009 et les chemins de fer devront laisser circuler des trains étrangers.
Les nombreux rapports qui avaient mis en évidence les défauts
de nos services publics, leur endettement considérable (visible ou non
car les promesses faites aux retraités n’étaient pas comptabilisées)
et leur co⁄t élevé. Le marché commun nous oblige à instaurer
des gestions moins laxistes.
Les firmes privées dans un marché plus libéral
Si les Français ont d⁄ accepter que leurs services publics changent
de régime et que les « noyaux durs » établis au sein
du capital de leurs sociétés privatisées dans les années
quatre-vingt disparaissent, les Allemands, de leur côté, ont vu
s’effriter la solidité de cette Deutschland AG, qui unissait banques
et grandes firmes dans le contrôle du capital des sociétés
les plus importantes. Des opérations hostiles, la plus spectaculaire
ayant fait passer la vénérable Mannesman sous le contrôle
du britannique Vodafone, ont montré que les firmes privées
ne sont plus certaines de leur avenir dans un monde où les capitaux
circulent librement.
Les organismes de placement collectifs — Sicav, fonds de retraite et
Compagnies d’assurance — appartenant ou non à la zone euro,
ont joué un rôle croissant (voir, sur ce point, dans le chapitre
22 de notre site le paragraphe consacré à l’actionnariat).
45 % du capital des 65 plus grandes firmes européennes sont passés
entre les mains d’actionnaires non-résidents. ([44]) Dès
lors, ces investisseurs ne se sont plus intéressés à des
entreprises « allemandes » ou « françaises » — qui,
par leurs ventes, leurs productions et leur actionnariat ont d’ailleurs
largement cessé d’être purement nationales — mais
le producteur de cosmétiques ou d’automobiles le plus efficace.
Dans les années soixante-dix le Président de Peugeot mettait
en garde contre la menace que représentaient les constructeurs japonais.
Qui eut dit alors que ce serait sous la conduite de Renault que se redresserait
un des grands constructeurs nippons ? Le Président de cette firme décrit
bien l’évolution qui a eu lieu : « En 1987, nous avions
la réputation légitime d’une qualité latine et notre
base, au fond, n’était pas du tout européenne. Nous n’avions
pas encore appris le marché commun. » ([45])
Pendant que se produisaient ces évolutions, la Commission européenne
tirait parti de l’expérience américaine. On sait bien,
en effet, que la concurrence sans garde-fou peut aboutir à des situations
de domination. En dépit des actions énergiques des très
nombreux lobbies qui opèrent à Bruxelles ([46]), « lorsque
l’on compare les politiques de la concentration et de la concurrence,
il apparaît que l’Europe est plus rigoureuse que les États-Unis. » ([47])
L’Europe est bien allée dans le sens d’une économie
de marché régulée par des autorités publiques.
Les partisans de l’économie administrée regrettent que
l’Europe n’ait pas été en mesure de mener une politique
industrielle consistante. Les tentatives qu’elle a faites, dans le domaine
des composants électroniques par exemple, ont échoué.
La gestion, restée nationale, des licences vendues aux opérateurs
de téléphones portables aura été assez confuse
et les institutions européennes ont également été absentes
de réalisations telles que les Airbus ou les fusées Ariane. Aujourd’hui,
nous semble-t-il, autant les états nationaux et l’Union européenne,
par leurs politiques dans le domaine de l’éducation, de la recherche
ou de la fiscalité, peuvent favoriser innovations et croissance autant
leurs interventions dans des domaines complexes, concurrentiels et aux évolutions
rapides sont devenues problématiques.
2321.2 La politique agricole commune — Pac — en question
La Pac aura entretenu bien des illusions ; à la question « pensez-vous
qu’il faut conserver un secteur agricole important même si les
produits doivent co⁄ter plus cher que s’ils étaient importés
? » 80 % des Français ont répondu « oui ».
([48]) De fait, certains calculs chiffrent à 600 euros par an le surco⁄t
causé, en moyenne, par la Pac à chaque ménage européen.
Mais les réalités finissent par apparaître : la consommation
de produits alimentaires augmente de 1 % par an tandis que les progrès
de la productivité dus à la motorisation, aux engrais, à la
sélection des semences et des races, et à l’augmentation
de la surface des exploitations se manifestent à un rythme proche de
5 % l’an. Certes l’Union européenne a pu réduire
la part des importations dans son alimentation et accroître certaines
exportations mais elle n’est nullement parvenue à enrayer la diminution
rapide du nombre des exploitations et des personnes qu’elles employaient.
En 40 ans la France a vu ses agriculteurs devenir trois fois moins nombreux
! Hors subventions, notre production agricole ne représente plus que
2 % de notre Pib.
Il serait intéressant de savoir si, loin d’enrayer l’exode
rural, la Pac, qui fournit aux exploitations, en moyenne, le tiers de leur
revenu, ne l’a pas accéléré. En effet de multiples études
admettent que 20 % des exploitations agricoles reçoivent 80 % des aides
européennes ; en France « 15 000 agriculteurs reçoivent
des aides de plus de 100 000 Û par an » ([49]) Ces fonds n’ont-ils
pas aidé les plus grandes exploitations à acquérir les
plus petites ? S’il n’est pas évident que la Pac ait freiné l’exode
rural, elle a eu trois effets critiquables. Primo, elle aura longtemps encouragé une
agriculture intensive, grosse consommatrice d’engrais et d’eau.
L’agriculture absorbe 60 % de la consommation d’eau totale en France
et elle a pollué nappes phréatiques et rivages. La maladie de
la vache folle a joué le rôle de révélateur : pousser à la
productivité encourageait des pratiques dangereuses. Une réorientation
des aides a été engagée ; celles qui bénéficient
aux produits ont déjà diminué tandis que des aides directes
aux producteurs, aux modalités complexes, étaient instaurées
qui absorbent près de la moitié du budget de la Pac, mais, selon
les propos du ministre français de l’agriculture, la gestion de
ces aides directes a un co⁄t administratif très élevé ([50])
et les bénéficiaires doivent accepter moult formalités
et des contrôles répétés.
Secundo, les exportations subventionnées de l’Union européenne
ont contribué à faire baisser les prix mondiaux et à ruiner
des agriculteurs dans les pays tiers, au Moyen-Orient et en Afrique notamment.
Les aides que les pays de l’Ocde accordent à leur agriculture
excèdent le produit national de l’ensemble de l’Afrique
([51]) et sont 6 fois plus élevées que celles accordées
par aux nations en voie de développement. Elles sont contraires aux
principes retenus par l’Omc. La France a finalement proposé, au
début de 2003, un moratoire sur les aides aux produits agricoles exportés
vers l’Afrique.
Tertio, la Pac absorbe la moitié des ressources que les gouvernements
consentent à déléguer à l’Union de sorte
que celle-ci dispose de moyens d’actions très limités en
faveur de politiques relevant de domaines autrement importants que l’agriculture.
La France s’est battue pour conserver des ressources à la Pac,
l’Allemagne n’entend pas accroître sa contribution au budget
européen et la Grande-Bretagne entend conserver le traitement privilégié que
Margaret Thatcher avait obtenu (« I want my money back ») : comment
la Commission pourra-t-elle aider les nouveaux membres de l’Union et
encourager des recherches communes ? On ne peut que regretter que le Président
de la République française ait obtenu, avec l’aide du chancelier
allemand, que le budget de la Pac resterait inchangé jusqu’en
2013.
2321.3 Des politiques communes bâties et à bâtir
Un demi-siècle de labeur a fait avancer le chantier européen. « Il
y a vingt ans, un commissaire européen au commerce passait 60 % de son
temps à mettre les états de l’Union d’accord entre
eux et 40 % à négocier à l’extérieur. Aujourd’hui
c’est 15 % à l’intérieur et 85 % dehors, signe que
nous avons progressé. » ([52]) Cependant l’Union est encore à la
quête d’une politique économique — budgétaire
et monétaire — cohérente.
Malgré des difficultés, de réelles avancées
Le passage d’états nationaux autonomes à une Union pouvait-elle
se réaliser sans rencontrer des résistances ? Elles furent bien
là, diverses selon les pays.
Des résistances
De tout temps la Grande-Bretagne, et c’est fort compréhensible,
a lutté contre la domination du continent européen par une puissance,
quelle qu’elle f⁄t. Elle souhaite, aussi, maintenir des relations
fortes avec les États-Unis. C’est donc avec méfiance qu’elle
a vu se constituer une communauté reposant sur une entente germano-française.
Elle a fini par s’y rallier mais, à vrai dire, à contre
cœur et elle a été heureuse de voir le centre de gravité de
l’Europe s’éloigner de Paris. Elle n’entend pas que
l’Union soit dotée de pouvoirs fédéraux forts et, à ce
titre, freine l’harmonisation fiscale (et ne contribue guère à lutter
contre les paradis fiscaux : voir, sur ce point le chapitre 22 de notre site).
Elle a, jusqu’ici, refusé que la livre disparaisse au profit de
l’euro, mais il n’est pas exclu que la majorité des citoyens
et des leaders travaillistes sache que la Grande-Bretagne finira par adopter
l’euro. ([53])
La France, pour sa part, vante son jardin dessiné par Le Nôtre
ou prospèrent un état et des services publics co⁄teux comme
un système social mal géré. Elle défend sans vergogne
un déficit public dont elle devrait avoir honte. L’Allemagne,
quant à elle, tout en éprouvant de sérieuses difficultés à porter
ses Lπnders de l’Est au niveau de ceux de l’Ouest, entend
conserver la cogestion. Plus généralement, les Européens,
après avoir tant guerroyé et été murés dans
tant de divisions, mettent du temps à développer leurs relations
: les importations en provenance des pays de l’Europe de l’Est
ne représentent que 1 % des achats extérieurs de notre pays et
nos investissements directs dans cette région 3 % seulement de nos sorties
de capitaux de cette nature. Néanmoins l’Europe se fait ; chaque
jour et petit à petit.
Des avancées et des convergences
Une négociation en vue d’harmoniser la fiscalité peut bien échouer,
les gouvernements n’en sont pas moins conduits à regarder ce qui
se passe chez leurs voisins avant de fixer le taux d’un impôt.
Ceux de la Tva sont loin d’être uniformes mais ils se sont rapprochés,
allant, pour le taux normal de 16 % en Allemagne à 25 % en Suède.
Les échanges de marchandises s’accroissent et poussent à uniformiser
les règles de sécurité sanitaire. Au sein de la zone euro,
les écarts entre les taux d’inflation se sont énormément
réduits ([54]) et il en est allé de même pour les taux
d’intérêt ce qui a favorisé la croissance de pays
comme l’Espagne et le Portugal et, presque partout, les achats immobiliers.
Ces phénomènes sont contagieux : en rythme annuel, de 2000 au
début de 2003, la hausse des prix polonais est revenue de plus de 10
% à quelque 1 %. Toutefois, en 2004, chez les nouveaux membres de l’Union
européenne une sensible reprise de l’inflation a eu lieu, jetant
un doute sur la date où ces pays pourront rejoindre l’euro (en
principe à partir de 2006).
L’euro est évidemment l’une des grandes avancées
européennes. Qui eut dit, en 1998, que dans sa zone on pourrait, en
2003, emprunter à près de 2 % l’an à échéance
de deux ans et à moins de 4 % à échéance de 10
ans ? ([55]) Dans cette zone le risque de change entre partenaires a disparu.
Le franc n’aurait-il pas été attaqué au lendemain
des élections du 21 avril 2002 ? Si l’euro est loin d’avoir
la stature du dollar, expression d’une nation établie depuis plus
de deux siècles, tant dans les échanges commerciaux que comme
monnaie de réserve, sa position relative va en s’élevant
peu à peu. L’euro est devenu la première monnaie pour ce
qui concerne l’émission d’obligations.
L’euro n’a pas fait de miracle mais dans des pays, tels l’Italie
et la France, dont la gestion des affaires publiques a une longue tradition
de laxisme, ses contraintes auront fortement aidé les dirigeants et
de façon encore limitée les citoyens à devenir plus sérieux.
É
laborer une politique économique commune
Le manque de tonus de l’économie européenne contraste avec
le dynamisme américain ; il a souvent été imputé à la
politique suivie par la Banque centrale européenne — Bce. Des études montrent
pourtant qu’elle a été fort sage dans sa conduite. ([56])
Héritant des traditions de plusieurs pays dont le nôtre qui, en
matière monétaire, avaient commis de graves excès elle
doit, pour asseoir l’euro, être plus prudente que son homologue
américaine. En outre, les impulsions de cette dernière ont plus
de résonance dans un pays où on utilise volontiers la dette comme
levier. Mais la croissance américaine a surtout été favorisée
par la bonne harmonisation entre la gestion du budget par l’administration
Clinton et la politique monétaire conduite par Alan Greenspan, Président
de la Fed. Il n’aurait p⁄ faire ce qu’il a fait, a reconnu
ce dernier, si le Président Clinton n’avait pas réduit
le déficit. ([57]) L’Europe n’a pas encore réussi à concevoir
et appliquer ce genre de policy mix. « Une dynamique reste à construire. » ([58])
L’Union, pour commencer, ne sait pas bien où elle veut aller.
On l’a vu, à Lisbonne, définir une stratégie ambitieuse
mais vague, reposant sur des analyses sommaires et fixant des objectifs sans
avoir les moyens d’obtenir qu’ils soient atteints. Ne devrait-elle
pas disposer, comme le gouvernement allemand, d’un groupe d’économistes
indépendants qui lui fournirait analyses et propositions ? ([59]) Les
organes de l’Union ne devraient-ils pas disposer d’un mandat clair
pour être les interlocuteurs de la Bce.
Une bonne décision a été prise par les pays de la zone
euro. Le comité formé par leurs ministres de l’économie
et des finances est doté, à compter du 1er janvier 2005,
d’un Président élu pour un mandat de deux ans renouvelable,
le premier choisi ayant été le luxembourgeois Jean-Claude Juncker.
Reste à élaborer et mettre en œuvre une politique concertée.
Les progrès qu’il faut accomplir par rapport aux règles
sommaires (voire « stupides » selon l’appréciation
de Romano Prodi) du traité de Maastricht ont été énoncés
dans le rapport remis par Michel Camdessus à Nicolas Sarkozy, alors
ministre de l’économie ([60]) : gérer les budgets
en tenant compte des cycles économiques et réduire avec constance
déficits et endettement. Le déficit budgétaire de l’ensemble
des pays de la zone euro était en effet passé de près
de 6 % du Pib en 1993 à zéro en 2000 mais il est revenu à 2
% en 2003.
en mars 2003, les instances européennes ont admis qu’il fallait
serrer les vis budgétaires de façon continue pour réduire
ce déficit qu’on appelle à raison structurel. Si on attend
les vaches maigres, pendant lesquelles le déficit se creuse et que l’on
comprime alors les dépenses, on risque fort d’aggraver la situation.
France et de l’Allemagne, en n’ayant pas le courage de réformer
leur appareil d’état et leurs systèmes sociaux auront gêné l’élaboration
d’une politique rigoureuse. N’est-il pas indispensable de bloquer
la hausse de la dette, donc de supprimer les déficits, dans des pays
dont la population vieillit — les personnes âgées de plus
de soixante ans vont passer de 20 à 40 % de la population ? Une population
en stagnation investit peu dans ses infrastructures (comme le faisait la France
de 1960 avec ses villes nouvelles, ses centrales électriques et ses
autoroutes) ; elle n’est donc pas fondée à s’endetter.
Au demeurant, le rapport Camdessus montre que plusieurs états européens,
parmi les plus « sociaux » sont parvenus à réduire
leurs co⁄ts collectifs tout en conservant une forte protection sociale.
Il est probable que, le temps aidant et l’Union devenant plus fédérale,
des missions aujourd’hui assumées par les états nationaux
lui incomberont. Elle disposera d’un budget moins étriqué qu’aujourd’hui
où des chefs d’état, fort dépensiers chez eux, ne
lui accordent que des moyens limités et en consacrent la moitié à la
discutable Pac. Le vote d’un budget significatif deviendra alors pour
le Parlement européen, dont le rôle grandit peu à peu,
cet « acte politique majeur qu’il est dans une démocratie. » ([61])
L’Union pourra ainsi tenir sa place dans une gestion budgétaire
et monétaire concertée avec la Bce.
«
Plus la souveraineté étatique recule, plus les états s’accrochent à ce
qui leur reste. » ([62]) élus et fonctionnaires vont continuer à défendre
leurs anciens pouvoirs. Cependant, que la route doive être longue n’empêche
pas d’avancer. En trente ans l’écart du revenu par tête
entre la Suède et le Portugal a été ramené de 7 à 3
dans un contexte de forte progression. Grâce à l’Europe,
des pays comme ledit Portugal ou l’Irlande, où la misère était
répandue, ont connu une véritable rénovation, pendant
de celle qui, dans le domaine politique a fortement aidé des pays, tels
l’Espagne, la Grèce ou, à nouveau, le Portugal à passer
de la dictature à la démocratie.
Finalement on voit bien qu’il ne peut y avoir de politique économique
cohérente au sein de l’Union ni un euro bien géré sans
une autorité politique. « L’Europe doit affirmer que sa
vision de l’économie de marché ne repose pas sur un libéralisme économique
sans contrôle, marqué par l’idéologie de l’état
minimal. » ([63])
232.2 L’Union politique de l’Europe
«
Nous avons parfois tendance à oublier le chemin parcouru qui nous a
permis de remplacer des antagonismes anciens par des liens de confiance. » ([64])
Il n’y a pas si longtemps, en effet, qu’un Autrichien hésitait à se
rendre en Italie craignant d’y être traité en ennemi héréditaire.
([65]) La paix sur le vieux continent et, au premier chef, entre la France
et l’Allemagne tel était le but des initiateurs de l’Europe,
de Robert Schuman et de Jean Monet, mais les moyens choisis furent le charbon,
l’acier et l’économie. Fondée à Rome en 1957
en tant que communauté économique à six, cette union est,
en 1993, devenue politique et compte, pour l’heure, 25 membres. « On
nous dit : déjà on avait du mal à quinze, mais alors à vingt-cinq
! Mais la réalité n’est pas celle-là. On sait faire
aujourd’hui à vingt-cinq ce qu’on n’arrivait pas à faire à six. » ([66])
Et ce sont bien des exigences de nature politique — démocratie, état
de droit, respect des droits de l’homme et protection des minorités — que
le Conseil européen de Copenhague a mises en tête des exigences
fixées aux nouveaux candidats. Ce sont elles qu’on fait valoir à la
Croatie et à la Turquie et non des impératifs économiques.
Aux yeux d’Helmuth Kohl la raison d’être ultime de l’euro était
de rendre la guerre impossible dans sa zone et tel était déjà le
but des fondateurs de l’Europe alors qu’un conflit venait de s’achever
et qu’un autre menaçait d’éclater avec l’Urss.
Puis des générations qui n’ont pas connu la guerre ont
relevé celles qui en avaient l’expérience. L’Europe,
devenue moins passionnelle, s’impose avec moins d’évidence.
Le Danemark a pu dire non à Maastricht et l’Irlande au traité de
Nice, la Grande-Bretagne et la Suède refuser l’euro, la Suisse
rester hors de l’Union et la Norvège être un adhérent
partiel : c’est bien dans la liberté que l’Europe se construit.
En 1942 quatre pays européens seulement étaient des démocraties
et cette forme de gouvernement est une quasi-découverte pour les habitants
de l’ancienne Allemagne de l’Est. On a déjà rappelé qu’elle était
encore récente pour la Grèce (O paradoxe !), l’Espagne
ou le Portugal. Quant à la France, Vichy n’est pas lointain. L’attachement
des citoyens à l’Europe, assez fort dans les pays du noyau initial,
est plus limité chez maints adhérents à la fois plus récents
et plus périphériques, tels la Finlande, la Suède, l’Autriche
et, surtout, la Grande-Bretagne et ces deux autres îles : l’Irlande
et Chypre. Et, si les Européens sont des touristes actifs, moins de
1 % résident dans un pays différent de celui de leur naissance.
Il est assez facile de souligner les limites de la construction politique européenne
dans sa forme actuelle. Mais ne faut-il pas regarder le chemin parcouru en
cinquante ans, durée longue bien s⁄r dans la vie d’un homme
mais très courte dans celle d’un organisme politique ? Sans disposer
de tous les attributs de la souveraineté l’Union européenne
en possède un grand nombre : elle a un parlement, un exécutif
(complexe), bat une monnaie commune à une large partie de ses membres,
dispose d’un budget (modeste), de représentations diplomatiques
et de moyens militaires (naissants).
2 322,1 L’Europe et sa constitution
Si l’Europe avance lentement c’est qu’elle vit une expérience
rare : l’édification d’une entité politique — la
nouvelle constitution dote l’Europe de la personnalité juridique — sans
leader hégémonique. Son cheminement confirme-t-il que, lentement
et partiellement, l’humanité devient capable de vivre autrement
que sous la conduite des plus forts ? Subsiste la résistance nationale
aux pouvoirs européens dont les Français ont à plusieurs
reprises été les champions. En 1962, le général
de Gaulle proclamait : « Il n’y a que les états qui soient
valables, légitimes et, en outre capables de réaliser […]
il ne peut y avoir d’autre Europe que celle des états » ([67]),
vision qui s’avère aujourd’hui erronée.
Union d’états ou fédération ?
Au centre des débats provoqués par l’élaboration
de la constitution européenne se trouve, il est vrai, cette question
: quels rapports et quel équilibre instaurer entre les états
nationaux, d’une part, et des institutions fédérales, de
l’autre ? Quel doit être « le positionnement du curseur entre
l’intergouvernemental pur et le fédéralisme complet » ([68]) ?
Et le curseur se déplace. Un gaulliste comme Jacques Chirac ou un jacobin
comme Lionel Jospin font campagne pour une constitution qui comporte un volet
fédéral consistant. ([69]) Car la fédération, certes
incomplète, existe.
Nous vivons et allons donc vivre dans cette structure de compromis baptisée
par Valéry Giscard d’Estaing d’Union d’états à compétences
fédérales. Le compromis familier aux Hollandais — les sept
provinces de l’Union d’Utrecht disposaient chacune d’une
voix et il fallait bien rechercher le consensus pour qu’une décision
soit prise — reste peu apprécié de nombreux Français.
([70]) Dans quels domaines les représentants des états doivent-ils
disposer d’un droit de veto et dans quels autres vote-t-on à la
majorité, simple ou « qualifiée » ? Aujourd’hui
le veto existe pour la fiscalité, le droit social, les droits de la
famille, la défense et la politique étrangère.
La constitution
Le nouveau texte constitutionnel cherche à renforcer le fonctionnement
des différents organes tout en organisant un équilibre entre
eux. Le président du Conseil des états, au lieu de changer tous
les six mois, est élu pour deux ans et demi et renouvelable une fois.
Le parlement doté de la pleine compétence législative
et budgétaire, élit le président de la Commission sur
proposition du Conseil. On a vu le parlement fait passer un examen à chaque
futur commissaire, procédure qui, pratiquée aux Usa, est tout à fait
inhabituelle en Europe. À la charnière de la Commission et du
Conseil se trouvera un ministre des affaires étrangères de l’Union
qui, siégeant au sein de la première instance, présidera
le conseil de ses homologues appartenant aux états. Le domaine où l’unanimité est
requise diminue tandis qu’augmente celui de la « majorité qualifiée »,
celle-ci est double : 55 % des états et 65 % de la population de l’Union
; solution de compromis typique entre le désir des petits états
d’être respectés et celui des grands de ne pas être
mis en minorité par les petits. Les six états fondateurs de l’Union
disposeront de 49 % des voix contre 36 % actuellement. « La démocratie
ce n’est pas le consensus mais l’art de gérer les désaccords
de manière civilisée. » ([71]) Le consensus obtenu au sein
de la convention qui a préparé le projet de constitution est
le fruit de multiples compromis. « S’imaginer qu’après
un non de la France il suffirait de se remettre autour d’une table pour
faires triompher nos idées est irréaliste. » ([72])
Reste que le fonctionnement de l’Europe à 25 est laborieux. Les
conseils de chefs d’état ou de gouvernement, comme les réunions
de ministres, comportent d’interminables tours de table. De son côté et
dans un premier temps, la Commission comportera autant de commissaires que
l’Union a de membres. échanges verbaux ou documents doivent être
traduits dans un grand nombre de langues. Cette lourdeur explique que des conversations
préliminaires soient nombreuses et que des réalisations importantes
existent qui n’intéressent qu’une partie des membres de
l’Union.
Au moment où ces lignes étaient écrites — avril 2005 — le
processus de ratification du traité constitutionnel était en
route. L’Espagne l’avait adopté. Cinq pays, France, Grande-Bretagne,
Danemark, Pologne et République Tchèque, consulteront les électeurs
par referendum.
Naissance d’une démocratie européenne
Il est certain que la façon dont l’élargissement de l’Union
a été conduit par les états depuis plusieurs décennies
est caduque ; désormais le Parlement de Strasbourg (et les parlements
nationaux sans doute) voire les électeurs, devront être consultés.
C’est donc avec de réels arguments, qu’on a pu reprocher à la
gestion de l’Union européenne de n’être guère
démocratique mais de multiples pas ont été accomplis ou,
comme on l’a noté, prévus. Le parlement et la Cour de justice
ont acquis dans les dernières années des pouvoirs qui seront
renforcés si la nouvelle constitution est approuvée. Les parlements
nationaux auront un droit de regard sur tous les nouveaux projets législatifs
européens. L’élection de José Manuel Barroso en
novembre 2004 et le refus de nommer un commissaire italien ont été clairement
des actes politiques dans lesquels majorité et opposition ont été fort
actives. Il existe désormais à Strasbourg une droite, actuellement
majoritaire, une gauche et un centre.
L’Europe qui était un thème mineur dans la vie politique
de la plupart des états (sauf, paradoxalement, en Grande-Bretagne où elle
aura été à l’origine du passage durable du parti
conservateur dans la minorité) s’est mise à jouer un rôle
central dans les débats intérieurs. En France, Laurent Fabius
et ses partisans ont utilisé le projet de constitution de l’Europe
pour tenter de prendre le contrôle du parti socialiste. Ses adversaires
ont profité du débat qu’ils ont eu avec les partisans du
non pour manifester leur conversion à la social-démocratie d’une
manière qui n’avait jamais été aussi claire. ([73]) à nos
yeux, le débat qui a eu lieu est dans une large mesure celui, fort légitime,
qui existe entre les citoyens attachés à ce que nous appelons
le « modèle français » et les partisans d’un
nouveau contrat social. Ce débat essentiel sera évoqué dans
le chapitre 24, nouveau, de notre site. Il est clair que ce modèle qui
doit tant à la guerre est devenu minoritaire en Europe.
2322.2 élargissement
Avec constance, la Grande-Bretagne a milité à la fois contre
le fédéralisme européen et pour l’élargissement. « Pour
Downing Street, ce dernier a la vertu de rendre l’Europe plus libérale,
plus atlantique, plus english speaking et moins influencée par le couple
franco-allemand. » ([74])
Le couple franco-allemand
La France, écrasée en juin 1940, a visé « la
réincarnation et l’Allemagne la rédemption » a pu écrire
un ancien conseiller du Président Carter. ([75]) Réincarnation
? Des dirigeants et des citoyens français n’auront-ils pas espéré que
l’Europe, largement inspirée par la France, deviendrait cette
puissance que leur pays avait été jadis ? Mais, à notre
sens et comme on le verra, cet espoir ne se réalisera pas. Au demeurant,
l’entente avec l’Allemagne n’a pas été sans
arrières pensées de la part des Français qui n’entendaient
pas qu’elle devienne le numéro un de l’Europe ; sa position
géographique, l’importance de sa population et de son économie
comme la solidité du deutsche mark auraient, en effet, pu l’aider à acquérir
cette position. Mais Helmuth Kohl, comprenant que la réunification de
son pays suscitait des craintes, a accepté que son mark respecté se
fonde dans l’euro. De surcroît, « dotée de structures
fédérales, l’Allemagne est en mesure d’avoir une
approche plus sereine [de la fédération] que la France […]
qui demeure intimement jacobine. » ([76]) Les études d’opinion
([77]) montrent, en tout cas, que l’entente des Français et des
Allemands est, aujourd’hui chez les citoyens, une réalité profonde.
En 1996 les Etats-Unis étaient, aux yeux des Allemands, leur premier
allié ; en 2003 la France a pris cette place. ([78])
Avions-nous réalisé, cependant, ce qu’un couple franco-allemand éveillait
de mauvais souvenirs dans tant de pays européens ? « Les accords
de MŸnich sont un traumatisme historique qui continue de peser sur la
manière de penser des Tchèques aujourd’hui. » ([79])
Les Polonais furent-ils aidés en 1939 ? Nous souvenons-nous assez que
Varsovie — « fierté polonaise et honte des Allemands. » ([80]) — qui
avait alors plus d’un million d’habitants en retrouva moins de
500 000 en 1945 ? Avons-nous assez conscience des craintes que les Polonais
peuvent éprouver à l’égard de la Russie que Vladimir
Poutine mène d’une poigne de fer et qui leur fournit la totalité du
pétrole et du gaz qu’ils consomment ? Fallait-il reprocher, en
termes peu diplomatiques, à un pays qui compte une importante colonie
aux États-Unis ce qui n’est pas le cas des Français, de
chercher l’appui de l’Amérique alors que les armées
des membres occidentaux de l’Union s’étaient montrées
aussi peu efficaces en Serbie qu’ils l’avaient été à défendre
Dantzig ?
L’Europe reconstruite
Si, aux dix pays intégrés à l’Europe en 2004 ([81])
on ajoute les deux candidats actuels ([82]) le territoire de l’Union
se trouve augmenté d’un peu plus d’un tiers et la population
d’un peu moins de 30 %, passant de moins de 400 millions d’habitants à près
de 500 (Voir l’annexe 1 de ce chapitre). Cependant, le Pib, lui, ne s’accroîtra
que de quelque 10 %. En effet, si en 1939 (comme au XVIe siècle
d’ailleurs) le Pib par habitant des pays européens de l’Est
et de la Russie atteignait plus de la moitié de celui de l’Europe
de l’Ouest, de nos jours il est de l’ordre du tiers pour les pays
de l’Est et du quart pour la Russie. Il est vrai que Portugal, Grèce
et Irlande ont montré que l’adhésion à l’Union
pouvait susciter de vigoureux mouvements de rattrapage, que la croissance de
la plupart des pays européens de l’Est est forte, que la République
Tchèque et la Hongrie ont un Pib par habitant proche de celui du Portugal
ou de la Grèce et, enfin, que si des différences substantielles
doivent subsister elles existent aussi entre l’Ariège et le Bas-Rhin.
À
l’Ouest de l’Europe c’est sans enthousiasme qu’on se
prépare à verser aux nouveaux adhérents des aides qui
devraient atteindre, en quelques années, environ 45 milliards d’euros.
C’est cependant peu au regard de ce que l’Allemagne de l’Est
aura reçu : 20 fois plus pour quatre fois moins d’habitants. ([83])
80 fois plus par tête ! On néglige aussi les avantages que les
entreprises de l’Ouest tirent des marchés et des capacités
que l’Europe orientale leur offre. Parmi les nouveaux membres seules
la Slovénie, l’Estonie et la Lituanie avaient rejoint le système
monétaire européen, antichambre de l’euro ; les autres
pays rencontrent des difficultés — qu’ils finiront vraisemblablement
par vaincre — pour adhérer à la monnaie commune.
«
Dans toutes les enquêtes d’opinion, les Français ont toujours été les
plus réticents, parmi les membres de l’Union, au nouvel élargissement. » ([84])
Ils sont, avec l’Allemagne et l’Italie, fort attachés à un
modèle d’État-providence qui a vieilli et, parmi leurs
inquiétudes, figure à juste raison la crainte que l’élargissement
n’oblige, tôt ou tard, à revoir ce modèle. Notre
Smic, élevé par rapport au salaire moyen, et nos revenus de substitution,
indemnité de chômage et Rmi notamment, souvent accordés
sans un accompagnement personnel, détournent, en effet, des emplois
peu attractifs que des immigrés, d’Europe de l’Est, occuperont
de plus en plus souvent. ([85]) Il sera difficile de combiner le maintien de
notre modèle et la libre circulation des personnes au sein de l’Europe élargie.
Mais ne fallait-il pas, de toute manière, revoir notre système
qui, en guise de protection, tend à l’assistanat ?
2322.3 Et la Turquie ?
Près des trois quarts des Turcs sont favorables à une adhésion
de leur pays à l’Union. En France, une large fraction de l’opinion
y est hostile, les plus jeunes étant favorables mais les plus de 30
ans opposés. En Allemagne aussi le gouvernement est pour l’adhésion
et l’opposition contre : à ses yeux ce serait la fin de l’espoir
d’une Europe vraiment intégrée. Les Hollandais, qui vivent
dans la crainte que se défasse leur consensus national, sont également
hostiles à l’adhésion. L’Autriche, qui se souvient
de la percée des troupes ottomanes jusqu’aux murs de Vienne, est
aussi opposée tandis que la plupart des autres pays de l’Union
sont favorables. En décembre 2004, c’est par 407 voix contre
262 que le Parlement de Strasbourg, votant exceptionnellement à bulletins
secrets, s’est prononcé en faveur de l’ouverture de négociations
avec la Turquie.
La frontière de l’Europe
La géographie est appelée à la barre. Le Bosphore n’est-il
pas la frontière « naturelle » de l’Europe ? Mais éphèse
ou Smyrne n’étaient-elles pas grecques ? Du temps rideau de fer,
la limite de l’Union était claire et la Turquie un élément
clef du dispositif de l’Otan. L’Urss effondrée, « l’Europe
n’a plus d’ennemi. Et du même coup, elle n’a plus de
frontière. » ([86])
Trois autres arguments sont avancés : un poids relatif élevé de
la Turquie — dans peu d’années quelque 15 % de la population
d’une Union qui la comprendrait — une nation encore peu démocratique
enfin et surtout une population en quasi-totalité musulmane.
La démocratie et l’armée
Que, dans les dernières décennies et dans la ligne fixée
par AtatŸrk, l’armée ait joué un rôle essentiel
est établi dans un pays qui, au cours des cinquante dernières
années aura connu plus de 50 gouvernements. Si les interventions répétées
des militaires n’ont pas empêché la tenue d’élections
relativement libres, elles sont allées de pair avec une véritable
persécution des Kurdes : 35 000 morts, 2 millions de villageois
déplacés. En dépit de l’élimination des obstacles
légaux à l’enseignement de la langue kurde ou à la
diffusion d’œuvres en cette langue et de l’abolition de la
peine de mort, les persécutions n’ont pas complètement
cessé. En 2003 l’intervention américaine en Irak a perturbé l’entente
entre états-majors turc et américain qui datait de la guerre
froide et avait même conduit à un rapprochement avec Isra‘l. Un
Irak libéré par l’Amérique n’allait-il pas
confirmer la quasi-autonomie conquise par les Kurdes en Irak et attiser à nouveau
les tensions en Turquie ? Que la position de l’armée liée
aux Usa ne soit plus ce qu’elle était, le vote intervenu à Chypre
en 2004 le montre bien. Les Turcs de l’île ont approuvé le
compromis élaboré sous l’égide de l’Onu, ce
que les militaires n’auraient pas toléré il y a peu, tandis
que la partie grecque, certaine de rejoindre l’Union européenne
faisait preuve d’une intransigeance qu’Athènes a réprouvée.
En effet, en peu d’années, les relations entre Grecs (du continent)
et Turcs, belliqueuses depuis des siècles, se sont améliorées
et le premier ministre grec a osé proclamer : « la Turquie est
une puissance européenne depuis le XVIe siècle. Il serait
négatif de l’exclure. » ([87])
Finalement, il n’est pas déraisonnable d’espérer
qu’une Turquie marchant vers l’Europe où la poigne militaire
aura continué à se relâcher reconnaîtra le génocide
arménien. La France où résident 450 000 descendants d’Arméniens
y sera sensible. Il serait néanmoins vain de présenter aux nations
du Moyen-Orient la Turquie comme un modèle alors qu’elle est seule à avoir
vécu de façon durable cette double expérience : être
le centre de l’Empire Ottoman puis une République laque autoritaire.
é
conomie
La gestion de l’économie turque avait été fort mauvaise
: déficit budgétaire massif et laxisme monétaire conduisant à ce
que, en 40 ans la parité de la livre turque contre dollar ait été divisée
par 400 000 et à ce que la Turquie ait un endettement extérieur élevé.
En 2001, le pays a été en quasi faillite. La croissance avait été très
fluctuante et, en moyenne, faible et l’agriculture ind⁄ment subventionnée.
Des privatisations maintes fois décidées ont été reportées.
Des trafics criminels se sont développés et une économie « grise », échappant
aux impôts a prospéré tandis que les investisseurs étrangers
s’abstenaient de venir dans un pays où ils s’estimaient
maltraités.
Mais on peut espérer que les choses sont en meilleure voie. Les politiques
suivies sont nettement plus rigoureuses et l’Europe leur sert de justification.
En 2004, la hausse des prix a diminué et la croissance du Pib atteindra
9 %. Les investissements étrangers, jusqu’ici très limités,
pourraient démarrer. Sur le plan économique l’adhésion
d’un pays dont le Pib par habitant est égal au cinquième
de celui des quinze anciens membres de l’Union, avec lequel existe depuis
longtemps une union douanière n’apportera pas aux autres pays
de l’Union un changement réel. Les produits turcs représentent
moins de 3 % des importations de l’Union européenne.
Une nation musulmane au sein de l’Europe
La Turquie cherche à combiner les anciennes règles kémalistes
d’une République farouchement laque, une des seules en Europe
avec la France à refuser le port du voile dans les établissements
d’enseignement, et le renouveau des sentiments religieux qui ont porté au
pouvoir des leaders qui les partagent. L’islam (80 % de sunnites, 20
% d’alevis) reste très encadré. Les imans sont des fonctionnaires
qui, chaque vendredi reçoivent par fax le texte de la prédication.
([88]) Dans une Turquie qui s’est urbanisée (14 millions
d’habitants dans l’agglomération d’Istanbul) les femmes,
qui ont obtenu le droit de vote dix ans avant les Françaises, n’accepteront
pas un retour en arrière comparable à celui que les Algériennes
ont connu après 1962. La Turquie peut-elle montrer qu’une conciliation
entre la démocratie et l’islam est possible ? Des adversaires
de l’adhésion de la Turquie craignent d’une part que, au
sein de l’Europe, il devienne plus difficile de défendre des valeurs
d’origine chrétienne et que, d’autre part, l’immigration
des Turcs soit facilitée, accroissant le nombre — quelque 12 millions
aujourd’hui — de résidents de l’Union dont les origines
les rattachent à des pays de tradition musulmane. Sur le premier point
la majorité des Européens pourrait confirmer qu’ils souhaitent
des législations laques mais aussi une grande tolérance dès
lors que les règles de la vie collective ne sont pas mises en cause.
L’adhésion de l’Irlande n’avait pas été refusée
bien que le divorce y ait été interdit. Nous revenons plus loin
sur la question de l’immigration.
Refuser la Turquie ne serait-ce pas créer une nouvelle humiliation pour
les habitants du Moyen-Orient qui en ont souffert tant d’autres ? Accepter
la Turquie n’est-ce pas affirmer que les Européens refusent une
prétendue « guerre des civilisations. »
Adhésion conditionnée ou partenariat privilégié ?
Dès 1959 la Turquie frappait à la porte de l’Europe. En
1999 un conseil européen tenu à Helsinki a accepté le
principe d’une candidature de la Turquie sans évoquer à l’époque
l’option d’un « partenariat privilégié » qui
eut été envisageable. L’Europe a donc été conduite à ouvrir
les négociations promises quitte à être vigilante sur le
respect des conditions de nature politique et économique qu’elle
aura posée, respect qu’elle a exigé des autres candidats.
2322.4 Une politique extérieure et de sécurité commune
Tandis que l’Union s’édifiait, l’Urss et le rideau
de fer disparaissaient et le centre de gravité se déplaçait
de l’Atlantique vers le Pacifique aussi bien au sein des États-Unis
que dans « l’économie monde ». La donne des années
cinquante était totalement changée.
Une diplomatie balbutiante
Une politique extérieure de l’Europe digne de ce nom implique
que les 25 états renoncent à leur souveraineté externe.
Moins infaisable que les sceptiques ne l’affirment si l’on observe
la réussite de la politique commune dans le cadre de l’Organisation
Mondiale du Commerce (Omc). Dans cette enceinte l’Europe parle d’une
seule voix car les états ont pris conscience que tel était
leur intérêt. On rappellera aussi cette évolution : « Bosnie,
attentisme : 250 000 morts avant l’ingérence. Kosovo : 10 000
morts — chiffres approximatifs — après l’intervention.
Macédoine, ingérence préventive : pas de guerre. » ([89])
Et il existe un lien entre les flux d’immigrés qui inquiètent
tant d’Européens et les guerres : « d’où viennent
réfugiés et demandeurs d’asile ? Généralement
des zones de conflits. En intervenant en Macédoine nous avons évité que
les personnes déplacées passent de 170 000 à 500
000. » ([90]) On note enfin des positions européennes communes
sur le traité de Kyoto, le Tribunal pénal international ou l’Iran.
A contrario en 2003, lors de l’intervention américaine en Irak,
on a pu croire que la « vieille Europe » (cinq des six pays fondateurs)
s’opposait aux nouveaux membres. Mais, en peu de mois, il apparut que
la majorité des Européens partageait la même opinion, y
compris dans les pays dont les gouvernements avaient appuyé les Usa.
En conséquence de quoi on a vu les Espagnols se retirer d’Irak
puis les Hollandais, les Hongrois et les Polonais afficher leur intention de
faire de même. Pour autant, cela n’a pas suffi à définir
une politique.
Si la nouvelle constitution est adoptée l’Europe aura un Président élu
pour deux ans et demi et renouvelable une fois ainsi qu’un ministre des
affaires étrangères à la fois membre de la Commission
et coordonnateur de ses homologues nationaux. L’Europe aura son corps
diplomatique. Ce que l’Europe fait au sein de l’Omc, parler d’une
seule voix par la bouche d’un membre de la Commission de Bruxelles, elle
tendra à le faire à l’Onu et au Fmi.
Défense de l’Europe et forces armées
«
Quand les grandes puissances européennes dominaient la scène
internationale, elles affichaient un culte de la force et de la gloire des
armes. Aujourd’hui, l’Europe voit le monde avec les yeux du faible. » ([91])
Cette appréciation a sa part de vérité ? L’Europe
ne voit plus d’états qui seraient de redoutables ennemis et n’a
nulle envie de mener, de son chef, des opérations.
Carence
Du temps de la guerre froide, les Français souhaitaient ne pas être
dépendants de l’Amérique pour leur défense. Michel
Rocard, Premier ministre, avait obtenu de Henry Kissinger et de Robert Mc Namara
la confirmation « qu’aucun Président américain n’aurait
jamais fait donner le feu nucléaire pour défendre autre chose
que sa seule population et son seul territoire. » ([92]) Dès
1966, le général de Gaulle, persuadé que telle serait
bien la ligne de conduite américaine, avait soustrait nos forces au
commandement de l’Otan : en cas d’invasion de l’Europe par
l’Urss, la France devait garder la maîtrise absolue de son arme
atomique. Puis, les maladresses répétées des Français
au sein de l’Otan ont masqué la justesse de leur analyse et longtemps
bloqué la constitution d’une armée européenne dont
ils avaient, en 1954, torpillé le premier projet.
La majorité des Européens de l’Ouest a voulu croire que
la présence des troupes américaines, bien que réduites,
et le bouclier nucléaire les dispensaient de faire l’effort militaire
nécessaire. L’Est de l’Europe, occupé pendant des
décennies par une puissance implacable, laquelle, loin d’être
devenue pacifique et démocratique, se montre inquiétante en Tchétchénie
ou dans le cours des élections ukrainiennes, compte aussi sur l’Amérique.
Elle a d’ailleurs constaté que, sans l’Amérique,
elle avait été incapable d’intervenir en Bosnie.
En 2003, France, Grande-Bretagne et Allemagne combinées ont dépensé pour
leurs armées 90 milliards de dollars, les États-Unis 420.
([93]) L’écart entre le budget américain de « recherche
et développement militaires » et celui des Européens
n’a cessé de s’accroître pour se situer dans la proportion
de 4 à 1. ([94]) De surcroît, les Européens ont tardé à transformer
leur armée comme les Américains l’ont fait : professionnalisation,
moins d’effectif, rapprochement entre les trois armes, recherche persévérante
de nouveaux matériels. Britanniques et Hollandais s’étant
assurés que le nouveau système de navigation européen,
Galileo, ne pourrait être utilisé à des fins militaires,
les armées européennes et l’Otan resteront dépendantes
du Gps américain. Plus généralement, la redéfinition
des missions de l’Otan et du rôle respectif des Américains
et des Européens, pour les adapter à notre temps, n’est
pas à l’ordre du jour. L’Otan n’est-elle pas devenue
une coquille vide dès lors que, pour les Américains, « c’est
la mission qui détermine la coalition » ?
Un modeste début
L’Europe commence à se manifester, de façon modeste il
est vrai. Ses militaires sont responsables en Macédoine. Ils sont intervenus
au Congo et constituent l’essentiel des forces étrangères
en Afghanistan. L’Europe a décidé de se doter de 13 groupes
tactiques, multinationaux, capables de se déployer rapidement ; certains
sont prêts et les autres le seront avant la fin de 2007. Une agence européenne
de l’armement a été créée en 2004 qui vise à harmoniser
les équipements. De leur côté les industries nationales
d’armement ont effectué certains rapprochements bien timides si
on les compare à la restructuration des firmes américaines opérée
sous l’impulsion du Pentagone. Remarquable à cet égard
est la décision française de commander un porte-avions similaire
aux deux navires construits pour les Britanniques par un consortium de firmes
des deux pays.
L’Europe peut-elle être forte sans prétendre être
une puissance ?
Il aura fallu la Bosnie pour que les Européens constatent leur impuissance.
Aujourd’hui ils admettent qu’ils doivent être capables de
conduire des opérations militaires limitées. Gouvernants, stratèges
ou diplomates pourraient bien avoir de plus grandes ambitions, ils ne seraient
pas suivis. Les Européens « veulent une grande Suisse plutôt
qu’une Europe-puissance » ([95]) Ils préfèrent la
dépense sociale à la dépense militaire.
Ne faut-il pas sortir de nos vieux schémas où la nation avait
des ennemis héréditaires et entendait que l’Alsace et la
Lorraine redeviennent françaises ? Lorsqu’on évoque l’Europe-puissance
auprès de la majorité des nations européennes on les fait
se souvenir des chevauchées des armées, françaises ou
allemandes au premier chef. On la pressent opposée aux États-Unis
ce que beaucoup refusent.
Ne peut-on de façon persévérante, en sachant que l’opération
demandera du temps, parvenir à convaincre les Européens qu’il
est de leur intérêt, primo de bâtir une solide défense
commune ; que celle-ci ne se fera pas en un jour et que ce ne sera pas au moment
où le danger se manifestera qu’il faudra songer à se préparer
; secundo, que l’Europe ne sera jamais un moteur de la paix si elle n’est
pas en mesure d’aligner des moyens militaires substantiels lorsque des
crises se manifestent ; non pas pour affirmer qu’elle a raison contre
tous mais au contraire pour favoriser, dans le cadre des instances internationales,
la constitution d’alliances. Cette Europe tranquille mais forte ([96])
répondrait sans doute aux vœux de Vaclav Havel « Trop d’hommes
politiques ou d’institutions européens sont conciliants avec le
mal. Ils manquent d’énergie pour défendre les valeurs qu’ils
proclament et qui figurent dans le préambule de la Constitution européenne. » ([97]) à une
Europe qui lui fait des remontrances, Vladimir Poutine n’est-il pas tenté de
demander : « Combien de divisions ? ». George W. Bush n’a-t-il
pas le même réflexe ?
2322.5 Europe et États-Unis
En « instantané », populations ou Pib de l’Union européenne
et des États-Unis ont des ordres de grandeur voisins mais le dynamisme
américain ([98]) prime et le niveau de vie des Européens qui,
en 1990, semblait destiné à rejoindre celui des Américains
a été distancé — voir les graphiques 3 et 4 en fin
de document.
Populations totales en millions ([99])
1950
2000
2050
Union européenne
296
378
350
États-Unis
152
276
404
Compétition et communauté d’intérêts
Réduire sensiblement les temps de travail n’a pas permis à l’Europe
de faire baisser un chômage qui reste élevé. Il est faible
en Amérique où Washington a, on l’a vu, mieux réussi
la coordination des diverses faces de sa politique économique que Bruxelles
n’y est parvenue avec la Banque centrale européenne. Les traits
bien connus de ce tableau peuvent être accentués et placés
sous le signe de la rivalité — celle d’Airbus et de Boeing
par exemple dans laquelle les plus hautes autorités des états
s’impliquent — mais n’est-ce pas céder à une
tentation manichéiste ? Depuis des années, les firmes européennes
n’ont-elles pas réalisé des acquisitions massives aux États-Unis
? Si la compétition fait partie du monde actuel, elle ne doit pas masquer
la profonde solidarité qui existe entre les économies. De surcroît,
ne faut-il pas corriger la note favorable qu’on donne souvent aux États-Unis
? Efficace à court terme, leur expansion monétaire et budgétaire
(voir le € 23.1 de ce chapitre) a permis une consommation soutenue
mais abouti à une épargne quasi nulle et à d’énormes
déficits (budgétaire et extérieur). La croissance américaine
pourrait être moins durable que celle, certes plus limitée, de
l’Europe ? Faut-il, là également, considérer les
instantanés ou la cinétique ?
Opposition et rapprochements
L’effondrement de l’Ur