23 Au-delà de l’État-nation
23.0 Résumé du chapitre et pistes de recherche
Le propos du second volet de notre site est de souligner l’obsolescence du modèle français, notamment — et c’est l’objet du présent chapitre — face aux puissantes évolutions qui ont lieu sur la planète. L’état-nation n’est plus en mesure de réguler une société et une économie pour lesquels les frontières ne comptent plus guère.
En moins d’une génération la Chine est devenue une grande puissance, à la fois partenaire de nombreux pays au premier rang desquels les États-Unis, associé monétaire — sa monnaie étant accrochée au dollar dont elle est l’indispensable soutien — et, enfin, rival étant donné, notamment, l’impérieuse nécessité des économies modernes de s’approvisionner en pétrole. Dans un tel contexte, penser que l’Amérique pourra continuer à conduire des politiques unilatérales est-il rationnel ?
La France, a elle aussi, le plus grand mal à clore le chapitre de l’État-nation. Elle a joué un rôle de leader dans la construction européenne mais découvre aujourd’hui qu’elle n’y est plus majoritaire. Sa culture et son modèle n’étant pas ceux du compromis l’Europe élargie, qui est forcément celle des compromis, ne dit rien qui vaille à nombre de ses citoyens.
Le phénomène est général : électeurs, élus et administrations nationales ont du mal à s’adapter à la globalisation. Si l’entreprise privée est ou tend à devenir internationale, l’état national rechigne encore à s’intégrer dans un système de gouvernement international (mondial ou européen). ([1]) Crispés, des Français ne risquent-ils pas de faire la même erreur que celle que beaucoup auront commise à l’égard du capitalisme : refuser les faits et, du coup, tarder à construire des contre-pouvoirs efficients ? Le poids de la Chine, de l’Inde et du Brésil grandissant, une question essentielle de notre temps ne peut-elle se formuler ainsi : l’Europe parvient désormais à maintenir la paix en son sein mais la paix dans le monde pourra-t-elle s’établir solidement si l’Europe n’y participe pas de façon unie, comme elle le fait, efficacement, dans le domaine du commerce mondial ?
Pour des raisons techniques, les graphiques figurent après l’annexe mais nous encourageons nos visiteurs à les avoir sous les yeux lorsqu’ils liront les passages qui y renvoient.
Corps du texte
23.1 Les États-Unis, l’hyperpuissance et ses fragilités page 2
23.2 L’Union européenne, un chantier page 15
23.3 Des institutions internationales nécessaires page 41
Annexe page 45
Graphiques page 46
Table des matières page 50

23.1 Les États-Unis, hyper-puissance durable ?
Trois facteurs, circonstanciels ou durables, ont conduit les États-Unis à être considérés comme une « hyper-puissance » et à se convaincre eux-mêmes qu’ils en étaient une. Primo ils disposent des atouts économiques, technologiques, scientifiques mais aussi culturels très puissants que nous évoquerons. Secundo, depuis dix ans, les autres acteurs de la scène internationale ont été en retrait : l’adversaire de cinquante ans, l’Urss, s’était effondrée, le Japon a connu une léthargie économique, l’Europe n’est pas encore parvenue à définir une politique extérieure cohérente (à l’exception notable du domaine des échanges commerciaux) et la Chine, en plein essor, n’a pas acquis la maturité d’une grande puissance. Tertio, une tradition liée à leurs origines si particulières veut que les États-Unis soient exceptionnels et ce courant, après le choc du 11 septembre, a repris une grande force, permettant à George W. Bush de donner au parti républicain un tour populiste et à sa politique un caractère quasiment messianique : l’Amérique, incarnant le « bien », est entrée en guerre contre le « mal ».
Ne faut-il pas, néanmoins, douter que cette situation d’hyperpuissance puisse être durable ? Un monde dans lequel « l’Amérique ne jouira plus d’une supériorité écrasante » ([2]) n’est-il pas concevable ? On peut se souvenir de la phase fort difficile que les États-Unis ont connue pendant les années quatre-vingt où leur économie mais aussi leur prestige étaient en question mais, surtout, se demander si la mondialisation est compatible avec une nation dominante. Examinons donc les différentes composantes de la supériorité américaine actuelle mais aussi les points faibles et, notamment, l’échiquier pétrolier : les États-Unis y disposent-ils de pièces maîtresses ?
231.1 Les atouts
Les États-Unis ont une démographie exceptionnellement favorable qui est la résultante directe de la politique d’immigration relativement ouverte qu’ils ont menée.
2311.1 Atouts démographiques et géographiques
Si l’ensemble des pays développés a, depuis des années, une natalité faible, une croissance nulle et un vieillissement rapide, ce n’est pas le cas des États-Unis.
Population en millions ([3])

1950

2002

2050 (est)

Variation :
2002-1950

2050/2002

Pays développés

813

1 203

1 220

+48 %

+1 %

Autres pays

1 705

5 000

7 700

+ 92%

+54 %

% des pays développés

33 %

19 %

14 %

L’élargissement de l’Union européenne tend à accentuer la tendance au plafonnement de sa population — en attendant que s’amorce une diminution — alors que la population des États-Unis augmente d’un peu plus de 1 % ; corollaire : l’Amérique est plus jeune que l’Europe. Sa supériorité dans maints domaines de la recherche et de la technologie s’explique en partie par l’afflux d’étudiants venus d’Asie ; leur venue compense la tendance, dans le monde occidental, à la diminution des jeunes qui s’engagent dans les sciences « dures ».
Population en millions ([4])

1950

2002

2050 (est)

Europe à 15

297

379

372

États-unis

158

285

409

États-Unis en % des « 15 »

53 %

75 %

110 %

Par ailleurs, les États-Unis ont une façade sur l’océan Pacifique, nouvelle mare nostrum où résident les populations les plus importantes de notre époque et se réalise 60 % du Pib mondial. On peut voir un lien entre ces deux réalités : le centre de gravité intérieur des Usa ne se déplace-t-il pas du Nord et de l’Est vers l’Ouest et le Sud ? Comme dans toute nation sans doute, une partie du pays se développe, démographiquement et économiquement, davantage que l’autre. Et certains observent qu’en 2004 les bastions électoraux de John Kerry se trouvaient dans la partie la moins dynamique des Usa. La réélection de George W. Bush ne reflète-elle pas ces évolutions ?
A contrario, les atouts américains vis-à-vis des grands pays en voie de développement, moins puissants, tendent à s’amenuiser. La population américaine représente 5 % de celle du monde, celle de la Chine 21 % et celle de l’Inde 16 %.
2311.2 Une société qui fut plus ouverte que celles d’Europe notamment
à l’égard de la plupart des pays européens comme de la Chine ou du Japon, une des forces essentielles des États-Unis (leur force essentielle ?) a été la fluidité de leurs élites. N’est-ce pas l’origine même du pays : des émigrants voulant échapper aux contraintes que leur imposaient les autorités de leur pays d’origine ? Les Américains n’ont pas toléré la reconstitution d’une catégorie qui aurait été plus noble que les autres et leur insistance sur la fiabilité — l’accountability — des dirigeants ou la nécessité de contre-pouvoirs efficaces n’est pas fortuite. À la différence de la nomenklatura soviétique ou de notre nouvelle noblesse (Voir le chapitre 13 de notre site sur le « modèle français »), les dirigeants sont évalués et sanctionnés sans ménagement. Les hauts fonctionnaires, loin de sortir du même moule, viennent d’horizons très divers et l’idéal du self-made-man demeure vivant.
George W. Bush a réussi à conquérir une partie des minorités qui votaient jadis de façon presque exclusive pour les Démocrates. Par les nominations auxquelles il a procédé après sa réélection il a montré l’importance qu’il attache aux populations venues de l’immigration. Il faut aussi noter que quatre femmes font partie du nouveau cabinet.
Toutefois plusieurs évolutions sont en cours qui conduisent à nuancer ce tableau. Comme dans maints pays, le dynamisme du capitalisme de ces dernières années et l’ouverture des frontières tendaient déjà à rendre l’Amérique plus inégale. En outre la protection contre la maladie est mal assurée pour une partie considérable des habitants ce qui est choquant pour un pays disposant de si vastes ressources : l’espérance de vie moyenne n’y est plus une des plus élevées. Plus récemment l’administration de George W. Bush a pris des mesures fiscales extrêmement énergiques mais favorables à ceux qui disposent du revenu et du capital les plus élevés. « Les États-Unis ne sont-ils pas en train de se calcifier ? de devenir, comme l’Europe, une société de classes ? » ([5])
2311.3 Un anglais quasi universel et des médias puissants
La révolution industrielle, partant d’Angleterre, aura contribué à faire de l’Anglais la langue technique tandis que la colonisation britannique créait non seulement les premiers états américains mais aussi un Commonwealth autrement plus peuplé et prospère que notre Empire colonial. Et la langue anglaise, par sa double origine germanique et française et sa grammaire assez simple comme sa capacité à forger des mots nouveaux, s’est prêtée à une large diffusion. Les Français dont la langue a été, jadis, la langue internationale, regrettent ce phénomène amorcé dès le XIXe siècle : l’anglais est devenu, de facto, la langue quasiment universelle. Non seulement celle de la science et de maints internautes ou des médias mais aussi des diplomates et des entreprises. Elle est désormais celle d’Aventis, de Total, de Vivendi et d’Axa comme de Siemens, de la Banque centrale européenne ou de l’Eurocorps. La langue aura aidé les Américains à s’implanter en Irlande et à tirer parti des capacités de l’Inde de Bangalore dans l’informatique. Les élargissements successifs de l’Union européenne, en conduisant à la multiplication des langues utilisées, ont renforcé la position de l’anglais par rapport au français ou à l’allemand.
Dans le domaine de l’art, l’émigration en Amérique, pendant la dernière guerre, de nombre d’artistes a contribué à donner à New York, la place que Paris ou Vienne tinrent jadis. Et, en ce qui concerne les films, celle d’Hollywood est écrasante :
% de films diffusés ([6])

en France

en Europe

aux USA

films américains

55 %

70 %

98 %

films français

37 %

3 %

< 1 %

Les Américains peuvent « étant maîtres des images mondiales du cinéma et de la télévision, inspirer les rêves et les désirs des autres. » ([7]) Ceci étant, la crainte de voir l’univers entier s’aligner sur une culture dominante est sans doute simpliste. La segmentation des clientèles est une réalité et le provincialisme retrouve une seconde jeunesse. Cnn est devenue une télévision quasiment mondiale mais en développant des programmes locaux. Reste que, avec la langue anglaise, les États-Unis disposent d’un atout considérable dont le poids, à vue humaine, va continuer à grandir.
231.2 Facteurs économiques et militaires
Au cours de la dernière décennie, en économie (à l’instar de la démographie) la croissance des États-Unis — 3,5 % en moyenne annuelle — a été intermédiaire entre celle de la zone euro 2 % — et celle des pays en développement — environ 5 %, la Chine et de l’Inde croissant, depuis des années, au rythme de 7/8 % pour la première et 5/6 % pour la seconde.
Les Usa constituent en eux-mêmes le plus beau marché du monde : un ensemble important, sans frontières où les revenus sont élevés ; ils réalisent 24 % du Pib mondial, la Chine 13 % (la France moins de 4 %) ([8]). La Chine et l’Inde ont gagné les 2e et 4e places, le Japon tenant la 3e. Si la Chine se rapproche des Etats-Unis, le chemin qui reste à parcourir pour les rattraper est long.
2312.1 économie créative mais déficits croissants
Les États-Unis gardent, globalement, le leadership des innovations technologiques :
Produits de haute technologie ([9])

États-Unis

France

Allemagne

Exportations en 2000, en % des importations

240 %

86 %

73 %

L’innovation fraye d’autant plus aisément son chemin en Amérique que la « destruction créatrice » y est acceptée (alors qu’elle heurte les Français). La grande majorité des Américains pense que les individus doivent avant tout compter sur leur propre énergie. L’aide de la collectivité ne leur paraît pas première et ses interventions dans l’ordre économique souvent malencontreuses. L’égalité des chances et, notamment, une concurrence loyale leur paraît essentielle mais que l’inégalité des revenus et des patrimoines soit nettement plus grande qu’en Europe — patrimoine moyen d’un noir américain 6 100 $, d’un blanc 67 000 $ ([10] — et qu’elle se soit accrue au cours des trente dernières années ne provoque guère de protestation. Il est vrai que, dans la dernière décennie, ce phénomène n’a pas empêché la proportion des Américains vivant sous le seuil de pauvreté de décroître.
Les laboratoires de recherche ont des liaisons fécondes avec les entreprises. Les totalitarismes qui ont sévi en Europe ont, comme dans le domaine de l’art, contribué au développement d’universités prestigieuses. Celles-ci attirent des savants chevronnés comme de jeunes chercheurs étrangers. « Depuis 1990, l’Europe a reçu un prix Nobel scientifique décerné à un non-européen, contre 10 décernés à des non-américains travaillant aux États-Unis. » ([11])
  La vigueur de ces atouts semble devoir se confirmer dans les années qui viennent en dépit des restrictions qui ont été mises à l’entrée de jeunes sur le territoire américain. Cependant, les statistiques économiques ne disent pas tout. Deux millions d’Américains sont en prison et les dépenses correspondantes sont décomptées dans leur Pib. La qualité des services publics, globalement inférieure à ceux de l’Europe, est-elle prise en compte ? La Californie souligne que la hausse du pouvoir d’achat n’exprime pas la dégradation de la sécurité et de l’environnement. ([12])
2312.2 Un appareil financier fort et audacieux
Les entreprises et laboratoires créatifs des Usa ont été épaulés par un appareil financier puissant. À la fin du XXe siècle, les financements des firmes naissantes, les start-up, avaient abondé (presque trop ?) et avaient été relayés par un marché des capitaux avide de nouveautés : une fraction substantielle des retraites provient de la capitalisation et, comme les Américains n’ont pas à l’égard du placement en action la phobie de nombre de Français, les ressources abondantes ont permis non seulement de financer les firmes américaines mais de prendre des positions substantielles dans le capital de sociétés étrangères.
Si les positions prises à l’étranger par les fonds américains demeurent, la chute de la bourse en 2000 et la quasi disparition de l’épargne privée américaine devraient empêcher les Usa de continuer à renforcer leurs participations dans les firmes étrangères. On ne peut exclure qu’ils soient conduits à liquider certaines d’entre elles. Où va, en effet, l’Amérique ?
2312.3 Le pétrole et une phase inquiétante
L’habitat et le style de vie américains reposent largement sur un usage massif d’un pétrole beaucoup moins taxé qu’en Europe. Les États-Unis importent les deux tiers de leur consommation — voir le graphique 1 en fin de document — et sont donc de plus en plus dépendants du Moyen-Orient tandis que la demande chinoise de pétrole grimpe en flèche. Si la Californie, des comtés et des entreprises ont pris de multiples mesures pour freiner la production de gaz à effet de serre, le Sénat s’oppose à l’adoption de politiques nationales qui réduiraient la consommation d’énergie et, notamment, à la ratification des accords de Kyoto. Pendant ce temps la consommation chinoise augmente à grande allure et Vladimir Poutine rassemble sous son contrôle les cartes dont disposent les Russes, premiers producteurs de gaz naturel au monde. La guerre d’Irak aura-t-elle permis de renforcer la main américaine dans le monde des producteurs de brut ? Jusqu’ici ce n’est pas évident. En tout cas le prix du baril a fortement augmenté, certains facteurs de hausse se trouvant, il est vrai, chez les pays consommateurs.
D’une manière générale, les Etats-Unis, sortis de la mini récession qui avait suivi les excès de la « nouvelle économie », semblent être entrés dans une phase inquiétante. Leur banque centrale a poursuivi une politique d’argent facile en dépit du fait que George W. Bush a fait passer les finances publiques d’un excédent de 1 % du Pib à un déficit proche de 5 %, moins pour des raisons économiques que pour satisfaire ses électeurs (fortes baisses d’impôt déjà évoquées et subventions à l’agriculture notamment) et financer les opérations menées en Irak.
De son côté, la consommation des ménages est restée très soutenue, non que les salaires aient augmenté de façon sensible mais grâce à l’emprunt. Aux ménages dont les deux-tiers sont propriétaires de leur logement, les banques ont, en effet, offert de refinancer à des conditions plus favorables leurs emprunts hypothécaires anciens. Les taux d’intérêt bas ayant favorisé une hausse des prix de l’immobilier, les ménages ont ainsi disposé de substantielles ressources nouvelles.
Les consommateurs ont cessé d’épargner, le déficit public est devenu énorme et les profits non réinvestis des entreprises ont été insuffisants pour financer ce déficit. La balance extérieure est, elle aussi, devenue déficitaire pour des montants à la fois considérables et croissants : 400 milliards de dollars en 2001, 666 milliards en 2004, soit près de 6 % du Pib. Lors du boom qui a concidé avec le deuxième mandat de Bill Clinton le déficit extérieur américain, moins élevé, résultait largement d’investissements productifs ; il était couvert par des achats d’actions (ou d’entreprises) réalisés par les non-résidents. Aujourd’hui, ce déficit est d⁄ à la consommation et au déficit public. Est-ce sain ? Est-ce durable ? Un repli substantiel du $ suffira-t-il à renverser ce cours des choses ? Lorsqu’on souligne la croissance plus forte des Usa par rapport à l’Europe ne faut-il pas relever que les premiers n’épargnent pas, sont en déséquilibre et s’endettent ?
Pendant le premier mandat de George W. Bush, plus de 90 % de l’accroissement de la dette publique américaine aura été financé par l’étranger, banques centrales asiatiques, notamment, l’institution chinoise en tête. Les États-Unis peuvent-ils à la fois conduire des opérations militaires et procéder aux réformes sociales que la partie la plus défavorisée de la population demande ? En s’endettant vis-à-vis de l’étranger ne donnent-ils pas des armes aux puissances auxquelles ils sont ou seront sans doute confrontés ?
2312.5 La première force militaire
Les états-Unis, disposant des compétences technologiques et de la puissance économique nécessaires, ont consacré à leur armée des crédits importants et, par exemple, entetenu un réseau de bases ou de facilités militaires dans 132 pays. ([13]) Réduit après la guerre du Vietnam et la diminution des tensions avec l’Urss, le budget de la défense a été accru dans les dernières années et renforcé après les attentats du 11 septembre. La supériorité américaine, qui va demeurer écrasante, est-elle, pour autant, sans vulnérabilités ?
231.3 Les confrontations
Un manichéisme domine la stratégie américaine, celui d’une lutte à mort entre le « Bien », les états-Unis, et le « Mal » ([14]) qu’incarnent les états « rogues » (Irak, Iran et Corée du Nord) et Al-Qaida. Même si tous les Américains n’approuvent pas ce schéma, nombreux sont ceux qui pensent que leur pays est investi d’une mission particulière. C’est avec de tels sentiments que, pour l’heure, les États-Unis affrontent leurs adversaires d’hier — au premier rang desquels la Russie — ceux d’aujourd’hui — les extrêmistes de l’islam — et ceux de demain peut-être, telle la Chine.
2313.1 La Russie, ennemie d’hier
La Russie dispose d’un territoire gigantesque, de frontières avec des pays d’Orient et d’une fenêtre sur le Pacifique mais celles-ci ne la mettent pas au contact de l’Asie la plus dynamique. Par ailleurs, la population russe, au niveau scolaire et culturel élevé, aura été l’une des toutes premières dans les grands pays industrialisés à connaître une baisse sensible. Fait exceptionnel, la longévité a diminué sous l’effet de l’alcool et, plus récemment, du Sida. La différence entre le profil démographique des états-Unis et celui de la Russie, rarement évoquée, est considérable :
Population (en millions)

1950

2000

variations

Russie

120

145

+ 20%

États-Unis

150

276

+ 84%

Par ailleurs, la Russie a perdu le contrôle de nombreux territoires qu’elle avait menés d’une main de fer dans un cadre impérial puis dans celui de l’Urss. Que la Finlande ou les états baltes rejoignent l’Otan et l’Union européenne n’est déjà pas plaisant et lourde est cette Tchétchénie révoltée, où l’armée russe s’enlise et s’avilit — 100 000 civils tués, 200 000 déplacés ([15]) — mais que la Géorgie, où Staline naquit, et, surtout que l’Ukraine, si liée aux origines mêmes de la nation russe, soient dirigées par des europhiles est autrement difficile à accepter.
Par ailleurs, si les firmes, américaines ou autres, s’implantent énergiquement en Chine, elles sont réticentes à aller en Russie où leurs investissements sont mal protégés par un état de droit encore embryonnaire. La poigne brutale de Vladimir Poutine est, en effet, omniprésente. Dans le domaine économique, il entend reprendre le contrôle d’une partie au moins des entreprises tombées aux mains des « oligarques » et, au premier chef, de celles qui produisent gaz ou pétrole ainsi que de leurs réseaux de transport. Ce sont, en effet, des armes essentielles tant pour exercer un certain contrôle sur d’anciennes républiques soviétiques que pour négocier en position de force avec l’Europe que la Russie alimente en gaz naturel. ([16])
  Pour les États-Unis, la Russie très affaiblie et comme groggy, a été, dans les années récentes, un partenaire peu dangereux. Dès lors que l’Ukraine est en cause et au moment où le pétrole reprend du poids, la relation américano-russe pourrait bien devenir plus difficile même si les deux pays ont le même désir de mater les extrémistes se réclamant de l’islam.
2313.2 Aujourd’hui, le terrorisme issu du Moyen-Orient
La défaite subie par l’armée soviétique en Afghanistan, contribua à l’effondrement de l’Urss et, indirectement, à l’établissement, pour un temps, de la suprématie américaine. Il ne fut pas étonnant, dès lors, qu’une confrontation survint entre les extrémistes de l’islam et les États-Unis.
Alors que les électeurs d’Indonésie et de Malaisie ont, au printemps de 2004, désavoué les partis extrémistes, sommes-nous en présence, comme l’affirment Oussama Ben Laden et des Américains d’une confrontation d’essence religieuse, d’un « choc des civilisations » ? Ou s’agit-il, plus trivialement, d’un de ces nombreux affrontements que le monde a connus, dans lesquels le chef de guerre, dont on ne questionne pas la sincérité de la foi, mobilise la foule, les électeurs et les combattants en utilisant leurs sentiments religieux, situation dans laquelle « le politique domine le religieux et l’utilise à ses fins propres et non l’inverse » ([17]) ?
Le terrorisme stratégie de l’échec
Par leurs actions, les terroristes tentent de gagner une position de force alors qu’ils sont en situation de grande faiblesse. Les islamistes partisans d’actions violentes craignent que le monde dans lequel ils vivent ne leur offre aucune perspective gratifiante : les travaux récents d’agences de l’Onu ([18]) mettent à jour la situation attristante du Moyen-Orient. Des naissances longtemps élevées ont concidé avec un développement économique très limité, oasis pétroliers mis à part. Le niveau d’éducation, celui des filles notamment, est faible, les systèmes de gouvernement archaques et souvent marqués par la corruption. La décolonisation qui a suivi la deuxième guerre mondiale et la création des états nationaux n’a absolument pas permis de progresser vers la reconstruction de cet islam rayonnant sur lequel Bagdad régnait au XIIe siècle. L’opposition entre les sunnites et les chiites est forte. L’indépendance de l’Algérie a été suivie par une vague de violence monstrueuse et par la régression de la situation des femmes. C’est en Occident que se sont réfugiés (et dispersés) les intellectuels désireux de conduire une réflexion critique sur l’islam. Le « réveil de l’islam » dont on parle va de pair avec une réflexion théologique, éthique et juridique qui, au Moyen-Orient, est peu développée de sorte que l’islam devient un refuge, un repaire ou un tremplin beaucoup plus qu’un mouvement spirituel. ([19])
  Plusieurs états de la région sont liés aux États-Unis par des accords pétroliers et militaires ou l’octroi de subsides. Les autres, Syrie ou Iran, sont sans grandes forces. La division règne entre ces états faibles de sorte qu’Isra‘l a réussi à survivre et à se développer sans provoquer de réactions efficaces. Le terrorisme est un substitut à la fois à un combat contre l’occident et contre Isra‘l que les états ne mènent pas et à des vies politiques nationales quasiment inexistantes. Sur ce dernier plan, les extrémistes ont échoué soit à prendre le pouvoir soit, l’ayant pris — comme en Iran — à l’exercer de façon convaincante. ([20])
  Le terrorisme arme de la désespérance ? Certes, Menahem Begin, qui avait eu recours à des pratiques terroristes, est devenu premier ministre d’un état qui est parvenu à s’établir ; il a reçu le prix Nobel de la Paix. De son côté, le Fln, à la Toussaint de 1954, n’avait aucune possibilité de vaincre militairement l’armée française. Ses provocations, engendrant des réactions violentes, ont réussi à rendre la vie quotidienne impossible et précipité le départ de la France. Aujourd’hui s’il est bien difficile de discerner les buts d’Al-Qaida, on peut se demander s’il n’aura pas atteint un résultat négatif mais majeur : inciter l’adversaire à commettre la faute. Contrairement à ce que les médias suggèrent souvent, les extrémistes ne bénéficient pas d’un soutien effectif dans le monde musulman. « Le carnage de Louqsor en 1997 coupa le mouvement égyptien de ses derniers soutiens populaires […] Les guérillas, en Bosnie et en Algérie n’ont débouché sur rien […] En Arabie, au Maroc et en Turquie le rejet du terrorisme s’est exprimé avec virulence dans la population. » ([21])
Stratégie et réactions américaines
L’idée de mener des actions préventives, que les gouvernements de la France et de l’Allemagne ont rejetée, avait été développée aux États-Unis depuis plusieurs années. ([22]) Mais les attentats du 11 septembre ont créé le climat propice d’abord à une action d’ampleur limitée en Afghanistan puis à une guerre d’envergure en Irak. Un président récemment élu a vu dans cette opération la possibilité de s’affirmer comme leader. Son administration avait une grande familiarité avec le monde pétrolier — « Si l’Irak exportait des oranges, 250 000 Américains ne seraient sans doute pas dans la région ». ([23]) — mais leur connaissance de l’Irak était médiocre. Pourtant l’Amérique sait que sa production ne lui suffit plus tandis que la production de l’Arabie saoudite est passée de 20 millions de barils en 1945 à 2,5 milliards en 1975.
À cette préoccupation s’ajoute la défense d’Isra‘l. Celle-ci, après la création de l’état juif, n’a pas constitué un objectif majeur de la stratégie américaine mais il l’est progressivement devenu. La situation de cet état, si proche des champs pétrolifères joue sans doute un rôle ; n’y a-t-il pas, aussi, un certain parallélisme entre l’évolution de l’état hébreu, si lac à l’origine mais où les religieux ont pris une place grandissante et un certain retour du religieux dans la vie politique américaine ? Le sentiment d’appartenance à un peuple élu est répandu dans les deux pays qui ont été les victimes « privilégiées » des attentats terroristes.
Assurer les approvisionnements et, simultanément, la sécurité d’Isra‘l, deux objectifs constants de l’Amérique depuis les années soixante-dix, pouvaient-ils se combiner avec un troisième : instaurer la démocratie ? Les terres d’islam ne sont pas, « par nature », allergiques aux processus électifs. Des études conduites par des universités occidentales affirment qu’elles sont plus désireuses de liberté d’expression, de pluralisme des partis ou d’égalité devant la loi que les anciens pays du bloc soviétique, même si, aujourd’hui, « la démocratie élective ne fonctionne que dans 4 des 47 pays à majorité islamique. » ([24])
  La manœuvre de George W. Bush — « nous avons été attaqués par des terroristes, nous répliquons en attaquant l’Irak » — n’a pas tardé à révéler son ambiguté. « Pour des raisons bureaucratiques nous nous sommes entendus sur un point, les armes de destruction massive, parce que c’était la seule raison sur laquelle nous pouvions tous tomber d’accord. » ([25])
  La traque à laquelle Ben Laden est soumis a accentué la tendance classique dans les mouvements clandestins à donner une large autonomie aux cellules agissantes. « Ben Laden devient le logo de petites boutiques du terrorisme islamiste qui travaillent sous licence, mais sont gérées par des micro-entrepreneurs indépendants. » ([26]) On a affaire, en majorité, à des hommes bien éduqués et semi-occidentalisés à la périphérie des sociétés musulmanes traditionnelles. Ils appartiennent à cette « intelligentsia déclassée qui constitue un terrain assez favorable pour l’expression d’une idéologie révolutionnaire. » ([27]) Ces hommes se sentent plus valorisés par des actes destructeurs que par un hypothétique rôle dans le monde industriel.
Le monde arabe entre la fitna et la haine
« Ce chaos qui met en péril le Moyen-Orient, qui menace ses lieux saints et déchire le tissu social, représente la hantise séculaire des oulémas, les docteurs de la Loi. Ils le nomment fitna, ou guerre au cœur de l’islam. » ([28]) Chaos au sein du monde arabe mais haine aussi à l’égard de l’envahisseur. Lors de la crise de Suez, en 1956, John Foster Dulles donnait ce conseil aux Britanniques et aux Français : « N’employez pas la force contre Nasser, ce serait la meilleure façon de vous transformer en ennemis de tout le Moyen Orient ». ([29]) Le monde musulman a vécu l’attaque contre Bagdad comme « un remake de la dévastation tartare sept siècles auparavant, ravivant l’un des deux traumatismes consubstantiels à l’histoire de l’islam (l’Andalousie constituant l’autre). » ([30]) Fallait-il montrer à la télévision Sadam Hussein humilié par un examen médical américain ? ([31]) Ou un prisonnier irakien nu devant une soldate de l’armée des Usa ? « Nous avons alimenté une haine profonde des Américains dans le monde musulman. » ([32]) « Notre puissance militaire n’a jamais été aussi forte et notre autorité morale n’a jamais été aussi basse. » ([33])
  La sympathie dont les États-Unis jouissaient dans maints pays s’est, pour un temps au moins, effondrée. ([34]) La brutalité de la guerre et de ses annexes, les prisons et les camps, se déroulant sous l’œil des caméras de télévision, désormais relayées par des téléphones portables preneurs d’image, a produit « une fracture entre l’Amérique et le reste du monde. Une image négative de l’Amérique, de ses choix politiques et surtout de son Président s’est propagée. » ([35]) Une étude menée par le Pew Research Center montre que « la désapprobation de la guerre a atteint un niveau massif, entre 80 et 90 % en Europe, en Asie et en Amérique latine. » ([36])
  La Cour suprême des États-Unis elle-même a condamné le sort réservé aux internés de Guantanamo et demandé que des processus de jugement, comportant une défense réelle des prévenus, soient appliqués. Ceux qui ont foi dans les vertus démocratiques des Usa peuvent espérer que cette décision (juin 2004) sera considérée un jour comme un point de rebroussement et l’amorce du retour de l’Amérique dans l’état de droit. Si, en effet, il est commode de considérer que les États-Unis et l’administration Bush forment un tout compact, la réalité est, au contraire, que, depuis la guerre du Vietnam, les Américains n’ont jamais été aussi divisés. C’est au terme d’une campagne active, qui a suscité une mobilisation rarement atteinte, que les élections de novembre 2004 ont dégagé une majorité incontestable mais tout de même limitée. Le président sortant a été plus populaire que le candidat démocrate aux allures patriciennes, mais une forte minorité n’en existe pas moins. Quant à la majorité qui a réélu George W. Bush aurait-elle été aussi large si elle avait d⁄ payer la guerre au lieu de la financer par des tiers et, notamment, par la Chine ?
Ceux qui avaient été partisans de la guerre reconnaissent que si le chaos durable pour les Irakiens et l’enlisement pour les Américains « ne sont pas acquis ils n’en sont pas moins imaginables […] l’échec devient une éventualité. » ([37]) A contrario, le désir de paix, chez les chiites et les Kurdes surtout, ne l’emportera-t-il pas, conduisant à refuser que des groupes violents fassent la loi ? La recomposition du cabinet israélien et la disparition de Yasser Arafat vont-elles donner une nouvelle chance à un apaisement ?
2313.3 La Chine, adversaire de demain ? ([38])
Numéro 1 mondial par sa population, la Chine, un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’Onu, est une détentrice acceptée de la bombe atomique et de ses lanceurs. Sur le plan économique, après s’être longtemps embourbée, elle a entendu l’appel de ses leaders : enrichissez-vous ! Non sans peiner, les Chinois remontent cette pente que leur pays a descendue depuis le Xve siècle, époque où leur niveau de vie et leur technologie étaient les premiers au monde. La Chine s’est réveillée pour devenir la plus puissante locomotive de l’économie mondiale ; elle a adhéré en 2001 à l’Organisation mondiale du commerce (dont la Russie ne fait pas encore partie) et, dès 2005, ses exportations — 50 milliards de $ en 1990, plus de 400 milliards en 2003 — excéderont celles du Japon. La Chine a des liens forts avec une diaspora qui contrôle les économies de l’Indonésie, de la Malaisie, de la Thalande ou de Singapour et une bonne part des investissements réalisés en Chine par des étrangers, via Hong Kong notamment, vient de cette diaspora. En possession de tous ces atouts il est improbable que la Chine, qui ne cesse d’accroître les budgets des forces armées, ne s’affirme pas comme l’un des tout premiers acteurs mondiaux.
La Chine a la réputation d’être « l’Empire du faux » et il est patent que l’état de droit est loin d’y régner ; la justice n’a guère d’autorité et la corruption est traditionnelle. Cependant, contrairement à ce qui se passe en Russie, les risques inhérents à cette situation n’ont pas découragé les industriels étrangers. Leurs investissements dépassent désormais 500 milliards de dollars, laissant loin derrière les implantations réalisées en Russie ou en Inde.
Les exportations ont été le grand moteur de la croissance chinoise, une bonne part étant assurée par des produits aux composants importés en Chine par des firmes étrangères qui les font manufacturer ou assembler dans les milliers d’usines qu’elles ont édifiées ou auxquelles elles sous-traitent. Des articles en textile ou en cuir, la Chine est passée aux jouets (70 % de la production mondiale) aux bicyclettes (60 %), aux machines à laver (25 %) puis aux téléviseurs (30 %) — voir le graphique 2 — à certains composants électroniques ou à des sous-ensembles pour l’informatique et, finalement, aux ordinateurs comme aux appareils photos dont la production marche désormais de pair avec celle des téléphones portables. Cependant, même si 15 firmes chinoises, contre 3 il y a dix ans, figurent dans la liste des 500 plus grandes firmes mondiales dressée par Fortune, elle est loin de posséder des entreprises de la classe de Sony ou Samsung.
Dans les années soixante-dix le Japon avait fait très peur aux Occidentaux. Vingt ans plus tard il avait perdu beaucoup de son agressivité tandis que ses salaires s’alignaient sur les nôtres. Il fallut ensuite intégrer dans les flux internationaux les dizaines de millions de producteurs coréens. Aujourd’hui il s’agit de la Chine et de l’Inde et de plus de 2 milliards de personnes. Des pays, allant du Mexique à la Turquie, qui ont joué le rôle d’atelier de l’Occident, sont les premiers à souffrir de ces concurrences, dans l’industrie textile par exemple.
Un flux continu de travailleurs migrants des campagnes vers les villes a maintenu une bonne part des salaires chinois à un très bas niveau. S’il est fort difficile de faire des comparaisons inattaquables on peut estimer que le salaire chinois minimum est inférieur de quelque 20 fois au nôtre. La fraction de la population qui dispose de ressources proches de celles des Occidentaux grandit rapidement mais reste encore limitée. Fait essentiel, la Chine, à la différence de l’Amérique, épargne. Depuis plus de dix ans elle investirait plus de 20 % de son Pib (cependant cette proportion n’est pas garantie tant les statistiques chinoises sont douteuses).
Les États-Unis jouissent d’une constitution et d’un système économique robustes, alors que la Chine, dont la longue histoire n’a jamais connu la démocratie, garde un parti unique. Loin de faire rêver, il mate systématiquement et, parfois violemment, les mouvements de contestation. Le maintien d’une large part des anciennes prérogatives du Parti se combine avec la montée en puissance des entreprises capitalistes — un des chefs d’entreprise les plus riches du pays a fait son entrée au comité central du parti. Sera-ce durable ? Par ailleurs, les Chinois sont bien discrets sur les conséquences de la monstrueuse politique d’un enfant par foyer qui a été menée. Elle a permis au taux de fertilité de chuter brutalement de plus de 6 enfants par femme à moins de 2 mais en préparant le vieillissement le plus rapide de tous ceux qui auront été enregistrés dans le monde. Dès maintenant, dans la population, la proportion de personnes âgées de plus de 60 ans dépasse celle que connaissent les États-Unis.
Si la Chine a une population plus nombreuse que celle de ces derniers et une économie en plus forte croissance, les deux puissances font partie d’un même ensemble que symbolisent bien les énormes importations chinoises de la chaîne de supermarchés Wal-Mart. La Chine fait pression à la baisse des salaires ou des produits courants et à la hausse sur le prix du baril. Les deux nations ont besoin l’une de l’autre, mais l’une plus que l’autre : les États-Unis sont en train de se placer sous une dépendante de la Chine, en laissant celle-ci financer son déficit extérieur et accumuler des titres de créance sur son Trésor public. Aujourd’hui, la Chine trouve son compte en opérant ainsi, mais ne peut-on peut imaginer, qu’un jour, elle change de politique ? Et, pour l’heure, Chine, États-Unis et Russie partagent une attitude de défiance à l’égard des pays, des populations et des minorités musulmanes, mais toutes les trois se retrouvent sur un marché clef, celui du pétrole, où leurs places sont bien différentes. La Chine, ayant passé d’importants accords pétroliers avec l’Iran en vue d’assurer son approvisionnement, pourrait-elle accepter que les États-Unis sanctionnent le programme nucléaire de Téhéran ? Comment évolueront les relations de la Chine avec Tawan que protège Washington ? La livraison d’armes à la Chine par les Européens sera-t-elle tolérée par les Usa ? La France, dont les exportations vers la Chine sont très faibles (1 % des achats chinois au 1er semestre de 2004 contre 5,6 % pour l’Allemagne) est très intéressée par cette question. La France qui a eu l’audace de s’opposer à l’Amérique lorsqu’elle préparait ses opérations militaires en Irak et qui assemble les Airbus concurrents des Boeing.
2313.4 L’unilatéralisme américain
La coalition qui, en 2003, a appuyé les États-Unis, limitée, en réalité, à la Grande-Bretagne s’est engagée dans la guerre contre l’avis de la majorité des membres de l’Onu. Ce conflit fut exemplaire de l’unilatéralisme affiché au cours des dernières années par la première puissance mondiale dans un grand nombre de domaines : limitation de la production de gaz à effets de serre (accords de Kyoto), commerce des armes à feu, des essais nucléaires, destruction des armes bactériologiques, utilisation des mines antipersonnelles, mise en place de la Cour internationale de justice. Cette conduite des États-Unis, fortement accentuée depuis que George W. Bush a été élu, est réprouvée par les habitants de la planète. « Au niveau mondial, à peine plus du quart des personnes interviewées (28 %) se déclarent satisfaites de la contribution américaine à la paix dans le monde. Plus de quatre sur dix (43 %) l’estime en revanche néfaste. » ([39] 
  D’où vient cette attitude dans un pays qui a été le promoteur de l’organisation des Nations Unies (ce n’est pas par hasard que le siège des Nations Unies se trouve à New York) et de la justice internationale (sans eux le procès de Nuremberg ou le transfert de Milosevic à la Haye n’auraient pas eu lieu) ? On peut comprendre que la puissance qui a le sentiment justifié d’être la première soit tentée de s’affranchir de toute tutelle ; qu’ayant vu dans les Balkans ses troupes, placées sous le commandement de l’Onu, malmenées, elle entende avoir le commandement des opérations. Mais il y a plus.
La démocratie américaine a été bâtie de bas en haut et prévoit, par exemple, l’élection de magistrats par les citoyens. Tout un courant de pensée qu’on associe au Président Jackson (1829-1837) met en avant des valeurs forgées par « un populisme anti-élitaire, un égalitarisme et un individualisme à base de confiance dans les instincts moraux et politiques du pays profond. » ([40]) Des citoyens qui se rattachent à ce courant expriment leurs réserves à l’égard de l’état fédéral et de ses impôts. C’est particulièrement vrai chez les gens du Sud qui votaient jadis pour les démocrates mais sont de plus en plus nombreux à soutenir les républicains. À nombre de ces citoyens l’Onu semble être une superstructure superflue et des péripéties critiquables — sur lesquelles nous revenons au paragraphe final de ce chapitre — les confortent dans leur attitude. Ces citoyens n’ont pas été choqués par la première administration de George W. Bush, qui a été l’une des moins respectueuses des droits du Congrès que l’Amérique ait connues. ([41])
 
Comment ne pas être frappé, au terme de cet examen, par les faiblesses de l’hyperpuissance du moment ? Les politiques menées par George W. Bush, dans les domaines de l’économie et de l’énergie ne préparent-elles pas de redoutables problèmes pour l’Amérique de demain ? L’unilatéralisme que les États-Unis ont privilégié n’est-il pas en forte opposition avec :
- une partie importante de l’électorat américain, celle qui par son implantation et ses relations avec l’étranger connaît l’importance de ces dernières ; mais il est vrai qu’au cours des années récentes moins d’un Américain sur quatre s’est rendu à l’étranger (contre 3 Européens de l’Ouest sur 4).
- les forces économiques sur lesquelles se fonde la puissance américaine ; Boeing, Coca-Cola ou Microsoft ne sont-ils pas mondiaux et n’ont-ils pas besoin, pour prospérer, que règne un état de droit qu’une nation isolée ne peut assurer ? « La plus grande puissance au monde depuis Rome ne saurait atteindre ses objectifs de façon unilatérale dans ce monde de l’information globale. » ([42])
 
 
  23.2 L’Union européenne, un chantier
Les grandes mutations, tel le passage du monde féodal à la royauté, prennent du temps et demandent des renoncements. Certains gagnent en pouvoir ou en richesse et d’autres reculent. Si le chantier européen comporte de brèves périodes exaltantes, celles où les inquiétudes dominent sont plus longues, notamment pour des Français. Qu’il est loin, en effet, ce temps où leur nation était la plus forte au sein d’une Europe qui, elle-même, dominait la planète ! La France réalisait quelque 5 % de la production mondiale et sa population égalait 3 à 4 % de celle du monde contre 1 % aujourd’hui. ([43]) LÔEurope n’abrite plus d’hyperpuissance.
La France dominante était rurale et ce n’est pas un hasard si la protection des agriculteurs a été, depuis un demi-siècle, l’obsession passéiste de nos dirigeants, en dépit de quoi la majorité des paysans voient dans l’Europe une menace. Combats d’arrière-garde dans une Union à 25 et plus où l’entente avec l’Allemagne ne suffit plus à masquer que nous sommes désormais minoritaires. Les attitudes impérieuses de nos représentants accentuent le malaise sans faire triompher nos causes. Or, nos partenaires sont loin de partager l’attachement des Français à maints traits de leur modèle de société tels que prééminence de l’état, poids des hiérarchies, recherche de la sécurité par les statuts, services publics étatisés, égalitarisme juridique ou centralisme. Ceux que la construction européenne attire sont devenus moins nombreux et il en est davantage qu’elle effraye. Après l’électricité, l’Europe introduit la concurrence à la poste et aux chemins de fer et veut accentuer celle qui existe dans le monde des services ; elle stigmatise ces déficits budgétaires qui traduisent l’insuffisance de l’adaptation de nos modes de gestion publics et sociaux.
En 1983 déjà, François Mitterrand et le gouvernement de Pierre Mauroy découvraient, non sans surprise, qu’ils devaient choisir entre le programme pour lequel ils avaient été élus et des réalités européennes qu’ils connaissaient mal. Ils acceptèrent ces dernières mais n’eurent pas le courage de l’expliquer aux Français. L’occasion d’une grande leçon de choses fut perdue.
232.1 Une Union d’abord économique
Entre 1960 et 1975, années où, à six, l’Europe démarra, les négociations entre la France et l’Allemagne jouèrent le rôle clef. Le pouvoir gaullien accepta que notre industrie affronte la compétition étrangère, et d’abord allemande, à condition que l’agriculture soit solidement protégée. Mettre en place un marché commun des produits et une politique agricole commune étaient d’inspirations passablement contraires, la première étant libérale et la seconde protectionniste.
2321.1 Liberté et concurrence dans un marché commun
Pendant le mandat de la Commission dirigée par Romano Prodi, achevé en novembre 2004, le contrôle des fusions et les négociations commerciales internationales, conduites avec autorité par Pascal Lamy, furent deux domaines où l’autorité de l’Union se sera imposée tant dans son propre espace que vis-à-vis des partenaires étrangers. Favoriser la concurrence entre firmes appartenant à l’Union ou extérieures à celle-ci était loin de correspondre aux traditions françaises. La compétition bénéficiait aux consommateurs mais demandait aux producteurs — entreprises privées et publiques comme leurs salariés — des adaptations difficiles voire douloureuses.
L’ouverture des services publics à la concurrence
Dans l’espace français, nombre de services publics avaient joui de monopoles. En 2005, le marché commun, près de 50 ans après l’adoption du traité de Rome, a placé l’électricité et le gaz dans un régime de large concurrence sous le contrôle, dans chaque pays, d’autorités de régulation. Il en ira de même pour la poste en 2009 et les chemins de fer devront laisser circuler des trains étrangers. Les nombreux rapports qui avaient mis en évidence les défauts de nos services publics, leur endettement considérable (visible ou non car les promesses faites aux retraités n’étaient pas comptabilisées) et leur co⁄t élevé. Le marché commun nous oblige à instaurer des gestions moins laxistes.
Les firmes privées dans un marché plus libéral
Si les Français ont d⁄ accepter que leurs services publics changent de régime et que les « noyaux durs » établis au sein du capital de leurs sociétés privatisées dans les années quatre-vingt disparaissent, les Allemands, de leur côté, ont vu s’effriter la solidité de cette Deutschland AG, qui unissait banques et grandes firmes dans le contrôle du capital des sociétés les plus importantes. Des opérations hostiles, la plus spectaculaire ayant fait passer la vénérable Mannesman sous le contrôle du britannique Vodafone, ont montré que les firmes privées ne sont plus certaines de leur avenir dans un monde où les capitaux circulent librement.
Les organismes de placement collectifs — Sicav, fonds de retraite et Compagnies d’assurance — appartenant ou non à la zone euro, ont joué un rôle croissant (voir, sur ce point, dans le chapitre 22 de notre site le paragraphe consacré à l’actionnariat). 45 % du capital des 65 plus grandes firmes européennes sont passés entre les mains d’actionnaires non-résidents. ([44]) Dès lors, ces investisseurs ne se sont plus intéressés à des entreprises « allemandes » ou « françaises » — qui, par leurs ventes, leurs productions et leur actionnariat ont d’ailleurs largement cessé d’être purement nationales — mais le producteur de cosmétiques ou d’automobiles le plus efficace.
Dans les années soixante-dix le Président de Peugeot mettait en garde contre la menace que représentaient les constructeurs japonais. Qui eut dit alors que ce serait sous la conduite de Renault que se redresserait un des grands constructeurs nippons ? Le Président de cette firme décrit bien l’évolution qui a eu lieu : « En 1987, nous avions la réputation légitime d’une qualité latine et notre base, au fond, n’était pas du tout européenne. Nous n’avions pas encore appris le marché commun. » ([45])
  Pendant que se produisaient ces évolutions, la Commission européenne tirait parti de l’expérience américaine. On sait bien, en effet, que la concurrence sans garde-fou peut aboutir à des situations de domination. En dépit des actions énergiques des très nombreux lobbies qui opèrent à Bruxelles ([46]), « lorsque l’on compare les politiques de la concentration et de la concurrence, il apparaît que l’Europe est plus rigoureuse que les États-Unis. » ([47]) L’Europe est bien allée dans le sens d’une économie de marché régulée par des autorités publiques.
Les partisans de l’économie administrée regrettent que l’Europe n’ait pas été en mesure de mener une politique industrielle consistante. Les tentatives qu’elle a faites, dans le domaine des composants électroniques par exemple, ont échoué. La gestion, restée nationale, des licences vendues aux opérateurs de téléphones portables aura été assez confuse et les institutions européennes ont également été absentes de réalisations telles que les Airbus ou les fusées Ariane. Aujourd’hui, nous semble-t-il, autant les états nationaux et l’Union européenne, par leurs politiques dans le domaine de l’éducation, de la recherche ou de la fiscalité, peuvent favoriser innovations et croissance autant leurs interventions dans des domaines complexes, concurrentiels et aux évolutions rapides sont devenues problématiques.
2321.2 La politique agricole commune — Pac — en question
La Pac aura entretenu bien des illusions ; à la question « pensez-vous qu’il faut conserver un secteur agricole important même si les produits doivent co⁄ter plus cher que s’ils étaient importés ? » 80 % des Français ont répondu « oui ». ([48]) De fait, certains calculs chiffrent à 600 euros par an le surco⁄t causé, en moyenne, par la Pac à chaque ménage européen. Mais les réalités finissent par apparaître : la consommation de produits alimentaires augmente de 1 % par an tandis que les progrès de la productivité dus à la motorisation, aux engrais, à la sélection des semences et des races, et à l’augmentation de la surface des exploitations se manifestent à un rythme proche de 5 % l’an. Certes l’Union européenne a pu réduire la part des importations dans son alimentation et accroître certaines exportations mais elle n’est nullement parvenue à enrayer la diminution rapide du nombre des exploitations et des personnes qu’elles employaient. En 40 ans la France a vu ses agriculteurs devenir trois fois moins nombreux ! Hors subventions, notre production agricole ne représente plus que 2 % de notre Pib.
Il serait intéressant de savoir si, loin d’enrayer l’exode rural, la Pac, qui fournit aux exploitations, en moyenne, le tiers de leur revenu, ne l’a pas accéléré. En effet de multiples études admettent que 20 % des exploitations agricoles reçoivent 80 % des aides européennes ; en France « 15 000 agriculteurs reçoivent des aides de plus de 100 000 Û par an » ([49]) Ces fonds n’ont-ils pas aidé les plus grandes exploitations à acquérir les plus petites ? S’il n’est pas évident que la Pac ait freiné l’exode rural, elle a eu trois effets critiquables. Primo, elle aura longtemps encouragé une agriculture intensive, grosse consommatrice d’engrais et d’eau. L’agriculture absorbe 60 % de la consommation d’eau totale en France et elle a pollué nappes phréatiques et rivages. La maladie de la vache folle a joué le rôle de révélateur : pousser à la productivité encourageait des pratiques dangereuses. Une réorientation des aides a été engagée ; celles qui bénéficient aux produits ont déjà diminué tandis que des aides directes aux producteurs, aux modalités complexes, étaient instaurées qui absorbent près de la moitié du budget de la Pac, mais, selon les propos du ministre français de l’agriculture, la gestion de ces aides directes a un co⁄t administratif très élevé ([50]) et les bénéficiaires doivent accepter moult formalités et des contrôles répétés.
Secundo, les exportations subventionnées de l’Union européenne ont contribué à faire baisser les prix mondiaux et à ruiner des agriculteurs dans les pays tiers, au Moyen-Orient et en Afrique notamment. Les aides que les pays de l’Ocde accordent à leur agriculture excèdent le produit national de l’ensemble de l’Afrique ([51]) et sont 6 fois plus élevées que celles accordées par aux nations en voie de développement. Elles sont contraires aux principes retenus par l’Omc. La France a finalement proposé, au début de 2003, un moratoire sur les aides aux produits agricoles exportés vers l’Afrique.
Tertio, la Pac absorbe la moitié des ressources que les gouvernements consentent à déléguer à l’Union de sorte que celle-ci dispose de moyens d’actions très limités en faveur de politiques relevant de domaines autrement importants que l’agriculture. La France s’est battue pour conserver des ressources à la Pac, l’Allemagne n’entend pas accroître sa contribution au budget européen et la Grande-Bretagne entend conserver le traitement privilégié que Margaret Thatcher avait obtenu (« I want my money back ») : comment la Commission pourra-t-elle aider les nouveaux membres de l’Union et encourager des recherches communes ? On ne peut que regretter que le Président de la République française ait obtenu, avec l’aide du chancelier allemand, que le budget de la Pac resterait inchangé jusqu’en 2013.
2321.3 Des politiques communes bâties et à bâtir
Un demi-siècle de labeur a fait avancer le chantier européen. « Il y a vingt ans, un commissaire européen au commerce passait 60 % de son temps à mettre les états de l’Union d’accord entre eux et 40 % à négocier à l’extérieur. Aujourd’hui c’est 15 % à l’intérieur et 85 % dehors, signe que nous avons progressé. » ([52]) Cependant l’Union est encore à la quête d’une politique économique — budgétaire et monétaire — cohérente.
Malgré des difficultés, de réelles avancées
Le passage d’états nationaux autonomes à une Union pouvait-elle se réaliser sans rencontrer des résistances ? Elles furent bien là, diverses selon les pays.
Des résistances
De tout temps la Grande-Bretagne, et c’est fort compréhensible, a lutté contre la domination du continent européen par une puissance, quelle qu’elle f⁄t. Elle souhaite, aussi, maintenir des relations fortes avec les États-Unis. C’est donc avec méfiance qu’elle a vu se constituer une communauté reposant sur une entente germano-française. Elle a fini par s’y rallier mais, à vrai dire, à contre cœur et elle a été heureuse de voir le centre de gravité de l’Europe s’éloigner de Paris. Elle n’entend pas que l’Union soit dotée de pouvoirs fédéraux forts et, à ce titre, freine l’harmonisation fiscale (et ne contribue guère à lutter contre les paradis fiscaux : voir, sur ce point le chapitre 22 de notre site). Elle a, jusqu’ici, refusé que la livre disparaisse au profit de l’euro, mais il n’est pas exclu que la majorité des citoyens et des leaders travaillistes sache que la Grande-Bretagne finira par adopter l’euro. ([53])
  La France, pour sa part, vante son jardin dessiné par Le Nôtre ou prospèrent un état et des services publics co⁄teux comme un système social mal géré. Elle défend sans vergogne un déficit public dont elle devrait avoir honte. L’Allemagne, quant à elle, tout en éprouvant de sérieuses difficultés à porter ses Lπnders de l’Est au niveau de ceux de l’Ouest, entend conserver la cogestion. Plus généralement, les Européens, après avoir tant guerroyé et été murés dans tant de divisions, mettent du temps à développer leurs relations : les importations en provenance des pays de l’Europe de l’Est ne représentent que 1 % des achats extérieurs de notre pays et nos investissements directs dans cette région 3 % seulement de nos sorties de capitaux de cette nature. Néanmoins l’Europe se fait ; chaque jour et petit à petit.
Des avancées et des convergences
Une négociation en vue d’harmoniser la fiscalité peut bien échouer, les gouvernements n’en sont pas moins conduits à regarder ce qui se passe chez leurs voisins avant de fixer le taux d’un impôt. Ceux de la Tva sont loin d’être uniformes mais ils se sont rapprochés, allant, pour le taux normal de 16 % en Allemagne à 25 % en Suède. Les échanges de marchandises s’accroissent et poussent à uniformiser les règles de sécurité sanitaire. Au sein de la zone euro, les écarts entre les taux d’inflation se sont énormément réduits ([54]) et il en est allé de même pour les taux d’intérêt ce qui a favorisé la croissance de pays comme l’Espagne et le Portugal et, presque partout, les achats immobiliers. Ces phénomènes sont contagieux : en rythme annuel, de 2000 au début de 2003, la hausse des prix polonais est revenue de plus de 10 % à quelque 1 %. Toutefois, en 2004, chez les nouveaux membres de l’Union européenne une sensible reprise de l’inflation a eu lieu, jetant un doute sur la date où ces pays pourront rejoindre l’euro (en principe à partir de 2006).
L’euro est évidemment l’une des grandes avancées européennes. Qui eut dit, en 1998, que dans sa zone on pourrait, en 2003, emprunter à près de 2 % l’an à échéance de deux ans et à moins de 4 % à échéance de 10 ans ? ([55]) Dans cette zone le risque de change entre partenaires a disparu. Le franc n’aurait-il pas été attaqué au lendemain des élections du 21 avril 2002 ? Si l’euro est loin d’avoir la stature du dollar, expression d’une nation établie depuis plus de deux siècles, tant dans les échanges commerciaux que comme monnaie de réserve, sa position relative va en s’élevant peu à peu. L’euro est devenu la première monnaie pour ce qui concerne l’émission d’obligations.
L’euro n’a pas fait de miracle mais dans des pays, tels l’Italie et la France, dont la gestion des affaires publiques a une longue tradition de laxisme, ses contraintes auront fortement aidé les dirigeants et de façon encore limitée les citoyens à devenir plus sérieux.
É laborer une politique économique commune
Le manque de tonus de l’économie européenne contraste avec le dynamisme américain ; il a souvent été imputé à la politique suivie par la Banque centrale européenne — Bce. Des études montrent pourtant qu’elle a été fort sage dans sa conduite. ([56]) Héritant des traditions de plusieurs pays dont le nôtre qui, en matière monétaire, avaient commis de graves excès elle doit, pour asseoir l’euro, être plus prudente que son homologue américaine. En outre, les impulsions de cette dernière ont plus de résonance dans un pays où on utilise volontiers la dette comme levier. Mais la croissance américaine a surtout été favorisée par la bonne harmonisation entre la gestion du budget par l’administration Clinton et la politique monétaire conduite par Alan Greenspan, Président de la Fed. Il n’aurait p⁄ faire ce qu’il a fait, a reconnu ce dernier, si le Président Clinton n’avait pas réduit le déficit. ([57]) L’Europe n’a pas encore réussi à concevoir et appliquer ce genre de policy mix. « Une dynamique reste à construire. » ([58]) L’Union, pour commencer, ne sait pas bien où elle veut aller. On l’a vu, à Lisbonne, définir une stratégie ambitieuse mais vague, reposant sur des analyses sommaires et fixant des objectifs sans avoir les moyens d’obtenir qu’ils soient atteints. Ne devrait-elle pas disposer, comme le gouvernement allemand, d’un groupe d’économistes indépendants qui lui fournirait analyses et propositions ? ([59]) Les organes de l’Union ne devraient-ils pas disposer d’un mandat clair pour être les interlocuteurs de la Bce.
Une bonne décision a été prise par les pays de la zone euro. Le comité formé par leurs ministres de l’économie et des finances est doté, à compter du 1er janvier 2005, d’un Président élu pour un mandat de deux ans renouvelable, le premier choisi ayant été le luxembourgeois Jean-Claude Juncker. Reste à élaborer et mettre en œuvre une politique concertée. Les progrès qu’il faut accomplir par rapport aux règles sommaires (voire « stupides » selon l’appréciation de Romano Prodi) du traité de Maastricht ont été énoncés dans le rapport remis par Michel Camdessus à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’économie ([60]) : gérer les budgets en tenant compte des cycles économiques et réduire avec constance déficits et endettement. Le déficit budgétaire de l’ensemble des pays de la zone euro était en effet passé de près de 6 % du Pib en 1993 à zéro en 2000 mais il est revenu à 2 % en 2003.
en mars 2003, les instances européennes ont admis qu’il fallait serrer les vis budgétaires de façon continue pour réduire ce déficit qu’on appelle à raison structurel. Si on attend les vaches maigres, pendant lesquelles le déficit se creuse et que l’on comprime alors les dépenses, on risque fort d’aggraver la situation. France et de l’Allemagne, en n’ayant pas le courage de réformer leur appareil d’état et leurs systèmes sociaux auront gêné l’élaboration d’une politique rigoureuse. N’est-il pas indispensable de bloquer la hausse de la dette, donc de supprimer les déficits, dans des pays dont la population vieillit — les personnes âgées de plus de soixante ans vont passer de 20 à 40 % de la population ? Une population en stagnation investit peu dans ses infrastructures (comme le faisait la France de 1960 avec ses villes nouvelles, ses centrales électriques et ses autoroutes) ; elle n’est donc pas fondée à s’endetter. Au demeurant, le rapport Camdessus montre que plusieurs états européens, parmi les plus « sociaux » sont parvenus à réduire leurs co⁄ts collectifs tout en conservant une forte protection sociale.
Il est probable que, le temps aidant et l’Union devenant plus fédérale, des missions aujourd’hui assumées par les états nationaux lui incomberont. Elle disposera d’un budget moins étriqué qu’aujourd’hui où des chefs d’état, fort dépensiers chez eux, ne lui accordent que des moyens limités et en consacrent la moitié à la discutable Pac. Le vote d’un budget significatif deviendra alors pour le Parlement européen, dont le rôle grandit peu à peu, cet « acte politique majeur qu’il est dans une démocratie. » ([61]) L’Union pourra ainsi tenir sa place dans une gestion budgétaire et monétaire concertée avec la Bce.
« Plus la souveraineté étatique recule, plus les états s’accrochent à ce qui leur reste. » ([62]) élus et fonctionnaires vont continuer à défendre leurs anciens pouvoirs. Cependant, que la route doive être longue n’empêche pas d’avancer. En trente ans l’écart du revenu par tête entre la Suède et le Portugal a été ramené de 7 à 3 dans un contexte de forte progression. Grâce à l’Europe, des pays comme ledit Portugal ou l’Irlande, où la misère était répandue, ont connu une véritable rénovation, pendant de celle qui, dans le domaine politique a fortement aidé des pays, tels l’Espagne, la Grèce ou, à nouveau, le Portugal à passer de la dictature à la démocratie.
Finalement on voit bien qu’il ne peut y avoir de politique économique cohérente au sein de l’Union ni un euro bien géré sans une autorité politique. « L’Europe doit affirmer que sa vision de l’économie de marché ne repose pas sur un libéralisme économique sans contrôle, marqué par l’idéologie de l’état minimal. » ([63])
232.2 L’Union politique de l’Europe
« Nous avons parfois tendance à oublier le chemin parcouru qui nous a permis de remplacer des antagonismes anciens par des liens de confiance. » ([64]) Il n’y a pas si longtemps, en effet, qu’un Autrichien hésitait à se rendre en Italie craignant d’y être traité en ennemi héréditaire. ([65]) La paix sur le vieux continent et, au premier chef, entre la France et l’Allemagne tel était le but des initiateurs de l’Europe, de Robert Schuman et de Jean Monet, mais les moyens choisis furent le charbon, l’acier et l’économie. Fondée à Rome en 1957 en tant que communauté économique à six, cette union est, en 1993, devenue politique et compte, pour l’heure, 25 membres. « On nous dit : déjà on avait du mal à quinze, mais alors à vingt-cinq ! Mais la réalité n’est pas celle-là. On sait faire aujourd’hui à vingt-cinq ce qu’on n’arrivait pas à faire à six. » ([66]) Et ce sont bien des exigences de nature politique — démocratie, état de droit, respect des droits de l’homme et protection des minorités — que le Conseil européen de Copenhague a mises en tête des exigences fixées aux nouveaux candidats. Ce sont elles qu’on fait valoir à la Croatie et à la Turquie et non des impératifs économiques.
Aux yeux d’Helmuth Kohl la raison d’être ultime de l’euro était de rendre la guerre impossible dans sa zone et tel était déjà le but des fondateurs de l’Europe alors qu’un conflit venait de s’achever et qu’un autre menaçait d’éclater avec l’Urss. Puis des générations qui n’ont pas connu la guerre ont relevé celles qui en avaient l’expérience. L’Europe, devenue moins passionnelle, s’impose avec moins d’évidence. Le Danemark a pu dire non à Maastricht et l’Irlande au traité de Nice, la Grande-Bretagne et la Suède refuser l’euro, la Suisse rester hors de l’Union et la Norvège être un adhérent partiel : c’est bien dans la liberté que l’Europe se construit.
En 1942 quatre pays européens seulement étaient des démocraties et cette forme de gouvernement est une quasi-découverte pour les habitants de l’ancienne Allemagne de l’Est. On a déjà rappelé qu’elle était encore récente pour la Grèce (O paradoxe !), l’Espagne ou le Portugal. Quant à la France, Vichy n’est pas lointain. L’attachement des citoyens à l’Europe, assez fort dans les pays du noyau initial, est plus limité chez maints adhérents à la fois plus récents et plus périphériques, tels la Finlande, la Suède, l’Autriche et, surtout, la Grande-Bretagne et ces deux autres îles : l’Irlande et Chypre. Et, si les Européens sont des touristes actifs, moins de 1 % résident dans un pays différent de celui de leur naissance.
Il est assez facile de souligner les limites de la construction politique européenne dans sa forme actuelle. Mais ne faut-il pas regarder le chemin parcouru en cinquante ans, durée longue bien s⁄r dans la vie d’un homme mais très courte dans celle d’un organisme politique ? Sans disposer de tous les attributs de la souveraineté l’Union européenne en possède un grand nombre : elle a un parlement, un exécutif (complexe), bat une monnaie commune à une large partie de ses membres, dispose d’un budget (modeste), de représentations diplomatiques et de moyens militaires (naissants).
2 322,1 L’Europe et sa constitution
Si l’Europe avance lentement c’est qu’elle vit une expérience rare : l’édification d’une entité politique — la nouvelle constitution dote l’Europe de la personnalité juridique — sans leader hégémonique. Son cheminement confirme-t-il que, lentement et partiellement, l’humanité devient capable de vivre autrement que sous la conduite des plus forts ? Subsiste la résistance nationale aux pouvoirs européens dont les Français ont à plusieurs reprises été les champions. En 1962, le général de Gaulle proclamait : « Il n’y a que les états qui soient valables, légitimes et, en outre capables de réaliser […] il ne peut y avoir d’autre Europe que celle des états » ([67]), vision qui s’avère aujourd’hui erronée.
Union d’états ou fédération ?
Au centre des débats provoqués par l’élaboration de la constitution européenne se trouve, il est vrai, cette question : quels rapports et quel équilibre instaurer entre les états nationaux, d’une part, et des institutions fédérales, de l’autre ? Quel doit être « le positionnement du curseur entre l’intergouvernemental pur et le fédéralisme complet » ([68]) ? Et le curseur se déplace. Un gaulliste comme Jacques Chirac ou un jacobin comme Lionel Jospin font campagne pour une constitution qui comporte un volet fédéral consistant. ([69]) Car la fédération, certes incomplète, existe.
Nous vivons et allons donc vivre dans cette structure de compromis baptisée par Valéry Giscard d’Estaing d’Union d’états à compétences fédérales. Le compromis familier aux Hollandais — les sept provinces de l’Union d’Utrecht disposaient chacune d’une voix et il fallait bien rechercher le consensus pour qu’une décision soit prise — reste peu apprécié de nombreux Français. ([70]) Dans quels domaines les représentants des états doivent-ils disposer d’un droit de veto et dans quels autres vote-t-on à la majorité, simple ou « qualifiée » ? Aujourd’hui le veto existe pour la fiscalité, le droit social, les droits de la famille, la défense et la politique étrangère.
La constitution
Le nouveau texte constitutionnel cherche à renforcer le fonctionnement des différents organes tout en organisant un équilibre entre eux. Le président du Conseil des états, au lieu de changer tous les six mois, est élu pour deux ans et demi et renouvelable une fois. Le parlement doté de la pleine compétence législative et budgétaire, élit le président de la Commission sur proposition du Conseil. On a vu le parlement fait passer un examen à chaque futur commissaire, procédure qui, pratiquée aux Usa, est tout à fait inhabituelle en Europe. À la charnière de la Commission et du Conseil se trouvera un ministre des affaires étrangères de l’Union qui, siégeant au sein de la première instance, présidera le conseil de ses homologues appartenant aux états. Le domaine où l’unanimité est requise diminue tandis qu’augmente celui de la « majorité qualifiée », celle-ci est double : 55 % des états et 65 % de la population de l’Union ; solution de compromis typique entre le désir des petits états d’être respectés et celui des grands de ne pas être mis en minorité par les petits. Les six états fondateurs de l’Union disposeront de 49 % des voix contre 36 % actuellement. « La démocratie ce n’est pas le consensus mais l’art de gérer les désaccords de manière civilisée. » ([71]) Le consensus obtenu au sein de la convention qui a préparé le projet de constitution est le fruit de multiples compromis. « S’imaginer qu’après un non de la France il suffirait de se remettre autour d’une table pour faires triompher nos idées est irréaliste. » ([72])
  Reste que le fonctionnement de l’Europe à 25 est laborieux. Les conseils de chefs d’état ou de gouvernement, comme les réunions de ministres, comportent d’interminables tours de table. De son côté et dans un premier temps, la Commission comportera autant de commissaires que l’Union a de membres. échanges verbaux ou documents doivent être traduits dans un grand nombre de langues. Cette lourdeur explique que des conversations préliminaires soient nombreuses et que des réalisations importantes existent qui n’intéressent qu’une partie des membres de l’Union.
Au moment où ces lignes étaient écrites — avril 2005 — le processus de ratification du traité constitutionnel était en route. L’Espagne l’avait adopté. Cinq pays, France, Grande-Bretagne, Danemark, Pologne et République Tchèque, consulteront les électeurs par referendum.
Naissance d’une démocratie européenne
Il est certain que la façon dont l’élargissement de l’Union a été conduit par les états depuis plusieurs décennies est caduque ; désormais le Parlement de Strasbourg (et les parlements nationaux sans doute) voire les électeurs, devront être consultés. C’est donc avec de réels arguments, qu’on a pu reprocher à la gestion de l’Union européenne de n’être guère démocratique mais de multiples pas ont été accomplis ou, comme on l’a noté, prévus. Le parlement et la Cour de justice ont acquis dans les dernières années des pouvoirs qui seront renforcés si la nouvelle constitution est approuvée. Les parlements nationaux auront un droit de regard sur tous les nouveaux projets législatifs européens. L’élection de José Manuel Barroso en novembre 2004 et le refus de nommer un commissaire italien ont été clairement des actes politiques dans lesquels majorité et opposition ont été fort actives. Il existe désormais à Strasbourg une droite, actuellement majoritaire, une gauche et un centre.
L’Europe qui était un thème mineur dans la vie politique de la plupart des états (sauf, paradoxalement, en Grande-Bretagne où elle aura été à l’origine du passage durable du parti conservateur dans la minorité) s’est mise à jouer un rôle central dans les débats intérieurs. En France, Laurent Fabius et ses partisans ont utilisé le projet de constitution de l’Europe pour tenter de prendre le contrôle du parti socialiste. Ses adversaires ont profité du débat qu’ils ont eu avec les partisans du non pour manifester leur conversion à la social-démocratie d’une manière qui n’avait jamais été aussi claire. ([73]) à nos yeux, le débat qui a eu lieu est dans une large mesure celui, fort légitime, qui existe entre les citoyens attachés à ce que nous appelons le « modèle français » et les partisans d’un nouveau contrat social. Ce débat essentiel sera évoqué dans le chapitre 24, nouveau, de notre site. Il est clair que ce modèle qui doit tant à la guerre est devenu minoritaire en Europe.
2322.2 élargissement
Avec constance, la Grande-Bretagne a milité à la fois contre le fédéralisme européen et pour l’élargissement. « Pour Downing Street, ce dernier a la vertu de rendre l’Europe plus libérale, plus atlantique, plus english speaking et moins influencée par le couple franco-allemand. » ([74])
Le couple franco-allemand
La France, écrasée en juin 1940, a visé « la réincarnation et l’Allemagne la rédemption » a pu écrire un ancien conseiller du Président Carter. ([75]) Réincarnation ? Des dirigeants et des citoyens français n’auront-ils pas espéré que l’Europe, largement inspirée par la France, deviendrait cette puissance que leur pays avait été jadis ? Mais, à notre sens et comme on le verra, cet espoir ne se réalisera pas. Au demeurant, l’entente avec l’Allemagne n’a pas été sans arrières pensées de la part des Français qui n’entendaient pas qu’elle devienne le numéro un de l’Europe ; sa position géographique, l’importance de sa population et de son économie comme la solidité du deutsche mark auraient, en effet, pu l’aider à acquérir cette position. Mais Helmuth Kohl, comprenant que la réunification de son pays suscitait des craintes, a accepté que son mark respecté se fonde dans l’euro. De surcroît, « dotée de structures fédérales, l’Allemagne est en mesure d’avoir une approche plus sereine [de la fédération] que la France […] qui demeure intimement jacobine. » ([76]) Les études d’opinion ([77]) montrent, en tout cas, que l’entente des Français et des Allemands est, aujourd’hui chez les citoyens, une réalité profonde. En 1996 les Etats-Unis étaient, aux yeux des Allemands, leur premier allié ; en 2003 la France a pris cette place. ([78])
  Avions-nous réalisé, cependant, ce qu’un couple franco-allemand éveillait de mauvais souvenirs dans tant de pays européens ? « Les accords de MŸnich sont un traumatisme historique qui continue de peser sur la manière de penser des Tchèques aujourd’hui. » ([79]) Les Polonais furent-ils aidés en 1939 ? Nous souvenons-nous assez que Varsovie — « fierté polonaise et honte des Allemands. » ([80]) — qui avait alors plus d’un million d’habitants en retrouva moins de 500 000 en 1945 ? Avons-nous assez conscience des craintes que les Polonais peuvent éprouver à l’égard de la Russie que Vladimir Poutine mène d’une poigne de fer et qui leur fournit la totalité du pétrole et du gaz qu’ils consomment ? Fallait-il reprocher, en termes peu diplomatiques, à un pays qui compte une importante colonie aux États-Unis ce qui n’est pas le cas des Français, de chercher l’appui de l’Amérique alors que les armées des membres occidentaux de l’Union s’étaient montrées aussi peu efficaces en Serbie qu’ils l’avaient été à défendre Dantzig ?
L’Europe reconstruite
Si, aux dix pays intégrés à l’Europe en 2004 ([81]) on ajoute les deux candidats actuels ([82]) le territoire de l’Union se trouve augmenté d’un peu plus d’un tiers et la population d’un peu moins de 30 %, passant de moins de 400 millions d’habitants à près de 500 (Voir l’annexe 1 de ce chapitre). Cependant, le Pib, lui, ne s’accroîtra que de quelque 10 %. En effet, si en 1939 (comme au XVIe siècle d’ailleurs) le Pib par habitant des pays européens de l’Est et de la Russie atteignait plus de la moitié de celui de l’Europe de l’Ouest, de nos jours il est de l’ordre du tiers pour les pays de l’Est et du quart pour la Russie. Il est vrai que Portugal, Grèce et Irlande ont montré que l’adhésion à l’Union pouvait susciter de vigoureux mouvements de rattrapage, que la croissance de la plupart des pays européens de l’Est est forte, que la République Tchèque et la Hongrie ont un Pib par habitant proche de celui du Portugal ou de la Grèce et, enfin, que si des différences substantielles doivent subsister elles existent aussi entre l’Ariège et le Bas-Rhin.
À l’Ouest de l’Europe c’est sans enthousiasme qu’on se prépare à verser aux nouveaux adhérents des aides qui devraient atteindre, en quelques années, environ 45 milliards d’euros. C’est cependant peu au regard de ce que l’Allemagne de l’Est aura reçu : 20 fois plus pour quatre fois moins d’habitants. ([83]) 80 fois plus par tête ! On néglige aussi les avantages que les entreprises de l’Ouest tirent des marchés et des capacités que l’Europe orientale leur offre. Parmi les nouveaux membres seules la Slovénie, l’Estonie et la Lituanie avaient rejoint le système monétaire européen, antichambre de l’euro ; les autres pays rencontrent des difficultés — qu’ils finiront vraisemblablement par vaincre — pour adhérer à la monnaie commune.
« Dans toutes les enquêtes d’opinion, les Français ont toujours été les plus réticents, parmi les membres de l’Union, au nouvel élargissement. » ([84]) Ils sont, avec l’Allemagne et l’Italie, fort attachés à un modèle d’État-providence qui a vieilli et, parmi leurs inquiétudes, figure à juste raison la crainte que l’élargissement n’oblige, tôt ou tard, à revoir ce modèle. Notre Smic, élevé par rapport au salaire moyen, et nos revenus de substitution, indemnité de chômage et Rmi notamment, souvent accordés sans un accompagnement personnel, détournent, en effet, des emplois peu attractifs que des immigrés, d’Europe de l’Est, occuperont de plus en plus souvent. ([85]) Il sera difficile de combiner le maintien de notre modèle et la libre circulation des personnes au sein de l’Europe élargie. Mais ne fallait-il pas, de toute manière, revoir notre système qui, en guise de protection, tend à l’assistanat ?
2322.3 Et la Turquie ?
Près des trois quarts des Turcs sont favorables à une adhésion de leur pays à l’Union. En France, une large fraction de l’opinion y est hostile, les plus jeunes étant favorables mais les plus de 30 ans opposés. En Allemagne aussi le gouvernement est pour l’adhésion et l’opposition contre : à ses yeux ce serait la fin de l’espoir d’une Europe vraiment intégrée. Les Hollandais, qui vivent dans la crainte que se défasse leur consensus national, sont également hostiles à l’adhésion. L’Autriche, qui se souvient de la percée des troupes ottomanes jusqu’aux murs de Vienne, est aussi opposée tandis que la plupart des autres pays de l’Union sont favorables. En décembre 2004, c’est par 407 voix contre 262 que le Parlement de Strasbourg, votant exceptionnellement à bulletins secrets, s’est prononcé en faveur de l’ouverture de négociations avec la Turquie.
La frontière de l’Europe
La géographie est appelée à la barre. Le Bosphore n’est-il pas la frontière « naturelle » de l’Europe ? Mais éphèse ou Smyrne n’étaient-elles pas grecques ? Du temps rideau de fer, la limite de l’Union était claire et la Turquie un élément clef du dispositif de l’Otan. L’Urss effondrée, « l’Europe n’a plus d’ennemi. Et du même coup, elle n’a plus de frontière. » ([86])
  Trois autres arguments sont avancés : un poids relatif élevé de la Turquie — dans peu d’années quelque 15 % de la population d’une Union qui la comprendrait — une nation encore peu démocratique enfin et surtout une population en quasi-totalité musulmane.
La démocratie et l’armée
Que, dans les dernières décennies et dans la ligne fixée par AtatŸrk, l’armée ait joué un rôle essentiel est établi dans un pays qui, au cours des cinquante dernières années aura connu plus de 50 gouvernements. Si les interventions répétées des militaires n’ont pas empêché la tenue d’élections relativement libres, elles sont allées de pair avec une véritable persécution des Kurdes : 35 000 morts, 2 millions de villageois déplacés. En dépit de l’élimination des obstacles légaux à l’enseignement de la langue kurde ou à la diffusion d’œuvres en cette langue et de l’abolition de la peine de mort, les persécutions n’ont pas complètement cessé. En 2003 l’intervention américaine en Irak a perturbé l’entente entre états-majors turc et américain qui datait de la guerre froide et avait même conduit à un rapprochement avec Isra‘l. Un Irak libéré par l’Amérique n’allait-il pas confirmer la quasi-autonomie conquise par les Kurdes en Irak et attiser à nouveau les tensions en Turquie ? Que la position de l’armée liée aux Usa ne soit plus ce qu’elle était, le vote intervenu à Chypre en 2004 le montre bien. Les Turcs de l’île ont approuvé le compromis élaboré sous l’égide de l’Onu, ce que les militaires n’auraient pas toléré il y a peu, tandis que la partie grecque, certaine de rejoindre l’Union européenne faisait preuve d’une intransigeance qu’Athènes a réprouvée. En effet, en peu d’années, les relations entre Grecs (du continent) et Turcs, belliqueuses depuis des siècles, se sont améliorées et le premier ministre grec a osé proclamer : « la Turquie est une puissance européenne depuis le XVIe siècle. Il serait négatif de l’exclure. » ([87])
  Finalement, il n’est pas déraisonnable d’espérer qu’une Turquie marchant vers l’Europe où la poigne militaire aura continué à se relâcher reconnaîtra le génocide arménien. La France où résident 450 000 descendants d’Arméniens y sera sensible. Il serait néanmoins vain de présenter aux nations du Moyen-Orient la Turquie comme un modèle alors qu’elle est seule à avoir vécu de façon durable cette double expérience : être le centre de l’Empire Ottoman puis une République laque autoritaire.
é conomie
La gestion de l’économie turque avait été fort mauvaise : déficit budgétaire massif et laxisme monétaire conduisant à ce que, en 40 ans la parité de la livre turque contre dollar ait été divisée par 400 000 et à ce que la Turquie ait un endettement extérieur élevé. En 2001, le pays a été en quasi faillite. La croissance avait été très fluctuante et, en moyenne, faible et l’agriculture ind⁄ment subventionnée. Des privatisations maintes fois décidées ont été reportées. Des trafics criminels se sont développés et une économie « grise », échappant aux impôts a prospéré tandis que les investisseurs étrangers s’abstenaient de venir dans un pays où ils s’estimaient maltraités.
Mais on peut espérer que les choses sont en meilleure voie. Les politiques suivies sont nettement plus rigoureuses et l’Europe leur sert de justification. En 2004, la hausse des prix a diminué et la croissance du Pib atteindra 9 %. Les investissements étrangers, jusqu’ici très limités, pourraient démarrer. Sur le plan économique l’adhésion d’un pays dont le Pib par habitant est égal au cinquième de celui des quinze anciens membres de l’Union, avec lequel existe depuis longtemps une union douanière n’apportera pas aux autres pays de l’Union un changement réel. Les produits turcs représentent moins de 3 % des importations de l’Union européenne.
Une nation musulmane au sein de l’Europe
La Turquie cherche à combiner les anciennes règles kémalistes d’une République farouchement laque, une des seules en Europe avec la France à refuser le port du voile dans les établissements d’enseignement, et le renouveau des sentiments religieux qui ont porté au pouvoir des leaders qui les partagent. L’islam (80 % de sunnites, 20 % d’alevis) reste très encadré. Les imans sont des fonctionnaires qui, chaque vendredi reçoivent par fax le texte de la prédication. ([88]) Dans une Turquie qui s’est urbanisée (14 millions d’habitants dans l’agglomération d’Istanbul) les femmes, qui ont obtenu le droit de vote dix ans avant les Françaises, n’accepteront pas un retour en arrière comparable à celui que les Algériennes ont connu après 1962. La Turquie peut-elle montrer qu’une conciliation entre la démocratie et l’islam est possible ? Des adversaires de l’adhésion de la Turquie craignent d’une part que, au sein de l’Europe, il devienne plus difficile de défendre des valeurs d’origine chrétienne et que, d’autre part, l’immigration des Turcs soit facilitée, accroissant le nombre — quelque 12 millions aujourd’hui — de résidents de l’Union dont les origines les rattachent à des pays de tradition musulmane. Sur le premier point la majorité des Européens pourrait confirmer qu’ils souhaitent des législations laques mais aussi une grande tolérance dès lors que les règles de la vie collective ne sont pas mises en cause. L’adhésion de l’Irlande n’avait pas été refusée bien que le divorce y ait été interdit. Nous revenons plus loin sur la question de l’immigration.
Refuser la Turquie ne serait-ce pas créer une nouvelle humiliation pour les habitants du Moyen-Orient qui en ont souffert tant d’autres ? Accepter la Turquie n’est-ce pas affirmer que les Européens refusent une prétendue « guerre des civilisations. »
Adhésion conditionnée ou partenariat privilégié ?
Dès 1959 la Turquie frappait à la porte de l’Europe. En 1999 un conseil européen tenu à Helsinki a accepté le principe d’une candidature de la Turquie sans évoquer à l’époque l’option d’un « partenariat privilégié » qui eut été envisageable. L’Europe a donc été conduite à ouvrir les négociations promises quitte à être vigilante sur le respect des conditions de nature politique et économique qu’elle aura posée, respect qu’elle a exigé des autres candidats.
2322.4 Une politique extérieure et de sécurité commune
Tandis que l’Union s’édifiait, l’Urss et le rideau de fer disparaissaient et le centre de gravité se déplaçait de l’Atlantique vers le Pacifique aussi bien au sein des États-Unis que dans « l’économie monde ». La donne des années cinquante était totalement changée.
Une diplomatie balbutiante
Une politique extérieure de l’Europe digne de ce nom implique que les 25 états renoncent à leur souveraineté externe. Moins infaisable que les sceptiques ne l’affirment si l’on observe la réussite de la politique commune dans le cadre de l’Organisation Mondiale du Commerce (Omc). Dans cette enceinte l’Europe parle d’une seule voix car les états ont pris conscience que tel était leur intérêt. On rappellera aussi cette évolution : « Bosnie, attentisme : 250 000 morts avant l’ingérence. Kosovo : 10 000 morts — chiffres approximatifs — après l’intervention. Macédoine, ingérence préventive : pas de guerre. » ([89]) Et il existe un lien entre les flux d’immigrés qui inquiètent tant d’Européens et les guerres : « d’où viennent réfugiés et demandeurs d’asile ? Généralement des zones de conflits. En intervenant en Macédoine nous avons évité que les personnes déplacées passent de 170 000 à 500 000. » ([90])  On note enfin des positions européennes communes sur le traité de Kyoto, le Tribunal pénal international ou l’Iran.
A contrario en 2003, lors de l’intervention américaine en Irak, on a pu croire que la « vieille Europe » (cinq des six pays fondateurs) s’opposait aux nouveaux membres. Mais, en peu de mois, il apparut que la majorité des Européens partageait la même opinion, y compris dans les pays dont les gouvernements avaient appuyé les Usa. En conséquence de quoi on a vu les Espagnols se retirer d’Irak puis les Hollandais, les Hongrois et les Polonais afficher leur intention de faire de même. Pour autant, cela n’a pas suffi à définir une politique.
Si la nouvelle constitution est adoptée l’Europe aura un Président élu pour deux ans et demi et renouvelable une fois ainsi qu’un ministre des affaires étrangères à la fois membre de la Commission et coordonnateur de ses homologues nationaux. L’Europe aura son corps diplomatique. Ce que l’Europe fait au sein de l’Omc, parler d’une seule voix par la bouche d’un membre de la Commission de Bruxelles, elle tendra à le faire à l’Onu et au Fmi.
Défense de l’Europe et forces armées
« Quand les grandes puissances européennes dominaient la scène internationale, elles affichaient un culte de la force et de la gloire des armes. Aujourd’hui, l’Europe voit le monde avec les yeux du faible. » ([91]) Cette appréciation a sa part de vérité ? L’Europe ne voit plus d’états qui seraient de redoutables ennemis et n’a nulle envie de mener, de son chef, des opérations.
Carence
Du temps de la guerre froide, les Français souhaitaient ne pas être dépendants de l’Amérique pour leur défense. Michel Rocard, Premier ministre, avait obtenu de Henry Kissinger et de Robert Mc Namara la confirmation « qu’aucun Président américain n’aurait jamais fait donner le feu nucléaire pour défendre autre chose que sa seule population et son seul territoire. » ([92]) Dès 1966, le général de Gaulle, persuadé que telle serait bien la ligne de conduite américaine, avait soustrait nos forces au commandement de l’Otan : en cas d’invasion de l’Europe par l’Urss, la France devait garder la maîtrise absolue de son arme atomique. Puis, les maladresses répétées des Français au sein de l’Otan ont masqué la justesse de leur analyse et longtemps bloqué la constitution d’une armée européenne dont ils avaient, en 1954, torpillé le premier projet.
La majorité des Européens de l’Ouest a voulu croire que la présence des troupes américaines, bien que réduites, et le bouclier nucléaire les dispensaient de faire l’effort militaire nécessaire. L’Est de l’Europe, occupé pendant des décennies par une puissance implacable, laquelle, loin d’être devenue pacifique et démocratique, se montre inquiétante en Tchétchénie ou dans le cours des élections ukrainiennes, compte aussi sur l’Amérique. Elle a d’ailleurs constaté que, sans l’Amérique, elle avait été incapable d’intervenir en Bosnie.
En 2003, France, Grande-Bretagne et Allemagne combinées ont dépensé pour leurs armées 90 milliards de dollars, les États-Unis 420. ([93]) L’écart entre le budget américain de « recherche et développement militaires » et celui des Européens n’a cessé de s’accroître pour se situer dans la proportion de 4 à 1. ([94]) De surcroît, les Européens ont tardé à transformer leur armée comme les Américains l’ont fait : professionnalisation, moins d’effectif, rapprochement entre les trois armes, recherche persévérante de nouveaux matériels. Britanniques et Hollandais s’étant assurés que le nouveau système de navigation européen, Galileo, ne pourrait être utilisé à des fins militaires, les armées européennes et l’Otan resteront dépendantes du Gps américain. Plus généralement, la redéfinition des missions de l’Otan et du rôle respectif des Américains et des Européens, pour les adapter à notre temps, n’est pas à l’ordre du jour. L’Otan n’est-elle pas devenue une coquille vide dès lors que, pour les Américains, « c’est la mission qui détermine la coalition » ?
Un modeste début
L’Europe commence à se manifester, de façon modeste il est vrai. Ses militaires sont responsables en Macédoine. Ils sont intervenus au Congo et constituent l’essentiel des forces étrangères en Afghanistan. L’Europe a décidé de se doter de 13 groupes tactiques, multinationaux, capables de se déployer rapidement ; certains sont prêts et les autres le seront avant la fin de 2007. Une agence européenne de l’armement a été créée en 2004 qui vise à harmoniser les équipements. De leur côté les industries nationales d’armement ont effectué certains rapprochements bien timides si on les compare à la restructuration des firmes américaines opérée sous l’impulsion du Pentagone. Remarquable à cet égard est la décision française de commander un porte-avions similaire aux deux navires construits pour les Britanniques par un consortium de firmes des deux pays.
L’Europe peut-elle être forte sans prétendre être une puissance ?
Il aura fallu la Bosnie pour que les Européens constatent leur impuissance. Aujourd’hui ils admettent qu’ils doivent être capables de conduire des opérations militaires limitées. Gouvernants, stratèges ou diplomates pourraient bien avoir de plus grandes ambitions, ils ne seraient pas suivis. Les Européens « veulent une grande Suisse plutôt qu’une Europe-puissance » ([95]) Ils préfèrent la dépense sociale à la dépense militaire.
Ne faut-il pas sortir de nos vieux schémas où la nation avait des ennemis héréditaires et entendait que l’Alsace et la Lorraine redeviennent françaises ? Lorsqu’on évoque l’Europe-puissance auprès de la majorité des nations européennes on les fait se souvenir des chevauchées des armées, françaises ou allemandes au premier chef. On la pressent opposée aux États-Unis ce que beaucoup refusent.
Ne peut-on de façon persévérante, en sachant que l’opération demandera du temps, parvenir à convaincre les Européens qu’il est de leur intérêt, primo de bâtir une solide défense commune ; que celle-ci ne se fera pas en un jour et que ce ne sera pas au moment où le danger se manifestera qu’il faudra songer à se préparer ; secundo, que l’Europe ne sera jamais un moteur de la paix si elle n’est pas en mesure d’aligner des moyens militaires substantiels lorsque des crises se manifestent ; non pas pour affirmer qu’elle a raison contre tous mais au contraire pour favoriser, dans le cadre des instances internationales, la constitution d’alliances. Cette Europe tranquille mais forte ([96]) répondrait sans doute aux vœux de Vaclav Havel « Trop d’hommes politiques ou d’institutions européens sont conciliants avec le mal. Ils manquent d’énergie pour défendre les valeurs qu’ils proclament et qui figurent dans le préambule de la Constitution européenne. » ([97]) à une Europe qui lui fait des remontrances, Vladimir Poutine n’est-il pas tenté de demander : « Combien de divisions ? ». George W. Bush n’a-t-il pas le même réflexe ?
2322.5 Europe et États-Unis
En « instantané », populations ou Pib de l’Union européenne et des États-Unis ont des ordres de grandeur voisins mais le dynamisme américain ([98]) prime et le niveau de vie des Européens qui, en 1990, semblait destiné à rejoindre celui des Américains a été distancé — voir les graphiques 3 et 4 en fin de document.
Populations totales en millions ([99])

1950

2000

2050

Union européenne

296

378

350

États-Unis

152

276

404

Compétition et communauté d’intérêts
Réduire sensiblement les temps de travail n’a pas permis à l’Europe de faire baisser un chômage qui reste élevé. Il est faible en Amérique où Washington a, on l’a vu, mieux réussi la coordination des diverses faces de sa politique économique que Bruxelles n’y est parvenue avec la Banque centrale européenne. Les traits bien connus de ce tableau peuvent être accentués et placés sous le signe de la rivalité — celle d’Airbus et de Boeing par exemple dans laquelle les plus hautes autorités des états s’impliquent — mais n’est-ce pas céder à une tentation manichéiste ? Depuis des années, les firmes européennes n’ont-elles pas réalisé des acquisitions massives aux États-Unis ? Si la compétition fait partie du monde actuel, elle ne doit pas masquer la profonde solidarité qui existe entre les économies. De surcroît, ne faut-il pas corriger la note favorable qu’on donne souvent aux États-Unis ? Efficace à court terme, leur expansion monétaire et budgétaire (voir le € 23.1 de ce chapitre) a permis une consommation soutenue mais abouti à une épargne quasi nulle et à d’énormes déficits (budgétaire et extérieur). La croissance américaine pourrait être moins durable que celle, certes plus limitée, de l’Europe ? Faut-il, là également, considérer les instantanés ou la cinétique ?
Opposition et rapprochements
L’effondrement de l’Ur