23.1 Les États-Unis, hyper-puissance durable ?
Trois facteurs, circonstanciels ou durables, ont conduit les États-Unis à être
considérés comme une « hyper-puissance » et à se
convaincre eux-mêmes qu’ils en étaient une. Primo ils disposent
des atouts économiques, technologiques, scientifiques mais aussi culturels
très puissants que nous évoquerons. Secundo, depuis dix
ans, les autres acteurs de la scène internationale ont été en
retrait : l’adversaire de cinquante ans, l’Urss, s’était
effondrée, le Japon a connu une léthargie économique,
l’Europe n’est pas encore parvenue à définir une
politique extérieure cohérente (à l’exception notable
du domaine des échanges commerciaux) et la Chine, en plein essor, n’a
pas acquis la maturité d’une grande puissance. Tertio, une tradition
liée à leurs origines si particulières veut que les États-Unis
soient exceptionnels et ce courant, après le choc du 11 septembre,
a repris une grande force, permettant à George W. Bush de donner
au parti républicain un tour populiste et à sa politique un caractère
quasiment messianique : l’Amérique, incarnant le « bien »,
est entrée en guerre contre le « mal ».
Ne faut-il pas, néanmoins, douter que cette situation d’hyperpuissance
puisse être durable ? Un monde dans lequel « l’Amérique
ne jouira plus d’une supériorité écrasante » ([2])
n’est-il pas concevable ? On peut se souvenir de la phase fort difficile
que les États-Unis ont connue pendant les années quatre-vingt
où leur économie mais aussi leur prestige étaient en question mais,
surtout, se demander si la mondialisation est compatible avec une nation dominante.
Examinons donc les différentes composantes de la supériorité américaine
actuelle mais aussi les points faibles et, notamment, l’échiquier
pétrolier : les États-Unis y disposent-ils de pièces maîtresses
?
231.1 Les atouts
Les États-Unis ont une démographie exceptionnellement favorable
qui est la résultante directe de la politique d’immigration relativement
ouverte qu’ils ont menée.
2311.1 Atouts démographiques et géographiques
Si l’ensemble des pays développés a, depuis des années,
une natalité faible, une croissance nulle et un vieillissement rapide,
ce n’est pas le cas des États-Unis.
Population en millions ([3])
1950
2002
2050 (est)
Variation :
2002-1950
2050/2002
Pays développés
813
1 203
1 220
+48 %
+1 %
Autres pays
1 705
5 000
7 700
+ 92%
+54 %
% des pays développés
33 %
19 %
14 %
L’élargissement de l’Union européenne tend à accentuer
la tendance au plafonnement de sa population — en attendant que s’amorce
une diminution — alors que la population des États-Unis augmente
d’un peu plus de 1 % ; corollaire : l’Amérique est plus
jeune que l’Europe. Sa supériorité dans maints domaines
de la recherche et de la technologie s’explique en partie par l’afflux
d’étudiants venus d’Asie ; leur venue compense la tendance,
dans le monde occidental, à la diminution des jeunes qui s’engagent
dans les sciences « dures ».
Population en millions ([4])
1950
2002
2050 (est)
Europe à 15
297
379
372
États-unis
158
285
409
États-Unis en % des « 15 »
53 %
75 %
110 %
Par ailleurs, les États-Unis ont une façade sur l’océan
Pacifique, nouvelle mare nostrum où résident les populations
les plus importantes de notre époque et se réalise 60 % du Pib
mondial. On peut voir un lien entre ces deux réalités : le centre
de gravité intérieur des Usa ne se déplace-t-il pas du
Nord et de l’Est vers l’Ouest et le Sud ? Comme dans toute nation
sans doute, une partie du pays se développe, démographiquement
et économiquement, davantage que l’autre. Et certains observent
qu’en 2004 les bastions électoraux de John Kerry se trouvaient
dans la partie la moins dynamique des Usa. La réélection de George
W. Bush ne reflète-elle pas ces évolutions ?
A contrario, les atouts américains vis-à-vis des grands pays
en voie de développement, moins puissants, tendent à s’amenuiser.
La population américaine représente 5 % de celle du monde, celle
de la Chine 21 % et celle de l’Inde 16 %.
2311.2 Une société qui fut plus ouverte que celles d’Europe
notamment
à
l’égard de la plupart des pays européens comme de la Chine
ou du Japon, une des forces essentielles des États-Unis (leur force
essentielle ?) a été la fluidité de leurs élites.
N’est-ce pas l’origine même du pays : des émigrants
voulant échapper aux contraintes que leur imposaient les autorités
de leur pays d’origine ? Les Américains n’ont pas toléré la
reconstitution d’une catégorie qui aurait été plus
noble que les autres et leur insistance sur la fiabilité — l’accountability — des
dirigeants ou la nécessité de contre-pouvoirs efficaces n’est
pas fortuite. À la différence de la nomenklatura soviétique
ou de notre nouvelle noblesse (Voir le chapitre 13 de notre site sur le « modèle
français »), les dirigeants sont évalués et sanctionnés
sans ménagement. Les hauts fonctionnaires, loin de sortir du même
moule, viennent d’horizons très divers et l’idéal
du self-made-man demeure vivant.
George W. Bush a réussi à conquérir une partie des
minorités qui votaient jadis de façon presque exclusive pour
les Démocrates. Par les nominations auxquelles il a procédé après
sa réélection il a montré l’importance qu’il
attache aux populations venues de l’immigration. Il faut aussi noter
que quatre femmes font partie du nouveau cabinet.
Toutefois plusieurs évolutions sont en cours qui conduisent à nuancer
ce tableau. Comme dans maints pays, le dynamisme du capitalisme de ces dernières
années et l’ouverture des frontières tendaient déjà à rendre
l’Amérique plus inégale. En outre la protection contre
la maladie est mal assurée pour une partie considérable des habitants
ce qui est choquant pour un pays disposant de si vastes ressources : l’espérance
de vie moyenne n’y est plus une des plus élevées. Plus
récemment l’administration de George W. Bush a pris des mesures
fiscales extrêmement énergiques mais favorables à ceux
qui disposent du revenu et du capital les plus élevés. « Les États-Unis
ne sont-ils pas en train de se calcifier ? de devenir, comme l’Europe,
une société de classes ? » ([5])
2311.3 Un anglais quasi universel et des médias puissants
La révolution industrielle, partant d’Angleterre, aura contribué à faire
de l’Anglais la langue technique tandis que la colonisation britannique
créait non seulement les premiers états américains mais
aussi un Commonwealth autrement plus peuplé et prospère que notre
Empire colonial. Et la langue anglaise, par sa double origine germanique et
française et sa grammaire assez simple comme sa capacité à forger
des mots nouveaux, s’est prêtée à une large diffusion.
Les Français dont la langue a été, jadis, la langue internationale,
regrettent ce phénomène amorcé dès le XIXe siècle
: l’anglais est devenu, de facto, la langue quasiment universelle. Non
seulement celle de la science et de maints internautes ou des médias
mais aussi des diplomates et des entreprises. Elle est désormais celle
d’Aventis, de Total, de Vivendi et d’Axa comme de Siemens, de la
Banque centrale européenne ou de l’Eurocorps. La langue aura aidé les
Américains à s’implanter en Irlande et à tirer parti
des capacités de l’Inde de Bangalore dans l’informatique.
Les élargissements successifs de l’Union européenne, en
conduisant à la multiplication des langues utilisées, ont renforcé la
position de l’anglais par rapport au français ou à l’allemand.
Dans le domaine de l’art, l’émigration en Amérique,
pendant la dernière guerre, de nombre d’artistes a contribué à donner à New
York, la place que Paris ou Vienne tinrent jadis. Et, en ce qui concerne les
films, celle d’Hollywood est écrasante :
% de films diffusés ([6])
en France
en Europe
aux USA
films américains
55 %
70 %
98 %
films français
37 %
3 %
< 1 %
Les Américains peuvent « étant maîtres des images
mondiales du cinéma et de la télévision, inspirer les
rêves et les désirs des autres. » ([7]) Ceci étant,
la crainte de voir l’univers entier s’aligner sur une culture dominante
est sans doute simpliste. La segmentation des clientèles est une réalité et
le provincialisme retrouve une seconde jeunesse. Cnn est devenue une télévision
quasiment mondiale mais en développant des programmes locaux. Reste
que, avec la langue anglaise, les États-Unis disposent d’un atout
considérable dont le poids, à vue humaine, va continuer à grandir.
231.2 Facteurs économiques et militaires
Au cours de la dernière décennie, en économie (à l’instar
de la démographie) la croissance des États-Unis — 3,5 %
en moyenne annuelle — a été intermédiaire entre
celle de la zone euro 2 % — et celle des pays en développement — environ
5 %, la Chine et de l’Inde croissant, depuis des années, au rythme
de 7/8 % pour la première et 5/6 % pour la seconde.
Les Usa constituent en eux-mêmes le plus beau marché du monde
: un ensemble important, sans frontières où les revenus sont élevés
; ils réalisent 24 % du Pib mondial, la Chine 13 % (la France moins
de 4 %) ([8]). La Chine et l’Inde ont gagné les 2e et 4e places,
le Japon tenant la 3e. Si la Chine se rapproche des Etats-Unis, le chemin qui
reste à parcourir pour les rattraper est long.
2312.1 économie créative mais déficits croissants
Les États-Unis gardent, globalement, le leadership des innovations technologiques
:
Produits de haute technologie ([9])
États-Unis
France
Allemagne
Exportations en 2000, en % des importations
240 %
86 %
73 %
L’innovation fraye d’autant plus aisément son chemin en
Amérique que la « destruction créatrice » y est acceptée
(alors qu’elle heurte les Français). La grande majorité des
Américains pense que les individus doivent avant tout compter sur leur
propre énergie. L’aide de la collectivité ne leur paraît
pas première et ses interventions dans l’ordre économique
souvent malencontreuses. L’égalité des chances et, notamment,
une concurrence loyale leur paraît essentielle mais que l’inégalité des
revenus et des patrimoines soit nettement plus grande qu’en Europe — patrimoine
moyen d’un noir américain 6 100 $, d’un blanc 67 000 $
([10] — et qu’elle se soit accrue au cours des trente dernières
années ne provoque guère de protestation. Il est vrai que, dans
la dernière décennie, ce phénomène n’a pas
empêché la proportion des Américains vivant sous le seuil
de pauvreté de décroître.
Les laboratoires de recherche ont des liaisons fécondes avec les entreprises.
Les totalitarismes qui ont sévi en Europe ont, comme dans le domaine
de l’art, contribué au développement d’universités
prestigieuses. Celles-ci attirent des savants chevronnés comme de jeunes
chercheurs étrangers. « Depuis 1990, l’Europe a reçu
un prix Nobel scientifique décerné à un non-européen,
contre 10 décernés à des non-américains travaillant
aux États-Unis. » ([11])
La vigueur de ces atouts semble devoir se confirmer dans les années
qui viennent en dépit des restrictions qui ont été mises à l’entrée
de jeunes sur le territoire américain. Cependant, les statistiques économiques
ne disent pas tout. Deux millions d’Américains sont en prison
et les dépenses correspondantes sont décomptées dans leur
Pib. La qualité des services publics, globalement inférieure à ceux
de l’Europe, est-elle prise en compte ? La Californie souligne que la
hausse du pouvoir d’achat n’exprime pas la dégradation de
la sécurité et de l’environnement. ([12])
2312.2 Un appareil financier fort et audacieux
Les entreprises et laboratoires créatifs des Usa ont été épaulés
par un appareil financier puissant. À la fin du XXe siècle,
les financements des firmes naissantes, les start-up, avaient abondé (presque
trop ?) et avaient été relayés par un marché des
capitaux avide de nouveautés : une fraction substantielle des retraites
provient de la capitalisation et, comme les Américains n’ont pas à l’égard
du placement en action la phobie de nombre de Français, les ressources
abondantes ont permis non seulement de financer les firmes américaines
mais de prendre des positions substantielles dans le capital de sociétés étrangères.
Si les positions prises à l’étranger par les fonds américains
demeurent, la chute de la bourse en 2000 et la quasi disparition de l’épargne
privée américaine devraient empêcher les Usa de continuer à renforcer
leurs participations dans les firmes étrangères. On ne peut exclure
qu’ils soient conduits à liquider certaines d’entre elles.
Où va, en effet, l’Amérique ?
2312.3 Le pétrole et une phase inquiétante
L’habitat et le style de vie américains reposent largement sur
un usage massif d’un pétrole beaucoup moins taxé qu’en
Europe. Les États-Unis importent les deux tiers de leur consommation — voir
le graphique 1 en fin de document — et sont donc de plus en plus dépendants
du Moyen-Orient tandis que la demande chinoise de pétrole grimpe en
flèche. Si la Californie, des comtés et des entreprises ont pris
de multiples mesures pour freiner la production de gaz à effet de serre,
le Sénat s’oppose à l’adoption de politiques nationales
qui réduiraient la consommation d’énergie et, notamment, à la
ratification des accords de Kyoto. Pendant ce temps la consommation chinoise
augmente à grande allure et Vladimir Poutine rassemble sous son contrôle
les cartes dont disposent les Russes, premiers producteurs de gaz naturel au
monde. La guerre d’Irak aura-t-elle permis de renforcer la main américaine
dans le monde des producteurs de brut ? Jusqu’ici ce n’est pas évident.
En tout cas le prix du baril a fortement augmenté, certains facteurs
de hausse se trouvant, il est vrai, chez les pays consommateurs.
D’une manière générale, les Etats-Unis, sortis de
la mini récession qui avait suivi les excès de la « nouvelle économie »,
semblent être entrés dans une phase inquiétante. Leur banque
centrale a poursuivi une politique d’argent facile en dépit du
fait que George W. Bush a fait passer les finances publiques d’un
excédent de 1 % du Pib à un déficit proche de 5 %, moins
pour des raisons économiques que pour satisfaire ses électeurs
(fortes baisses d’impôt déjà évoquées
et subventions à l’agriculture notamment) et financer les opérations
menées en Irak.
De son côté, la consommation des ménages est restée
très soutenue, non que les salaires aient augmenté de façon
sensible mais grâce à l’emprunt. Aux ménages dont
les deux-tiers sont propriétaires de leur logement, les banques ont,
en effet, offert de refinancer à des conditions plus favorables leurs
emprunts hypothécaires anciens. Les taux d’intérêt
bas ayant favorisé une hausse des prix de l’immobilier, les ménages
ont ainsi disposé de substantielles ressources nouvelles.
Les consommateurs ont cessé d’épargner, le déficit
public est devenu énorme et les profits non réinvestis des entreprises
ont été insuffisants pour financer ce déficit. La balance
extérieure est, elle aussi, devenue déficitaire pour des montants à la
fois considérables et croissants : 400 milliards de dollars en
2001, 666 milliards en 2004, soit près de 6 % du Pib. Lors du boom
qui a concidé avec le deuxième mandat de Bill Clinton le déficit
extérieur américain, moins élevé, résultait
largement d’investissements productifs ; il était couvert par
des achats d’actions (ou d’entreprises) réalisés
par les non-résidents. Aujourd’hui, ce déficit est d⁄ à la
consommation et au déficit public. Est-ce sain ? Est-ce durable ? Un
repli substantiel du $ suffira-t-il à renverser ce cours des choses
? Lorsqu’on souligne la croissance plus forte des Usa par rapport à l’Europe
ne faut-il pas relever que les premiers n’épargnent pas, sont
en déséquilibre et s’endettent ?
Pendant le premier mandat de George W. Bush, plus de 90 % de l’accroissement
de la dette publique américaine aura été financé par
l’étranger, banques centrales asiatiques, notamment, l’institution
chinoise en tête. Les États-Unis peuvent-ils à la fois
conduire des opérations militaires et procéder aux réformes
sociales que la partie la plus défavorisée de la population demande
? En s’endettant vis-à-vis de l’étranger ne donnent-ils
pas des armes aux puissances auxquelles ils sont ou seront sans doute confrontés
?
2312.5 La première force militaire
Les états-Unis, disposant des compétences technologiques et de
la puissance économique nécessaires, ont consacré à leur
armée des crédits importants et, par exemple, entetenu un réseau
de bases ou de facilités militaires dans 132 pays. ([13]) Réduit
après la guerre du Vietnam et la diminution des tensions avec l’Urss,
le budget de la défense a été accru dans les dernières
années et renforcé après les attentats du 11 septembre.
La supériorité américaine, qui va demeurer écrasante,
est-elle, pour autant, sans vulnérabilités ?
231.3 Les confrontations
Un manichéisme domine la stratégie américaine, celui d’une
lutte à mort entre le « Bien », les états-Unis, et
le « Mal » ([14]) qu’incarnent les états « rogues » (Irak,
Iran et Corée du Nord) et Al-Qaida. Même si tous les Américains
n’approuvent pas ce schéma, nombreux sont ceux qui pensent que
leur pays est investi d’une mission particulière. C’est
avec de tels sentiments que, pour l’heure, les États-Unis affrontent
leurs adversaires d’hier — au premier rang desquels la Russie — ceux
d’aujourd’hui — les extrêmistes de l’islam — et
ceux de demain peut-être, telle la Chine.
2313.1 La Russie, ennemie d’hier
La Russie dispose d’un territoire gigantesque, de frontières avec
des pays d’Orient et d’une fenêtre sur le Pacifique mais
celles-ci ne la mettent pas au contact de l’Asie la plus dynamique. Par
ailleurs, la population russe, au niveau scolaire et culturel élevé,
aura été l’une des toutes premières dans les grands
pays industrialisés à connaître une baisse sensible. Fait
exceptionnel, la longévité a diminué sous l’effet
de l’alcool et, plus récemment, du Sida. La différence
entre le profil démographique des états-Unis et celui de la Russie,
rarement évoquée, est considérable :
Population (en millions)
1950
2000
variations
Russie
120
145
+ 20%
États-Unis
150
276
+ 84%
Par ailleurs, la Russie a perdu le contrôle de nombreux territoires
qu’elle avait menés d’une main de fer dans un cadre impérial
puis dans celui de l’Urss. Que la Finlande ou les états baltes
rejoignent l’Otan et l’Union européenne n’est déjà pas
plaisant et lourde est cette Tchétchénie révoltée,
où l’armée russe s’enlise et s’avilit — 100
000 civils tués, 200 000 déplacés ([15]) — mais
que la Géorgie, où Staline naquit, et, surtout que l’Ukraine,
si liée aux origines mêmes de la nation russe, soient dirigées
par des europhiles est autrement difficile à accepter.
Par ailleurs, si les firmes, américaines ou autres, s’implantent énergiquement
en Chine, elles sont réticentes à aller en Russie où leurs
investissements sont mal protégés par un état de droit
encore embryonnaire. La poigne brutale de Vladimir Poutine est, en effet, omniprésente.
Dans le domaine économique, il entend reprendre le contrôle d’une
partie au moins des entreprises tombées aux mains des « oligarques » et,
au premier chef, de celles qui produisent gaz ou pétrole ainsi que de
leurs réseaux de transport. Ce sont, en effet, des armes essentielles
tant pour exercer un certain contrôle sur d’anciennes républiques
soviétiques que pour négocier en position de force avec l’Europe
que la Russie alimente en gaz naturel. ([16])
Pour les États-Unis, la Russie très affaiblie et comme groggy,
a été, dans les années récentes, un partenaire
peu dangereux. Dès lors que l’Ukraine est en cause et au moment
où le pétrole reprend du poids, la relation américano-russe
pourrait bien devenir plus difficile même si les deux pays ont le même
désir de mater les extrémistes se réclamant de l’islam.
2313.2 Aujourd’hui, le terrorisme issu du Moyen-Orient
La défaite subie par l’armée soviétique en Afghanistan,
contribua à l’effondrement de l’Urss et, indirectement, à l’établissement,
pour un temps, de la suprématie américaine. Il ne fut pas étonnant,
dès lors, qu’une confrontation survint entre les extrémistes
de l’islam et les États-Unis.
Alors que les électeurs d’Indonésie et de Malaisie ont,
au printemps de 2004, désavoué les partis extrémistes,
sommes-nous en présence, comme l’affirment Oussama Ben Laden et
des Américains d’une confrontation d’essence religieuse,
d’un « choc des civilisations » ? Ou s’agit-il, plus
trivialement, d’un de ces nombreux affrontements que le monde a connus,
dans lesquels le chef de guerre, dont on ne questionne pas la sincérité de
la foi, mobilise la foule, les électeurs et les combattants en utilisant
leurs sentiments religieux, situation dans laquelle « le politique domine
le religieux et l’utilise à ses fins propres et non l’inverse » ([17]) ?
Le terrorisme stratégie de l’échec
Par leurs actions, les terroristes tentent de gagner une position de force
alors qu’ils sont en situation de grande faiblesse. Les islamistes partisans
d’actions violentes craignent que le monde dans lequel ils vivent ne
leur offre aucune perspective gratifiante : les travaux récents d’agences
de l’Onu ([18]) mettent à jour la situation attristante du Moyen-Orient.
Des naissances longtemps élevées ont concidé avec un développement économique
très limité, oasis pétroliers mis à part. Le niveau
d’éducation, celui des filles notamment, est faible, les systèmes
de gouvernement archaques et souvent marqués par la corruption. La décolonisation
qui a suivi la deuxième guerre mondiale et la création des états
nationaux n’a absolument pas permis de progresser vers la reconstruction
de cet islam rayonnant sur lequel Bagdad régnait au XIIe siècle.
L’opposition entre les sunnites et les chiites est forte. L’indépendance
de l’Algérie a été suivie par une vague de violence
monstrueuse et par la régression de la situation des femmes. C’est
en Occident que se sont réfugiés (et dispersés) les intellectuels
désireux de conduire une réflexion critique sur l’islam.
Le « réveil de l’islam » dont on parle va de pair
avec une réflexion théologique, éthique et juridique qui,
au Moyen-Orient, est peu développée de sorte que l’islam
devient un refuge, un repaire ou un tremplin beaucoup plus qu’un mouvement
spirituel. ([19])
Plusieurs états de la région sont liés aux États-Unis
par des accords pétroliers et militaires ou l’octroi de subsides.
Les autres, Syrie ou Iran, sont sans grandes forces. La division règne
entre ces états faibles de sorte qu’Isra‘l a réussi à survivre
et à se développer sans provoquer de réactions efficaces.
Le terrorisme est un substitut à la fois à un combat contre l’occident
et contre Isra‘l que les états ne mènent pas et à des
vies politiques nationales quasiment inexistantes. Sur ce dernier plan, les
extrémistes ont échoué soit à prendre le pouvoir
soit, l’ayant pris — comme en Iran — à l’exercer
de façon convaincante. ([20])
Le terrorisme arme de la désespérance ? Certes, Menahem Begin,
qui avait eu recours à des pratiques terroristes, est devenu premier
ministre d’un état qui est parvenu à s’établir
; il a reçu le prix Nobel de la Paix. De son côté, le Fln, à la
Toussaint de 1954, n’avait aucune possibilité de vaincre militairement
l’armée française. Ses provocations, engendrant des réactions
violentes, ont réussi à rendre la vie quotidienne impossible
et précipité le départ de la France. Aujourd’hui
s’il est bien difficile de discerner les buts d’Al-Qaida, on peut
se demander s’il n’aura pas atteint un résultat négatif
mais majeur : inciter l’adversaire à commettre la faute. Contrairement à ce
que les médias suggèrent souvent, les extrémistes ne bénéficient
pas d’un soutien effectif dans le monde musulman. « Le carnage
de Louqsor en 1997 coupa le mouvement égyptien de ses derniers soutiens
populaires […] Les guérillas, en Bosnie et en Algérie n’ont
débouché sur rien […] En Arabie, au Maroc et en Turquie
le rejet du terrorisme s’est exprimé avec virulence dans la population. » ([21])
Stratégie et réactions américaines
L’idée de mener des actions préventives, que les gouvernements
de la France et de l’Allemagne ont rejetée, avait été développée
aux États-Unis depuis plusieurs années. ([22]) Mais les attentats
du 11 septembre ont créé le climat propice d’abord à une
action d’ampleur limitée en Afghanistan puis à une guerre
d’envergure en Irak. Un président récemment élu
a vu dans cette opération la possibilité de s’affirmer
comme leader. Son administration avait une grande familiarité avec le
monde pétrolier — « Si l’Irak exportait des oranges,
250 000 Américains ne seraient sans doute pas dans la région ».
([23]) — mais leur connaissance de l’Irak était médiocre.
Pourtant l’Amérique sait que sa production ne lui suffit plus
tandis que la production de l’Arabie saoudite est passée
de 20 millions de barils en 1945 à 2,5 milliards en 1975.
À
cette préoccupation s’ajoute la défense d’Isra‘l.
Celle-ci, après la création de l’état juif, n’a
pas constitué un objectif majeur de la stratégie américaine
mais il l’est progressivement devenu. La situation de cet état,
si proche des champs pétrolifères joue sans doute un rôle
; n’y a-t-il pas, aussi, un certain parallélisme entre l’évolution
de l’état hébreu, si lac à l’origine mais
où les religieux ont pris une place grandissante et un certain retour
du religieux dans la vie politique américaine ? Le sentiment d’appartenance à un
peuple élu est répandu dans les deux pays qui ont été les
victimes « privilégiées » des attentats terroristes.
Assurer les approvisionnements et, simultanément, la sécurité d’Isra‘l,
deux objectifs constants de l’Amérique depuis les années
soixante-dix, pouvaient-ils se combiner avec un troisième : instaurer
la démocratie ? Les terres d’islam ne sont pas, « par nature »,
allergiques aux processus électifs. Des études conduites par
des universités occidentales affirment qu’elles sont plus désireuses
de liberté d’expression, de pluralisme des partis ou d’égalité devant
la loi que les anciens pays du bloc soviétique, même si, aujourd’hui, « la
démocratie élective ne fonctionne que dans 4 des 47 pays à majorité islamique. » ([24])
La manœuvre de George W. Bush — « nous avons été attaqués
par des terroristes, nous répliquons en attaquant l’Irak » — n’a
pas tardé à révéler son ambiguté. « Pour
des raisons bureaucratiques nous nous sommes entendus sur un point, les armes
de destruction massive, parce que c’était la seule raison sur
laquelle nous pouvions tous tomber d’accord. » ([25])
La traque à laquelle Ben Laden est soumis a accentué la tendance
classique dans les mouvements clandestins à donner une large autonomie
aux cellules agissantes. « Ben Laden devient le logo de petites boutiques
du terrorisme islamiste qui travaillent sous licence, mais sont gérées
par des micro-entrepreneurs indépendants. » ([26]) On a affaire,
en majorité, à des hommes bien éduqués et semi-occidentalisés à la
périphérie des sociétés musulmanes traditionnelles.
Ils appartiennent à cette « intelligentsia déclassée
qui constitue un terrain assez favorable pour l’expression d’une
idéologie révolutionnaire. » ([27]) Ces hommes se sentent
plus valorisés par des actes destructeurs que par un hypothétique
rôle dans le monde industriel.
Le monde arabe entre la fitna et la haine
«
Ce chaos qui met en péril le Moyen-Orient, qui menace ses lieux saints
et déchire le tissu social, représente la hantise séculaire
des oulémas, les docteurs de la Loi. Ils le nomment fitna, ou guerre
au cœur de l’islam. » ([28]) Chaos au sein du monde arabe
mais haine aussi à l’égard de l’envahisseur. Lors
de la crise de Suez, en 1956, John Foster Dulles donnait ce conseil aux Britanniques
et aux Français : « N’employez pas la force contre Nasser,
ce serait la meilleure façon de vous transformer en ennemis de tout
le Moyen Orient ». ([29]) Le monde musulman a vécu l’attaque
contre Bagdad comme « un remake de la dévastation tartare sept
siècles auparavant, ravivant l’un des deux traumatismes consubstantiels à l’histoire
de l’islam (l’Andalousie constituant l’autre). » ([30])
Fallait-il montrer à la télévision Sadam Hussein humilié par
un examen médical américain ? ([31]) Ou un prisonnier irakien
nu devant une soldate de l’armée des Usa ? « Nous avons
alimenté une haine profonde des Américains dans le monde musulman. » ([32]) « Notre
puissance militaire n’a jamais été aussi forte et notre
autorité morale n’a jamais été aussi basse. » ([33])
La sympathie dont les États-Unis jouissaient dans maints pays s’est,
pour un temps au moins, effondrée. ([34]) La brutalité de la
guerre et de ses annexes, les prisons et les camps, se déroulant sous
l’œil des caméras de télévision, désormais
relayées par des téléphones portables preneurs d’image,
a produit « une fracture entre l’Amérique et le reste du
monde. Une image négative de l’Amérique, de ses choix politiques
et surtout de son Président s’est propagée. » ([35])
Une étude menée par le Pew Research Center montre que « la
désapprobation de la guerre a atteint un niveau massif, entre 80 et
90 % en Europe, en Asie et en Amérique latine. » ([36])
La Cour suprême des États-Unis elle-même a condamné le
sort réservé aux internés de Guantanamo et demandé que
des processus de jugement, comportant une défense réelle des
prévenus, soient appliqués. Ceux qui ont foi dans les vertus
démocratiques des Usa peuvent espérer que cette décision
(juin 2004) sera considérée un jour comme un point de rebroussement
et l’amorce du retour de l’Amérique dans l’état
de droit. Si, en effet, il est commode de considérer que les États-Unis
et l’administration Bush forment un tout compact, la réalité est,
au contraire, que, depuis la guerre du Vietnam, les Américains n’ont
jamais été aussi divisés. C’est au terme d’une
campagne active, qui a suscité une mobilisation rarement atteinte, que
les élections de novembre 2004 ont dégagé une majorité incontestable
mais tout de même limitée. Le président sortant a été plus
populaire que le candidat démocrate aux allures patriciennes, mais une
forte minorité n’en existe pas moins. Quant à la majorité qui
a réélu George W. Bush aurait-elle été aussi
large si elle avait d⁄ payer la guerre au lieu de la financer par des
tiers et, notamment, par la Chine ?
Ceux qui avaient été partisans de la guerre reconnaissent que
si le chaos durable pour les Irakiens et l’enlisement pour les Américains « ne
sont pas acquis ils n’en sont pas moins imaginables […] l’échec
devient une éventualité. » ([37]) A contrario, le désir
de paix, chez les chiites et les Kurdes surtout, ne l’emportera-t-il
pas, conduisant à refuser que des groupes violents fassent la loi ?
La recomposition du cabinet israélien et la disparition de Yasser Arafat
vont-elles donner une nouvelle chance à un apaisement ?
2313.3 La Chine, adversaire de demain ? ([38])
Numéro 1 mondial par sa population, la Chine, un des cinq membres
permanents du Conseil de sécurité de l’Onu, est une détentrice
acceptée de la bombe atomique et de ses lanceurs. Sur le plan économique,
après s’être longtemps embourbée, elle a entendu
l’appel de ses leaders : enrichissez-vous ! Non sans peiner, les Chinois
remontent cette pente que leur pays a descendue depuis le Xve siècle, époque
où leur niveau de vie et leur technologie étaient les premiers
au monde. La Chine s’est réveillée pour devenir la plus
puissante locomotive de l’économie mondiale ; elle a adhéré en
2001 à l’Organisation mondiale du commerce (dont la Russie ne
fait pas encore partie) et, dès 2005, ses exportations — 50 milliards
de $ en 1990, plus de 400 milliards en 2003 — excéderont
celles du Japon. La Chine a des liens forts avec une diaspora qui contrôle
les économies de l’Indonésie, de la Malaisie, de la Thalande
ou de Singapour et une bonne part des investissements réalisés
en Chine par des étrangers, via Hong Kong notamment, vient de cette
diaspora. En possession de tous ces atouts il est improbable que la Chine,
qui ne cesse d’accroître les budgets des forces armées,
ne s’affirme pas comme l’un des tout premiers acteurs mondiaux.
La Chine a la réputation d’être « l’Empire du
faux » et il est patent que l’état de droit est loin d’y
régner ; la justice n’a guère d’autorité et
la corruption est traditionnelle. Cependant, contrairement à ce qui
se passe en Russie, les risques inhérents à cette situation n’ont
pas découragé les industriels étrangers. Leurs investissements
dépassent désormais 500 milliards de dollars, laissant loin
derrière les implantations réalisées en Russie ou en Inde.
Les exportations ont été le grand moteur de la croissance chinoise,
une bonne part étant assurée par des produits aux composants
importés en Chine par des firmes étrangères qui les font
manufacturer ou assembler dans les milliers d’usines qu’elles ont édifiées
ou auxquelles elles sous-traitent. Des articles en textile ou en cuir, la Chine
est passée aux jouets (70 % de la production mondiale) aux bicyclettes
(60 %), aux machines à laver (25 %) puis aux téléviseurs
(30 %) — voir le graphique 2 — à certains composants électroniques
ou à des sous-ensembles pour l’informatique et, finalement, aux
ordinateurs comme aux appareils photos dont la production marche désormais
de pair avec celle des téléphones portables. Cependant, même
si 15 firmes chinoises, contre 3 il y a dix ans, figurent dans la liste des
500 plus grandes firmes mondiales dressée par Fortune, elle est loin
de posséder des entreprises de la classe de Sony ou Samsung.
Dans les années soixante-dix le Japon avait fait très peur aux
Occidentaux. Vingt ans plus tard il avait perdu beaucoup de son agressivité tandis
que ses salaires s’alignaient sur les nôtres. Il fallut ensuite
intégrer dans les flux internationaux les dizaines de millions de producteurs
coréens. Aujourd’hui il s’agit de la Chine et de l’Inde
et de plus de 2 milliards de personnes. Des pays, allant du Mexique à la
Turquie, qui ont joué le rôle d’atelier de l’Occident,
sont les premiers à souffrir de ces concurrences, dans l’industrie
textile par exemple.
Un flux continu de travailleurs migrants des campagnes vers les villes a maintenu
une bonne part des salaires chinois à un très bas niveau. S’il
est fort difficile de faire des comparaisons inattaquables on peut estimer
que le salaire chinois minimum est inférieur de quelque 20 fois au nôtre.
La fraction de la population qui dispose de ressources proches de celles des
Occidentaux grandit rapidement mais reste encore limitée. Fait essentiel,
la Chine, à la différence de l’Amérique, épargne.
Depuis plus de dix ans elle investirait plus de 20 % de son Pib (cependant
cette proportion n’est pas garantie tant les statistiques chinoises sont
douteuses).
Les États-Unis jouissent d’une constitution et d’un système économique
robustes, alors que la Chine, dont la longue histoire n’a jamais connu
la démocratie, garde un parti unique. Loin de faire rêver, il
mate systématiquement et, parfois violemment, les mouvements de contestation.
Le maintien d’une large part des anciennes prérogatives du Parti
se combine avec la montée en puissance des entreprises capitalistes — un
des chefs d’entreprise les plus riches du pays a fait son entrée
au comité central du parti. Sera-ce durable ? Par ailleurs, les Chinois
sont bien discrets sur les conséquences de la monstrueuse politique
d’un enfant par foyer qui a été menée. Elle a permis
au taux de fertilité de chuter brutalement de plus de 6 enfants par
femme à moins de 2 mais en préparant le vieillissement le plus
rapide de tous ceux qui auront été enregistrés dans le
monde. Dès maintenant, dans la population, la proportion de personnes âgées
de plus de 60 ans dépasse celle que connaissent les États-Unis.
Si la Chine a une population plus nombreuse que celle de ces derniers et une économie
en plus forte croissance, les deux puissances font partie d’un même
ensemble que symbolisent bien les énormes importations chinoises de
la chaîne de supermarchés Wal-Mart. La Chine fait pression à la
baisse des salaires ou des produits courants et à la hausse sur le prix
du baril. Les deux nations ont besoin l’une de l’autre, mais l’une
plus que l’autre : les États-Unis sont en train de se placer sous
une dépendante de la Chine, en laissant celle-ci financer son déficit
extérieur et accumuler des titres de créance sur son Trésor
public. Aujourd’hui, la Chine trouve son compte en opérant ainsi,
mais ne peut-on peut imaginer, qu’un jour, elle change de politique ?
Et, pour l’heure, Chine, États-Unis et Russie partagent une attitude
de défiance à l’égard des pays, des populations
et des minorités musulmanes, mais toutes les trois se retrouvent sur
un marché clef, celui du pétrole, où leurs places sont
bien différentes. La Chine, ayant passé d’importants accords
pétroliers avec l’Iran en vue d’assurer son approvisionnement,
pourrait-elle accepter que les États-Unis sanctionnent le programme
nucléaire de Téhéran ? Comment évolueront les relations
de la Chine avec Tawan que protège Washington ? La livraison d’armes à la
Chine par les Européens sera-t-elle tolérée par les Usa
? La France, dont les exportations vers la Chine sont très faibles (1
% des achats chinois au 1er semestre de 2004 contre 5,6 % pour l’Allemagne)
est très intéressée par cette question. La France qui
a eu l’audace de s’opposer à l’Amérique lorsqu’elle
préparait ses opérations militaires en Irak et qui assemble les
Airbus concurrents des Boeing.
2313.4 L’unilatéralisme américain
La coalition qui, en 2003, a appuyé les États-Unis, limitée,
en réalité, à la Grande-Bretagne s’est engagée
dans la guerre contre l’avis de la majorité des membres de l’Onu.
Ce conflit fut exemplaire de l’unilatéralisme affiché au
cours des dernières années par la première puissance mondiale
dans un grand nombre de domaines : limitation de la production de gaz à effets
de serre (accords de Kyoto), commerce des armes à feu, des essais nucléaires,
destruction des armes bactériologiques, utilisation des mines antipersonnelles,
mise en place de la Cour internationale de justice. Cette conduite des États-Unis,
fortement accentuée depuis que George W. Bush a été élu,
est réprouvée par les habitants de la planète. « Au
niveau mondial, à peine plus du quart des personnes interviewées
(28 %) se déclarent satisfaites de la contribution américaine à la
paix dans le monde. Plus de quatre sur dix (43 %) l’estime en revanche
néfaste. » ([39]
D’où vient cette attitude dans un pays qui a été le
promoteur de l’organisation des Nations Unies (ce n’est pas par
hasard que le siège des Nations Unies se trouve à New York) et
de la justice internationale (sans eux le procès de Nuremberg ou le
transfert de Milosevic à la Haye n’auraient pas eu lieu)
? On peut comprendre que la puissance qui a le sentiment justifié d’être
la première soit tentée de s’affranchir de toute tutelle
; qu’ayant vu dans les Balkans ses troupes, placées sous le commandement
de l’Onu, malmenées, elle entende avoir le commandement des opérations.
Mais il y a plus.
La démocratie américaine a été bâtie de bas
en haut et prévoit, par exemple, l’élection de magistrats
par les citoyens. Tout un courant de pensée qu’on associe au Président
Jackson (1829-1837) met en avant des valeurs forgées par « un
populisme anti-élitaire, un égalitarisme et un individualisme à base
de confiance dans les instincts moraux et politiques du pays profond. » ([40])
Des citoyens qui se rattachent à ce courant expriment leurs réserves à l’égard
de l’état fédéral et de ses impôts. C’est
particulièrement vrai chez les gens du Sud qui votaient jadis pour les
démocrates mais sont de plus en plus nombreux à soutenir les
républicains. À nombre de ces citoyens l’Onu semble être
une superstructure superflue et des péripéties critiquables — sur
lesquelles nous revenons au paragraphe final de ce chapitre — les confortent
dans leur attitude. Ces citoyens n’ont pas été choqués
par la première administration de George W. Bush, qui a été l’une
des moins respectueuses des droits du Congrès que l’Amérique
ait connues. ([41])
Comment ne pas être frappé, au terme de cet examen, par les faiblesses
de l’hyperpuissance du moment ? Les politiques menées par George
W. Bush, dans les domaines de l’économie et de l’énergie
ne préparent-elles pas de redoutables problèmes pour l’Amérique
de demain ? L’unilatéralisme que les États-Unis ont privilégié n’est-il
pas en forte opposition avec :
- une partie importante de l’électorat américain,
celle qui par son implantation et ses relations avec l’étranger
connaît l’importance de ces dernières ; mais il est vrai
qu’au cours des années récentes moins d’un Américain
sur quatre s’est rendu à l’étranger (contre 3 Européens
de l’Ouest sur 4).
- les forces économiques sur lesquelles se fonde la puissance américaine
; Boeing, Coca-Cola ou Microsoft ne sont-ils pas mondiaux et n’ont-ils
pas besoin, pour prospérer, que règne un état de droit
qu’une nation isolée ne peut assurer ? « La plus grande
puissance au monde depuis Rome ne saurait atteindre ses objectifs de façon
unilatérale dans ce monde de l’information globale. » ([42])
23.2 L’Union européenne, un chantier
Les grandes mutations, tel le passage du monde féodal à la royauté,
prennent du temps et demandent des renoncements. Certains gagnent en pouvoir
ou en richesse et d’autres reculent. Si le chantier européen
comporte de brèves périodes exaltantes, celles où les
inquiétudes dominent sont plus longues, notamment pour des Français.
Qu’il est loin, en effet, ce temps où leur nation était
la plus forte au sein d’une Europe qui, elle-même, dominait la
planète ! La France réalisait quelque 5 % de la production mondiale
et sa population égalait 3 à 4 % de celle du monde contre 1 %
aujourd’hui. ([43]) LÔEurope n’abrite plus d’hyperpuissance.
La France dominante était rurale et ce n’est pas un hasard
si la protection des agriculteurs a été, depuis un demi-siècle,
l’obsession passéiste de nos dirigeants, en dépit de quoi
la majorité des paysans voient dans l’Europe une menace. Combats
d’arrière-garde dans une Union à 25 et plus où l’entente
avec l’Allemagne ne suffit plus à masquer que nous sommes désormais
minoritaires. Les attitudes impérieuses de nos représentants
accentuent le malaise sans faire triompher nos causes. Or, nos partenaires
sont loin de partager l’attachement des Français à maints
traits de leur modèle de société tels que prééminence
de l’état, poids des hiérarchies, recherche de la sécurité par
les statuts, services publics étatisés, égalitarisme juridique
ou centralisme. Ceux que la construction européenne attire sont devenus
moins nombreux et il en est davantage qu’elle effraye. Après l’électricité,
l’Europe introduit la concurrence à la poste et aux chemins de
fer et veut accentuer celle qui existe dans le monde des services ; elle stigmatise
ces déficits budgétaires qui traduisent l’insuffisance
de l’adaptation de nos modes de gestion publics et sociaux.
En 1983 déjà, François Mitterrand et le gouvernement de
Pierre Mauroy découvraient, non sans surprise, qu’ils devaient
choisir entre le programme pour lequel ils avaient été élus
et des réalités européennes qu’ils connaissaient
mal. Ils acceptèrent ces dernières mais n’eurent pas le
courage de l’expliquer aux Français. L’occasion d’une
grande leçon de choses fut perdue.
232.1 Une Union d’abord économique
Entre 1960 et 1975, années où, à six, l’Europe
démarra, les négociations entre la France et l’Allemagne
jouèrent le rôle clef. Le pouvoir gaullien accepta que notre industrie
affronte la compétition étrangère, et d’abord allemande, à condition
que l’agriculture soit solidement protégée. Mettre en place
un marché commun des produits et une politique agricole commune étaient
d’inspirations passablement contraires, la première étant
libérale et la seconde protectionniste.
2321.1 Liberté et concurrence dans un marché commun
Pendant le mandat de la Commission dirigée par Romano Prodi, achevé en
novembre 2004, le contrôle des fusions et les négociations
commerciales internationales, conduites avec autorité par Pascal Lamy,
furent deux domaines où l’autorité de l’Union se
sera imposée tant dans son propre espace que vis-à-vis des partenaires étrangers.
Favoriser la concurrence entre firmes appartenant à l’Union ou
extérieures à celle-ci était loin de correspondre aux
traditions françaises. La compétition bénéficiait
aux consommateurs mais demandait aux producteurs — entreprises privées
et publiques comme leurs salariés — des adaptations difficiles
voire douloureuses.
L’ouverture des services publics à la concurrence
Dans l’espace français, nombre de services publics avaient joui
de monopoles. En 2005, le marché commun, près de 50 ans après
l’adoption du traité de Rome, a placé l’électricité et
le gaz dans un régime de large concurrence sous le contrôle, dans
chaque pays, d’autorités de régulation. Il en ira de même
pour la poste en 2009 et les chemins de fer devront laisser circuler des trains étrangers.
Les nombreux rapports qui avaient mis en évidence les défauts
de nos services publics, leur endettement considérable (visible ou non
car les promesses faites aux retraités n’étaient pas comptabilisées)
et leur co⁄t élevé. Le marché commun nous oblige à instaurer
des gestions moins laxistes.
Les firmes privées dans un marché plus libéral
Si les Français ont d⁄ accepter que leurs services publics changent
de régime et que les « noyaux durs » établis au sein
du capital de leurs sociétés privatisées dans les années
quatre-vingt disparaissent, les Allemands, de leur côté, ont vu
s’effriter la solidité de cette Deutschland AG, qui unissait banques
et grandes firmes dans le contrôle du capital des sociétés
les plus importantes. Des opérations hostiles, la plus spectaculaire
ayant fait passer la vénérable Mannesman sous le contrôle
du britannique Vodafone, ont montré que les firmes privées
ne sont plus certaines de leur avenir dans un monde où les capitaux
circulent librement.
Les organismes de placement collectifs — Sicav, fonds de retraite et
Compagnies d’assurance — appartenant ou non à la zone euro,
ont joué un rôle croissant (voir, sur ce point, dans le chapitre
22 de notre site le paragraphe consacré à l’actionnariat).
45 % du capital des 65 plus grandes firmes européennes sont passés
entre les mains d’actionnaires non-résidents. ([44]) Dès
lors, ces investisseurs ne se sont plus intéressés à des
entreprises « allemandes » ou « françaises » — qui,
par leurs ventes, leurs productions et leur actionnariat ont d’ailleurs
largement cessé d’être purement nationales — mais
le producteur de cosmétiques ou d’automobiles le plus efficace.
Dans les années soixante-dix le Président de Peugeot mettait
en garde contre la menace que représentaient les constructeurs japonais.
Qui eut dit alors que ce serait sous la conduite de Renault que se redresserait
un des grands constructeurs nippons ? Le Président de cette firme décrit
bien l’évolution qui a eu lieu : « En 1987, nous avions
la réputation légitime d’une qualité latine et notre
base, au fond, n’était pas du tout européenne. Nous n’avions
pas encore appris le marché commun. » ([45])
Pendant que se produisaient ces évolutions, la Commission européenne
tirait parti de l’expérience américaine. On sait bien,
en effet, que la concurrence sans garde-fou peut aboutir à des situations
de domination. En dépit des actions énergiques des très
nombreux lobbies qui opèrent à Bruxelles ([46]), « lorsque
l’on compare les politiques de la concentration et de la concurrence,
il apparaît que l’Europe est plus rigoureuse que les États-Unis. » ([47])
L’Europe est bien allée dans le sens d’une économie
de marché régulée par des autorités publiques.
Les partisans de l’économie administrée regrettent que
l’Europe n’ait pas été en mesure de mener une politique
industrielle consistante. Les tentatives qu’elle a faites, dans le domaine
des composants électroniques par exemple, ont échoué.
La gestion, restée nationale, des licences vendues aux opérateurs
de téléphones portables aura été assez confuse
et les institutions européennes ont également été absentes
de réalisations telles que les Airbus ou les fusées Ariane. Aujourd’hui,
nous semble-t-il, autant les états nationaux et l’Union européenne,
par leurs politiques dans le domaine de l’éducation, de la recherche
ou de la fiscalité, peuvent favoriser innovations et croissance autant
leurs interventions dans des domaines complexes, concurrentiels et aux évolutions
rapides sont devenues problématiques.
2321.2 La politique agricole commune — Pac — en question
La Pac aura entretenu bien des illusions ; à la question « pensez-vous
qu’il faut conserver un secteur agricole important même si les
produits doivent co⁄ter plus cher que s’ils étaient importés
? » 80 % des Français ont répondu « oui ».
([48]) De fait, certains calculs chiffrent à 600 euros par an le surco⁄t
causé, en moyenne, par la Pac à chaque ménage européen.
Mais les réalités finissent par apparaître : la consommation
de produits alimentaires augmente de 1 % par an tandis que les progrès
de la productivité dus à la motorisation, aux engrais, à la
sélection des semences et des races, et à l’augmentation
de la surface des exploitations se manifestent à un rythme proche de
5 % l’an. Certes l’Union européenne a pu réduire
la part des importations dans son alimentation et accroître certaines
exportations mais elle n’est nullement parvenue à enrayer la diminution
rapide du nombre des exploitations et des personnes qu’elles employaient.
En 40 ans la France a vu ses agriculteurs devenir trois fois moins nombreux
! Hors subventions, notre production agricole ne représente plus que
2 % de notre Pib.
Il serait intéressant de savoir si, loin d’enrayer l’exode
rural, la Pac, qui fournit aux exploitations, en moyenne, le tiers de leur
revenu, ne l’a pas accéléré. En effet de multiples études
admettent que 20 % des exploitations agricoles reçoivent 80 % des aides
européennes ; en France « 15 000 agriculteurs reçoivent
des aides de plus de 100 000 Û par an » ([49]) Ces fonds n’ont-ils
pas aidé les plus grandes exploitations à acquérir les
plus petites ? S’il n’est pas évident que la Pac ait freiné l’exode
rural, elle a eu trois effets critiquables. Primo, elle aura longtemps encouragé une
agriculture intensive, grosse consommatrice d’engrais et d’eau.
L’agriculture absorbe 60 % de la consommation d’eau totale en France
et elle a pollué nappes phréatiques et rivages. La maladie de
la vache folle a joué le rôle de révélateur : pousser à la
productivité encourageait des pratiques dangereuses. Une réorientation
des aides a été engagée ; celles qui bénéficient
aux produits ont déjà diminué tandis que des aides directes
aux producteurs, aux modalités complexes, étaient instaurées
qui absorbent près de la moitié du budget de la Pac, mais, selon
les propos du ministre français de l’agriculture, la gestion de
ces aides directes a un co⁄t administratif très élevé ([50])
et les bénéficiaires doivent accepter moult formalités
et des contrôles répétés.
Secundo, les exportations subventionnées de l’Union européenne
ont contribué à faire baisser les prix mondiaux et à ruiner
des agriculteurs dans les pays tiers, au Moyen-Orient et en Afrique notamment.
Les aides que les pays de l’Ocde accordent à leur agriculture
excèdent le produit national de l’ensemble de l’Afrique
([51]) et sont 6 fois plus élevées que celles accordées
par aux nations en voie de développement. Elles sont contraires aux
principes retenus par l’Omc. La France a finalement proposé, au
début de 2003, un moratoire sur les aides aux produits agricoles exportés
vers l’Afrique.
Tertio, la Pac absorbe la moitié des ressources que les gouvernements
consentent à déléguer à l’Union de sorte
que celle-ci dispose de moyens d’actions très limités en
faveur de politiques relevant de domaines autrement importants que l’agriculture.
La France s’est battue pour conserver des ressources à la Pac,
l’Allemagne n’entend pas accroître sa contribution au budget
européen et la Grande-Bretagne entend conserver le traitement privilégié que
Margaret Thatcher avait obtenu (« I want my money back ») : comment
la Commission pourra-t-elle aider les nouveaux membres de l’Union et
encourager des recherches communes ? On ne peut que regretter que le Président
de la République française ait obtenu, avec l’aide du chancelier
allemand, que le budget de la Pac resterait inchangé jusqu’en
2013.
2321.3 Des politiques communes bâties et à bâtir
Un demi-siècle de labeur a fait avancer le chantier européen. « Il
y a vingt ans, un commissaire européen au commerce passait 60 % de son
temps à mettre les états de l’Union d’accord entre
eux et 40 % à négocier à l’extérieur. Aujourd’hui
c’est 15 % à l’intérieur et 85 % dehors, signe que
nous avons progressé. » ([52]) Cependant l’Union est encore à la
quête d’une politique économique — budgétaire
et monétaire — cohérente.
Malgré des difficultés, de réelles avancées
Le passage d’états nationaux autonomes à une Union pouvait-elle
se réaliser sans rencontrer des résistances ? Elles furent bien
là, diverses selon les pays.
Des résistances
De tout temps la Grande-Bretagne, et c’est fort compréhensible,
a lutté contre la domination du continent européen par une puissance,
quelle qu’elle f⁄t. Elle souhaite, aussi, maintenir des relations
fortes avec les États-Unis. C’est donc avec méfiance qu’elle
a vu se constituer une communauté reposant sur une entente germano-française.
Elle a fini par s’y rallier mais, à vrai dire, à contre
cœur et elle a été heureuse de voir le centre de gravité de
l’Europe s’éloigner de Paris. Elle n’entend pas que
l’Union soit dotée de pouvoirs fédéraux forts et, à ce
titre, freine l’harmonisation fiscale (et ne contribue guère à lutter
contre les paradis fiscaux : voir, sur ce point le chapitre 22 de notre site).
Elle a, jusqu’ici, refusé que la livre disparaisse au profit de
l’euro, mais il n’est pas exclu que la majorité des citoyens
et des leaders travaillistes sache que la Grande-Bretagne finira par adopter
l’euro. ([53])
La France, pour sa part, vante son jardin dessiné par Le Nôtre
ou prospèrent un état et des services publics co⁄teux comme
un système social mal géré. Elle défend sans vergogne
un déficit public dont elle devrait avoir honte. L’Allemagne,
quant à elle, tout en éprouvant de sérieuses difficultés à porter
ses Lπnders de l’Est au niveau de ceux de l’Ouest, entend
conserver la cogestion. Plus généralement, les Européens,
après avoir tant guerroyé et été murés dans
tant de divisions, mettent du temps à développer leurs relations
: les importations en provenance des pays de l’Europe de l’Est
ne représentent que 1 % des achats extérieurs de notre pays et
nos investissements directs dans cette région 3 % seulement de nos sorties
de capitaux de cette nature. Néanmoins l’Europe se fait ; chaque
jour et petit à petit.
Des avancées et des convergences
Une négociation en vue d’harmoniser la fiscalité peut bien échouer,
les gouvernements n’en sont pas moins conduits à regarder ce qui
se passe chez leurs voisins avant de fixer le taux d’un impôt.
Ceux de la Tva sont loin d’être uniformes mais ils se sont rapprochés,
allant, pour le taux normal de 16 % en Allemagne à 25 % en Suède.
Les échanges de marchandises s’accroissent et poussent à uniformiser
les règles de sécurité sanitaire. Au sein de la zone euro,
les écarts entre les taux d’inflation se sont énormément
réduits ([54]) et il en est allé de même pour les taux
d’intérêt ce qui a favorisé la croissance de pays
comme l’Espagne et le Portugal et, presque partout, les achats immobiliers.
Ces phénomènes sont contagieux : en rythme annuel, de 2000 au
début de 2003, la hausse des prix polonais est revenue de plus de 10
% à quelque 1 %. Toutefois, en 2004, chez les nouveaux membres de l’Union
européenne une sensible reprise de l’inflation a eu lieu, jetant
un doute sur la date où ces pays pourront rejoindre l’euro (en
principe à partir de 2006).
L’euro est évidemment l’une des grandes avancées
européennes. Qui eut dit, en 1998, que dans sa zone on pourrait, en
2003, emprunter à près de 2 % l’an à échéance
de deux ans et à moins de 4 % à échéance de 10
ans ? ([55]) Dans cette zone le risque de change entre partenaires a disparu.
Le franc n’aurait-il pas été attaqué au lendemain
des élections du 21 avril 2002 ? Si l’euro est loin d’avoir
la stature du dollar, expression d’une nation établie depuis plus
de deux siècles, tant dans les échanges commerciaux que comme
monnaie de réserve, sa position relative va en s’élevant
peu à peu. L’euro est devenu la première monnaie pour ce
qui concerne l’émission d’obligations.
L’euro n’a pas fait de miracle mais dans des pays, tels l’Italie
et la France, dont la gestion des affaires publiques a une longue tradition
de laxisme, ses contraintes auront fortement aidé les dirigeants et
de façon encore limitée les citoyens à devenir plus sérieux.
É
laborer une politique économique commune
Le manque de tonus de l’économie européenne contraste avec
le dynamisme américain ; il a souvent été imputé à la
politique suivie par la Banque centrale européenne — Bce. Des études montrent
pourtant qu’elle a été fort sage dans sa conduite. ([56])
Héritant des traditions de plusieurs pays dont le nôtre qui, en
matière monétaire, avaient commis de graves excès elle
doit, pour asseoir l’euro, être plus prudente que son homologue
américaine. En outre, les impulsions de cette dernière ont plus
de résonance dans un pays où on utilise volontiers la dette comme
levier. Mais la croissance américaine a surtout été favorisée
par la bonne harmonisation entre la gestion du budget par l’administration
Clinton et la politique monétaire conduite par Alan Greenspan, Président
de la Fed. Il n’aurait p⁄ faire ce qu’il a fait, a reconnu
ce dernier, si le Président Clinton n’avait pas réduit
le déficit. ([57]) L’Europe n’a pas encore réussi à concevoir
et appliquer ce genre de policy mix. « Une dynamique reste à construire. » ([58])
L’Union, pour commencer, ne sait pas bien où elle veut aller.
On l’a vu, à Lisbonne, définir une stratégie ambitieuse
mais vague, reposant sur des analyses sommaires et fixant des objectifs sans
avoir les moyens d’obtenir qu’ils soient atteints. Ne devrait-elle
pas disposer, comme le gouvernement allemand, d’un groupe d’économistes
indépendants qui lui fournirait analyses et propositions ? ([59]) Les
organes de l’Union ne devraient-ils pas disposer d’un mandat clair
pour être les interlocuteurs de la Bce.
Une bonne décision a été prise par les pays de la zone
euro. Le comité formé par leurs ministres de l’économie
et des finances est doté, à compter du 1er janvier 2005,
d’un Président élu pour un mandat de deux ans renouvelable,
le premier choisi ayant été le luxembourgeois Jean-Claude Juncker.
Reste à élaborer et mettre en œuvre une politique concertée.
Les progrès qu’il faut accomplir par rapport aux règles
sommaires (voire « stupides » selon l’appréciation
de Romano Prodi) du traité de Maastricht ont été énoncés
dans le rapport remis par Michel Camdessus à Nicolas Sarkozy, alors
ministre de l’économie ([60]) : gérer les budgets
en tenant compte des cycles économiques et réduire avec constance
déficits et endettement. Le déficit budgétaire de l’ensemble
des pays de la zone euro était en effet passé de près
de 6 % du Pib en 1993 à zéro en 2000 mais il est revenu à 2
% en 2003.
en mars 2003, les instances européennes ont admis qu’il fallait
serrer les vis budgétaires de façon continue pour réduire
ce déficit qu’on appelle à raison structurel. Si on attend
les vaches maigres, pendant lesquelles le déficit se creuse et que l’on
comprime alors les dépenses, on risque fort d’aggraver la situation.
France et de l’Allemagne, en n’ayant pas le courage de réformer
leur appareil d’état et leurs systèmes sociaux auront gêné l’élaboration
d’une politique rigoureuse. N’est-il pas indispensable de bloquer
la hausse de la dette, donc de supprimer les déficits, dans des pays
dont la population vieillit — les personnes âgées de plus
de soixante ans vont passer de 20 à 40 % de la population ? Une population
en stagnation investit peu dans ses infrastructures (comme le faisait la France
de 1960 avec ses villes nouvelles, ses centrales électriques et ses
autoroutes) ; elle n’est donc pas fondée à s’endetter.
Au demeurant, le rapport Camdessus montre que plusieurs états européens,
parmi les plus « sociaux » sont parvenus à réduire
leurs co⁄ts collectifs tout en conservant une forte protection sociale.
Il est probable que, le temps aidant et l’Union devenant plus fédérale,
des missions aujourd’hui assumées par les états nationaux
lui incomberont. Elle disposera d’un budget moins étriqué qu’aujourd’hui
où des chefs d’état, fort dépensiers chez eux, ne
lui accordent que des moyens limités et en consacrent la moitié à la
discutable Pac. Le vote d’un budget significatif deviendra alors pour
le Parlement européen, dont le rôle grandit peu à peu,
cet « acte politique majeur qu’il est dans une démocratie. » ([61])
L’Union pourra ainsi tenir sa place dans une gestion budgétaire
et monétaire concertée avec la Bce.
«
Plus la souveraineté étatique recule, plus les états s’accrochent à ce
qui leur reste. » ([62]) élus et fonctionnaires vont continuer à défendre
leurs anciens pouvoirs. Cependant, que la route doive être longue n’empêche
pas d’avancer. En trente ans l’écart du revenu par tête
entre la Suède et le Portugal a été ramené de 7 à 3
dans un contexte de forte progression. Grâce à l’Europe,
des pays comme ledit Portugal ou l’Irlande, où la misère était
répandue, ont connu une véritable rénovation, pendant
de celle qui, dans le domaine politique a fortement aidé des pays, tels
l’Espagne, la Grèce ou, à nouveau, le Portugal à passer
de la dictature à la démocratie.
Finalement on voit bien qu’il ne peut y avoir de politique économique
cohérente au sein de l’Union ni un euro bien géré sans
une autorité politique. « L’Europe doit affirmer que sa
vision de l’économie de marché ne repose pas sur un libéralisme économique
sans contrôle, marqué par l’idéologie de l’état
minimal. » ([63])
232.2 L’Union politique de l’Europe
«
Nous avons parfois tendance à oublier le chemin parcouru qui nous a
permis de remplacer des antagonismes anciens par des liens de confiance. » ([64])
Il n’y a pas si longtemps, en effet, qu’un Autrichien hésitait à se
rendre en Italie craignant d’y être traité en ennemi héréditaire.
([65]) La paix sur le vieux continent et, au premier chef, entre la France
et l’Allemagne tel était le but des initiateurs de l’Europe,
de Robert Schuman et de Jean Monet, mais les moyens choisis furent le charbon,
l’acier et l’économie. Fondée à Rome en 1957
en tant que communauté économique à six, cette union est,
en 1993, devenue politique et compte, pour l’heure, 25 membres. « On
nous dit : déjà on avait du mal à quinze, mais alors à vingt-cinq
! Mais la réalité n’est pas celle-là. On sait faire
aujourd’hui à vingt-cinq ce qu’on n’arrivait pas à faire à six. » ([66])
Et ce sont bien des exigences de nature politique — démocratie, état
de droit, respect des droits de l’homme et protection des minorités — que
le Conseil européen de Copenhague a mises en tête des exigences
fixées aux nouveaux candidats. Ce sont elles qu’on fait valoir à la
Croatie et à la Turquie et non des impératifs économiques.
Aux yeux d’Helmuth Kohl la raison d’être ultime de l’euro était
de rendre la guerre impossible dans sa zone et tel était déjà le
but des fondateurs de l’Europe alors qu’un conflit venait de s’achever
et qu’un autre menaçait d’éclater avec l’Urss.
Puis des générations qui n’ont pas connu la guerre ont
relevé celles qui en avaient l’expérience. L’Europe,
devenue moins passionnelle, s’impose avec moins d’évidence.
Le Danemark a pu dire non à Maastricht et l’Irlande au traité de
Nice, la Grande-Bretagne et la Suède refuser l’euro, la Suisse
rester hors de l’Union et la Norvège être un adhérent
partiel : c’est bien dans la liberté que l’Europe se construit.
En 1942 quatre pays européens seulement étaient des démocraties
et cette forme de gouvernement est une quasi-découverte pour les habitants
de l’ancienne Allemagne de l’Est. On a déjà rappelé qu’elle était
encore récente pour la Grèce (O paradoxe !), l’Espagne
ou le Portugal. Quant à la France, Vichy n’est pas lointain. L’attachement
des citoyens à l’Europe, assez fort dans les pays du noyau initial,
est plus limité chez maints adhérents à la fois plus récents
et plus périphériques, tels la Finlande, la Suède, l’Autriche
et, surtout, la Grande-Bretagne et ces deux autres îles : l’Irlande
et Chypre. Et, si les Européens sont des touristes actifs, moins de
1 % résident dans un pays différent de celui de leur naissance.
Il est assez facile de souligner les limites de la construction politique européenne
dans sa forme actuelle. Mais ne faut-il pas regarder le chemin parcouru en
cinquante ans, durée longue bien s⁄r dans la vie d’un homme
mais très courte dans celle d’un organisme politique ? Sans disposer
de tous les attributs de la souveraineté l’Union européenne
en possède un grand nombre : elle a un parlement, un exécutif
(complexe), bat une monnaie commune à une large partie de ses membres,
dispose d’un budget (modeste), de représentations diplomatiques
et de moyens militaires (naissants).
2 322,1 L’Europe et sa constitution
Si l’Europe avance lentement c’est qu’elle vit une expérience
rare : l’édification d’une entité politique — la
nouvelle constitution dote l’Europe de la personnalité juridique — sans
leader hégémonique. Son cheminement confirme-t-il que, lentement
et partiellement, l’humanité devient capable de vivre autrement
que sous la conduite des plus forts ? Subsiste la résistance nationale
aux pouvoirs européens dont les Français ont à plusieurs
reprises été les champions. En 1962, le général
de Gaulle proclamait : « Il n’y a que les états qui soient
valables, légitimes et, en outre capables de réaliser […]
il ne peut y avoir d’autre Europe que celle des états » ([67]),
vision qui s’avère aujourd’hui erronée.
Union d’états ou fédération ?
Au centre des débats provoqués par l’élaboration
de la constitution européenne se trouve, il est vrai, cette question
: quels rapports et quel équilibre instaurer entre les états
nationaux, d’une part, et des institutions fédérales, de
l’autre ? Quel doit être « le positionnement du curseur entre
l’intergouvernemental pur et le fédéralisme complet » ([68]) ?
Et le curseur se déplace. Un gaulliste comme Jacques Chirac ou un jacobin
comme Lionel Jospin font campagne pour une constitution qui comporte un volet
fédéral consistant. ([69]) Car la fédération, certes
incomplète, existe.
Nous vivons et allons donc vivre dans cette structure de compromis baptisée
par Valéry Giscard d’Estaing d’Union d’états à compétences
fédérales. Le compromis familier aux Hollandais — les sept
provinces de l’Union d’Utrecht disposaient chacune d’une
voix et il fallait bien rechercher le consensus pour qu’une décision
soit prise — reste peu apprécié de nombreux Français.
([70]) Dans quels domaines les représentants des états doivent-ils
disposer d’un droit de veto et dans quels autres vote-t-on à la
majorité, simple ou « qualifiée » ? Aujourd’hui
le veto existe pour la fiscalité, le droit social, les droits de la
famille, la défense et la politique étrangère.
La constitution
Le nouveau texte constitutionnel cherche à renforcer le fonctionnement
des différents organes tout en organisant un équilibre entre
eux. Le président du Conseil des états, au lieu de changer tous
les six mois, est élu pour deux ans et demi et renouvelable une fois.
Le parlement doté de la pleine compétence législative
et budgétaire, élit le président de la Commission sur
proposition du Conseil. On a vu le parlement fait passer un examen à chaque
futur commissaire, procédure qui, pratiquée aux Usa, est tout à fait
inhabituelle en Europe. À la charnière de la Commission et du
Conseil se trouvera un ministre des affaires étrangères de l’Union
qui, siégeant au sein de la première instance, présidera
le conseil de ses homologues appartenant aux états. Le domaine où l’unanimité est
requise diminue tandis qu’augmente celui de la « majorité qualifiée »,
celle-ci est double : 55 % des états et 65 % de la population de l’Union
; solution de compromis typique entre le désir des petits états
d’être respectés et celui des grands de ne pas être
mis en minorité par les petits. Les six états fondateurs de l’Union
disposeront de 49 % des voix contre 36 % actuellement. « La démocratie
ce n’est pas le consensus mais l’art de gérer les désaccords
de manière civilisée. » ([71]) Le consensus obtenu au sein
de la convention qui a préparé le projet de constitution est
le fruit de multiples compromis. « S’imaginer qu’après
un non de la France il suffirait de se remettre autour d’une table pour
faires triompher nos idées est irréaliste. » ([72])
Reste que le fonctionnement de l’Europe à 25 est laborieux. Les
conseils de chefs d’état ou de gouvernement, comme les réunions
de ministres, comportent d’interminables tours de table. De son côté et
dans un premier temps, la Commission comportera autant de commissaires que
l’Union a de membres. échanges verbaux ou documents doivent être
traduits dans un grand nombre de langues. Cette lourdeur explique que des conversations
préliminaires soient nombreuses et que des réalisations importantes
existent qui n’intéressent qu’une partie des membres de
l’Union.
Au moment où ces lignes étaient écrites — avril 2005 — le
processus de ratification du traité constitutionnel était en
route. L’Espagne l’avait adopté. Cinq pays, France, Grande-Bretagne,
Danemark, Pologne et République Tchèque, consulteront les électeurs
par referendum.
Naissance d’une démocratie européenne
Il est certain que la façon dont l’élargissement de l’Union
a été conduit par les états depuis plusieurs décennies
est caduque ; désormais le Parlement de Strasbourg (et les parlements
nationaux sans doute) voire les électeurs, devront être consultés.
C’est donc avec de réels arguments, qu’on a pu reprocher à la
gestion de l’Union européenne de n’être guère
démocratique mais de multiples pas ont été accomplis ou,
comme on l’a noté, prévus. Le parlement et la Cour de justice
ont acquis dans les dernières années des pouvoirs qui seront
renforcés si la nouvelle constitution est approuvée. Les parlements
nationaux auront un droit de regard sur tous les nouveaux projets législatifs
européens. L’élection de José Manuel Barroso en
novembre 2004 et le refus de nommer un commissaire italien ont été clairement
des actes politiques dans lesquels majorité et opposition ont été fort
actives. Il existe désormais à Strasbourg une droite, actuellement
majoritaire, une gauche et un centre.
L’Europe qui était un thème mineur dans la vie politique
de la plupart des états (sauf, paradoxalement, en Grande-Bretagne où elle
aura été à l’origine du passage durable du parti
conservateur dans la minorité) s’est mise à jouer un rôle
central dans les débats intérieurs. En France, Laurent Fabius
et ses partisans ont utilisé le projet de constitution de l’Europe
pour tenter de prendre le contrôle du parti socialiste. Ses adversaires
ont profité du débat qu’ils ont eu avec les partisans du
non pour manifester leur conversion à la social-démocratie d’une
manière qui n’avait jamais été aussi claire. ([73]) à nos
yeux, le débat qui a eu lieu est dans une large mesure celui, fort légitime,
qui existe entre les citoyens attachés à ce que nous appelons
le « modèle français » et les partisans d’un
nouveau contrat social. Ce débat essentiel sera évoqué dans
le chapitre 24, nouveau, de notre site. Il est clair que ce modèle qui
doit tant à la guerre est devenu minoritaire en Europe.
2322.2 élargissement
Avec constance, la Grande-Bretagne a milité à la fois contre
le fédéralisme européen et pour l’élargissement. « Pour
Downing Street, ce dernier a la vertu de rendre l’Europe plus libérale,
plus atlantique, plus english speaking et moins influencée par le couple
franco-allemand. » ([74])
Le couple franco-allemand
La France, écrasée en juin 1940, a visé « la
réincarnation et l’Allemagne la rédemption » a pu écrire
un ancien conseiller du Président Carter. ([75]) Réincarnation
? Des dirigeants et des citoyens français n’auront-ils pas espéré que
l’Europe, largement inspirée par la France, deviendrait cette
puissance que leur pays avait été jadis ? Mais, à notre
sens et comme on le verra, cet espoir ne se réalisera pas. Au demeurant,
l’entente avec l’Allemagne n’a pas été sans
arrières pensées de la part des Français qui n’entendaient
pas qu’elle devienne le numéro un de l’Europe ; sa position
géographique, l’importance de sa population et de son économie
comme la solidité du deutsche mark auraient, en effet, pu l’aider à acquérir
cette position. Mais Helmuth Kohl, comprenant que la réunification de
son pays suscitait des craintes, a accepté que son mark respecté se
fonde dans l’euro. De surcroît, « dotée de structures
fédérales, l’Allemagne est en mesure d’avoir une
approche plus sereine [de la fédération] que la France […]
qui demeure intimement jacobine. » ([76]) Les études d’opinion
([77]) montrent, en tout cas, que l’entente des Français et des
Allemands est, aujourd’hui chez les citoyens, une réalité profonde.
En 1996 les Etats-Unis étaient, aux yeux des Allemands, leur premier
allié ; en 2003 la France a pris cette place. ([78])
Avions-nous réalisé, cependant, ce qu’un couple franco-allemand éveillait
de mauvais souvenirs dans tant de pays européens ? « Les accords
de MŸnich sont un traumatisme historique qui continue de peser sur la
manière de penser des Tchèques aujourd’hui. » ([79])
Les Polonais furent-ils aidés en 1939 ? Nous souvenons-nous assez que
Varsovie — « fierté polonaise et honte des Allemands. » ([80]) — qui
avait alors plus d’un million d’habitants en retrouva moins de
500 000 en 1945 ? Avons-nous assez conscience des craintes que les Polonais
peuvent éprouver à l’égard de la Russie que Vladimir
Poutine mène d’une poigne de fer et qui leur fournit la totalité du
pétrole et du gaz qu’ils consomment ? Fallait-il reprocher, en
termes peu diplomatiques, à un pays qui compte une importante colonie
aux États-Unis ce qui n’est pas le cas des Français, de
chercher l’appui de l’Amérique alors que les armées
des membres occidentaux de l’Union s’étaient montrées
aussi peu efficaces en Serbie qu’ils l’avaient été à défendre
Dantzig ?
L’Europe reconstruite
Si, aux dix pays intégrés à l’Europe en 2004 ([81])
on ajoute les deux candidats actuels ([82]) le territoire de l’Union
se trouve augmenté d’un peu plus d’un tiers et la population
d’un peu moins de 30 %, passant de moins de 400 millions d’habitants à près
de 500 (Voir l’annexe 1 de ce chapitre). Cependant, le Pib, lui, ne s’accroîtra
que de quelque 10 %. En effet, si en 1939 (comme au XVIe siècle
d’ailleurs) le Pib par habitant des pays européens de l’Est
et de la Russie atteignait plus de la moitié de celui de l’Europe
de l’Ouest, de nos jours il est de l’ordre du tiers pour les pays
de l’Est et du quart pour la Russie. Il est vrai que Portugal, Grèce
et Irlande ont montré que l’adhésion à l’Union
pouvait susciter de vigoureux mouvements de rattrapage, que la croissance de
la plupart des pays européens de l’Est est forte, que la République
Tchèque et la Hongrie ont un Pib par habitant proche de celui du Portugal
ou de la Grèce et, enfin, que si des différences substantielles
doivent subsister elles existent aussi entre l’Ariège et le Bas-Rhin.
À
l’Ouest de l’Europe c’est sans enthousiasme qu’on se
prépare à verser aux nouveaux adhérents des aides qui
devraient atteindre, en quelques années, environ 45 milliards d’euros.
C’est cependant peu au regard de ce que l’Allemagne de l’Est
aura reçu : 20 fois plus pour quatre fois moins d’habitants. ([83])
80 fois plus par tête ! On néglige aussi les avantages que les
entreprises de l’Ouest tirent des marchés et des capacités
que l’Europe orientale leur offre. Parmi les nouveaux membres seules
la Slovénie, l’Estonie et la Lituanie avaient rejoint le système
monétaire européen, antichambre de l’euro ; les autres
pays rencontrent des difficultés — qu’ils finiront vraisemblablement
par vaincre — pour adhérer à la monnaie commune.
«
Dans toutes les enquêtes d’opinion, les Français ont toujours été les
plus réticents, parmi les membres de l’Union, au nouvel élargissement. » ([84])
Ils sont, avec l’Allemagne et l’Italie, fort attachés à un
modèle d’État-providence qui a vieilli et, parmi leurs
inquiétudes, figure à juste raison la crainte que l’élargissement
n’oblige, tôt ou tard, à revoir ce modèle. Notre
Smic, élevé par rapport au salaire moyen, et nos revenus de substitution,
indemnité de chômage et Rmi notamment, souvent accordés
sans un accompagnement personnel, détournent, en effet, des emplois
peu attractifs que des immigrés, d’Europe de l’Est, occuperont
de plus en plus souvent. ([85]) Il sera difficile de combiner le maintien de
notre modèle et la libre circulation des personnes au sein de l’Europe élargie.
Mais ne fallait-il pas, de toute manière, revoir notre système
qui, en guise de protection, tend à l’assistanat ?
2322.3 Et la Turquie ?
Près des trois quarts des Turcs sont favorables à une adhésion
de leur pays à l’Union. En France, une large fraction de l’opinion
y est hostile, les plus jeunes étant favorables mais les plus de 30
ans opposés. En Allemagne aussi le gouvernement est pour l’adhésion
et l’opposition contre : à ses yeux ce serait la fin de l’espoir
d’une Europe vraiment intégrée. Les Hollandais, qui vivent
dans la crainte que se défasse leur consensus national, sont également
hostiles à l’adhésion. L’Autriche, qui se souvient
de la percée des troupes ottomanes jusqu’aux murs de Vienne, est
aussi opposée tandis que la plupart des autres pays de l’Union
sont favorables. En décembre 2004, c’est par 407 voix contre
262 que le Parlement de Strasbourg, votant exceptionnellement à bulletins
secrets, s’est prononcé en faveur de l’ouverture de négociations
avec la Turquie.
La frontière de l’Europe
La géographie est appelée à la barre. Le Bosphore n’est-il
pas la frontière « naturelle » de l’Europe ? Mais éphèse
ou Smyrne n’étaient-elles pas grecques ? Du temps rideau de fer,
la limite de l’Union était claire et la Turquie un élément
clef du dispositif de l’Otan. L’Urss effondrée, « l’Europe
n’a plus d’ennemi. Et du même coup, elle n’a plus de
frontière. » ([86])
Trois autres arguments sont avancés : un poids relatif élevé de
la Turquie — dans peu d’années quelque 15 % de la population
d’une Union qui la comprendrait — une nation encore peu démocratique
enfin et surtout une population en quasi-totalité musulmane.
La démocratie et l’armée
Que, dans les dernières décennies et dans la ligne fixée
par AtatŸrk, l’armée ait joué un rôle essentiel
est établi dans un pays qui, au cours des cinquante dernières
années aura connu plus de 50 gouvernements. Si les interventions répétées
des militaires n’ont pas empêché la tenue d’élections
relativement libres, elles sont allées de pair avec une véritable
persécution des Kurdes : 35 000 morts, 2 millions de villageois
déplacés. En dépit de l’élimination des obstacles
légaux à l’enseignement de la langue kurde ou à la
diffusion d’œuvres en cette langue et de l’abolition de la
peine de mort, les persécutions n’ont pas complètement
cessé. En 2003 l’intervention américaine en Irak a perturbé l’entente
entre états-majors turc et américain qui datait de la guerre
froide et avait même conduit à un rapprochement avec Isra‘l. Un
Irak libéré par l’Amérique n’allait-il pas
confirmer la quasi-autonomie conquise par les Kurdes en Irak et attiser à nouveau
les tensions en Turquie ? Que la position de l’armée liée
aux Usa ne soit plus ce qu’elle était, le vote intervenu à Chypre
en 2004 le montre bien. Les Turcs de l’île ont approuvé le
compromis élaboré sous l’égide de l’Onu, ce
que les militaires n’auraient pas toléré il y a peu, tandis
que la partie grecque, certaine de rejoindre l’Union européenne
faisait preuve d’une intransigeance qu’Athènes a réprouvée.
En effet, en peu d’années, les relations entre Grecs (du continent)
et Turcs, belliqueuses depuis des siècles, se sont améliorées
et le premier ministre grec a osé proclamer : « la Turquie est
une puissance européenne depuis le XVIe siècle. Il serait
négatif de l’exclure. » ([87])
Finalement, il n’est pas déraisonnable d’espérer
qu’une Turquie marchant vers l’Europe où la poigne militaire
aura continué à se relâcher reconnaîtra le génocide
arménien. La France où résident 450 000 descendants d’Arméniens
y sera sensible. Il serait néanmoins vain de présenter aux nations
du Moyen-Orient la Turquie comme un modèle alors qu’elle est seule à avoir
vécu de façon durable cette double expérience : être
le centre de l’Empire Ottoman puis une République laque autoritaire.
é
conomie
La gestion de l’économie turque avait été fort mauvaise
: déficit budgétaire massif et laxisme monétaire conduisant à ce
que, en 40 ans la parité de la livre turque contre dollar ait été divisée
par 400 000 et à ce que la Turquie ait un endettement extérieur élevé.
En 2001, le pays a été en quasi faillite. La croissance avait été très
fluctuante et, en moyenne, faible et l’agriculture ind⁄ment subventionnée.
Des privatisations maintes fois décidées ont été reportées.
Des trafics criminels se sont développés et une économie « grise », échappant
aux impôts a prospéré tandis que les investisseurs étrangers
s’abstenaient de venir dans un pays où ils s’estimaient
maltraités.
Mais on peut espérer que les choses sont en meilleure voie. Les politiques
suivies sont nettement plus rigoureuses et l’Europe leur sert de justification.
En 2004, la hausse des prix a diminué et la croissance du Pib atteindra
9 %. Les investissements étrangers, jusqu’ici très limités,
pourraient démarrer. Sur le plan économique l’adhésion
d’un pays dont le Pib par habitant est égal au cinquième
de celui des quinze anciens membres de l’Union, avec lequel existe depuis
longtemps une union douanière n’apportera pas aux autres pays
de l’Union un changement réel. Les produits turcs représentent
moins de 3 % des importations de l’Union européenne.
Une nation musulmane au sein de l’Europe
La Turquie cherche à combiner les anciennes règles kémalistes
d’une République farouchement laque, une des seules en Europe
avec la France à refuser le port du voile dans les établissements
d’enseignement, et le renouveau des sentiments religieux qui ont porté au
pouvoir des leaders qui les partagent. L’islam (80 % de sunnites, 20
% d’alevis) reste très encadré. Les imans sont des fonctionnaires
qui, chaque vendredi reçoivent par fax le texte de la prédication.
([88]) Dans une Turquie qui s’est urbanisée (14 millions
d’habitants dans l’agglomération d’Istanbul) les femmes,
qui ont obtenu le droit de vote dix ans avant les Françaises, n’accepteront
pas un retour en arrière comparable à celui que les Algériennes
ont connu après 1962. La Turquie peut-elle montrer qu’une conciliation
entre la démocratie et l’islam est possible ? Des adversaires
de l’adhésion de la Turquie craignent d’une part que, au
sein de l’Europe, il devienne plus difficile de défendre des valeurs
d’origine chrétienne et que, d’autre part, l’immigration
des Turcs soit facilitée, accroissant le nombre — quelque 12 millions
aujourd’hui — de résidents de l’Union dont les origines
les rattachent à des pays de tradition musulmane. Sur le premier point
la majorité des Européens pourrait confirmer qu’ils souhaitent
des législations laques mais aussi une grande tolérance dès
lors que les règles de la vie collective ne sont pas mises en cause.
L’adhésion de l’Irlande n’avait pas été refusée
bien que le divorce y ait été interdit. Nous revenons plus loin
sur la question de l’immigration.
Refuser la Turquie ne serait-ce pas créer une nouvelle humiliation pour
les habitants du Moyen-Orient qui en ont souffert tant d’autres ? Accepter
la Turquie n’est-ce pas affirmer que les Européens refusent une
prétendue « guerre des civilisations. »
Adhésion conditionnée ou partenariat privilégié ?
Dès 1959 la Turquie frappait à la porte de l’Europe. En
1999 un conseil européen tenu à Helsinki a accepté le
principe d’une candidature de la Turquie sans évoquer à l’époque
l’option d’un « partenariat privilégié » qui
eut été envisageable. L’Europe a donc été conduite à ouvrir
les négociations promises quitte à être vigilante sur le
respect des conditions de nature politique et économique qu’elle
aura posée, respect qu’elle a exigé des autres candidats.
2322.4 Une politique extérieure et de sécurité commune
Tandis que l’Union s’édifiait, l’Urss et le rideau
de fer disparaissaient et le centre de gravité se déplaçait
de l’Atlantique vers le Pacifique aussi bien au sein des États-Unis
que dans « l’économie monde ». La donne des années
cinquante était totalement changée.
Une diplomatie balbutiante
Une politique extérieure de l’Europe digne de ce nom implique
que les 25 états renoncent à leur souveraineté externe.
Moins infaisable que les sceptiques ne l’affirment si l’on observe
la réussite de la politique commune dans le cadre de l’Organisation
Mondiale du Commerce (Omc). Dans cette enceinte l’Europe parle d’une
seule voix car les états ont pris conscience que tel était
leur intérêt. On rappellera aussi cette évolution : « Bosnie,
attentisme : 250 000 morts avant l’ingérence. Kosovo : 10 000
morts — chiffres approximatifs — après l’intervention.
Macédoine, ingérence préventive : pas de guerre. » ([89])
Et il existe un lien entre les flux d’immigrés qui inquiètent
tant d’Européens et les guerres : « d’où viennent
réfugiés et demandeurs d’asile ? Généralement
des zones de conflits. En intervenant en Macédoine nous avons évité que
les personnes déplacées passent de 170 000 à 500
000. » ([90]) On note enfin des positions européennes communes
sur le traité de Kyoto, le Tribunal pénal international ou l’Iran.
A contrario en 2003, lors de l’intervention américaine en Irak,
on a pu croire que la « vieille Europe » (cinq des six pays fondateurs)
s’opposait aux nouveaux membres. Mais, en peu de mois, il apparut que
la majorité des Européens partageait la même opinion, y
compris dans les pays dont les gouvernements avaient appuyé les Usa.
En conséquence de quoi on a vu les Espagnols se retirer d’Irak
puis les Hollandais, les Hongrois et les Polonais afficher leur intention de
faire de même. Pour autant, cela n’a pas suffi à définir
une politique.
Si la nouvelle constitution est adoptée l’Europe aura un Président élu
pour deux ans et demi et renouvelable une fois ainsi qu’un ministre des
affaires étrangères à la fois membre de la Commission
et coordonnateur de ses homologues nationaux. L’Europe aura son corps
diplomatique. Ce que l’Europe fait au sein de l’Omc, parler d’une
seule voix par la bouche d’un membre de la Commission de Bruxelles, elle
tendra à le faire à l’Onu et au Fmi.
Défense de l’Europe et forces armées
«
Quand les grandes puissances européennes dominaient la scène
internationale, elles affichaient un culte de la force et de la gloire des
armes. Aujourd’hui, l’Europe voit le monde avec les yeux du faible. » ([91])
Cette appréciation a sa part de vérité ? L’Europe
ne voit plus d’états qui seraient de redoutables ennemis et n’a
nulle envie de mener, de son chef, des opérations.
Carence
Du temps de la guerre froide, les Français souhaitaient ne pas être
dépendants de l’Amérique pour leur défense. Michel
Rocard, Premier ministre, avait obtenu de Henry Kissinger et de Robert Mc Namara
la confirmation « qu’aucun Président américain n’aurait
jamais fait donner le feu nucléaire pour défendre autre chose
que sa seule population et son seul territoire. » ([92]) Dès
1966, le général de Gaulle, persuadé que telle serait
bien la ligne de conduite américaine, avait soustrait nos forces au
commandement de l’Otan : en cas d’invasion de l’Europe par
l’Urss, la France devait garder la maîtrise absolue de son arme
atomique. Puis, les maladresses répétées des Français
au sein de l’Otan ont masqué la justesse de leur analyse et longtemps
bloqué la constitution d’une armée européenne dont
ils avaient, en 1954, torpillé le premier projet.
La majorité des Européens de l’Ouest a voulu croire que
la présence des troupes américaines, bien que réduites,
et le bouclier nucléaire les dispensaient de faire l’effort militaire
nécessaire. L’Est de l’Europe, occupé pendant des
décennies par une puissance implacable, laquelle, loin d’être
devenue pacifique et démocratique, se montre inquiétante en Tchétchénie
ou dans le cours des élections ukrainiennes, compte aussi sur l’Amérique.
Elle a d’ailleurs constaté que, sans l’Amérique,
elle avait été incapable d’intervenir en Bosnie.
En 2003, France, Grande-Bretagne et Allemagne combinées ont dépensé pour
leurs armées 90 milliards de dollars, les États-Unis 420.
([93]) L’écart entre le budget américain de « recherche
et développement militaires » et celui des Européens
n’a cessé de s’accroître pour se situer dans la proportion
de 4 à 1. ([94]) De surcroît, les Européens ont tardé à transformer
leur armée comme les Américains l’ont fait : professionnalisation,
moins d’effectif, rapprochement entre les trois armes, recherche persévérante
de nouveaux matériels. Britanniques et Hollandais s’étant
assurés que le nouveau système de navigation européen,
Galileo, ne pourrait être utilisé à des fins militaires,
les armées européennes et l’Otan resteront dépendantes
du Gps américain. Plus généralement, la redéfinition
des missions de l’Otan et du rôle respectif des Américains
et des Européens, pour les adapter à notre temps, n’est
pas à l’ordre du jour. L’Otan n’est-elle pas devenue
une coquille vide dès lors que, pour les Américains, « c’est
la mission qui détermine la coalition » ?
Un modeste début
L’Europe commence à se manifester, de façon modeste il
est vrai. Ses militaires sont responsables en Macédoine. Ils sont intervenus
au Congo et constituent l’essentiel des forces étrangères
en Afghanistan. L’Europe a décidé de se doter de 13 groupes
tactiques, multinationaux, capables de se déployer rapidement ; certains
sont prêts et les autres le seront avant la fin de 2007. Une agence européenne
de l’armement a été créée en 2004 qui vise à harmoniser
les équipements. De leur côté les industries nationales
d’armement ont effectué certains rapprochements bien timides si
on les compare à la restructuration des firmes américaines opérée
sous l’impulsion du Pentagone. Remarquable à cet égard
est la décision française de commander un porte-avions similaire
aux deux navires construits pour les Britanniques par un consortium de firmes
des deux pays.
L’Europe peut-elle être forte sans prétendre être
une puissance ?
Il aura fallu la Bosnie pour que les Européens constatent leur impuissance.
Aujourd’hui ils admettent qu’ils doivent être capables de
conduire des opérations militaires limitées. Gouvernants, stratèges
ou diplomates pourraient bien avoir de plus grandes ambitions, ils ne seraient
pas suivis. Les Européens « veulent une grande Suisse plutôt
qu’une Europe-puissance » ([95]) Ils préfèrent la
dépense sociale à la dépense militaire.
Ne faut-il pas sortir de nos vieux schémas où la nation avait
des ennemis héréditaires et entendait que l’Alsace et la
Lorraine redeviennent françaises ? Lorsqu’on évoque l’Europe-puissance
auprès de la majorité des nations européennes on les fait
se souvenir des chevauchées des armées, françaises ou
allemandes au premier chef. On la pressent opposée aux États-Unis
ce que beaucoup refusent.
Ne peut-on de façon persévérante, en sachant que l’opération
demandera du temps, parvenir à convaincre les Européens qu’il
est de leur intérêt, primo de bâtir une solide défense
commune ; que celle-ci ne se fera pas en un jour et que ce ne sera pas au moment
où le danger se manifestera qu’il faudra songer à se préparer
; secundo, que l’Europe ne sera jamais un moteur de la paix si elle n’est
pas en mesure d’aligner des moyens militaires substantiels lorsque des
crises se manifestent ; non pas pour affirmer qu’elle a raison contre
tous mais au contraire pour favoriser, dans le cadre des instances internationales,
la constitution d’alliances. Cette Europe tranquille mais forte ([96])
répondrait sans doute aux vœux de Vaclav Havel « Trop d’hommes
politiques ou d’institutions européens sont conciliants avec le
mal. Ils manquent d’énergie pour défendre les valeurs qu’ils
proclament et qui figurent dans le préambule de la Constitution européenne. » ([97]) à une
Europe qui lui fait des remontrances, Vladimir Poutine n’est-il pas tenté de
demander : « Combien de divisions ? ». George W. Bush n’a-t-il
pas le même réflexe ?
2322.5 Europe et États-Unis
En « instantané », populations ou Pib de l’Union européenne
et des États-Unis ont des ordres de grandeur voisins mais le dynamisme
américain ([98]) prime et le niveau de vie des Européens qui,
en 1990, semblait destiné à rejoindre celui des Américains
a été distancé — voir les graphiques 3 et 4 en fin
de document.
Populations totales en millions ([99])
1950
2000
2050
Union européenne
296
378
350
États-Unis
152
276
404
Compétition et communauté d’intérêts
Réduire sensiblement les temps de travail n’a pas permis à l’Europe
de faire baisser un chômage qui reste élevé. Il est faible
en Amérique où Washington a, on l’a vu, mieux réussi
la coordination des diverses faces de sa politique économique que Bruxelles
n’y est parvenue avec la Banque centrale européenne. Les traits
bien connus de ce tableau peuvent être accentués et placés
sous le signe de la rivalité — celle d’Airbus et de Boeing
par exemple dans laquelle les plus hautes autorités des états
s’impliquent — mais n’est-ce pas céder à une
tentation manichéiste ? Depuis des années, les firmes européennes
n’ont-elles pas réalisé des acquisitions massives aux États-Unis
? Si la compétition fait partie du monde actuel, elle ne doit pas masquer
la profonde solidarité qui existe entre les économies. De surcroît,
ne faut-il pas corriger la note favorable qu’on donne souvent aux États-Unis
? Efficace à court terme, leur expansion monétaire et budgétaire
(voir le € 23.1 de ce chapitre) a permis une consommation soutenue
mais abouti à une épargne quasi nulle et à d’énormes
déficits (budgétaire et extérieur). La croissance américaine
pourrait être moins durable que celle, certes plus limitée, de
l’Europe ? Faut-il, là également, considérer les
instantanés ou la cinétique ?
Opposition et rapprochements
L’effondrement de l’Urss a fait disparaître l’ennemi
commun des Occidentaux et la solidarité qui liait les membres du pacte
de l’Atlantique s’est affadie. Il est vrai, aussi, que, à l’inverse
de Bill Clinton, George W. Bush, texan d’adoption, n’a guère
d’affinité pour l’Europe et sa culture qu’il connaît
mal. Au demeurant, les personnes qui, récemment, ont immigré aux
Usa ne sont pas, pour l’essentiel, des Européens — voir
le graphique 5 en fin de document ; les Américains qui ne sont pas d’origine
européenne vont, d’aujourd’hui à 2050, passer de
30 à 50 % de la population.
Aussi bien peut-on braquer le projecteur sur les oppositions. Le parlement
de Strasbourg a refusé que Rocco Buttiglione devienne commissaire européen à la
justice au moment où George W. Bush nommait ministre de la justice
Alberto Gonzales qui avait convaincu l’administration américaine
de ne pas appliquer à Guantanamo les conventions de Genève relatives
aux prisonniers de guerre et de ne pas prohiber l’usage de la torture
en Irak.
Les Européens se distinguent « en valorisant l’égalité sociale,
l’interventionnisme étatique, la résistance au changement
et la suppression de la peine de mort. » ([100]) L’Europe serait « post-nationaliste,
post-chrétienne et pacifiste et l’Amérique nationaliste,
religieuse et martiale. » ([101]) On peut relever qu’outre-Atlantique
la pratique religieuse est plus largement répandue que sur le vieux
continent — 60 % des Américains disent que la religion occupe
une place importante dans leur vie ([102]) — où elle est devenue
faible. ([103]) Cependant, en Amérique, les enquêtes ne montrent
pas que, dans l’ensemble de la population, la pratique religieuse aille
en augmentant ; certaines églises démonstratives le laisseraient
croire, mais d’autres formations plus traditionnelles sont en déclin.
Les États-Unis sont nés, dans une large mesure, du rejet de la
règle, cujus regio ejus religio, que les princes allemands avaient adoptée
; aucune église américaine ne devait s’imposer à la
nation.
Le credo libéral, qui présida à la création des États-Unis
et que rappellent ces arrêts récents de la Court suprême
condamnant des actes de l’administration de George W. Bush, reste
vivant et il est dominant dans le monde occidental. Ne constate-t-on pas, au
demeurant, que, dans les cinq dernières années, le nombre de
personnes condamnées à mort aux Usa a régressé de
moitié et celui du nombre d’exécutions de 40 % ? ([104]) « En
tant que New-Yorkais j’avais toujours été partisan de la
peine de mort. C’est le fait d’avoir été confronté en
permanence en Europe à une réflexion sur ce problème qui
m’a conduit à défendre l’idée d’un moratoire
sur les exécutions. » ([105])
Faut-il donc confondre les États-Unis avec leur majorité actuelle
? « Sur bien des dossiers, les clivages culturels sont aussi marqués
au sein de l’Amérique qu’entre celle-ci et ses alliés
atlantiques. » ([106]) « En réalité, en observant
la vision et les valeurs américaines et européennes — du
moins au niveau de l’opinion publique — on aperçoit beaucoup
plus de convergence que de divergence. » ([107])
Les États-Unis ont un grand sens des réalités. Or, d’une
part, leurs entreprises ont besoin du marché européen et d’y
rester acceptées et, d’autre part, la montée en puissance
de la Chine conduira celle-ci, presque fatalement, à vouloir tenir son
rang face aux États-Unis. L’intérêt bien compris
de ces derniers, qu’il s’agisse d’économie ou de géopolitique,
ne les conduira-t-il pas à chercher des alliés et à remonter
le formidable courant d’opposition, voire d’hostilité, qu’ils
ont suscité dans le monde ?
232.3 L’Europe, avant tout, une société policée
?
Si l’Europe n’est pas encore une vraie fédération,
si son poids militaire et diplomatique est faible, si son économie n’est
pas la plus efficace, ne cherche-t-elle pas à être, avant tout,
une société policée ?
2323.1 L’Europe état de droit
La paix, maître mot de l’Europe. ([108]) En acceptant de nouvelles
frontières, l’Allemagne a contribué à établir
la norme de la vie européenne : les différents entre partenaires
se règlent par la négociation et non par la force, même
lorsqu’il s’agit des frontières. Plusieurs accords intervenus
au cours des années récentes ont donné vie à ce
principe dont la Cour de justice européenne est prête à sanctionner
le non-respect. Le recours à la force peut se justifier, comme on l’a
vu en Bosnie et au Kosovo, s’il est le seul moyen de mettre fin à la
violence et de tendre à l’état de droit.
La démocratie est de règle dans l’Union et pour l’Espagne,
le Portugal et la Grèce la fin de leur régime autoritaire et
l’entrée dans l’Europe participaient du même mouvement.
Pour la France le triomphe du droit est plus novateur qu’il n’y
paraît. Le respect du droit implique en effet que nul ne dispose d’un
pouvoir absolu et que fonctionnent vraiment ces checks and balances que
les Britanniques surent mettre en place et dont, chez nous, une constitution
monarchique et des traditions ont freiné la mise en place et l’usage
: l’indépendance des juges est récente et encore fragile — voir, à cet égard,
le chapitre 35 de notre site sur la justice. L’état de droit implique,
aussi, l’acceptation de certaines différences.
2323.2 Le droit à des différences
De tout temps des chefs de clan avaient établi leur ascendance en mobilisant
les leurs contre les étrangers. « Ein Volk, Ein Land, Ein FŸhrer
! » Le monde moderne rend impraticable le modèle ancien dans lequel
un état national, aux frontières assez hermétiques, régnait
sur une population homogène, rurale et pratiquant la même foi.
Les Européens acceptent de mieux en mieux les ressortissants de nations
qui furent leurs adversaires mais continuent à avoir bien du mal à accepter
leurs minorités ethniques. Il est pourtant avéré que l’homogénéité d’une
société conduit à sa sclérose. Les lieux de civilisation
sont des carrefours où se rencontrent des personnes aux origines et
aux cultures diverses.
L’Europe est une des régions au monde où se sera affirmé le
droit des individus de vivre une morale différente, au moins par certains
aspects, de celle de sa famille, de son village ou de sa nation. La fin des
années soixante a constitué à cet égard une étape,
même si les jeunes de ce temps ont, ensuite, admis et même souhaité qu’existent
des règles sans lesquelles la vie collective — et, par exemple,
la sécurité — était impossible. ([109]) Le chapitre
24 de notre site développe ce point.
Minorités et exclusion
Il aura fallu deux siècles pour que les États-Unis permettent à une
classe moyenne de noirs de se développer et que certains d’entre
eux accèdent à des responsabilités civiles, militaires
ou municipales élevées. En Europe, aujourd’hui, les réussites
de membres des minorités existent mais elles sont trop rares et les échecs
demeurent nombreux qui favorisent la montée de la violence. L’Europe
a beaucoup à faire pour que les systèmes éducatifs, les
politiques de logement, l’administration de la police et de la justice
et les municipalités, coordonnées entre elles, favorisent l’ascension
sociale des membres des minorités ethniques. Voir le chapitre 36 de
notre site.
Cohésion sociale et droit à la différence
La société européenne cherche la bonne articulation entre
la nécessaire « cohésion sociale » et un « droit à la
différence » qui autorise non seulement le souvenir de son lieu
de naissance ou de celui de ses parents mais, surtout, les pensées d’un
individu libre par rapport à son entourage, notamment en matière
religieuse. C’est ce que proclamaient les Provinces Unies à Utrecht
en 1579 et que déniait la Grèce qui faisait figurer la religion
de ses citoyens sur leur carte d’identité (disposition que le
Parlement grec a abolie). À ce mouvement on peut rattacher l’incorporation
dans le droit allemand de la nationalité, à côté du « droit
du sang », de celui du sol. ([110]) Des pratiques privées respectant
les principes fondamentaux des droits de l’homme sont acceptées
mais les incitations à des agissements qui leur seraient contraires
ou des incitations à la haine d’autres minorités sont proscrites.
Comme l’affaire du voile à l’école l’a montré en
France, définir la frontière entre la différence interdite
et celle qui est permise n’est pas simple. Faut-il, pour autant, condamner
les nécessaires compromis parce qu’ils ne satisfont personne ?
Le droit à la différence est, aussi, celui de pratiquer sa langue.
Il complique sérieusement la vie de l’Europe dont « la langue
est la traduction. » ([111]) Rendre intelligible un texte d’un
auteur quelconque dans toutes les langues pratiquées en Europe implique
de réaliser 380 traductions allant du finno-portugais à l’italo-tchèque.
Cependant, en 2002 au sein de la Commission européenne, près
de 60 % des textes étaient rédigés en anglais et moins
de 30 % en français (contre près de 40 % huit ans plus tôt).
Trouver les cheminements qui, sans nier le droit à la différence,
conduisent des immigrés à trouver leur place dans la société est,
pour l’Europe, d’autant plus essentiel que cette Europe a peu d’enfants
(moins de 1,5 par femme pour l’Europe des 15) et vieillit. Dans cinq
pays, Allemagne, Autriche, Italie, Grèce et Suède les décès
l’emportent sur les naissances et seule l’immigration empêche
que les populations de ces pays ne diminuent. À partir de 2015 c’est
l’ensemble de l’Europe des 15 dont la population va décliner.
Les pays de l’Est que l’Europe vient d’intégrer accentueront
ce phénomène. L’Europe va donc, selon toute vraisemblance,
devoir conduire une politique d’immigration active. « Le problème
majeur du nouveau siècle est la coexistence des pays riches qui vont
manquer de main-d’œuvre et de pays pauvres qui en ont en abondance. » ([112])
2323.3 L’immigration
Dans l’Europe des 15 les étrangers non-membres de l’Union
représentent 4 % de la population (13 millions sur 380). Cette
présence a beau être limitée elle en inquiète beaucoup.
Des peurs peu rationnelles
Si les attaques serbes en Bosnie et au Kosovo ont provoqué des mouvements
d’émigration brusques et massifs, contrairement aux craintes du
moment, il n’en a pas été de même lorsque, dans les
années quatre-vingt, les pays du Sud de l’Europe sont entrés
dans l’Union où, dans les années quatre-vingt-dix, lorsque
les régimes communistes se sont effondrés dans les pays de l’Est.
Phénomène qui était imprévu : des pays d’Europe
qui avaient connu jadis de forts mouvements d’émigration, Portugal,
Espagne et Irlande, sont devenus des zones d’immigration nette.
Les Européens craignent aussi que leur nation ne soit submergée
par des immigrés mettant au monde un grand nombre d’enfants bien
que dans les pays d’Afrique du Nord, comme chez les immigrés qui
viennent de ces pays, la chute de la natalité ait été si
rapide que le nombre des naissances et des décès sont désormais
proches. Plus généralement, un vieux courant malthusien, celui
qui aura complètement faussé la politique de l’emploi suivie
par la France — voir le chapitre 32 de notre site — a laissé des
traces dans une Europe qui a du mal à croire que ce sont les populations
qui augmentent où se créent le plus grand nombre d’emplois
et non l’inverse.
En dépit de toutes ces réalités, dans une Europe qui,
globalement, a bénéficié de la paix, la méfiance
envers celui qui est différent n’a pas disparu. ([113]) Elle est
restée élevée en Allemagne, aux Pays-Bas et en France
; elle a quelque peu progressé au Danemark — graphique 6. Les
quinze anciens membres de l’Union ont annoncé en 2004 que, pendant
la période transitoire de sept ans prévue par l’accord
d’adhésion, ils appliqueraient des mesures restrictives pour limiter
l’afflux de personnes provenant des dix nouveaux membres. Au sein de
l’Union, pour l’heure, « seuls la Suède, le Danemark,
la Norvège et les Pays-Bas accordent le droit de vote aux étrangers
non communautaires et seulement aux élections locales. » ([114])
Nécessaire politique d’immigration
Cette Europe inquiète peine à définir une politique d’immigration.
Parvenir à des consensus et à des actes communs sera incontestablement
laborieux, même si de premiers pas ont déjà été franchis.
Et, si la nouvelle constitution était adoptée, l’immigration
relèverait de la règle de la majorité qualifiée.
L’unanimité ne serait plus exigée pour traiter de quatre
volets.
Primo, négocier avec les principaux pays d’émigration des
quotas et les visas correspondants comme lÔItalie a commencé à le
faire et que le « processus de Barcelone », convenu avec les pays
méditerranéens, n’a fait qu’amorcer.
Secundo, prévoir pour les nouveaux venus des formations diverses selon
leur niveau de qualification, commençant par des cours obligatoires
de langue pour ceux qui en ont besoin, ce que plusieurs pays européens
font désormais.
Tertio, organiser des procédures communes de contrôle aux frontières
extérieures de l’Union et de refus d’admission ainsi que
la formation concertée de corps de gardes frontières.
Quarto, mener une lutte coordonnée contre les passeurs clandestins dont
les opérations se combinent le plus souvent avec des trafics criminels
(prostitution et drogue). Les salariés souffrant de la concurrence des
travailleurs clandestins ([115]) dont les rémunérations ne sont
assujetties ni aux impôts ni aux cotisations sociales, « le triptyque
sécurité/immigration/asile est au cœur de la problématique
européenne. » ([116])
Nous avons déjà cité le jugement d’un expert allemand
([117]) qui nous paraît fondé : le système social européen,
en Allemagne et en France notamment, en prévoyant des revenus de substitution
dont les bénéficiaires ne sont pas suivis de façon assez
exigeante, crée un véritable appel d’air pour les immigrés.
Ces dernières effectuent des tâches dont les nationaux se détournent.
2323.4 Une économie sociale face à la compétition
Les États-Unis ne s’interrogent guère sur leur régime économique,
convaincus qu’ils sont que « contrairement à ce que l’on
a pu penser entre 1929 et 1932 ou aux lendemains de la seconde guerre
mondiale, le capitalisme a gagné. » ([118]) L’Europe, plus
dubitative, a été plus ambitieuse. L’Angleterre de Beveridge
et l’Allemagne en reconstruction ont élaboré l'« économie
sociale de marché ». Ce modèle cherche à combiner
la liberté d’initiative de l’entreprise et une forte protection
des travailleurs, à la fois sur leur lieu de travail et par les mécanismes
de l’état-providence, santé et retraite au premier chef.
Les initiateurs du modèle ont bien vu que la maximisation du profit
pour l’actionnaire pouvait conduire à des excès tandis
que « nos valeurs, reposant notamment sur le dialogue social, peuvent être
le gage de succès à long terme. » ([119])
La voix des salariés dans l’entreprise
Le chapitre 22 de notre site examine minutieusement un double paradoxe :
—
dans les grandes sociétés, les salariés détiennent,
directement ou, de plus en plus, par le truchement de « fonds »,
la majorité du capital mais les gestionnaires de ces fonds ont, en fait,
parti lié avec les dirigeants d’entreprise. C’est la volonté de
ces derniers plus que les desiderata des salariés-propriétaires,
généralement mal formulés il est vrai, qui l’emporte
;
—
les Anglo-saxons qui, dans le domaine politique sont très attachés à l’existence
de contre-pouvoirs, acceptent que les dirigeants d’entreprise n’en
connaissent guère (si ce n’est la loi du marché) ; ils
reconnaissent que cette situation conduit à des dérives parfois
monstrueuses.
L’Allemagne — et certains pays voisins l’ont peu ou prou
imitée ([120]) — a mis en place un système de cogestion
dans lequel les salariés détiennent des sièges du Conseil
de surveillance des sociétés grandes ou moyennes. Il a fallu
des décennies de discussions pour que l’Europe produise le statut
d’une société européenne, la difficulté essentielle
tenant à ce que les Allemands et leurs émules défendaient
leur système de cogestion que les autres pays, Grande-Bretagne en tête,
refusaient. C’est en 2001 seulement qu’une directive européenne,
fruit de multiples compromis, a pu être publiée. Dans le contexte
d’intense compétition et dans une Europe qui, pour l’heure,
vote en majorité pour des partis de droite, on peut se demander si ces « modèles
européens » vont résister.
Les salariés allemands avaient été d’autant plus écoutés
que leurs syndicats, ignorant les divisions qui existaient en France, rassemblaient
un grand nombre d’adhérents. En France les élus au comité d’entreprise
n’ont pas bénéficié d’un appui aussi fort
et les pouvoirs de cette instance, substantiels, sont moins larges que ceux
du Conseil de surveillance germanique. Avec la mondialisation, « il y
a un décalage entre les outils syndicaux internationaux et la réalité du
fonctionnement des multinationales. Pour elles, il n’y a ni frontières
ni barrières. » ([121]) Et, en Europe, les inégalités
de revenus qui, de 1970 à 1990 avaient diminué, sont, ensuite,
reparties à la hausse. ([122])
L’état-providence dans une économie de compétition
Dans le cadre de l’Europe, en dépit de la résistance opposée
par la Grande-Bretagne et, notamment, sous l’impulsion de Jacques Delors
lorsqu’il présida la Commission de Bruxelles, de très nombreuses
normes communes ont été arrêtées de sorte qu'« en
matière de santé, d’hygiène et de sécurité du
travail ou en ce qui concerne l’égalité entre hommes et
femmes au travail ou à propos de l’information et de la consultation
des travailleurs ou de leurs conditions de travail […] l’Europe
possède la législation la plus avantageuse au monde pour les
salariés. » ([123]) Le traité de Maastricht, comme le projet
de constitution et la charte des droits qu’il a intégrée,
affirment les préoccupations sociales de l’Europe que la jurisprudence
de la Cour de justice de Luxembourg — par exemple dans le domaine des
discriminations dans les embauches — confirme.
Par ailleurs, au sein de tous les pays européens des systèmes
de protection sociale les plus ambitieux au monde, ont été mis
en place et les services publics sont, en général, plus perfectionnés
qu’en Amérique. Mais, en contrepartie, les états européens
prélèvent près de 50 % du Pib contre 30 % aux États-Unis
ou au Japon. Certes, les prélèvements de ces deux pays tendent à augmenter
mais l’Europe vieillissante est sous la même pression alors que
son économie, dont le marché principal est cette Europe grisonnante
elle-même, ne fait pas preuve d’un grand dynamisme.
Le chapitre 36 de notre site évoque les difficultés que rencontrent
ces états-providence alors que les nations sont plongées dans
la compétition. Certes, il en va d’un régime social protecteur
comme de la lutte contre l’effet de serre. La dépense donne des
fruits : « ces mécanismes peuvent créer des formes de consensus
et d’engagement, une efficacité des travailleurs qui peuvent être
attrayantes pour la localisation des activités productrices. » ([124])
Imposition des bénéfices des entreprises ([125])
Royaume Uni
17 %
Pays-Bas
Moyenne Union Européenne
Allemagne
France
23 %
24 %
37 %
41 %
Mais, a contrario et qu’on le veuille ou non, entreprises et individus « votent
avec leurs pieds » : ils cherchent les zones qui donnent à leurs
efforts le plus de rendement : Dexia en Belgique, Seita-Altadis en Espagne,
EADS aux Pays-Bas, Ericsson ou Astra Zeneca en Grande-Bretagne et ABB en Suisse.
Aussi, tandis que Français et Allemands peinaient et tardaient à réviser
leurs systèmes de retraite, de santé ou d’indemnisation
du chômage et, du coup, plongeaient leurs finances publiques dans un
déficit choquant, d’autres partenaires, luttant contre les excès
de l’assistanat, parvenaient à abaisser les prélèvements
effectués sur les individus ou les entreprises. à un rythme de
1,5 à 2 % par an, ils sont parvenus, en quelques années, à une
diminution sensible des dépenses collectives tout en préservant
une forte protection sociale :
Réduction des dépenses publiques 1993-1998 en % du PIB ([126])
Suède
11,4
Belgique
4,5
Finlande
8,5
Angleterre
4,4
Italie
7,9
États-Unis
2,2
Pays-Bas
7,6
Allemagne
2,1
Danemark
6,1
France
1,1
à Lisbonne, l’Europe a défini une stratégie visant à améliorer
sa compétitivité. Elle a reconnu que la proportion des adultes
qui sont au travail, moins des deux tiers, était faible (c’est
particulièrement vrai en France) lorsqu’on la compare à celle
des États-Unis. L’objectif retenu par l’Union s’impose
d’autant plus que la population vieillit. Pour payer les retraites il
faut bien qu’il y ait des travailleurs.
La situation des salariés, affaiblie dans cette phase où le capitalisme
a retrouvé une nouvelle jeunesse, pourrait changer à partir de
2006 ([127]) : en raison du départ à la retraite des enfants
du baby-boom le marché de l’emploi se retournera probablement
et les salariés seront en meilleure position pour négocier (à condition
que les salariés des pays émergents, comme la Chine, le leur
permettent). On peut néanmoins penser que, dans un premier temps au
moins, ils chercheront davantage à améliorer leur situation individuelle
(salaire et retraite) que leur statut collectif.
2323.5 La communauté européenne
S’agissant de l’Europe, le mot de communauté « n’avait
pas de place toute faite dans le vocabulaire juridique et le discours politique
moderne » ([128]) mais c’est celui que choisirent les fondateurs.
N’évoque-t-il pas un fond culturel allant de Cracovie à la
Sorbonne ou de Bologne à Salamanque ?
Des communautés imparfaites
Le passage de nations dont certaines s’étaient voulues monistes à des
sociétés qui acceptent leur diversité, s’il est
en cours, est loin d’être achevé. La cohésion sociale
d’ensembles comportant une certaine hétérogénéité reste
très imparfaite. Une enquête qui, couvrant 30 pays européens,
est répétée tous les 9 ans ([129]) montre que la confiance
qui, d’un pays à l’autre, règne dans les relations
entre leurs propres citoyens est très variable et ne va pas toujours
en se développant — graphique 7 en fin de document. Élevée
et en progrès en Suède, au Danemark et aux Pays-Bas, elle est
des plus basses et en déclin en Roumanie. Elle n’est pas haute
en France et a plutôt régressé. À des collectivités
soudées, qui existent surtout dans les pays du Nord de l’Europe,
s’oppose l’Est de l’Europe dont les habitants semblent se
défier autant de leurs compatriotes que des institutions et où la
participation à la vie associative est particulièrement réduite — graphique
8.
Si l’esprit communautaire est aussi inachevé à l’intérieur
de tant de nations européennes il n’est guère étonnant
que la vie à vingt-cinq révèle de nombreuses aspérités.
Le progrès viendra-t-il, comme ce fut le cas dans un passé lointain,
de l’enseignement supérieur ?
Le processus de Bologne
Les universités européennes semblent être entrées
dans une voie prometteuse. Le processus de Bologne a récemment instauré une
coopération organique entre elles. Dans les années récentes,
elles avaient en effet pris conscience que, dans leur quasi-totalité,
elles ne faisaient plus le poids face aux grands campus américains qui,
bénéficiant d’un hinterland vaste et riche, ont, en outre
vu émigrer vers eux nombre d’intellectuels européens. Les
uns, persécutés par des régimes totalitaires, cherchaient
la liberté ; les autres des conditions de travail favorables et, notamment,
des relations avec les sociétés privées qui sont
moins fructueuses du côté des universités européennes.
Ces universités cherchent donc dans l’Europe un nouveau souffle
qui pourrait venir de plusieurs éléments. D’abord des enseignants
et des élèves d’origines diverses peuvent constituer des
milieux stimulants comme l’histoire de maintes facultés le montre.
Le rapprochement entre recherche et enseignement, que la France n’a pas
assez favorisé, serait un second facteur de progrès. Enfin les
universités européennes s’organiseront autour de « pôles
d’excellence. » ([130]) Dans des villes ou coexistent des universités
vivantes et des entreprises dynamiques — à Toulouse, à Grenoble — des
liens se créent assez naturellement entre ceux qui cherchent et ceux
qui exploitent.
Au moment où les pays d’Asie progressent dans l’échelle
des techniques et deviennent capables de concevoir et produire des biens plus élaborés,
l’Europe et la France risquent de perdre du terrain s’ils ne promeuvent
pas recherches et innovations, notamment dans les domaines de pointe : biologie,
informatique et communication notamment. Nous ne développerons pas ce
point plus avant : il sera traité au chapitre 24 (nouveau) de notre
site.
L’Europe se réunit autour de l’affirmation de droits de
l’homme, explicitée dans sa future constitution. 500 millions
de personnes qui partagent un ensemble de principes : n’est-ce pas là la
principale force de l’Europe ? Son ciment et la source, plus que d’une
puissance, d’un rayonnement ? ([131]) N’est-ce pas à partir
de l’Europe que la suppression de la peine de mort gagne, lentement,
du terrain dans le monde ? Que les individus ont la perspective de passer de
la soumission à la collectivité à une participation active
? à la responsabilisation.
23.3 Les institutions mondiales imparfaites mais nécessaires
Il suffit d’évoquer quelques domaines d’intervention des
institutions internationales, comme nous allons le faire, pour que leur utilité apparaisse.
Il est pourtant banal de contester leur efficacité. N’est-ce pas
la première fois dans l’histoire, au demeurant, que la planète
cherche à se doter de formes de gouvernement qui ne lui soient pas imposées
par un émule d’Alexandre le Grand ? ([132]) L’Europe à six
puis 15 puis 25 a déjà bien du mal à se gouverner et il
n’est guère étonnant que près de 200 nations, si
différentes les unes des autres, trouvent laborieux de se fixer des
règles de vie commune et de s’organiser pour qu’elles soient
appliquées. De surcroît, les institutions internationales rencontrent
les résistances parfois farouches de certains pays. La France gaullienne
a été plus que réticente à l’égard
de l’Onu qu’elle soutient désormais. De plus de poids est
l’évolution inverse des États-Unis qui, après avoir
promu l’Organisation et abrité son siège dans leur ville-
phare, entendent aujourd’hui limiter son rôle. La formidable mondialisation
de l’économie, qui a retiré tant de leurs pouvoirs aux états
nationaux, n’appelle-t-elle pas un contrepoids et une régulation
qui ne peuvent venir que d’institutions internationales de nature politique
?
233.1 Des autorités mondiales sont nécessaires
Notre objectif reste d’évaluer le devenir du « modèle
français » face aux évolutions du monde et nous ne prétendons
pas faire ici une revue exhaustive des actions de l’Onu et de ses agences.
Mettons en avant le Gatt, simple forum de discussion hier et devenu Organisation
mondiale du Commerce (Omc). Tandis que le nombre des participants aux accords
conclus dans ce cadre augmentait de façon continue et que, notamment,
l’Inde et la Chine s’ouvraient aux échanges mondiaux, ceux-ci
bondissaient de 2 trillions de dollars à plus de six aujourd’hui.
Pendant longtemps majoritaires au sein de l’Omc, ce qui n’est plus
le cas aujourd’hui, les pays riches auront conduit le jeu à leur
profit. Des pays pauvres ont d⁄ ouvrir leurs frontières alors
qu’ils étaient peu à même de supporter la concurrence.
Jusqu’au 1er janvier 2005, l’exportation de textiles, l’une
des rares industries compétitives des pays peu développés,
a été fortement limitée. A contrario, les pays développés
ont favorisé leur agriculture non sans provoquer de graves dégâts
dans maints pays pauvres. Par exemple : 25 000 producteurs de coton américains,
fortement subventionnés, mettent à mal onze millions de producteurs
d’Afrique de l’Ouest. ([133]) Dans les pays riches eux-mêmes
la compétition a provoqué de multiples adaptations, parfois très
douloureuses. Cependant, les reportages qui dramatisent ne doivent pas occulter
le fait que la libération des échanges aura été,
avec le progrès des techniques bien s⁄r, un facteur décisif
de la hausse du niveau de vie des habitants de la planète. La Chine
et l’Inde en sont des exemples éclatants. Et, sans ce progrès économique,
les avancées dans le domaine de l’éducation, de la santé ou
du logement n’auraient pas eu lieu. La formation économique donnée
aux Français a été si médiocre que les plus âgés
d’entre eux ([134]) ont encore du mal à comprendre la loi des
avantages comparatifs, démontrée depuis longtemps non seulement
par le raisonnement mais par les faits. L’échange commercial entre
nations est, globalement, très productif ; c’est lui qui aura
tiré la croissance. Encore a-t-il besoin d’être géré pour
que des évolutions se fassent mais à un rythme acceptable.
L’environnement est un autre domaine où la mise au point d’un
ordre international est à la fois nécessaire et difficile. Un
nombre croissant de personnes et de gouvernements ont compris qu’il fallait
lutter contre la production des gaz à effets de serre et que l’action
d’un pays ou même d’un groupe de pays ne suffirait pas à renverser
le cours actuel des choses comme il faudrait le faire. L’application
d’accords internationaux est la voie. Les premiers pas sur ce chemin
peuvent être critiqués mais pas la direction. Le chapitre 22 de
notre site évoque aussi la nécessité d’accords pour
lutter contre la pollution des mers et les « paradis », fiscaux
et légaux, où se trouve immatriculée une part très
importante de la flotte de commerce. Comme on le sait depuis longtemps, les
voleurs sont souvent en avance d’un temps sur les gendarmes ; aujourd’hui
les premiers jouent une carte mondiale et les seconds sont conduits, non sans
peiner, à faire de même.
É
galement bien difficile, mais néanmoins nécessaire, est la lutte
contre la prolifération des armes de destruction massive. On voit bien
le risque que comporte la détention de telles armes par des hommes ou
des régimes sans contre-pouvoirs. Mais la communauté internationale
pourra-t-elle se dispenser d’un débat sur la légitimité de
leur détention ? Comment demander à l’Iran et à la
Corée du Nord, qui ont signé le traité de non-prolifération
des armes nucléaires, de renoncer à s’armer alors que les États-Unis
refusent de se soumettre à un consensus international avant d’engager
des actions guerrières ? Que faire de l’Inde, du Pakistan et d’Isra‘l
qui ont l’arme atomique mais qui n’ont pas adhéré à ce
traité ? Et quid de la vingtaine et plus ([135]) d’autres pays
qui ont sans doute l’arme atomique mais qui, comme Isra‘l, ne le
reconnaissent pas ? On voit bien aussi que, tôt ou tard, des questions
aussi vitales que celle du clonage humain devront être discutées
au plan mondial. Les instances de l’Onu seraient le théâtre
normal du débat.
On aurait pu évoquer l’Organisation mondiale de la santé,
les Tribunaux internationaux, la Banque mondiale ou le Fonds monétaire
international ; les interventions de ce dernier n’ont-elles pas évité que
les difficultés du Mexique, de l’Asie du Sud-est, de la Russie
ou de l’Argentine ne provoquent des crises mondiales ? Les exemples cités
plus haut ne suffisent-ils pas à confirmer que les institutions mondiales
sont nécessaires malgré leurs incontestables défaillances
? Une partie des défauts qu’elles ont montrés tient sans
doute aux tâtonnements de tout organisme nouveau ; d’autres sont
liés à des difficultés quasiment structurelles.
233.2 Le difficile fonctionnement des institutions mondiales
En 2004, le secrétaire général de l’Onu, Kofi Annan,
a demandé à 16 personnalités d’examiner la façon
dont fonctionnent les institutions internationales ; leur rapport ([136]) a été remis à la
fin de 2004 et, en 2005, une révision de l’organisation est à l’ordre
du jour. Cependant, en arrière-plan de tout agencement, et le commandant
largement, demeureront les rapports de force entre les nations ; ils ont beaucoup évolué.
Au lendemain du second conflit mondial, les États-Unis, lassés
d’être conduits à intervenir dans des conflits, avaient
pris la tête des nations les plus fortes pour créer l’Onu.
Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité — Roosevelt
n’ayant admis la France qu’à regret — qui devaient
finalement tous disposer de l’arme nucléaire, pouvaient ambitionner
d’être le directoire du monde. Parallèlement, au sein des
conseils d’administration du Fonds monétaire international (Fmi)
et de la Banque mondiale les grandes puissances, complétés par
le Japon, détenaient la moitié des droits de vote.
La guerre froide ayant longtemps paralysé l’Onu, on pouvait espérer, à partir
de 1990, que son autorité s’imposerait plus aisément. Mais
la domination des cinq instaurée en 1945 était en question. Progressivement
le nombre de membres de l’Onu s’était accru pour atteindre
près de 200. Certaines nations non-membre du Conseil de sécurité,
comme l’Inde ou le Brésil, se sont considérablement développées.
Ces deux pays, avec l’Allemagne et le Japon, ont, en septembre 2004,
revendiqué un siège permanent au sein du Conseil. Par ailleurs,
depuis la conférence de Doha — novembre 2001 — les
intérêts des pays les moins développés sont mieux
pris en considération et, de son côté, le Fmi a révisé ses
modes d’intervention.
L’Assemblée générale de l’Onu avait, à maintes
reprises, donné l’occasion à certains pays de mettre en
accusation les nations les plus puissantes, à commencer par les États-Unis.
Des discours parfois excessifs ont été tenus tandis qu’aux
Usa un courant ancien prenait plus de force au fur et à mesure que le
centre de gravité démographique s’éloignait de la
côte Est : des citoyens attachés aux pouvoirs édifiés à partir
de la base (bottom up) et contestant les superstructures fédérales,
ont a fortiori nié la légitimité des organisations internationales
; ils faisaient observer que nombre de membres de l’Onu étaient
des états bien peu démocratiques.
Il aura fallu un demi-siècle à l’Europe pour qu’un
parlement élu commence à exercer des pouvoirs réels et
il faudra sans doute bien du temps encore pour que les décisions de
l’Onu résultent d’une démarche vraiment démocratique.
L’Assemblée pourra-t-elle continuer à donner le même
poids au vote de la Chine et du Honduras ? Au demeurant, ces décisions
sont d’autant plus difficiles à élaborer et à appliquer
qu’elles concernent des pays qui se trouvent à des stades de développement
très différents.
Changer la composition du Conseil de Sécurité sera également
difficile. Toutes les tentatives faites depuis quarante ans n’ont-elles
pas échoué ? Il faut, en effet, pour y parvenir, réunir
les deux tiers des voix au sein de l’Assemblée générale
et ne pas rencontrer le veto d’un membre permanent actuel. La Chine peut-elle
admettre le Japon ? Le Pakistan accepter que l’Inde soit nommée
et lui ignoré ? L’Italie, fondatrice de l’Union européenne,
ne devrait-elle pas plaider, avec l’Espagne et bien d’autres nations,
pour que l’Europe soit représentée en tant que telle tant
au sein du Conseil de sécurité que du Fmi. Mais la Grande-Bretagne
n’admettra pas avant longtemps un tel changement et si la Grande-Bretagne
le refuse la France peut-elle l’accepter ?
Pour de longues années sans doute, notre monde continuera à connaître
la résistance de nombreux états-nation attachés à leur
souveraineté. Ce n’est que progressivement qu’il sera admis,
par la majorité des pays de la planète que celle-ci, pour être
gouvernée, doit limiter les souverainetés nationales.
233.3 Les nations et leurs états
L’activité s’étant mondialisée — les
deux tiers des effectifs des grandes sociétés françaises
sont situés hors de nos frontières — des autorités
se mettent en place pour tenter de la policer ; du coup, elles limitent des
souverainetés souvent fort anciennes, ce qui ne va pas sans provoquer
des réactions. Lorsque Valéry Giscard d’Estaing avait rappelé aux
Français que leur population ne représentait guère que
1 % de celle du monde il avait été accueilli fraîchement.
2333.1 Mondialisation et souveraineté
Une petite minorité composée d’artistes, de sportifs ou
de chefs d’entreprise, de nationalités très diverses, s’affranchit
de sa nationalité originelle pour choisir le domicile fiscal le plus
avantageux. Le phénomène est moins marginal qu’il n’y
paraît : dans tous les pays industrialisés une forte proportion
du produit de l’impôt sur le revenu ou sur le patrimoine provient
de personnes fortement taxées (aux États-Unis, 1 % des contribuables
versent 30 % de l’impôt sur le revenu).
A contrario, aux États-Unis le courant qui refuse que des limites soient
posées aux droits souverains a grandi (ce point a été évoqué au € 23.1
de ce chapitre) et est au pouvoir. Washington ne s’est pas contenté pas
de revenir sur l’accord donné par Bill Clinton au projet de Cour
pénale international, il a menacé de représailles des
pays qui entendaient y adhérer. ([137]) Les États-Unis entendent être
les seuls juges de la légitimité d’une action de force
fut-elle préventive alors que s’est développé un
courant contraire qui estime que toute action militaire ne ressortant pas de
la légitime défense doit être approuvée par le Conseil
de sécurité des Nations-Unies. Le secrétaire général
de l’Onu demande qu’avant de déclencher une opération
on « s’interroge sur la gravité de la menace, sur le fait
de savoir si l’intervention a bien pour objet de réduire cette
menace, si tous les moyens non-militaires ont bien été envisagés,
si la force qui va être utilisée est bien proportionnelle à la
menace et si les conséquences de l’intervention ont bien été pesées. » ([138])
Tous n’acceptent pas ces sages considérations et, si le monde
a, dans le dernier demi-siècle, évité un conflit généralisé il
n’en a pas moins connu bien des guerres.
2333.2 Guerres et droit d’ingérence
Dans la deuxième moitié du Xxe siècle, cent cinquante
guerres ont fait trente millions de morts, moins que le second conflit mondial
et ses soixante millions de victimes mais autant que le premier. Récemment
encore, un tiers des pays africains était, directement ou indirectement,
affecté par un conflit armé. ([139]) Or, la guerre provoque non
seulement de nombreux et épouvantables massacres mais aussi énormes
migrations non voulues, sous-développement, misère et maladie
: pour l’essentiel, la famine qui subsiste dans le monde est due à la
guerre.
Devant tant de drames le concept du « droit d’ingérence » a
m⁄ri dans la conscience internationale. « La non-intervention ne
peut être évoquée contre ceux qui commettent des génocides
ou d’autres atrocités comparables. » ([140]) Cette notion
a reçu des applications peu convaincantes en Somalie mais relativement
efficaces en Bosnie ou au Kosovo. Corrélativement, des chefs d’état
qui avaient ordonné des crimes à grande échelle ont été poursuivis
qu’il s’agisse de Milosevic, de Pinochet, de Saddam Hussein ou
des Khmers rouges.
Dans les années quatre-vingt-dix les morts dues aux conflits entre états
ont diminué, la négociation ayant permis de mettre fin à un
nombre accru de ces conflits, mais les attentats du 11 septembre ont dramatisé un
mouvement qui était en cours : « depuis vingt ans, les guerres
ont été faites majoritairement par des acteurs non étatiques
opposés à des acteurs étatiques. » ([141]) Et l’histoire
a montré que l’intervention des forces armées contre des
opposants protégés par la population conduisait souvent à un échec,
la répression exacerbant les résistances. Gardons cependant cette
vision d’une fragile tendance des conflits armés à régresser.
Deux réflexions termineront ce chapitre. La première intéresse
tous les pays. Ceux qui, comme les animateurs du site Contrat-social, sont
convaincus que la mondialisation appelle le développement de contre-pouvoirs
de nature politique, doivent reconnaître que cette exigence est contrariée
par un puissant mouvement qui, vers la fin des années soixante s’est
accéléré. La volonté des individus d’échapper
aux contraintes que leur clan, leur famille, leur église, leur parti
faisaient peser sur eux a grandi. ([142]) Les formes traditionnelles de démocratie
s’en trouvent, pour un temps au moins, affaiblies y compris dans les
pays du Nord de l’Europe où elles étaient le mieux mises
en valeur comme en Norvège. ([143]) La social-démocratie a, comme
les populations qu’elle intéresse, vieilli. Elle a été portée
par le désir que la collectivité soit plus protectrice mais elle
a construit des appareils qui limitent l’autonomie des individus. Elle
ne leur propose pas assez clairement de passer à un autre stade, celui
où les citoyens se sentent, par leur comportement, responsables de la
bonne marche de la cité à travers la multitude de microsystèmes
auxquels ils participent.
La seconde réflexion concerne la France. Notre modèle de société a été forgé alors
que des conflits récurrents fournissaient de bonnes raisons pour renforcer
les pouvoirs de l’état ; à un moment aussi où le
pays pouvait se croire au centre du monde et d’une homogénéité quasiment
parfaite. a-t-il été assez ajusté aux conditions de notre
temps, de la place de la France dans le monde et aux fractures sociales notamment
? Ce modèle qui admet encore tant de pratiques autocratiques ne mérite-t-il
pas d’être révisé. Notre contrat social ne doit-il
pas être rajeuni ? Le chapitre 24 de notre site tentera de répondre,
au moins partiellement, à ces questions.
23 — Annexe 1 – Bibliographie
Michel Albert, Jean Boissonnat et Michel Camdessus
Notre foi dans ce siècle
arléa
2002
Pierre Bauchet
Concentration des multinationales
CNRS éditions
2003
Jean Boissonnat
Plaidoyer pour une France qui doute
Stock
2004
Pierre Bréchon
Les valeurs des Français
Armand Colin
2001
Michel Camdessus (gr. prés. par)
Le Sursaut
La docum. française
2004
Commissariat Général du Plan
Immigtation, marché du travail, intégration
La docum. française
2002
Commissariat Général du Plan
Mondialisation et recomposition du capital
La docum. française
2003
Conseil d’Analyse économique
Démographie et économie
La docum. française
2002
Conseil d’Analyse économique
Réformer le pacte de stabilité et de croissance
La docum. française
2004
Mich. Debonneuil, L. Fontagné
Compétivité, Conseil d’Analyse économique
La docum. française
2003
Jacques Delors
Mémoires
Plon
2003
La Documentation française
20 ans de transf. de l’économie française.
La docum. française
2002
Alain Duhamel
Le désarroi français
Plon
2003
Olivier Duhamel ss la dir.
L’état de l’opinion 2004
Seuil
2004
R. Fauroux, B. Spitz et alii
Notre état
Robert Laffont
2000
R. Fauroux, B. Spitz et alii
État d’urgence
Robert Laffont
2004
Marcel Gauchet
La Révolution des pouvoirs
Gallimard
1995
Marcel Gauchet
Le désenchantement du monde
nrf Gallimard
2002
Marcel Gauchet
La condition historique
Stock
2003
Marcel Gauchet
La démocratie contre elle-même
nrf Gallimard
2003
Michel Godet
Le choc de 2006
Odile Jacob
2003
Jean-Marie Gorse
Renforcer l’attractivité de l’écon. française,
Conseil écon. et social
2002
Pierre Hasner et Justin Vasse
Washington et le monde
Ceri Édit. autrementt
2003
Institut Montaine
Comment rendre l’Europe compétitive
Institut Montaine
2004
Erik Izraelewicz
Quand la Chine change le monde
Grasset
2005
Alexis Keller
L’accord de Genève
Seuil
2004
Gilles Kepel
Fitna, guerre au cœur de l’islam
Gallimard
2004
Bernard Kouchner
Le premier qui dit la vérité
Robert Laffont
2002
Paul Krugman
L’Amérique dérape
Flammarion
2004
Pascal Lamy
L’Europe en première ligne
Seuil
2002
Pascal Lamy
La democratie-monde
Seuil
2004
Jean-Paul Maréchal
Humaniser l’économie
Desclée de Brouwer
2000
Francis Massé
Le silence politique
Ouest éditions
2000
Francis Massé
Le citoyen, clé de l’Europe
Ouest éditions
2004
Observ. de l’Europe industrielle
Liaisons dangereuses
Ocde
The sources of economic growth
Ocde
2003
Ouvrage collectif
Euro et gouvernance économique
La docum. française
2004
Pierre Rosanvallon
Le modèle politique français
Seuil
2004
Nicolas Sarkozy
La République, les religions, l’espérance
Cerf
2004
Sénat (les rapports du)
èvaluation des politiques publiques
Sénat
2004
Sofres
L’état de l’opinion
Seuil
2002
Stefan Zweig
Le monde d’hier
Le livre de poche
23 — Graphiques
Graphique 1 – Usa : production et importation de pétrole
Millions de barils jours
Source : Sociétal, 4e trimestre 2003.
Graphique 2 – Récepteurs RV vendus dans le monde millions
Source : Fortune, 9 février 2004.
Graphique 3 – Pib par habitant : Usa = 100
Source : Groningen Growth & Development Center, février 2004.
Graphique 4 – évolution des populations millions d’habitants
Source : The Economist, 8 novembre 2003.
Graphique 5 –Origine de l’immigration américaine en %
Source : futuribles, mars 2003, page 30.
Graphique 6 – Le rejet des voisins % rejetant plus d’un type de voisins
Source : futuribles, juillet-ao⁄t 2002.
Graphique 7 – évolution de la confiance interpersonnelle
Pays à haut niveau de confiance
Source : futuribles, juillet-ao⁄t 2002.
Graphique 8 – Confiance, amis, associations
Source : futuribles, juillet-ao⁄t 2002.
23 – Table des matières
23.0 Résumé du chapitre et pistes de recherche 1
23.1 Les États-Unis, hyper-puissance durable ? 2
231.1 Les atouts 2
2311.1 Atouts démographiques et géographiques 2
2311.2 Une société qui fut plus ouverte que celles d’Europe
notamment 3
2311.3 Un anglais quasi universel et des médias puissants 4
231.2 Facteurs économiques et militaires 4
2312.1 économie créative mais déficits croissants 5
2312.2 Un appareil financier fort et audacieux 5
2312.3 Le pétrole et une phase inquiétante 6
2312.5 La première force militaire 7
231.3 Les confrontations 7
2313.1 La Russie, ennemie d’hier 7
2313.2 Aujourd’hui, le terrorisme issu du Moyen-Orient 8
2313.3 La Chine, adversaire de demain ? 12
2313.4 L’unilatéralisme américain 13
23.2 L’Union européenne, un chantier 15
232.1 Une Union d’abord économique 15
2321.1 Liberté et concurrence dans un marché commun 15
2321.2 La politique agricole commune — Pac — en question 17
2321.3 Des politiques communes bâties et à bâtir 18
232.2 L’Union politique de l’Europe 21
2 322,1 L’Europe et sa constitution 22
2322.2 élargissement 24
2322.3 Et la Turquie ? 26
2322.4 Une politique extérieure et de sécurité commune 28
2322.5 Europe et États-Unis 30
232.3 L’Europe, avant tout, une société policée
? 32
2323.1 L’Europe état de droit 32
2323.2 Le droit à des différences 33
2323.3 L’immigration 34
2323.4 Une économie sociale face à la compétition 36
2323.5 La communauté européenne 38
23.3 Les institutions mondiales imparfaites mais nécessaires 40
233.1 Des autorités mondiales sont nécessaires 40
233.2 Le difficile fonctionnement des institutions mondiales 41
233.3 Les nations et leurs états 43
2333.1 Mondialisation et souveraineté 43
2333.2 Guerres et droit d’ingérence 43
23 – Annexe 1 – Bibliographie 45
23 – Graphiques 46
23 – Table des matières 49
[1] Francis Massé, Le silence politique, Ouest-édition,
juin 2 000.
[2] Bill Clinton, cité par Le Monde du 23 juillet 2004.
[3] Futuribles, septembre 2004.
[4] Futuribles, septembre 2004.
[5] The Economist, « Meritocracy in America », 1er janvier 2005.
[6] en % des recettes des cinémas en 1996 ; « L’Europe de l’audiovisuel », Sociétal, juin 1999.
[7] Hubert Védrine cité par Pierre Hasner, Washington et le monde, éditions Autrement, 2003.
[8] 2003, à parité de pouvoir d’achat, The Economist, 2 octobre 2004.
[9] Main science and technology indicators, OCDE, 2002.
[10] Ligue urbaine nationale, citée par Le Monde du 8 avril 2005.
[11] Main science and technology indicators, OCDE, 2002.
[12] Field Poll Institute, enquête de 1999.
[13] Pierre Buhler, « L’Amérique et le monde », Commentaire, automne 2004.
[14] George W. Bush, West Point, 1er juin 2002.
[15] Fareed Zakaria, cité par Pierre Hasner, Washington et le monde, opus cité.
[16] Françoise Thom, « Mirage russe en France et en Europe », Commentaire, été 2004.
[17] Mohammed Arkoun, l’Islam, approche critique, Grancher, 1998.
[18] Rapport de la Pnud et du Fonds arabe de développement, 2003.
[19] Mohammed Arkoun, opus cité.
[20] Gilles Kepel, Fitna, guerre au cœur de l’islam, Gallimard, 2004.
[21] Gilles Kepel, ibidem.
[22] Sur ce point également, voir Gilles Kepel, opus cité.
[23] Fortune, (publication américaine), 31 mars 2003.
[24] Michel Brulé, Sociétal, 4e trimestre 2003.
[25] Paul Wolfowitz, numéro 2 du Pentagone, 28 mai 2003.
[26] Gilles Kepel, opus cité.
[27] Olivier Roy, L’islam mondialisé, Seuil, 2002.
[28] Gilles Kepel, opus cité.
[29] Cité par The Economist, 22 mars 2003.
[30] Gilles Kepel, opus cité.
[31] Al-Quds al-Arabi, journal arabe publié à Londres.
[32] John Rockfeller, sébnateur, Vice-Pt de la commission d’enquête sur le renseignement, juillet 2004.
[33] Philip H. Gordon, Brookings Institution, « Pour un new deal », Commentaire, hiver 2004-2005.
[34] The Economist, 25 octobre 2003 (NB la majorité des lecteurs de l’hebdomadaire est américaine).
[35] Michel Brulé, Sociétal, 4e trimestre 2003.
[36] Ibidem.
[37] The Economist, 1er novembre 2004.
[38] Ce paragraphe emprunte beaucoup à l’ouvrage d’Erik Izraelewicz, Quand la Chine change le monde, Grasset, 2005.
[39] Tony Cowling, « La perception des Etats-Unis à travers le monde », L’Opinion 2004. Seuil, 2005.
[40] Pierre Buhler, « L’Amérique et le monde », Commentaire, automne 2004.
[41] The Economist, « special report George Bush », 28 ao⁄t 2004,
[42] Joseph Nye, universitaire américain, The Economist, 23 mars 2002.
[43] Jean Boissonnat, Plaidoyer pour une France qui doute, Stock, 2004.
[44] Enquête Georgeson Shareholder pour le Monde, Le Monde, 15 juin
2001.
[45] Louis Schweitzer, Président de Renault, Le Débat, mars-avril 2001.
[46] Observatoire de l’Europe industrielle, Liaisons dangereuses entre institutions et milieux d’affaires.
[47] Elie Cohen, directeur de recherche au Cnrs, 20 ans de transformation de l’économie française.
[48] Sofres, état de l’opinion 2002, Seuil, 2003.
[49] Sociétal, 1er trimestre 2004.
[50] Hervé Gaymard, émission LCI-Le Monde, 24 février 2003.
[51] The Economist, 9 juin 2001.
[52] Pascal Lamy, Le Monde, 10 novembre 2001.
[53] « But the economics is moving towards yes », The Economist, 14 juin 2003.
[54] Selon Eurostat, la dispersion des taux d’inflation de la zone a, de 1990 à 2003, diminué dans la proportion de 6 à 1,3. Elle est désormais voisine de la dispersion qui existe aux Usa entre les états.
[55] Jean-Claude Trichet, alors gouverneur de la Banque de France, juin 2003.
[56] Entre autres : Patrick Artus et Charles Wyplosz, rapport pour le Conseil d’analyse économique, 2003.
[57] Lors de la reconduction de ses fonctions, février 2000.
[58] Romano Prodi, interview, Le Monde, 1er janvier 2003.
[59] Suggestion de l’Institut Montaigne.
[60] Michel Camdessus (groupe de travail présidé par), Le Sursaut, vers une nouvelle croissance pour la France, La Documentation française, 2004.
[61] Michel Pébereau, in Claude Bébéar et alii, Le Courage de réformer, Odile Jacob, 2002.
[62] Stanley Hoffman, cité par Pierre Hasner, Washington et le monde, éditions Autrement, 2003.
[63] Francis Massé, Le citoyen, clé de l’Europe, Ouest éditions, 2004.
[64] Jorge Sampaio, Président de la République portugaise, Le Monde, 8 juin 2004.
[65] Stefan Zweig, Le Monde d’hier, Le livre de poche.
[66] Psacal Lamy, « Le modèle français vu d’Europe », Le Débat, mars-avril 2005.
[67] Conférence de presse.
[68] Jean Boissonnat, Plaidoyer pour une France qui doute, Stock, 2004.
[69] Jean Boissonnat, ibidem.
[70] Philippe d’Iribarne, La logique de l’honneur, Seuil, 1999.
[71] Le philosophe Vladimir Yankélévitch, cîté par Michel Albert, Jean Boissonnat et Michel Camdessus, dans Notre foi dans ce siècle, Arléa, 2002.
[72] Thierry de Montbrial, Le Monde, 6 avril 2005.
[73] Voir, par exemple, Martine Aubry, Jacques Lang, Dominique Strauss-Kahn, Le Monde, 6 déc.2004.
[74] The Economist, 11 décembre 2004.
[75] Zbigniew Brzezinski, cité par jean Boissonnat, opus cité.
[76] Philippe Moreau-Desfarges, Le Débat, janvier 2002.
[77] Sofres, L’état de l’opinion, Le Seuil, 2001.
[78] Enquête Bdb, novembre 2003.
[79] Vaclav Havel, 10 juillet 2002.
[80] Gerhard Schršder, 3 ao⁄t 2004.
[81] Pologne, Hongrie, Tchèquie, Slovaquie, Slovénie, Lituanie, Lettonie, Estonie, Chypre, Malte.
[82] Roumanie et Bulgarie.
[83] Bronislaw Geremek, Le Monde, 26 février 2003.
[84] Jean Boissonnat, Plaidoyer pour une France qui doute, Stock, 2004.
[85] H. W. Sinn, dr de l’Ifo institut de MŸnich, Commentaire, printemps 2005 et Sociétal, 2e trim. 2005.
[86] Jean Boissonnat, opus cité.
[87] Interview de Costa Simitis, Le Monde, 9 janvier 2003.
[88] Jean Rapha‘l Chaponnière, Futuribles, décembre 2004.
[89] Bernard Kouchner, Le Monde, 22 novembre 2002.
[90] Lord Robertson, secrétaire général de l’Otan, Le Monde, 15 mai 2002.
[91] Robert Kagan, cité par Pierre Hasner, Washington et le monde, éditions Autrement, 2003.
[92] Michel Rocard, Notre Europe, in Notre état, op.cit.
[93] Stokholm International Peace Research Institute, www.sipri.org.
[94] Rapport du ministère français de la défense nationale, 2003.
[95] Hubert Védrine, « Que faire avec l’hyperpuissance », Le Débat, mars-avril 2005.
[96] Hubert Védrine, bulletin des anciens élèves de Sciences-Po, décembre 2004.
[97] Interview, Le Monde, 24 février 2005.
[98] Le taux de fertilité américain s’est redressé à 2 enfants par femme, celui de l’Europe est à 1,4 et diminue. En 2050 l’âge moyen des Européens sera de 53 ans, celui des Américains de 36 (Brokings Institution).
[99] Source US Census Bureau.
[100] Patrick Chamorel, « LEurope puissance, la fin d’un rêve », Sociétal, 1er trimestre 2004.
[101] William Kristol, Weekly Standard, cité par Patrick Chamorel, article précité.
[102] Enquête Pew Global Attitude Project de 2002, citée par le New York Times, décembre 2004.
[103] 7,7% de Français se considèrent comme catholiques pratiquants, enquête Csa-La Croix, déc. 2004,
[104] Rapport du Centre d’information sur la peine de mort cité par Le Monde du 15 décembre 2004.
[105] Felix Rohatyn, ancien ambassadeur des états-Unis en France, Washington Post – International Herald Tribune, 21 février 2001.
[106] Pierre Melandri, « L’Amérique et l’Europe, une mésentente cordiale », Sociétal, 1er trimestre 2004.
[107] Pierre Hasner, Washington et le monde, opus cité.
[108] Jean Monnet.
[109] Commissariat général du Plan et Institut universitaire de Florence, Croyances religieuses, morales et éthiques dans le processus de construction européenne, mai 2002
[110] Michel Rocard, bulletin des anciens élèves des Sciences-Po, décembre 2004.
[111] Umberto Eco.
[112] Michel Albert, Jean Boissonnat et Michel Camdessus, Notre foi dans ce siècle, Arléa, 2002.
[113] P.Bréchon & J-F Tchernia, « Les enquêtes sur les valeurs des Européens », Futuribles, juillet 2002.
[114] Dominique Schnapper, La démocratie providentielle, nrf, gallimard, 2002.
[115] En 2002, l’Organisation internationale pour les migrations chiffrait à 3 millions le nombre migrants clandestins chez les 15 (500 000 en France) contre 2 millions en 1991.
[116] Jacques Delors, futuribles, janvier 2003.
[117] H. W. Sinn, dr de l’Ifo institut de MŸnich, Commentaire, printemps 2005 et Sociétal, 2e trim. 2005.
[118] Michel Rocard, Le Monde 14 février 2002.
[119] Bertrand Collomb, Président de Lafarge, interview, Le Monde, 22 février 2003.
[120] Danemark, Suède, Finlande, Pays-Bas, Luxembourg.
[121] Bernard Thibault, Ma voix ouvrière, Stock, 2004.
[122] Christian Morrisson, « Inégalités, pauvreté et cohésion sociale dans l’Ue », Commentaire, print 2005.
[123] Jean Boissonnat, Plaidoyer pour une France qui doute, Stock, 2004.
[124] Michel Pébereau, Pt de Bnp-Paribas, in Cl. Bébéar & alii, Le Courage de réformer, O. Jacob, 2002.
[125] étude du cabinet Baker Mc Kensie pour le gouvernement hollandais, cité par l’état et nous, opus cité.
[126] Sociétal, juin 1998.
[127] Michel Godet, Le choc de 2006, Odile Jacob, 2003
[128] Bronislaw Geremek, « Devenir européen et défi prométhéen. », Le Monde, 7 décembre 2004.
[129] Voir futuribles, juillet-ao⁄t 2002.
[130] Christian Blanc, Pour un écosystème de la croissance, rapt au premier ministre, Ass. nationale, 2004
[131] Psacal Lamy, « Le modèle français vu d’Europe », Le Débat, mars-avril 2005.
[132] Michel Albert, Jean Boissonnat et Michel Camdessus, dans Notre foi dans ce siècle, Arléa, 2002.
[133] The Economist, 6 septembre 2003.
[134] Enquête Sofres de juillet 2001, citée par l’état de l’opinion 2002, Seuil, 2002.
[135] Selon un interview au Monde, 31 oct. 2003, Mohammed Elbaradei, Dr Gal de l’Aiea.
[136] www.un.org/secureworld.
[137] Pierre Hasner, Washington et le monde, éditions Autrement, 2003.
[138] Kofi Annan, The Economist, 4 décembre 2004.
[139] Michel Albert, Jean Boissonnat, Michel Camdessus, Notre foi dans ce siècle, arléa, 2002.
[140] Kofi Annan, The Economist, 4 décembre 2004.
[141] Françoise Bouchet-Saulnier, responsable juridique de Médecins sans frontières et Antoine Garapon, responsable du Comité Kosovo, Le Monde, 19 novembre 2 001.
[142] Alain Touraine, Un nouveau paradigme, Fayard, 2005.
[143] Une étude approfondie du phénomène a été conduite dans ce pays, un article de Stein Ringen paru dans Le Débat, mars-avril 2005, « Force et décomposition de la démocratie représentative » en rend compte.