Plan du corps du texte de ce chapitre
22.1 Vigueur et dérives du capitalisme page 2
22.2 L’entreprise, objectifs et exercice du pouvoir page 12
22.3 Les salariés dans l’entreprise privée page 28
Graphiques page 37
Annexes à partir de la page page 39
Table des matières détaillée page 48
22.1 Vigueur et dérives du capitalisme
Dans les dernières décennies, innovations technologiques, mondialisation
et croissance soutenue sont allées de pair. La compétition pousse
les entreprises à tirer parti des innovations (dont traite le chapitre
21 de notre site) et à améliorer la productivité — voir
le graphique 1 en fin de document. La France des corporations comme la Russie
des soviets avaient bien montré que les situations de monopole encouragent
le conservatisme voire l’endormissement et « il est vrai qu’il
n’y a pas de contre-modèle crédible à opposer au
capitalisme aujourd’hui. » ([2])
221.1 Vagues de la croissance et de la mondialisation
Pour un consommateur du monde occidental, que son pays importe des fours à micro-ondes
et des T-shirts en exportant des Airbus a constitué un progrès.
([3]) Progrès aux facettes diverses qui ne va pas sans de sévères
contreparties. L’arme essentielle des transporteurs aériens américains
qui a permis, en vingt ans, de tripler le trafic fut bien une baisse des
tarifs de moitié et c’est dix ans plus tard que l’Europe
a découvert, avec Ryanair et Easyjet notamment, le transport aérien
bon marché. Un système qui combinait monopoles et ententes entre
compagnies avait longtemps permis de maintenir des tarifs et des salaires élevés.
La concurrence des nouveaux venus, s’ajoutant à celle des trains
rapides, a fini par briser ce régime malthusien. En réalité le
phénomène est quasiment général : tandis que les
consommateurs des pays industrialisés profitaient de fortes baisses
de prix et/ou des améliorations de qualité, maints salariés
de firmes privées souffraient — emploi devenant précaire,
stress accru et salaires augmentant faiblement. Dans ce basculement, certains, à la
fois consommateurs et salariés, ont connu un réel mieux être,
l’inverse en affectant d’autres, les moins qualifiés notamment
pouvant, à la limite, connaître l’exclusion. Examinons d’abord
cet aspect si rebattu de l’économie de notre temps : la mondialisation.
Si le concept est imprécis, le mouvement, incontestable et puissant,
est allé en s’intensifiant.
2211.1 La mondialisation en marche
Les firmes internationales de l’Occident ont été les moteurs
du commerce mondial. On peut, par exemple, les voir « acheter des tissus
simples dans les pays de l’Est de l’Europe, les faire confectionner
dans les pays du Maghreb et les faire styliser et distribuer en Europe » ([4]).
Spécialisant leurs usines, elles font circuler leurs produits pour disposer,
partout, d’une gamme adaptée aux besoins locaux. Les pays industrialisés
ont donc poussé à la libération des échanges et
les droits de douane, même s’ils ne sont pas le seul obstacle au
commerce mondial, ont connu, dans le cadre de l’Organisation mondiale
du commerce (Omc), d’énormes réductions : dans les pays
industrialisés, s’ils atteignaient 40 % en moyenne vers 1930,
ils sont désormais tombés à 3 %.
Aux yeux de ses opposants mais aussi de nombreux citoyens, la mondialisation
se manifeste par la concurrence des pays à bas salaires, des fermetures
d’usines ou le triomphe de firmes américaines qui imposent dans
le monde entier leurs marques au détriment des produits locaux et des
salariés qui les fabriquent. Produit typique — voire caricatural — du
Xxe siècle, le Coca-Cola, qui était accessible à 2 milliards
de consommateurs il y a 20 ans, l’est, aujourd’hui, à plus
de 5 milliards.
2211.2 La mondialisation et les pays développés, dont la France
Le développement du commerce s’accompagne d’implantations à l’étranger.
Les investissements « directs » — Foreign direct investments
ou Fdi — hors du pays d’origine ont connu une fantastique
progression passant de quelque 50 milliards de dollars par an au début
des années quatre-vingt à plus de 1 000 milliards en 2000.
Si les pays en voie de développement ne reçoivent que le quart
des Fdi ([5]), dans les années récentes, une fraction accrue
a été dirigée vers l’Extrême-Orient, et, au
premier chef, vers la Chine.
«
De 30 à 1, c’est grosso modo le fossé qui sépare,
en termes de co⁄t salarial moyen » la Chine des États-Unis
([6]). Certains produits chinois étant bon marché, les distributeurs
occidentaux dont l’argument de vente est le prix bas, en acquièrent
des quantités considérables. Quant aux industriels, ils font
construire ou, en tout cas, assembler en Chine des matériels qui leur
reviennent ainsi meilleur marché. Et les Chinois utilisent de plus en
plus les produits étrangers. Dans une version nouvelle du fordisme,
maintes firmes occidentales sont en passe d’avoir à la fois plus
de salariés mais aussi plus de clients dans les pays qualifiés
de pauvres que dans les pays riches.
Les firmes françaises vivent la mondialisation de ces diverses façons.
La France est un des pays d’Europe où les firmes étrangères
se sont le plus implantées. Elles emploieraient environ 1,7 million
de salariés. ([7]) En Europe, c’est en France aussi que les investisseurs étrangers
détiennent une des parts du capital des sociétés les plus
fortes. En 20 ans leur participation est passée de moins de 10 % à quelque
40 % pendant que celle de l’état tombait de près de 75
% à moins du quart. Dans le même temps, c’est à l’étranger
plus qu’en France que nos grandes entreprises ont cherché leur
expansion, fait le plus gros de leurs investissements et créé le
plus d’emplois :
Effectifs des entreprises françaises du Cac40
En milliers ([8])
1997
2002
évolution
En France
Dans le monde
France en % du monde
1 258
2 574
49 %
1 356
3 769
36 %
+ 8%
+ 46%
Lafarge, devenu le leader mondial des matériaux de construction, est
présent dans 75 pays, réalise moins de 15 % de son activité en
France et ses actionnaires sont en majorité non français. ([9])
Si la plupart des Américains ont une attitude positive à l’égard
de la mondialisation, deux Français sur trois lui sont hostiles et,
avec les Grecs, ils sont seuls à avoir cette attitude en Europe. ([10])
Pour eux elle signifie, avant tout, délocalisation et fermeture d’usines,
même s’il est trop simple d’opposer délocalisation
et emplois nationaux : une analyse de l’emploi dans de grandes sociétés
françaises montre que les délocalisations, en contribuant au
développement global de ces entreprises, limitent les réductions
d’emploi en France. ([11])
Un citoyen français est plus sensible à une délocalisation
ou à la présence d’un produit étranger sur son sol
qu’à la création d’emplois dus à l’exportation.
Mais il y a plus : la mondialisation crée chez nous une véritable
crainte identitaire ; les Français sont d’autant plus attachés à certains
traits d’un modèle de société qui leur vient de
leur histoire particulière que les politiques suivies ne les ont pas
assez incités à s’adapter franchement à un monde
nouveau.
Un pays comme le nôtre n’est-il pas « condamné » à importer
des biens dont la production est intensive en travail non qualifié et à miser
sur les biens et services à forte valeur ajoutée et à contenu
en travail qualifié élevé ? Ne doit-il pas, dès
lors, moderniser de façon beaucoup plus énergique son système
de formation ? Formation initiale, bien s⁄r, mais aussi professionnelle
et continue. Le chapitre 31 de notre site montre que nous l’avons fait
de façon tout à fait insuffisante. Beaucoup trop de jeunes sortent
de nos écoles voire de nos universités sans formation suffisante.
L’enseignement supérieur et la recherche français, volens
nolens et non sans que ceci comporte de réelles difficultés,
sont devenus des acteurs d’une compétition internationale et,
pour l’heure, tout montre que, dans maints domaines, nous perdons du
terrain. Recherche, innovation et rôle du « modèle français » sont
abordés dans le chapitre 24 (nouveau) de notre site.
2211.3 La mondialisation et les pays en développement
Les critiques qu’attire la mondialisation ne doivent pas occulter les
fantastiques progrès qu’elle a provoqués dans les pays
qui ont dépassé un certain stade de développement : ce
sont eux qui, globalement, profitent le plus de ce phénomène.
Dans les années récentes, la Chine et l’Inde, les deux
pays les plus peuplés au monde, ont connu des croissances de leur économie
qui sont parmi les plus fortes au monde. Le niveau de vie moyen de ces pays
a progressé plus vite que celui des nations occidentales. Mais, il est
vrai que, dans ces deux nations, de vastes zones sont restées à l’écart
des progrès et que les inégalités entre les habitants
de ces zones et la minorité la plus favorisée se sont accrues,
phénomène fréquent dans les phases de mutation rapide.
Il est vrai, aussi, que des travaux récents montrent que l’ouverture à la
concurrence mondiale n’est favorable qu’à partir d’un
certain stade de développement et que des pays qui ne l’ont pas
atteint peuvent être accablés par l’ouverture de leurs frontières.
([12])
De surcroît, les Occidentaux ont maintenu des discriminations choquantes à l’égard
des pays en voie de développement et, notamment, de leurs produits agricoles
et textiles. La protection accordée il y a 40 ans par l’accord
multifibres a expiré à fin 2004 mais, chez les pays industrialisés,
les aides publiques à l’agriculture demeurent massives. Une minorité de
grandes exploitations en tire de grands profits alors qu’elles poussent à la
surproduction et à la chute des prix. Les exportations subventionnées
ont accéléré les difficultés de l’agriculture
de maints pays du Proche-Orient ou de l’Afrique.
221.2 De multiples dérives
<
Contrat-social. com > est convaincu qu’il importe de rechercher
un équilibre entre le dynamisme des entreprises et le respect de l’état
de droit comme de règles de vie en société, missions qui
incombent notamment aux puissances publiques nationales ou supranationales.
Pour qu’un équilibre dynamique existe encore faut-il être
attentif aux dérives auxquelles des entreprises peuvent se laisser aller.
Nous relèverons ici celles qui appartiennent à quatre catégories
et d’abord celles qui peuvent nuire aux consommateurs ou à l’environnement.
2212.1 Des consommateurs et un environnement malmenés
L’entreprise soucieuse de se développer est attentive aux réactions
de ses clients et, jusqu’à un certain point, intérêts
du vendeur et de l’acheteur se rejoignent. Ce sont les « bons » produits
qui se vendent longtemps. Reste que le producteur en sait beaucoup plus sur
ses produits que le consommateur, pilonné par des informations biaisées.
Près de 750 milliards de dollars de publicité, d’un
niveau informatif souvent faible, ont été dépensés
dans le monde en 2003. ([13])
Les autorités américaines n’accusent-elles pas les fabricants
de cigarettes d’avoir ajouté à celles-ci des substances
destinées à accroître la dépendance des fumeurs et
les producteurs de certaines boissons gazeuses de favoriser le développement
de l’obésité ? Comme, par ailleurs, le producteur peut
causer des dommages à l’environnement, les conflits potentiels
sont nombreux entre les objectifs fixés aux firmes capitalistes — une
rentabilité élevée et des profits croissants — et
la santé des consommateurs ou le développement durable.
Notre site n’ayant pas la prétention d’être exhaustif,
nous n’aborderons que trois aspects essentiels du développement
durable et de la santé publique : réchauffement de la planète,
pollution de l’eau (le passage relatif à ce sujet constitue l’annexe
2 de ce chapitre) et, enfin, tabagisme et alcoolisme.
Le réchauffement de la planète et la pollution de l’air
Même si les modèles climatologiques ne permettent pas encore de
faire des prévisions fiables à moyen terme ([14]), même
si l’on peine à démêler effets des actions humaines
et évolutions climatiques de très long terme, les raisons d’être
inquiet sont bien connues. La population du globe va continuer à s’accroître
pendant plusieurs dizaines d’années en tout cas. Le revenu moyen
s’élève et, avec lui, la consommation d’énergie
et, notamment la production du dioxyde de carbone ou CO2.. Un « effet
de serre » tend à élever la température constatée
et risque de provoquer des phénomènes très graves : tempêtes,
raz de marée, élévation du niveau des océans. On
redoute que cette élévation de la température ne fasse
fondre des matériaux organiques aujourd’hui gelés et ne
libère le méthane qui s’y trouve emprisonné, ce
qui accélérerait fortement l’effet de serre.
La pollution s’accroît dans les villes, or la fraction de la population
qui est urbanisée est devenue majoritaire et continue à augmenter.
La pollution devient une des préoccupations majeures de santé publique.
Maire de Shanghai, Zhu Rongji, en devenant premier ministre en résidence à Beijing,
savait qu’il prenait le risque de vivre cinq ans de moins tant la seconde
ville est plus polluée que la première. ([15])
Pour stabiliser la concentration des gaz à effets de serre il ne suffit
pas de limiter leur production à leur niveau actuel. Selon de nombreux
experts, il faudrait, pour y parvenir que les pays les plus développés « divisent
par quatre les émissions au cours des trente prochaines années » ([16])
Le protocole de Tokyo ne va pas si loin et les États-Unis ont refusé d’y
adhérer or, selon certains calculs, ils produisent, par tête d’habitant,
dix fois trop de CO2, les Français 4 fois trop et les Chinois sont déjà au-dessus
du niveau qui serait admissible.
Certes, dans les dernières années, des firmes telles que United
Technologies, Intel, Dupont ou BP se sont ouvertement ralliées aux mesures
de lutte contre l’effet de serre et le Président de BP affirme
que sa société a trouvé dans les économies réalisées
les ressources qui ont financé ses efforts de lutte contre les émissions
nuisibles. Reste que les grandes industries américaines disposent de
groupes de pression qui, par des campagnes télévisées
et un intense lobbying, ont lutté contre la ratification du traité de
Kyoto par le Congrès. L’émission de CO2, presque stabilisée
en Europe, continue à progresser aux états-Unis. « Entouré d’anciens
dirigeants de firmes pétrolières qui traitent les questions d’environnement
par le mépris » ([17]), George W. Bush approuve le cri lancé par
son père au sommet de Rio : « L’american way of life is
not up for negociation. » Un habitat individuel dispersé, le recours à la
climatisation et la faible taxation du pétrole conduisent à un
niveau élevé de consommation de ce dernier.
Les pays les plus industrialisés ne parviennent pas à mener des
politiques qui y répondraient vraiment. La hausse du prix du pétrole
sera-t-elle le seul régulateur de leur consommation d’énergie
fossile ? Les États-Unis où l’administration au pouvoir
depuis l’an 2000 est parfaitement au fait des réalités
sont irresponsables. Ils consomment le quart de la production de pétrole
du monde, ne disposent que de 3 % des réserves et ne conduisent pas
une politique énergétique crédible.
Il est donc tentant de charger les Usa de tous les péchés environnementaux.
Mais 80 % des Américains sont conscients des risques liés à l’effet
de serre et des observateurs ([18]) soulignent aussi le fait que les Européens
n’ont pas bien travaillé : le Président américain
a été placé en 2000 en face d’accords qu’il
n’aurait jamais pu, l’eut-il voulu, faire ratifier par le Congrès.
Les délais prévus pour réaliser de façon économique
une réduction des émissions de gaz étaient sans doute
trop courts et, tandis que les Européens réglementent et taxent,
les Américains conduisent des recherches sur des sources alternatives
d’énergie de façon sans doute plus intense que les Européens.
Ils ont aussi fini par convaincre le vieux continent qu’un marché des
droits à pollution était une façon efficace de réduire
les émissions : à partir de janvier 2005 ce marché fonctionnera
en Europe. Les accords de Kyoto vont, en effet, pouvoir entrer en vigueur,
la Russie y ayant adhéré ; elle y trouvera son intérêt
car elle pourra vendre à l’ouest des droits d’émission
dont elle disposera du fait de l’effondrement de son industrie lourde
qui était fortement polluante.
Freiner les émissions de gaz à effets de serre sans brider ind⁄ment
la croissance n’est pas impossible mais y parvenir au plan mondial restera
un réel défi. Comment tenir compte d’affirmations également
exactes : celles des pays développés qui montrent que la progression
de leurs émissions est désormais inférieure à celles
de leur Pib ; celles des pays en voie de développement qui reconnaissent
que leur progression est forte (la Chine a, en cinquante ans, plus que décuplé sa
consommation d’énergie) mais que leur niveau absolu et leur part
dans les émissions mondiales sont faibles ? Voir le graphique 2.
De façon de plus en plus insistante sans doute, l’opinion demandera
des mesures qui, face à un danger planétaire, ne peuvent être
qu’internationales. L’Union européenne parviendra-t-elle à unir
ses voix autour de propositions réalistes ? L’Onu, en arbitrant
entre pays développés et les autres, établira-t-elle son
autorité ? En soulignant l’insuffisante efficacité des
organisations internationales et en se satisfaisant de sarcasmes on fait, à nos
yeux, fausse route : les institutions supranationales sont seules en mesure
d’éviter la ruine de la planète et le maillon faible se
trouve très souvent non pas chez elles mais au sein des états
nationaux qui rechignent à appliquer des décisions qu’ils
ont approuvées ; la France a souvent fait partie de ces états
indisciplinés (ce point est mis en évidence dans l’annexe
2 consacrée à la pollution des eaux).
La santé publique face au tabac et à l’alcool
Les Français, restés longtemps indifférents aux effets
du tabagisme et de l’alcoolisme, ont pris conscience des ravages qu’ils
provoquent. Au demeurant, la collectivité a intérêt pour
freiner l’augmentation des dépenses de santé qu’elle
finance, à lutter toujours plus énergiquement contre ces deux
fléaux qui, en France plus qu’ailleurs, ruinent la santé et,
tout particulièrement, celle des moins favorisés (voir le chapitre
34 de notre site sur la santé). Si des progrès ont été réalisés
dans la lutte contre le tabac, à l’égard de l’alcoolisme
ils ont été tardifs et restent insuffisants voire menacés.
Des parlementaires freinent l’adoption de dispositions contraignantes
tandis que des associations créées par des familles de victimes
d’accidents de la route ont fait beaucoup pour que la législation
française soit renforcée et leur persévérance a
payé : législation, peur du gendarme et du radar aidant, le comportement
des conducteurs à l’égard de l’alcool et de la vitesse
change. Les difficultés actuelles des viticulteurs sont d’ailleurs,
pour une part, liées à cette évolution des mœurs.
Après une longue période qui, pour beaucoup de producteurs de
vin, aura été très favorable, ces difficultés serviront-elles
de mauvaise justification à un nouveau laxisme ?
En ce qui concerne le tabac, en septembre 2004, le ministère américain
de la justice a réclamé aux entreprises américaines concernées
des sommes gigantesques pour avoir, « depuis 1953, sciemment trompé le
public sur les risques présentés par les cigarettes ».
La majorité des Américains, loin d’être favorable à ce
que les entreprises agissent à leur guise, souhaite que leurs pouvoirs
soient réduits. L’ancien Vice-président et candidat, Al
Gore, ayant affirmé que ses concitoyens doivent tenir tête au « big
tobacco, big oil, big polluters comme aux sociétés pharmaceutiques »,
avait été approuvé par les trois-quarts des Américains.
Les Européens se rendent mal compte de cette attitude et des succès
que certaines campagnes d’associations ont rencontrés en menaçant
de boycotter des producteurs de matériaux de construction en bois (Home
Depot) ou la restauration rapide (McDonald) par exemple. Des enquêtes
montrent que, d’une manière générale dans le monde
occidental, maints consommateurs deviennent plus attentifs, plus subtils et
plus sélectifs. Chez beaucoup, la fidélité aux marques
ne s’impose plus et une fraction des acheteurs est susceptible de se
détourner d’un produit ou d’une firme qui met en danger
la santé, l’environnement ou le respect des droits de l’homme.
La fin de la suprématie blanche en Afrique du Sud a été hâtée
par les consommateurs américains sanctionnant les firmes de leur pays
qui ne luttaient pas contre l’apartheid.
Il n’est donc pas utopique de prévoir que les citoyens — électeurs
et consommateurs — seront de plus en plus nombreux à adopter l’attitude
que la charte de l’environnement française encourage : « toute
personne a le droit de participer à l’élaboration des décisions
publiques ayant une incidence sur l’environnement. » Si nos sociétés
ont été habituées à ce que les impulsions allant
de haut en bas soient dominantes, « bottom up is on its way up. » ([19])
2212.2 Fausser la compétition
Les entreprises subissent la concurrence et cherchent à l’éviter,
soit en éliminant leurs concurrents soit en s’entendant avec eux.
Très tôt, les États-Unis ont initié une politique
antitrust qui n’est pas une simple gesticulation : les actions intentées
aboutissent, chaque année, à des amendes qui peuvent être énormes
voire à des peines de prison. Maintes très grandes entreprises,
comme At & t ou Ibm, ont été poursuivies et contraintes de
prendre des mesures radicales pour réduire leur emprise sur leurs marchés.
Toutefois, tout en proclamant leur attachement à la tradition libérale,
certains n’hésitent pas à faire intervenir l’état à l’avantage
de secteurs d’activité ou de firmes ; on a vu l’administration
de George W. Bush protéger la sidérurgie américaine
et renoncer à des mesures sérieuses à l’égard
de Microsoft dont la position et les comportements dominants sont pourtant établis.
Par ailleurs, de grandes sociétés exportatrices, qui ont de fortes
positions sur le marché mondial, ont été autorisées à utiliser
des paradis fiscaux et, du coup, à bénéficier ind⁄ment
d’une fiscalité allégée.
En Europe, la Commission de Bruxelles a eu fort à faire pour lutter
contre les nombreuses rémanences d’ententes ou de situations de
monopole. Les grandes opérations de fusion, susceptibles d’aboutir à des
positions dominantes, sont désormais examinées par elle. Ses
pouvoirs n’affectent pas les seules firmes du vieux continent ; la Commission
a ainsi bloqué la fusion de General Electric et d’Honeywell. La
commission a obtenu des résultats certains, notamment dans des pays
comme le nôtre dont la culture est plus favorable au monopole qu’à la
concurrence.
2212.3 Doper les comptes sociaux
La réussite d’un dirigeant d’entreprise est généralement
le fruit d’une agressivité qui, policée, fait partie de
sa personnalité. Le succès satisfait légitimement son
ego et il peut d’autant plus aisément le pousser à la témérité que
les phases d’exubérance sont propices à l’apparition
de mirages. On est alors tenté de croire et de faire croire qu’on
obtiendra en deux ans ce qui, en réalité, va en demander six,
sept ou plus et, comme dans toute compétition médiatisée,
le risque de fraude et de dopage existe. Après l’affichage de
prévisions trop optimistes les réalités se font jour et,
pour que les cours de l’action, qui commandent notamment la valeur de
leurs options, continuent à progresser, des dirigeants ont été tentés
de manipuler les résultats pour les faire apparaître plus beaux
ou moins mauvais qu’ils ne l’étaient en réalité.
Au demeurant, depuis des années, les sociétés américaines
usaient de pratiques très critiquables. La non-comptabilisation des
options accordées aux dirigeants et aux cadres figurait parmi ces pratiques
défectueuses. Maintes firmes, également, n’avaient pas
assez souligné que la hausse de la bourse leur avait permis de ne pas
faire de dotation à leur fonds de retraite, ce qui, ipso facto, améliorait
leurs résultats mais devait les réduire lorsqu’elles durent
recommencer à doter le fond. Trop de banquiers ou de commissaires aux
comptes ont été complices de ces pratiques. ([20])
En décembre 2001 la faillite d’Enron a mis en évidence
des malversations portant sur des montants se chiffrant en milliards de dollars.
Les dirigeants ont fini par reconnaître que les comptes des dernières
années avaient été truqués. Le numéro un
de la firme qui avait bénéficié, entre son salaire et
les actions reçues en option, de plus de 200 millions de dollars
a fait partie de ceux qui conseillaient d’acheter les titres de leur
société alors qu’ils vendaient ceux qu’ils possédaient.
20 000 salariés d’Enron ont perdu leur emploi et une large part
de leur épargne placée dans le fonds de pension maison, lui-même
investi en actions de la société.
UBS-Warburg, Goldman Sachs et Lehman, qui figurent parmi les banques les plus
actives de Wall Street ont été montrées du doigt : jusqu’à fin
novembre 2000, leurs analystes avaient recommandé l’achat
de l’action Enron. Les agences de notation sont pareillement accusées
d’avoir succombé à la pression d’Enron et de ses
banques et de ne pas avoir donné en temps utile une mauvaise note aux
titres représentatifs des dettes de cette société. Andersen,
firme d’audit d’Enron mais également consultant de la société,
n’a pas dénoncé ces pratiques. Sa réputation a été atteinte à un
point tel qu’elle a d⁄, finalement, être liquidée. « Entre
janvier 1997 et juin 2002, près de 10 % des sociétés
nord-américaines cotées ont d⁄ corriger au moins une fois
leurs comptes pour cause d’irrégularités ». ([21])
Mais les systèmes de contrôle américains ont, dans des
délais courts, fonctionné. On n’aura pas caché sous
le tapis très longtemps, sous forme de créances bancaires notamment
(comme on le fit au Japon, en Corée et en Chine, en Urss voire en France),
les erreurs et les dettes qu’elles avaient engendrées.
2212.4 Réaliser des opérations illégales voire criminelles
Certaines opérations, sans avoir d’intentions criminelles, échappent
aux réglementations, notamment étant domiciliées dans
ces paradis légaux et fiscaux auxquels nous consacrons l’annexe
3 de ce chapitre. D’énormes dommages peuvent résulter de
ces opérations plus ou moins clandestines. Tel est, par exemple, le
cas de l’immatriculation dans ces « paradis » d’une
grande partie des navires dangereux — voir l’annexe 2 de ce chapitre — dont
une fraction inadmissible coule chaque année en causant des morts d’hommes
et des dommages écologiques parfois gigantesques.
L’Union Européenne est entrée en guerre contre les Foreign
sales corporation américaines, immatriculées dans un paradis
sous influence américaine, et par lesquelles transitent, virtuellement,
des produits allant des avions de Boeing à des vêtements ou aux
céréales de Kellog de façon à éviter les
taxes auxquelles ces produits auraient d⁄ être soumis.
C’est encore dans des paradis que sont immatriculés, en majorité,
les grands fonds de placement spéculatifs (hedge funds). Peu réglementés
ou surveillés, ils constituent de réels dangers pour les marchés
financiers. En 1998 l’un d’eux a failli déstabiliser la
place de New York. L’entreprise qui cherche à maximiser ses profits
côtoiera dans ces paradis des trésoriers de formations politiques
ou des professionnels du crime.
Opérations illicites et criminelles
Dans la deuxième moitié du XXe siècle, les opérations
illicites se sont fortement développées pour atteindre des montants
difficiles à préciser mais qui doivent se situer entre 2 et 5
% du Pib mondial. ([22]) Les ventes mondiales de drogue, au stade des consommateurs,
dépassent 400 milliards de dollars par an ([23]), excédant
vraisemblablement celui du pétrole en 2003. Si l’on raisonne non
plus en volumes d’activité mais en terme de profits, comme les
marges générées par ces trafics sont généralement élevées
et les investissements minimes, ils génèrent des capitaux énormes
qui après avoir été « blanchis » (par des
opérations consistant à faire entrer dans les circuits normaux
les bénéfices résultant de trafics illicites ; le blanchiment
est une des fonctions essentielles des « paradis ») sont placés.
Ainsi, les profits illicites ont permis d’accumuler un énorme
stock de capitaux qui, dès 1998, aurait atteint, selon l’Onu plus
de 5 000 milliards d’euros. Or, « on ne sent pas, politiquement,
une volonté internationale de mettre au pas les paradis fiscaux. » ([24]) « Au
XXIe siècle le premier besoin du monde [n'] est [- il pas] une
exigence de loi et de gouvernance mondiale ? » ([25]) En évoquant
ces trafics nous voulons souligner que nous ne sommes pas face à des
phénomènes marginaux mais à des phénomènes
de grande ampleur ; ceux qui accumulent les profits qu’ils engendrent
acquièrent le moyen d’agir sur la société. Des criminels
ont pu ou peuvent encore influencer, voire dominer, la gestion d’états
tels que ceux de Colombie, Panama, Cuba, Mexique, Pakistan, Russie et Ukraine.
L’état de droit finit par ne plus exister. Proche de nous, l’Italie
a montré que les mafias pouvaient infiltrer le pouvoir politique, la
justice, la police, les banques et même les institutions religieuses.
Ne nous rassurons pas en pensant que les mafias appartiennent au passé.
L’union des commerçants italiens affirme qu’un commerce
sur cinq et une entreprise industrielle sur dix sont toujours aux mains de
criminels. Pour ces derniers, la corruption des autorités administratives
ou politiques est un acte banal.
La corruption
Dans nombre d’états, verser des commissions non officielles aux
détenteurs du pouvoir est d’usage courant. Les firmes qui le font
se donnent bonne conscience en observant que ceux qui ne recourent pas à ces
pratiques sont incapables d’emporter un marché. ([26]) Dans les
pays occidentaux la corruption a été admise, puis organisée
de façon méthodique, par des hommes politiques qui, appartenant à des
formations pauvres en militants, étaient en quête de ressources
financières, notamment pour financer des campagnes électorales
devenues très co⁄teuses. Ceux qui manient des sommes importantes
obtenues et gérées de façon frauduleuse succombent souvent à la
tentation d’utiliser une partie de ces sommes pour leur usage personnel.
Les pays qui laissent la corruption s’étendre voient leur croissance
et leur niveau de vie s’étioler ; les investisseurs étrangers
fuient. La Sicile illustre parfaitement ces phénomènes. En France,
au premier chef dans le domaine des travaux publics et de la construction,
mais aussi dans ceux de l’énergie, la grande distribution, l’armement,
les travaux publics, les services aux collectivités locales, des pratiques
répétées de corruption ou de commissions occultes ont été observées.
([27]) En Russie, ceux qui ont réussi à prendre à bon
compte le contrôle des entreprises étatiques, au lieu de réinvestir
les profits réalisés pour moderniser les équipements,
ont accumulé des capitaux considérables dans des paradis.
On comprend mieux que les hommes politiques aient été peu diligents
dans la lutte contre les paradis fiscaux et dans la mise sur pied d’une
coopération internationale efficace de la justice et de la police, à commencer
par l’Europe, dès lors qu’une partie des financements dont
ils ont bénéficié a utilisé des circuits illicites.
Lutter contre les dérives : une tâche largement européenne
et internationale
Même si la surveillance des circuits financiers s’est intensifiée
la plupart des états occidentaux, pour protéger leurs entreprises,
ont rechigné à appliquer les décisions internationales
dans les domaines de la criminalité et de l’environnement. En
2004, un rapport de l’Inspection des finances a souligné les progrès
mais aussi les insuffisances de l’entité française — Tracfin — chargée
de traquer les opérations financières illicites. Faute de moyens
et de coopération transfrontières, « les enquêtes
judiciaires ouvertes sur des circuits financiers occultes durent des années. » ([28])
En octobre 2000, l’Union européenne a bien créé Eurojust,
unité composée de procureurs, magistrats ou officiers de police
détachés par chaque état, dans le but de renforcer la
lutte contre les formes graves de criminalité organisée. Mais
cette unité est encore bien modeste.
Face à l’internationalisation et aux dérives évoquées,
des règles internationales, définies dans le cadre d’instances
mondiales ou européennes et appliquées, sous leur autorité et
leur contrôle par les états nationaux, sont indispensables. Un état
de droit international respecté est nécessaire non seulement
aux citoyens et aux consommateurs mais aux entreprises elles-mêmes comme
aux pays les moins développés. On peut critiquer telle ou telle
mesure prise par la Commission de Bruxelles ou par une instance de l’Onu
mais c’est en vue d’améliorer le fonctionnement de ces instances
et non pour nier la nécessité de leurs interventions qu’il
faut le faire.
L’entreprise privée révèle donc la vigueur des
mécanismes qui la régissent, la recherche du profit au premier
chef. L'« increvable capitalisme » ([29]) est, pour l’heure
irremplaçable. Mais au vu de l’ampleur des dérives qu’il
pouvait connaître, tolérer voire encourager son ambivalence est
flagrante.
Dans la Chine d’après Mao, u n véritable décollage
s’est produit lorsque, au début des années quatre-vingt,
fut lancé le cri « enrichissez-vous ! » et, dix ans plus
tard, l’Inde suivait. Le nombre de personnes qui manquent du nécessaire
a diminué tandis que les écarts de revenus se sont accrus et
ce phénomène a été général dans le
monde. Il a touché fortement les États-Unis mais aussi la France.
Plus de trente ans après que la gauche est revenue au pouvoir dans notre
pays, alors que la majorité de la population a vu son niveau de vie
s’améliorer, comment ne pas être scandalisé par le
fait que, le nombre des personnes exclues a grandi ?
Comment ne pas rechercher un jeu de contre-pouvoirs qui permettrait au dynamisme
de se manifester tout en contrôlant ses dérives ? Les deux paragraphes
qui suivent se demandent si le système capitaliste dispose, au sein
même des entreprises qui constituent sa force vitale, de tels contre-pouvoirs.
Quel rôle jouent actionnaires et administrateurs ? Quelle place y tiennent
les salariés et leurs représentants ?
22.2 L’entreprise, objectifs et exercice du pouvoir
L’entreprise est fondée par un entrepreneur qu’une force
intérieure pousse à cette création. « Cet innovateur
a la volonté de transformer son idée en une réalisation
vendable sur un marché et il prendra des risques pour y parvenir […]
l’histoire montre que l’innovateur peut appartenir à toute
catégorie sociale. » ([30]) Ce processus remarquable fut méconnu
de maintes civilisations et reste incompris de beaucoup.
222.1 l’actionnariat, source du pouvoir, s’est transformé
Une longue tradition tend à garder la propriété du capital
au sein de la famille du fondateur en dépit des interférences
qui peuvent exister entre tensions familiales et gestion de l’entreprise.
2221.1 L’entreprise familiale
Le capitalisme qu’analyse Marx est familial. Si Umberto Agnelli a finalement
reconnu « qu’au-delà d’une certaine dimension, l’actionnariat
familial devient un handicap » ([31]) maints exemples montrent que, tout
en n’ayant plus un contrôle du capital total ou majoritaire, des
descendants pouvaient garder un rôle déterminant, y compris dans
des firmes, telles Wal-Mart, Ford, Samsung ou Hyundai, qui ont pris des dimensions
considérables. Parmi les 500 plus grandes sociétés américaines
plus du tiers serait sous une influence familiale significative. ([32]) En
France, Michelin, L’Oréal, Peugeot, Bsn, Bouygues sont des exemples
de ce phénomène et nombre d’autres cas pourraient être
cités dans lesquels une famille incarne la continuité et le dynamisme
du projet initial. Selon l’Institut Montaigne, 15 familles contrôleraient
35 % de la capitalisation des sociétés cotées à la
bourse de Paris, ce qui serait une proportion record en Europe.
Cependant le tissu des entreprises se renouvelle. Le club des Hénokians
auquel adhèrent les firmes ayant plus de 200 ans d’existence n’a
que 32 membres, le tiers étant italien. Chaque année des centaines
de milliers de sociétés se créent dans le monde ; nombre
d’entre elles périront rapidement mais d’autres deviendront
grandes. Successions, impôts sur les sociétés et impôt
sur le revenu ont conduit à ce que le capitalisme familial, tout en
restant très présent, n’est plus le modèle dominant.
L’actionnariat de la majorité des firmes s’est transformé.
2221.2 Les capitalismes rhénan et japonais
Michel Albert a décrit un « capitalisme rhénan » ([33])
qui a mis en œuvre une forme de détention du capital qui n’utilisait
les mécanismes de marché que de façon limitée.
Le capitalisme japonais, lui aussi réticent à l’égard
des marchés financiers ; lui aussi était intermédiaire
entre le mode familial originel et le capitalisme de marché que les
Anglo-Saxons ont promu. En Allemagne, des alliances entre firmes et avec les
banques assuraient d’autant plus le contrôle du capital que les
banques exerçaient les droits de vote attachés aux titres déposés
chez elles par leurs clients ! Les tentatives faites par des tiers de prendre
le contrôle d’une société par des achats en bourse,
les Offres Publiques d’Achat — Opa — hostiles aux dirigeants, étaient
vues d’un mauvais œil. L’Allemagne aura d’ailleurs retardé longtemps
l’adoption de directives européennes relatives, d’une part,
au statut de la société européenne et, d’autre part,
aux Opa. Mais, l’offre lancée en 2000 par l’anglais Vodafone
sur l’allemand Mannesman, grand nom de l’industrie allemande a
sonné le glas du volet de ce système. Les banques ont cédé la
plupart des participations qu’elles détenaient dans les sociétés
industrielles. (On évoquera plus loin la mitbestimmung ou cogestion
que le système allemand comportait.)
2221.3 De l’actionnaire anonyme au fonds de placement
Aujourd’hui, la majorité des firmes de grandes dimensions est
cotée en bourse et cette forme de capitalisme a pris une importance
croissante. En France, la valeur des actions cotées était, en
1980, inférieure à 10 % de Pib ; elle lui est devenue supérieure.
Ce marché très actif donne aux nouveaux actionnaires un avantage
par rapport à ceux qui appartenaient à une famille : leur avoir
peut être mobilisé Mais, plus il est « liquide » et
moins l’affectio societatis a de substance.
Une dissociation s’est établie entre la détention du capital
et l’exercice du pouvoir. dès 1932, cette césure était
décrite dans un livre qui fit date : The modern corporation and private
property, des américains Berle et Means. Dans la majorité des
sociétés les propriétaires du capital sont anonymes les
dirigeants jouissent d’une autonomie qui est allée en grandissant
au fur et à mesure que le capital se dispersait et devenait plus liquide.
Le conseil d’administration, censé représenter les actionnaires,
est, le plus souvent, une entité dont les membres se cooptent quand
ils ne sont pas choisis par le Pdg/Ceo ([34]). Burnham a décrit cette Ère
des organisateurs qui a concidé avec les « Trente glorieuses ».
Un pas de plus a été franchi par le développement des
fonds de pension ou d’investissement (et en France des Sicav). L’intérêt
du propriétaire d’une part d’un fonds pour la société dont
ce fonds détient des actions est indirect et bien lointain. Cette forme
de détention a pris de très grandes dimensions. En France, en
2003, Sicav et fonds d’investissement géraient plus de 1 000 milliards
d’euros d’actifs. La distance est grande entre le futur retraité américain
et la société étrangère dont son fonds de pension
a acheté des actions.
Or, si dans les décennies antérieures, le Japon — voire
l’Allemagne — avait semblé damer le pion à l’Amérique,
dans les quinze dernières années, la version américaine
semble l’avoir emporté. D’une part le modèle qu’elle
privilégie a été adopté dans des pays de plus en
plus nombreux, d’autre part les fonds ont investi dans des pays étrangers.
Les fonds anglo-saxons étant parmi les plus importants, ils ont joué un
rôle de leader dans ce mouvement (nous revenons plus loin sur ce point
qui est également traité, de façon détaillée,
au chapitre 33 de notre site consacré aux retraites).
Tandis que la propriété du capital, origine théorique
du pouvoir au sein d’une entreprise privée, se transformait, le
capitalisme connaissait ce rebond que nous avons évoqué. Il s’internationalisait
et connaissait une concurrence renforcée. Un des aspects essentiels
de la compétition à laquelle le capitalisme de marché s’est
livré a été la course à la rentabilité.
222.2 L’objectif de base : la rentabilité du capital investi
Jamais, depuis 25 ans, l’ensemble des sociétés des pays
les plus industrialisés n’avait été aussi prospère.
Les profits des sociétés sont passés de 11 à 14
% du Pib global des pays du G7 — Graphique 3 en fin de document. En France,
en 2004, les profits des grandes sociétés ont été en
forte hausse, confirmant une tendance de fond : les rentabilités, qui
avaient été plus faibles en Allemagne et en France qu’en
Grande-Bretagne et aux États-Unis, se sont redressées — voir
le graphique 4. Il faut se garder de tirer de ces évolutions des conclusions
trop définitives. D’abord parce qu’elles ont connu, dans
un passé récent, de sensibles corrections. Ensuite parce qu’on
voit bien que des secteurs prospères, pétrole et laboratoires
pharmaceutiques notamment, sont loin d’être assurés de pouvoir
fournir leurs marchés en produits pour des volumes croissants en ce
qui concerne les premiers et offrant des nouveautés s⁄res pour
les seconds.
Dans les pays latins, la notion de profit heurte toujours l’éthique
de maints catholiques ou de socialistes et celui qui rappelle que le capital
investi doit dégager des revenus nets supérieurs au co⁄t
des fonds mobilisés est considéré comme un suppôt
du capitalisme, ce qui n’est assurément pas un compliment. Pourtant,
l’entreprise qui ne respecte pas durablement cette règle détruit
tout simplement les moyens qui lui ont été confiés. Si
elle ne voit pas le moyen de tirer une bonne rentabilité des capitaux
qui sont les siens, elle se doit de les rembourser pour qu’ils soient
utilisés à d’autres fins. C’est ce fait Microsoft
; ses positions dominantes lui valent des bénéfices supérieurs à ce
qu’elle peut réinvestir de façon rentable dans ses propres
activités. Par le versement de dividendes exceptionnels et le rachat
de ses propres actions elle versera à ses actionnaires, au cours des
années 2005 à 2008, 75 milliards de dollars. Cependant,
pour certaines firmes, diminuer le capital peut constituer une manœuvre
pour afficher une rentabilité artificiellement gonflée : si le
numérateur ne croît pas assez vite, on réduit le dénominateur
!
2222.1 En France et en Europe
L’énorme Opa lancée en 2000 par l’anglais Vodafone
sur l’allemand Mannesman, déjà évoquée, a
délivré un avertissement de portée générale
: l’entreprise qui ne tire pas de ses capitaux investis un rendement
convenable, quelles que soient sa taille et sa nationalité, peut passer
sous le contrôle d’autres actionnaires.
En France les structures de capital des sociétés imaginées
au moment des privatisations — les « noyaux durs » de 1986 — sont
presque entièrement défaites et nos firmes ont été poussées à un
autre comportement par leur nouvel actionnariat. Les duels BNP/Société Générale
et Total/Elf ont, en leur temps et notamment, confirmé le rôle
clef des fonds de pension américains. Nos firmes ont sérieusement
amélioré leurs modes de gestion et, au demeurant, la recherche
de la rentabilité explique largement la très vigoureuse expansion
de nos sociétés hors du territoire national que nous avons notée. « Nos
sociétés les plus brillantes réalisent leurs plus belles
performances en dehors de France, à l’avantage de nos épargnants
mais au détriment de notre main-d’œuvre. » ([35]) Les
médiocres avancées de notre économie au cours des dernières
années résulteraient-elles du fait qu’il est devenu difficile
pour une entreprise d’obtenir une forte rentabilité sur notre
sol ? Si tel était le cas emplois et niveau de vie ne souffriraient-ils
pas ? Ces derniers peuvent-ils progresser sans un effort d’investissement
soutenu ?
2222.2 Usa, Japon et Urss
La rentabilité du capital investi aura également été au
cœur de la joute qui a opposé firmes américaines et japonaises.
Elle a été, chez les premières, supérieure de plusieurs
points à celle des Asia& shy ; tiques. La médiocre rentabilité du
système soviétique a, de son côté, contribué à son échec.
Pour obtenir une bonne rentabilité des capitaux propres il faut utiliser
l’effet de levier ou leverage. Cette manœuvre essentielle du capitalisme,
consiste pour les plus entreprenants à emprunter aux plus prudents.
Ils leur versent un intérêt convenu et rapportent le profit net à leurs
seuls fonds propres lesquels ne représentent qu’une fraction,
parfois minime, du total investi. La rentabilité des fonds propres est
ainsi multipliée. En tant que nation, les États-Unis ont pu pratiquer
l’effet de levier à l’échelle mondiale, grâce à la
position unique du dollar. L’achat, par des non-résidents, de
Bons du Trésor américains, a couvert le déficit de plus
en plus massif de la balance des paiements américaine. Pendant ce temps,
les firmes originaires des Usa investissaient dans des entreprises à l’étranger
et leurs fonds de pension achetaient des actions étrangères.
L’épargne française (chapitre 11 de notre site) autrement
plus abondante que celle des Américains, n’a pas su utiliser de
telles manœuvres ; encouragée par l’état et par les
banques qui bénéficiaient de substantielles commissions de placement,
elle a misé sur les titres à revenu fixe qui finançaient
le déficit des finances publiques en faisant une place limitée
aux actions. Les politiques des deux nations, si opposées, n’expliquent-elles
pas, en partie, l’écart de performance entre leurs économies
? Mais la salutaire exigence de rentabilité peut conduire à des
excès.
2222.3 La rentabilité, guide nécessaire et idole dangereuse
Les marchés sont des rouages essentiels du capitalisme, les marchés
financiers spécialement et, pour tout professionnel qui y opère,
la supputation de l’avenir — la spéculation — est
un acte naturel. Mais l’erreur devient probable et se généralise
lorsque l’exubérance atteint un paroxysme. En octobre 1929,
l’indice américain Dow Jones était passé en peu
d’années de moins de 100 à près de 400 avant de
s’effondrer et de tomber au-dessous de 50. En France, en 1999-2001, l’indice
du nouveau marché a d’abord été multiplié par
cinq pour être ensuite divisé par 14 !
En 2000, à Wall Street, des serviteurs du temple affirmaient qu’une
rentabilité des capitaux investis supérieure à 15 % l’an
et une croissance des profits par action de 15 % l’an étaient
leurs normes. C’est pour permettre aux actionnaires (dirigeants compris)
de continuer à rêver à de telles perspectives que la plus
grande fusion de l’histoire financière, celle d’Aol et de
Time Warner fut réalisée. Deux ans plus tard la société devait
effacer les survaleurs figurant à son bilan dues à cette fusion
et qui avaient atteint le montant record de 45 milliards de $.
Les dirigeants d’entreprise sachant que les cours des actions dépendent
des prévisions que font les professionnels et que les prévisions
s’appuient sur les derniers résultats publiés, sont attentifs à ne
pas décevoir. Afficher des résultats trimestriels — « making
the quarter » dans le jargon financier — satisfaisant les actionnaires
a pu l’emporter sur des objectifs durables : des produits bien adaptés,
des clients satisfaits et un personnel impliqué.
2222.4 Le capitalisme est-il moral ?
L’objectif central de l’entreprise capitaliste — dégager
des profits croissants et en rapport avec le montant des capitaux investis — doit-il être
exclusif ? Les hommes qui exercent des responsabilités ont une éthique
qui leur est propre mais le système en lui-même ? Aux yeux de
certains la réponse est négative. « Le capitalisme n’est
pas moral […] Le but d’une entreprise ce n’est pas de combattre
le chômage, c’est de créer du profit : on n’embauche
que lorsque cela n’entame pas la rentabilité et on licencie, s’il
le faut, lorsque c’est la seule manière de la préserver
ou de l’accroître. Système amoral, cruel parfois, mais qui
s’est avéré — économiquement et socialement — plus
efficace (y compris pour les salariés) que tout autre système
jamais essayé par l’humanité […] Bien s⁄r que
l’entreprise est aussi au service de ses clients ! Mais pour quelle raison
? Parce que la seule façon de satisfaire l’actionnaire, c’est évidemment
de satisfaire le client ! » ([36]) « Une grande entreprise
ne peut pas facilement penser intérêt national car elle pense
monde ». ([37]) The Economist, par exemple, mène une véritable
campagne contre le courant qui voudrait que les entreprises soient « socialement
responsables ». ([38]) L’hebdomadaire cite souvent Adam Smith oubliant
que celui-ci avait souligné les limites du marché et critique
la frénésie dégradante que la recherche du profit peut
engendrer. ([39])
Plusieurs exemples montrent, au demeurant, qu’il n’y a pas nécessairement
antagonisme entre des préoccupations telles que réduire les accidents
du travail (ce point sera évoqué dans le passage consacré aux
salariés) ou l’émission de gaz nocifs (nous avons cité les
propos du Président de la BP) et la recherche d’une bonne rentabilité. « L’entreprise
ne peut plus gagner durablement de l’argent sans avoir un comportement
moral […] C’est la menace d’une campagne de presse, le risque
de boycottage qui l’oblige désormais à avoir un comportement éthique. » ([40])
Le Ceo de General Electric, Jeff Immelt, cite la vertu parmi les traits d’une « bonne » entreprise.
Réussirez-vous à embaucher les meilleurs si votre image est épouvantable
? « La responsabilité sociale importe à un noyau d’investisseurs
encore limité mais qui va en croissant. » ([41]) Nous reviendrons
sur ce point. Un professeur de la London Business School, Sumantra Ghoshal,
n’est pas seul à reconnaître, qu’aujourd’hui,
les écoles de formation des managers ne les éveillent pas assez à leurs
responsabilités sociales et un courant milite en faveur de l’adjonction
de cours d’éthique.
En France, une fonction se développe au sein des entreprises veillant à ce
que celles-ci se comportent « avec compétence, diligence et loyauté » tant à l’égard
de ceux qui ont investi des fonds qu’à l’égard des
entreprises partenaires. Les entreprises qui croient à l’utilité de
cette fonction se dotent d’un règlement interne fixant les règles
déontologiques et un contrôleur interne surveille leur respect.
Un Observatoire sur la responsabilité sociétale des entreprises
a été créé en 2003 réunissant entreprises,
investisseurs, intermédiaires financiers, syndicats de salariés,
cabinets d’audit et Ong. Le Medef a créé une commission éthique.
Au début de 2005, un forum organisé par l’Autorité des
Marchés Financiers a rassemblé plus de 500 « déontologues ».
([42])
Respecter clients et environnement ou traiter les salariés en partenaires
n’étant pas des buts si facile à préciser, la rentabilité élevée,
mesurable, restera-t-elle la règle d’or ?
222.3 Des dirigeants sans contre-pouvoirs suffisants
Dans une entreprise familiale de création récente, actionnariat
et direction ne sont pas dissociés mais, dans la firme cotée
aux multiples actionnaires, les intérêts peuvent être divergents.
2223.1 Pouvoir des dirigeants
Les maîtres de la ressource, le cash flow disponible, sont les dirigeants,
Pdg ou Chief Executive Officer — Ceo — en tête. Certes, la
gestion est déléguée à des centres de profits décentralisés
mais les dirigeants détiennent le contrôle de ces unités
comme l’allocation des ressources. Leur pouvoir est devenu d’autant
plus fort que les syndicats de salariés sont devenus moins puissants — voir
le chapitre 41 de notre site. Ainsi, les firmes américaines et anglaises
imposent, en matière de retraites, le passage de la « prestation
définie », dans laquelle la firme garantit des retraites consistantes, à la « cotisation
définie », où le versement d’une cotisation est leur
seule obligation ; une part des risques a ainsi été transférée
des actionnaires vers les salariés.
Certes, dans un monde devenu plus compétitif, le sort des dirigeants
a, au cours des dernières années, changé. La révocation
du Président a eu lieu dans des sociétés affectées
par des difficultés. « Les Ceo/Pdg ont perdu la sécurité de
leur job qui, de facto, était la leur. » ([43]) Mais, dans la
grande majorité des cas, le contrôle exercé par les conseils
d’administration semble avoir été insuffisant (voir plus
loin) : les dirigeants ne rencontrent pas ces contre-pouvoirs que le modèle
anglo-saxon, à la différence du nôtre, affectionne pourtant.
([44]) Aux États-Unis, des exemples, multiples et tout récents,
ont montré les fautes majeures que pouvaient commettre des patrons qui
se comportaient comme des « monarques absolus, mettant en évidence
que la crise de la gouvernance des sociétés n’était
pas résolue » ([45]) « Dans trop de sociétés
américaines le code de l’honneur n’a pas fonctionné,
les conseils d’administration n’ont pas supervisé les Ceo. » ([46])
2223.2 Les dirigeants américains : des excès aux délits
Il y a vingt ans, le traitement d’un Ceo américain était
en moyenne, plus de 40 fois supérieur à celui d’un ouvrier.
En 2002 c’était plus de 400 fois. ([47]) Comme le montre le tableau
ci-dessous, c’est surtout par l’octroi d’options sur les
actions de la société que leurs dirigeants ont été intéressés.
Dans les grandes sociétés américaines on estime que moins
de 20 % de la rémunération des Ceo provient de salaires fixes
; moins de 40 % en Grande-Bretagne. ([48]) Au total, aux Usa, les rémunérations
annuelles sont passées dans les années soixante-dix de centaines
de milliers de $ à plusieurs millions, puis, dans les années
quatre-vingt, à plusieurs dizaines de millions. Aujourd’hui, des
rémunérations de 30 à 50 millions de $ sont usuelles,
([49]) certaines dépassant la centaine de millions de $ :
Des CEO bien rémunérés ([50]) Millions de $
Année
Société
Salaire
Options ([51])
1990
Time Warner
75
215
1994
Allied Signal
34
63
1996
Walt Disney
194
506
1998
Dell Computers
272
1999
Computer Ass.
Qwest Com.
507
257
2000
Apple
381
872
De tels montants ont-ils une justification ? Warren Buffett, célèbre
investisseur américain (et milliardaire) affirme tranquillement : les
administrateurs qui fixent les rémunérations des dirigeants devraient
revoir leurs copies. On relève des signes, encore épars, d’un
changement éventuel : en 2003, Microsoft a décidé de renoncer
au système des options, préférant attribuer directement
des actions ; les options n’encouragent-elles pas le pump and dump (« profites-en
puis laisse tomber ») ? La même année, en Grande-Bretagne,
les actionnaires de GlaxoSmithKline trouvant excessive l’indemnité de
départ prévue pour le Président de la société (35 millions
de $) ont voté contre cette proposition ce qui a créé un
vrai choc dans les milieux d’affaires.
M. Peterson, Président du conseil d’administration de la
Banque fédérale de réserve de New York, citait, en 2003,
un sondage montrant que 73 % des Américains n’avaient plus confiance
dans les patrons des grandes entreprises. Des rémunérations excessives
ne sont pas seulement choquantes : dans de trop nombreux cas, pour les atteindre,
des dirigeants ont eu des conduites critiquables voire délictueuses.
Fortune, très lu dans ces milieux, a critiqué les grands patrons
américains dont les « compensations » étaient demeurées
très élevées en dépit des très mauvaises
performances des actions de leurs sociétés. ([52]) En 2000, on
a vu, à l’instar du Président d’Enron, un grand nombre
de dirigeants et pour des montants se chiffrant, au total, en dizaines de milliards
de $, vendre les actions de la société qu’ils détenaient
avant que, le contexte ayant changé, les cours des actions en cause
ne s’effondrent. Des manipulations dans l’octroi d’options
ont visé à les rendre plus souvent gagnantes et on vient de mettre
en lumière, aux États-Unis, qu’un montage avait permis à des
détenteurs d’options d’éviter l’impôt
mais en augmentant celui qui était à la charge de leur société.
([53] ) Une étude du Boston Consulting Group a démontré le
lien qui existait entre des options trop généreuses et les fraudes
comptables. WorldCom et Enron ont, pour leur part, opéré de telles
fraudes portant sur les milliards de $. Une firme de premier plan comme Citigroup
a été un serial sinner et a d⁄ verser 8 milliards
$ d’indemnités à des clients qu’il avait trompés.
Son président confirme : « la célébration de résultats
financiers pousse certains responsables au bord du gouffre » ([54])
L’appât du gain a, en effet, conduit des dirigeants à décider
d’opérations discutables. Des études montrent qu’un
grand nombre de fusions ou acquisitions n’ont été justifiées
que par le désir de donner prétexte à l’octroi d’options
aux dirigeants. La conduite de trop de dirigeants américains n’a
pas seulement choqué un grand nombre de citoyens ; une campagne contre
les rémunérations excessives et mal connues a été lancée
et la justice s’est mise en mouvement : des dirigeants de WorldCom
et d’Enron connaîtront la prison.
2223.3 En France ?
En ce qui concerne leurs rémunérations, les dirigeants français
ont fait preuve d’un comportement plus modéré que leurs
homologues américains. Cependant, en 2003, alors que les salaires du
secteur privé augmentaient de quelque 2 %, la rémunération
des dirigeants des sociétés composant l’indice du Cac 40
aurait tout de même été relevée de plus de 10 %
en comprenant, il est vrai, des avantages, telles les options, qui ne sont
que potentiels. ([55]) On a vu que les options n’étaient pas sans
défaut : « comment voulez-vous que le dirigeant résiste
et ne fasse pas tout pour obtenir, ne serait-ce qu’un court moment, le
prix de l’action qui lui permettra de faire fortune ? » ([56])
Même si elles n’ont pas connu les excès américains,
le niveau et l’évolution des rémunérations accordées
aux dirigeants, alors que les salariés se sentaient beaucoup plus vulnérables,
ont contribué à affaiblir l’image des responsables auprès
des citoyens.
Confiance à l’égard des chefs d’entreprise ([57])
1985
1993
2001
2002
Confiance
Pas confiance
56
25
55
33
52
38
45
54
« Les stock-options distribuées de façon élitiste à quelques
dirigeants dans l’entreprise ont créé des ravages » estime
Henri Lachmann, Pdg de Schneider Electric. ([58]) « Nous invitons
les entreprises et les banques à faire preuve d’une particulière
retenue dans la fixation de la rémunération de leurs dirigeants
[…] Les rapports à l’assemblée générale
devraient être parfaitement explicites sur la politique conduite en matière
de rémunération pour l’ensemble des agents et les montants
versés aux hauts dirigeants. » ([59]) Un mouvement, jusqu’ici
limité, de correction s’est amorcé. Le bonus du Président
de la Compagnie de Suez a été réduit au vu des pertes
annoncées pour l’exercice 2003. Pernod-Ricard, Accor ou Agf sont
allés dans ce sens. Lorsque Michel Pébereau ou Bertrand Collomb,
demeurant Président de leur société, ont cessé d’exercer
la direction générale de Bnp et de Lafarge, leur rémunération
a été diminuée.
2223.4 Une gestion favorable aux actionnaires ou aux dirigeants ?
Une étude américaine ([60]) avait conclu que la plupart des options
accordées aux dirigeants avaient eu des résultats très
positifs pour les actionnaires. Le lien entre les résultats des entreprises
et les rémunérations des dirigeants américains serait
plus fort aujourd’hui qu’il y a vingt ans et les majorations des
rémunérations des dirigeants l’expliqueraient. On peut
se demander si cette corrélation positive ne s’est pas évanouie
au cours des exubérantes années 2000 et 2001.
Il est en tout cas certain que les avantages accordés aux dirigeants
sous forme d’options d’achat d’actions ont dilué les
intérêts des actionnaires. Dans les dernières années,
en Amérique, la société typique a octroyé, chaque
année, 1,4 % de son capital à ses dirigeants et à son
personnel et, dans le secteur de la « nouvelle économie »,
4 % par an. ([61]) Autrement dit, en sus des salaires, les dirigeants (et,
parfois, les cadres) tendaient à prélever, pour leur compte et
celui des salariés, presque autant que les dividendes versés à l’ensemble
des actionnaires. Un calcul fait aux États-Unis montrait que, dès
2002, les actions promises aux dirigeants des sociétés cotées
avaient atteint plus de 15 % du capital de ces sociétés. La captation
des profits des sociétés américaines par leurs dirigeants
est donc une réalité.
Dans la phase d’euphorie puis de folie qui a saisi une partie du monde économique,
américain surtout, à la fin du siècle dernier, une collusion
semble s’être produite entre des banques d’affaires et des
dirigeants passant souvent d’une firme à l’autre. Ils ont
procédé à nombre d’acquisitions et de fusions dont
la justification économique était discutable mais qui avaient
le mérite de générer de substantielles commissions bancaires
et d’accélérer la hausse des actions des sociétés
concernées et donc de la valeur des options de leurs dirigeants. ([62])
L’opinion n’a pas été seule à réagir.
La justice est intervenue. En 2003, la Delaware Court of Chancery, tribunal
considéré comme le plus important des États-Unis pour
l’application du droit des sociétés a modifié sa
jurisprudence. Elle n’a pas débouté un actionnaire qui
contestait la rémunération du Président de Disney. Des
rémunérations considérables des dirigeants, signe d’un
pouvoir sans conteste, va-t-elle cesser de relever de la pratique des affaires
pour revenir dans celui de l’équité, de la morale et, peut-être,
tout simplement, de la logique ?
222.4 Des conseils d’administration vont-ils jouer davantage leur rôle
?
Les administrateurs, élus par l’assemblée des actionnaires
doivent-ils défendre les intérêts des mandants particuliers
dont ils peuvent être les porte-parole ? Faut-il, au contraire, mettre
l’accent sur la représentation collective comme le demande le
rapport Viénot (voir l’annexe 4) ?
2224.1 Qui élit et mandate les administrateurs ?
Si la famille du fondateur ou un actionnaire important désigne un administrateur
et que ce choix est ratifié par l’assemblée la situation
est claire. Elle l’est aussi si l’administrateur est un cadre de
l’entreprise : il apportera ses compétences mais aura des difficultés à s’opposer à la
volonté du Président de l’entreprise. À ces administrateurs
s’opposent ceux que l’on qualifie d’indépendants ce
qui signifie, implicitement, capables de s’opposer aux dirigeants de
l’entreprise ou à celle d’actionnaires importants. Au total,
les règles du jeu régissant les relations entre actionnaires,
administrateurs et dirigeants des entreprises privées ne nous semblent
pas très explicites ce qui confirme que « le pouvoir des actionnaires
reste largement théorique. » ([63]) Les règles démocratiques
ne s’appliquent guère au sein de l’entreprise. Ainsi le
vote aux assemblées générales n’est pas secret et
les dirigeants savent dans quel sens vote chaque actionnaire.
2224.2 Présidence et direction générale confondues ou
distinctes ?
En Allemagne et dans les sociétés à forme de conseil de
surveillance et de directoire, on distingue, en théorie du moins, deux
responsabilités. À la suite de recommandations faites par des
comités d’experts les Britanniques sont en train de généraliser
la distinction de la fonction de Président de celle de Directeur général.
Une certaine tendance existe en ce sens en France. Aux États-Unis, 80
% des Ceo président le conseil d’administration de leur firme.
([64])
2224. 3 Les fonctions du conseil d’administration
«
Pendant très longtemps la consanguinité était telle que
les conseils d’administration s’apparentaient à des chambres
d’enregistrement. » ([65]) En France, les rapports Viénot
et Bouton qu’évoque l’annexe 4, comme l’Institut français
des administrateurs créé en 2004 par Daniel Lebègue, ancien
directeur du Trésor, tendent à mieux définir les fonctions
des administrateurs et la façon de les exercer, notamment au sein de
comités des comptes ou des nominations.
Aux États-Unis la justice a mis en cause des administrateurs de sociétés
qui avaient commis des malversations. Des administrateurs de WorldCom et d’Enron,
poursuivis par des fonds, ont été conduits à contribuer
sur leurs fonds personnels aux dommages causés aux actionnaires.
222.5 L’actionnariat collectif va-t-il exercer ses droits ?
Directement et, de plus en plus indirectement, la majorité du capital
des grandes entreprises est aujourd’hui détenue par une foule
d’épargnants qui, dans la société qui est la nôtre,
sont des salariés ou anciens salariés. Et Peter Drucker de relever
: « si le socialisme, c’est la propriété collective
des moyens de production, les États-Unis sont le premier pays socialiste
! » ([66]) Cependant, « même si les actionnaires devaient
devenir nettement plus militants, ils resteraient impuissants étant
donné le simulacre de démocratie que représentent leurs
assemblées générales. » ([67]) Cette affirmation
d’un magazine économique anglais très traditionnel n’est
guère encourageante.
2225.1 Un actionnariat devenu collectif
Au début du Xxe siècle, le prix de la Ford T chutait de
950 à 290 $ tandis que les salaires des ouvriers augmentaient :
la démocratisation de la consommation était en marche. Dans les
années cinquante, General Motors, a créé un fonds de pension
qui permettait de compléter la retraite des salariés et, même
si tel n’était pas le but, de leur donner une place indirecte
dans le capital des sociétés. La démocratisation de la
détention du capital faisait, potentiellement un grand pas.
Les fonds de pension
Aux États-Unis, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et en Suisse, entreprises
et salariés ont donné une large place à des systèmes
de retraite par capitalisation (voir le chapitre 33 de notre site sur les retraites).
Or, une étude parue en 2002 ([68]) a confirmé que, en moyenne
et au plan mondial et sur la période 1900-2000, un placement en actions
a rapporté annuellement 5 % de plus que son équivalent en obligations
et 5 % cumulé pendant des années, c’est considérable.
Certes les marchés d’actions connaissent des replis qui peuvent être
sévères mais, jusqu’ici, les cours se sont toujours
redressés. Il n’est donc pas étonnant qu’un placement
majoritaire en actions ait été choisi par la plupart des pension
funds. Ils ont été favorisés par une hausse exceptionnelle
des bourses.
Pour les fonds de ce type comme pour les compagnies d’assurance, la création
de l’euro a fait sauter une barrière importante : l’Europe
est désormais une et la mobilité de leurs capitaux s’en
est trouvée considérablement accrue. La création d’un
vaste marché financier européen a contribué à imposer
l’exigence de rentabilité aux entreprises. La France, hostile à la
retraite par capitalisation et réservée à l’égard
des placements en actions, n’a participé à ces phénomènes
que de façon marginale ce qui a permis aux investisseurs étrangers
de détenir plus de 40 % du capital des sociétés composant
l’indice Cac40 (contre 10 % en 1985).
La détention collective des actions
Phénomène essentiel, les épargnants ont été encouragés
par les intermédiaires à détenir des fonds de placement
(ou Sicav), structures intermédiaires entre eux et les sociétés.
La France compte davantage de porteurs de parts de fonds ou Sicav que d’actionnaires
individuels. Les épargnants sont ainsi parvenus à une plus large
répartition des risques sans que les co⁄ts d’achat et de
détention aient été aussi bas qu’ils auraient d⁄ l’être.
Désormais, l’actionnariat décisif des grandes sociétés
ce sont ces institutions, fonds, Sicav, compagnies ou mutuelles d’assurance
sur la vie. Support essentiel d’un marché de capitaux, elles expliquent
largement la force des places financières anglo-saxonnes. en Grande-Bretagne,
les services financiers et la City tiennent désormais dans l’économie
une place aussi grande que l’industrie. Par ailleurs, la Grande-Bretagne
mais aussi les Pays-Bas et la Suisse, bénéficiant pour financer
leur expansion des vastes ressources des régimes de capitalisation,
ont, plus tôt que chez nous, vu se développer — relativement à la
dimension des deux derniers pays surtout — des firmes qui ont été plus
internationales et plus puissantes que les nôtres : Royal Dutch et Unilever,
Novartis ou Nestlé.
On aurait pu s’attendre à ce que les fonds, et les fonds de pension
au premier chef, qui, dans maintes entreprises cotées détiennent,
face aux autres actionnaires généralement dispersés, une
part substantielle des droits de vote exercent une influence dans la gestion
des entreprises capitalistes. Globalement, tel ne fut pas le cas.
2225.2 L’actionnariat collectif n’exerce guère ses pouvoirs
Aux États-Unis la réglementation et la jurisprudence ont longtemps
invité les responsables des fonds à ne pas intervenir dans la
gestion des entreprises.
Les fonds commencent à abandonner leur passivité
Les fonds ne votaient pas aux assemblées d’actionnaires et, a
fortiori, n’étaient pas représentés au sein des
conseils d’administration. Ils « votaient avec leurs pieds » disait-on
: s’ils n’étaient pas satisfaits de la gestion d’une
entreprise ils vendaient les actions qu’ils détenaient. Puis les
fonds ont pris une telle importance que cette attitude a d⁄ évoluer
(le chapitre 33 de notre site détaille les changements qui se sont produits).
En effet, certains fonds détiennent, directement ou non, des positions
telles dans le capital de sociétés qu’ils ne pourraient
s’en défaire sans peser fortement sur le cours des actions en
cause. Le législateur, inversant sa position initiale, en est venu à ce
que les fonds aient l’obligation d’exercer leurs droits de vote.
On a vu, dans plusieurs circonstances et comme nous l’avons évoqué,
des fonds se concerter pour pousser des Ceo à la démission, favoriser
ou bloquer des fusions. Mais ces actes restent assez exceptionnels et, si une évolution
est bien amorcée, la volonté et la capacité des fonds
de s’impliquer dans la gestion des entreprises restent, à ce jour,
limitées. Pour quelles raisons ?
Des responsables de fonds et des gestionnaires des avoirs imparfaits
Dans maints fonds de retraite ou de placement les responsables n’opèrent
pas à plein-temps et, au Royaume-Uni un rapport (Myners) a montré que
les trustees de ces fonds avaient des compétences financières
insuffisantes. En fait, la majorité des pension funds délègue
la gestion des actifs à des professionnels de la finance. Une étude
conduite par la société d’investissement présidée
par Warren Buffett a montré que les responsables des fonds de pension
conservaient indéfiniment les mêmes gestionnaires même lorsque
les performances réalisées étaient mauvaises. ([69]) Quant
aux fonds de placement et aux Sicav, la plupart ont été créés
par des banques ou des organismes financiers ; ils contrôlent leurs organes
dirigeants ; leurs collaborateurs gèrent les avoirs.
Ainsi ce sont des professionnels des métiers financiers qui assurent
la gestion des avoirs de la grande majorité des organismes collectifs.
Les firmes qui les emploient ont des liens avec les sociétés
cotées ou souhaitent en établir ; critiquer les dirigeants de
ces sociétés cotées serait mal venu. Fortune ([70]) accuse
deux grandes banques américaines d’avoir refusé de participer à l’éviction
du très contesté président de Disney de façon à gagner
la clientèle de la firme et une grande banque allemande d’avoir
reçu une rémunération de un million de $ pour changer, à la
dernière minute, son vote relatif à la fusion Hewlett-Packard/Compaq.
Des professionnels de la finance critiqués
Aux États-Unis l’image des gestionnaires de fonds de placement
est ternie. On leur reproche d’abord de prélever des commissions
excessives même lorsque leur valeur ajoutée est faible (fonds
qui ne sont que la réplique d’un indice boursier). On a surtout
relevé les condamnations subies par les gestionnaires des avoirs de
fonds en raison d’opérations délictueuses faites à leur
profit et au détriment des avoirs des fonds. À ce titre, à New
York, des gestionnaires ont d⁄ acquitter un total de 2 milliards
de dollars d’amendes ! ([71]) Par ailleurs, au cours des années
récentes, aux États-Unis beaucoup plus qu’en Europe d’ailleurs,
on a vu maintes banques et leurs analystes financiers tromper des investisseurs,
et notamment des fonds, en faisant une promotion mal venue de certains titres,
notamment lors d’introductions en bourse. Profession clé du système
capitaliste et véritablement née à New York, l’analyse
financière américaine a failli à sa tâche ; les
sanctions ont été sévères : licenciements et très
fortes réductions des rémunérations au premier chef.
Ainsi, entre ce nouvel actionnariat, souvent majoritaire dans leur capital,
et les grandes sociétés cotées s’interpose un double écran.
D’abord, celui que composent les organes responsables des fonds et, ensuite,
celui des professionnels de la finance qui, par délégation, gèrent
les avoirs. L’affectio societatis peut-elle, dans ces conditions, être
réelle ?
2225.3 Trois voies de recherche
Pour que les actionnaires imposent aux sociétés les objectifs
qui leur conviendraient, trois voies ont été explorées
: la meilleure « gouvernance » des entreprises, la création
de fonds « éthiques » et, enfin, la participation directe
ou non du personnel au capital des entreprises.
Une meilleure gouvernance
Nous avons vu que les dérives s’étaient multipliées
sous le vent de folie de la nouvelle économie. Les dérapages
n’ont pas épargné l’Europe continentale mais ils
ont été plus nombreux et davantage mis en exergue (et maintes
fois sanctionnés) aux États-Unis.
Aussi quatorze fonds de pension de salariés du secteur public américain,
qui gèrent ensemble plus de 1 000 milliards de dollars d’actifs,
ont-ils convenu de lutter contre ces dérives. Par ailleurs, les États-Unis
ont rapidement élaboré la loi Sarbanes-Oxley qui renforce les
obligations des dirigeants des entreprises quant à la sincérité des
comptes en particulier. Cette loi s’applique à toutes les sociétés
cotées aux États-Unis, qu’elles soient américaines
ou non. Par ailleurs, à compter de 2005 les trois quarts des administrateurs
des fonds de placement américains, le Président compris, devront être
indépendants.
Des réactions ont également eu lieu en Grande-Bretagne où l’Institutionnal
Shareholders Committee qui représente les fonds de retraite et de placement
ainsi que les compagnies d’assurance a préparé un code
de conduite. ([72]) Mais les entreprises rechignent à les appliquer
et, dans le domaine financier trente ans d’autoréglementation
n’ayant pas donné des résultats pleinement satisfaisants,
et une loi s’est avérée nécessaire. En France deux
rapports furent établis par Marc Viénot et un troisième
par son successeur, Daniel Bouton. L’annexe 4 de ce chapitre évoque
plusieurs points saillants de ces rapports.
Deuxième voie : la création de fonds socialement responsables
Les actionnaires ayant des préoccupations éthiques cherchent à les
faire partager par les dirigeants des entreprises dans lesquelles sont placés
leurs capitaux. Deux stratégies principales s’offrent à eux
: la sélection des titres détenus en fonction de critères
sociaux et environnementaux et un activisme consistant à exercer le
droit de vote aux assemblées générales en s’inspirant
de ces mêmes critères.
Obliger les sociétés à tenir compte d’autres préoccupations
que la recherche du profit n’est pas une utopie. La défense des
droits des noirs a, par exemple, obtenu des résultats substantiels.
En 1977, un prêtre, administrateur de General Motors, a demandé à cette
firme de mieux traiter son personnel noir. Puis, en 1980, une banque de Boston
a sélectionné les firmes qui n’étaient pas impliquées
dans le commerce avec l’Afrique du Sud alors que celle-ci pratiquait
encore l’apartheid. Progressivement, nombre de très grandes sociétés
américaines couperont leurs relations avec ce pays et leur attitude
contribuera à créer la situation de crise qui conduira à la
fin de l’apartheid. À partir de ce succès d’autres
actions furent conduites visant des sociétés cotées qui
toléraient des conditions de travail inacceptables chez leurs fournisseurs
dans des pays en voie de développement ; visant aussi les firmes de
tabac.
Dans le cadre des plans de retraite, un nombre croissant d’employeurs
du secteur privé propose aux salariés, parmi d’autres,
des fonds de placement « socialement responsables ». Des églises
américaines ont, pour leur part, décidé de coordonner
leurs actions et de dresser, de concert, des listes de firmes qui ne se soucient
pas seulement de leurs profits mais aussi des conditions sociales et environnementales
dans lesquelles ils les obtiennent. La notion d’investissement social
a émergé et, aux États-Unis, les organismes qui s’y
réfèrent deviennent importants. En 2000, la loi anglaise a obligé les
fonds de pension à déclarer si, et de quelle façon, ils
prennent en considération des critères sociaux, environnementaux
ou éthiques dans la sélection de leurs investissements.
En France, on est passé de 2 fonds reconnus comme « socialement
responsables » en 1998 à plus de 100 à la fin de 2003 lesquels
détenaient alors des actifs encore modestes (5 milliards d’euros
en 2004) mais croissants. Existent désormais, dans ce domaine un Observatoire
et des agences de rating ad hoc, la plus connue étant Vigeo présidée
par l’ancienne secrétaire générale de la Cfdt, Nicole
Notat. En 2001, une loi relative à l’épargne salariale
a adopté la disposition anglaise mentionnée plus haut et la loi
sur les nouvelles régulations économiques a obligé les
sociétés à publier un rapport annuel sur le développement
durable.
Troisième voie : les salariés actionnaires de la firme qui les
emploie
La génération de Bill Gates aura associé au capitalisme
non seulement les promoteurs de l’entreprise et les managers mais aussi
les techniciens et des employés, essentiellement au travers de stock-options
plus largement accordées que chez nous. Nous avons souligné que
cette voie peut aboutir à une réelle spoliation des actionnaires.
De leur côté, les ordonnances françaises de 1967 sur la « participation » avaient
ouvert la possibilité de placer en actions de la société une
fraction des profits attribuée aux salariés. Nombre de firmes
ont utilisé cette facilité et, dans quelques cas, la part du
capital ainsi détenue est devenue substantielle. Au 30 juin 2004,
sur 60 milliards d’euros cumulés au sein des fonds communs
d’entreprise, la moitié était investie en actions de l’entreprise.
Certaines firmes ont aussi encouragé leurs salariés à acquérir
des actions de la société en leur nom propre dans le cadre de
programmes qui prévoient l’abondement de l’entreprise aux
sommes investies par le salarié. Dans la lutte qu’ils ont menée,
en 1999, contre la Bnp, les dirigeants de la Société Générale
se sont félicités de l’appui qu’ils ont reçu
de leurs salariés qui détenaient une fraction non négligeable
du capital. Les dirigeants qui mènent ces politiques d’actionnariat
du personnel ne sont pas de purs esprits. « En cherchant à tisser
de nouveaux liens entre les salariés et l’entreprise, je ne fais
pas autre chose que mon travail de capitaliste » reconnaissait le Président
de Vivendi. En France, 700 000 personnes seraient, aujourd’hui, actionnaires
de leur entreprise.
On peut faire trois objections à cette détention par les salariés
non-dirigeants d’actions de leur entreprise. Primo est-elle vraiment
compatible avec cette mobilité dans l’emploi qui semble être,
jusqu’à nouvel ordre, une caractéristique de l’économie
contemporaine ? Secundo, que se passe-t-il lorsqu’une entreprise a des
difficultés si ses salariés ont investi une part substantielle
de leur épargne dans les actions de la firme ? Tertio, les salariés-actionnaires
sont tentés de rechercher des droits qui leur soient propres afin d’infléchir
la marche de l’entreprise dans un sens qui leur soit favorable ; ils
se heurtent alors aux droits des actionnaires non salariés. N’est-il
pas préférable que les salariés aient une représentation
en tant que tels ?
Au total, le pouvoir de l’ensemble des salariés au sein des entreprises
a été restreint tandis que se renforçait, potentiellement
plus qu’effectivement à ce jour, celui d’actionnaires non
salariés, certes davantage groupés mais séparés
de l’entreprise par les écrans que nous avons décrits.
L’actionnariat collectif aboutit, pour l’heure, à ce que
les dirigeants d’entreprise soient soutenus par les professionnels de
la finance qui gèrent l’essentiel des fonds.
Faut-il étendre en Europe ce que l’Allemagne et la Suède pratiquent : faire participer aux conseils d’administration ou de surveillance des représentants du personnel, avec voix délibérative ? Les salariés ne constituent-ils pas un élément plus stable et plus impliqué que ces très nombreux actionnaires, si lointains ? N’est-ce pas une façon de favoriser les contre-pouvoirs dans un système où ils sont anormalement faibles ? ([73]) Faut-il, au contraire, craindre que, dans le cadre de l’Europe, la mitbestimmung allemande ne soit vouée à la disparition, l’Europe adoptant les règles du jeu anglo-saxonnes ?
22.3 Les salariés dans l’entreprise privée
Situation paradoxale des salariés dans notre société :
bien qu’ils détiennent, de façon souvent très indirecte
comme on l’a vu la majorité du capital des grandes sociétés,
ils n’exercent pas de réel pouvoir ; ils sont, pour l’heure,
des capitalistes impuissants.
Le système allemand de cogestion, dont le champ d’application
a été progressivement étendu, a traduit une réalité et
une aspiration — une entreprise n’intéresse pas les seuls
détenteurs de son capital. Ce système donne aux salariés
une place dans les organes de décision et de gestion des entreprises.
La majorité des pays européens nÔa pas adopté ce
dispositif mais elle a généralisé un droit d’information
des salariés dont maints pays ne disposaient pas et que les États-Unis
ignorent. Toutefois, dans une économie de services, où les grandes
unités de fabrication sont en déclin et où les rémunérations
tendent à s’individualiser, le syndicalisme — élément
clef de la cogestion — n’a plus les positions qui furent les siennes
dans les années soixante. Le renouveau de vigueur d’un capitalisme
largement financier et le fait que le changement de siècle se soit accompagné du
passage d’une majorité d’Européens votant à droite,
n’ont pas été favorables à l’extension des
droits des salariés. Les états eux-mêmes, constatant que
les capitaux sont plus mobiles que les salariés, ont cherché en
priorité à retenir les premiers : la taxation des revenus des
capitaux a été réduite tandis que, dans toute l’Europe,
les salariés ont d⁄ acquitter des impôts ou des cotisations
plus lourds.
En France, en dépit de l’existence des comités d’entreprise
dotés de pouvoirs substantiels, la tradition d’affrontement est
restée vivace. La tentative faite par le gaullisme d’associer
plus fortement le capital et le travail a donné des résultats
qui sans être négligeables — telle l’ordonnance de
1967 sur la participation — n’ont pas révolutionné le
droit des entreprises.
Un travail moins physique et plus complexe
Finalement, dans la phase que nous connaissons depuis le début des années
quatre-vingt-dix, la croissance et la rentabilité de firmes agressives
ont donc été profitables à leurs clients et à leurs
dirigeants plus qu’à leurs salariés. Certes, les salariés
sont aussi des consommateurs et, à ce titre, le système leur
a été bénéfique et, si les hausses de salaires
sont désormais moins fortes et moins générales, pour la
majorité des citoyens du monde occidental la progression du niveau de
vie s’est poursuivie d’une façon qui, au regard de l’histoire,
aura été substantielle — en Europe occidentale et
en France, à un rythme voisin de 2 % par an ; la baisse de maints prix
de produits alimentaires ou industriels y a contribué. En dépit
de quoi, nombre de salariés, mieux éduqués et plus désireux
d’autonomie et de respect, ont eu le sentiment que des reculs se produisaient.
Depuis les années quatre-vingt, en effet, la sécurité de
l’emploi qui était la leur a été compromise tandis
que plusieurs dispositions essentielles des régimes de protection sociale
(santé, retraites, allocations chômages) étaient mises
en question.
223.1 Des révolutions dans le travail
Dans notre société l’économie tient une place qui
aurait effaré Grecs, Romains ou les Français qui vivaient dans « l’ancien
régime ». Celui-ci ne plaçait-il pas les ordres qui n’étaient
pas centrés sur la production — noblesse et clergé — au
sommet de la hiérarchie sociale ? On peut penser que ces conceptions
appartiennent au passé, mais le mépris dans lequel nombre de
nos agrégés et de nos hommes politiques tiennent le monde de
la production (et qui se traduit très concrètement par la situation
de parent pauvre que l’enseignement économique, professionnel
et continu a connue) peut évoquer un univers dans lequel existaient
des frères convers confinés aux basses besognes.
Les salariés, en grande majorité, connaissent un niveau de vie
qui s’est amélioré, ils sont allés à l’école
et vivent plus longtemps, prennent leur retraite plus tôt, ont de plus
longues vacances et des semaines de travail plus courtes et travaillent
moins que leurs parents. Mais ils subissent de nouvelles exigences.
2231.1 De nouvelles exigences
Dans la deuxième moitié du XXe siècle, dans l’agriculture
d’abord puis dans l’industrie on a assisté à une
régression massive du travail manuel et des valeurs que fondait la force
musculaire. Le moteur asservi a fait beaucoup plus que dévaloriser le
travailleur non qualifié. Il a souvent détrôné l’agriculteur
ou le manœuvre de l’industrie de leur position patriarcale. Des
enfants, voyant que le métier de leur père avait peu d’avenir,
l’ont regardé avec circonspection. Dans les banlieues habitées
par des immigrés, les enquêtes montrent que la dévalorisation
du travail manuel, soulignée par le chômage des non qualifiés,
a joué un rôle majeur dans la diminution de l’autorité au
sein de nombreuses familles.
Si l’on considère l’ensemble des entreprises, le taylorisme,
symbolisé par le travail à la chaîne, régresse même
s’il existe toujours dans le textile et l’habillement, le cuir,
le caoutchouc, l’agroalimentaire, la vente par correspondance ou dans
les caisses d’assurance-maladie, tous secteurs où la cadence continue à imposer
ses exigences. ([74]) Dans la majorité des branches, le travail est
devenu plus complexe et, les activités de service l’emportant
sur l’industrie, plus immatériel : dans l’économie
française, le tourisme ne pèse-t-il pas plus lourd que l’industrie
automobile et l’agriculture réunies ? Nombre d’ouvriers,
installateurs ou réparateurs, ne sont-ils pas chez le client et non à l’atelier
? Les relations avec les autres sont souvent essentielles, relations commerciales
notamment qui se déroulent généralement dans un climat
de concurrence. C’est l’autre face de l’agressivité entrepreneuriale
que le paragraphe 22.1 a décrite.
Les entreprises cherchent à satisfaire des clients devenus plus exigeants.
Il faut les servir rapidement en réalisant souvent de petites séries.
Les équipes de fabrication doivent connaître plusieurs modèles
et être capables de passer, dans des délais courts, de la production
de l’un à celle de l’autre. Il faut être « flexible » pour
produire au moindre co⁄t. Les flux sont « tendus ».
Certains protestent contre les exigences des responsables et les plaintes pour
harcèlement se sont multipliées. « à la fin des
années quatre-vingt-dix, tous les observatoires du changement dans les
pays les plus modernes notent un renforcement des stress et des frustrations
liées au travail et aux pratiques des grandes entreprises et administrations. » ([75])
Le travailleur reçoit des injonctions contradictoires telles qu’offrir
au client le meilleur service mais en lui consacrant le moins de temps possible.
([76]) Utilisation des Pc et téléphones portables, travail au
domicile, horaires flous : la frontière entre la vie privée et
la vie professionnelle peut devenir incertaine. Aux États-Unis comme
en France, dans les dix dernières années, les statistiques montrent « une
intensification du travail ou une dégradation de la santé et
de la sécurité […] les médecins français
constatent que le stock total de troubles musculo-squelettiques, indemnisables
ou non reconnus, augmente spectaculairement […] si l’employeur
ne fait pas de bonnes conditions de travail un objectif, celles-ci se dégradent
; elles s’améliorent s’il intègre cette dimension. » ([77])
Voir, en fin de document, le graphique 5. Les horaires sont dictés par
ces clients plus que par les contraintes familiales des salariés, des
mères de famille notamment. Dans leur grande majorité les femmes
travaillent mais leurs salaires, leurs horaires et les responsabilités
qui leur sont confiées sont loin de répondre à leurs attentes.
2231.2 La situation des salariés et ses frustrations
Si les plus jeunes acceptent mal les anciennes pratiques hiérarchiques
et autoritaires qui, au demeurant, régressent — à leurs
yeux, être un « bib » chez Michelin ou un « Renault » intégré n’est
plus un objectif — les nouvelles formes d’organisation, laissant
une plus large place à l’autocontrôle de ces « opérateurs » qui
ont remplacé les ouvriers, sont encore mal établies. L’emploi à vie
que connaissaient de facto de nombreux ouvriers ou employés n’est
plus assuré. Aux États-Unis si Wal-Mart a, en 20 ans, multiplié par
50 ses effectifs et Federal Express par plus de 30, Reynolds Tobacco les a
réduits de 90 % et Exxon-Mobil des trois-quarts.
Les travailleurs appartenant à des minorités souffrent de discriminations
; ils trouvent plus difficilement un emploi et leur promotion est freinée.
L’annexe 5 résume le très intéressant travail réalisé sur
ces questions par Laurent Blivet, sous l’égide de la Fondation
Montaigne.
La gestion des rémunérations s’est éloignée
du modèle collectif des années soixante-dix. L’individualisation
des rémunérations a progressé et, du coup, la syndicalisation
a perdu un de ses atouts. Le « management participatif » est souvent
apparu comme un moyen de mobiliser les énergies des salariés
pour aider l’entreprise à marquer des points dans la bataille économique.
Trop d’entreprises ont procédé à de rares « transformations
réelles et à beaucoup de communications opportunistes […]
en 1975, les salariés étaient nombreux qui rêvaient d’épanouissement
dans leur travail. En 1985, ils voulaient un travail qui leur laisse le temps
de s’épanouir ailleurs. » ([78])
A contrario, des exemples montrent que des firmes qui dialoguent avec leur
personnel parviennent à établir, dans les activités de
service, un climat auquel les clients sont sensibles. Aux États-Unis
mêmes, Toyota a montré que ses méthodes, impliquant beaucoup
plus étroitement les opérateurs que ne le faisait General Motors
parvenaient à une productivité très supérieure.
Alors que des constructeurs d’automobiles ferment des usines en Europe
de l’Ouest, Bmw, après avoir discuté avec les représentants
de son personnel, va investir un milliard d’euros dans une nouvelle installation à Leipzig.
Après avoir négocié pendant un an avec le syndicat de
sa branche, Michelin Allemagne est parvenu, à l’automne de 2004, à un
accord qui va permettre d’améliorer d’une façon qualifiée
de décisive l’efficacité de ses sites de production. Les
firmes françaises n’ont-elles pas réussi à compenser
par des changements d’organisation négociés une partie
des co⁄ts dus à l’instauration des 35 heures ?
Mais, les pressions que subissent les dirigeants pour « produire des
résultats » peuvent conduire à des décisions hâtives.
Fait alors défaut cet horizon clair qui permet d’améliorer
patiemment les méthodes, de former les personnes et de constituer des équipes
stables pour tirer pleinement parti des forces internes. Des dirigeants d’entreprises
corroborent cette opinion. ([79]) à la question « quel est le
principal facteur de réussite pour les entreprises ? », près
des deux tiers des interrogés répondent : les ressources humaines.
Il est fort probable, en effet, que les changements les plus importants de
la deuxième moitié du Xxe siècle n’ont pas
intéressé la technologie ou la mondialisation mais bien les formes
de vie en société.
223.2 Un encadrement en mutation
Selon certains relevés, en France, en 1960 les cadres représentaient
5 % de la population active ; 30 ans plus tard 20 %. Le recul qui avait affecté le
travail non qualifié était allé de pair avec le développement
du nombre d’experts que la terminologie de cadres décrit désormais
assez mal même si elle reste utilisée. L’éducation
facilite le développement d’une société dans laquelle
la création, le traitement et la transmission de l’information
deviennent les sources premières de la productivité et du pouvoir.
Cette société informationnelle a une autre logique d’organisation
; flexible, elle doit être capable de s’adapter.
2232.1 L’autonomie et les hiérarchies
La société contemporaine se construit en réseau ; à l’image
de la Silicon Valley elle n’a pas de centre. Ce n’est ni Sienne
ni Versailles. On est loin du Roi Soleil et de ces jardins ordonnés
qu’affectionne le « modèle français ». Un monde
sans centralité : cette tendance semble assez générale.
Visible dans l’urbanisme, elle touche aussi l’entreprise, la famille
ou l’État.
On est sorti de l’univers des gros ordinateurs pour entrer dans celui
des Pc et des portables. L’individu, moins enserré dans des structures
ou des statuts, est plus mobile. « Un jeune Américain qui a fait
au moins deux ans d’études supérieures peut compter changer
onze fois d’emploi dans sa vie et renouveler sa formation au moins trois
fois au cours de ses quarante années de travail. » ([80]) L’aspiration à un
emploi à vie, qui attire tant de jeunes Français vers la fonction
publique, est, dans le secteur privé devenue une utopie.
Cette société a rejeté à la fin des années
soixante (mai 1968 en France) « la transmission autoritaire des
valeurs et des codes — patriarcat, religion ou nationalisme — établis
depuis toujours. » ([81]) Interrogés par l’Institut Csa
([82]) près des deux tiers des jeunes de 20 à 30 ans demandent
que, dans leur travail, on leur fixe des objectifs mais qu’on les laisse
s’organiser. Peter Drucker confirme : « les experts en connaissance
escomptent bien prendre les décisions dans le domaine qui est le leur ».
([83]) Aux yeux du Président de la General Electric, dans les activités
où internet est l’outil principal, le rôle actif est, en
général, inversement proportionnel à l’âge
et au niveau hiérarchique. ([84]) Ce sont les jeunes, souvent débutants,
qui dominent et non les anciens détenteurs d’un grade. Chez Microsoft,
les hommes qui comptent sont moins les managers que les programmeurs. Tout
est fait pour que ces derniers restent le plus créatifs possible. À certains égards
les managers sont à leur service et non l’inv