13.1 – Puissance d’une caste page
13.2 – Sélection et promotion nobiliaires page
13.3 – Des politiques ? page
Les graphiques mentionnés dans le texte ainsi qu’une table des
matières détaillée se trouvent à la fin du chapitre.
13.1 Puissance d’une caste
Jusqu’à une date récente — car le reflux est amorcé — l’école
polytechnique ou l’éna offraient les plus grandes perspectives
aux jeunes gens qui avaient rejoint les « grands corps ». Ils ont
occupé le sommet de la pyramide sociale par un mouvement continu qui
a gagné non seulement la haute administration, ce qui était naturel,
mais la vie politique et, enfin, les grandes entreprises publiques comme privées.
Les alternances politiques n’ont pas interrompu ce processus de prise
de pouvoir. Ainsi, François Mitterrand confia la majorité des
postes clefs, au Parti socialiste comme au gouvernement, à des hommes
appartenant à une nouvelle génération, sortant de l’X
ou de l’éna.
Dans l’univers des grandes écoles, la primauté de l’éna
s’est établie : « forte des positions acquises par ses anciens élèves
dans le champ administratif, le champ politique et le champ économique,
l’éna s’approprie une part de plus en plus grande des positions
disputées par les élèves des grandes écoles » ([2])
et « vingt ans après sa création, l’éna s’affirme
comme la pourvoyeuse hégémonique des jeunes cadres de la vie
politique. » ([3])
Ce mouvement de conquête du pouvoir par une caste, à un moment
où la vie sociale et internationale devient plus ouverte et plus fluide,
n’est guère étudié et, a fortiori, débattu.
Nos concitoyens semblent accepter d’être régis par une nouvelle
noblesse.
13.1.1 Les postes clefs de la vie politique
13.1.1.1 Parlement et partis politiques
À
la suite des élections législatives de 1997, 295 députés
sur 577 élus (51 %) étaient des fonctionnaires (la part de ces
derniers dans la population active est de 25 %). Le rôle disproportionné des
fonctionnaires et, en particulier des plus diplômés d’entre
eux, dans la vie politique résulte, dans une large mesure, d’une
disposition : la faculté dont les fonctionnaires disposent de retourner
dans le corps d’origine en cas d’échec politique. Elle minimise
le risque que court un fonctionnaire et rend inégale la compétition
avec les candidats du secteur privé qui, en général, ne
sont pas assurés de retrouver leur situation si leur mandat électif
n’est pas renouvelé.
Parallèlement, le go⁄t du pouvoir, la volonté de « bétonner » les
positions conquises comme le niveau insuffisant de la plupart des rémunérations
attachées aux fonctions électives ont poussé les élus à cumuler
plusieurs mandats.
Députés détenant un mandant local
1 936
36 %
1 973
plus de 70 %
1 988
95 %
Les deux tiers des députés socialistes étaient candidats
aux élections municipales de 2001.
Est-il étonnant que des élus, fonctionnaires en majorité,
aient approuvé des politiques dites sociales mais dont le troisième
volet de notre site montre qu’elles ont été, avant tout
clientélistes, favorisant moins les plus démunis que le développement
et le confort du secteur public.
Les anciens élèves de l’Éna et de l’X, et,
au premier chef, ceux qui appartenaient aux « grands corps » de
l’état, ou qui étaient sortis de deux des grandes écoles
(X + Éna ou Normale-Sup + Éna) ont pris les premières
places dans la direction des partis de gouvernement et la représentation
nationale. Le fondateur du Front national lui-même avait cru judicieux
de prendre pour numéro deux un polytechnicien, ingénieur des
Ponts et chaussées.
Les partis politiques n’ayant plus guère d’adhérents
(moins de 100 000 pour chacun des trois plus grands : Rpr, Parti socialiste
et Parti communiste), ne sont plus parvenus à couvrir leurs dépenses.
Les tentations devinrent grandes au moment où la responsabilité de
la plus grande part des investissements publics était transférée
aux collectivités territoriales moins bien contrôlées que
les administrations centrales. La corruption s’est développée
dans la passation des marchés publics. Trente anciens ministres, cent
parlementaires ou maires (dans le Sud-Est ceux de Lyon, Grenoble, Marseille,
Nîmes, Toulon, Cannes et Hyères) ont été mis en
examen. Le recours à des pratiques illégales ayant été réprimé,
le financement des partis par l’état a été accru.
Collecter des fonds de façon irrégulière pour financer
un parti n’est-il qu’un péché véniel comme
beaucoup le pensent ? On peut au contraire trouver scandaleux que le ver soit
dans le fruit chez des organismes, les partis, qui cherchent à prendre
le pouvoir. En outre lorsque des individus participent durablement à des
circuits systématiquement irréguliers et donc opaques, il est
fréquent qu’ils en tirent des avantages personnels.
13.1.1.2 Instances dirigeantes
Le fait qu’un nombre limité d’anciens élèves
des grandes écoles tienne à la fois les grands postes de l’exécutif
(voir ci dessous) et la direction des grands partis politiques, lesquelles
décident des candidatures aux élections, accentue la position
subordonnée du Parlement voulue par la constitution de la Ve République.
L’exécutif français manque, dès lors, d’un
contre-pouvoir.
Martine Aubry décrit de façon saisissante ce qui se passe dans
nos instances dirigeantes : « l’étendue des pouvoirs du
gouvernement — nomination de dirigeants, réglementations spécialisées
dans tous les domaines (financiers, urbanisme…), affectation de fonds — a
favorisé la construction d’un système en circuit fermé,
mêlant responsables politiques qui tous travaillent dans le secret. La
gauche avait légitimement critiqué cette situation. Elle n’a
pas su y échapper en arrivant au pouvoir. » ([4])
Pendant la campagne de 1995, Jacques Chirac, bon connaisseur en la matière,
dénoncera également la confiscation du pouvoir par une « technostructure » qui « se
coopte aux frontières mouvantes de la haute administration, des cabinets
ministériels et des entreprises publiques, privées ou mixtes. » Pour
leur part, d’anciens hauts fonctionnaires décrivent ainsi la situation
: « La plupart des hommes politiques français sont des énarques
qui, après avoir joué le rôle de conseiller du prince,
sont passés de l’autre côté du miroir. La responsabilité des énarques
au sein de l’état est impalpable, car elle n’a pas d’expression
publique ; mais elle touche au cœur du pouvoir. » ([5])
13.1.1.3 Ministres et Président de la République
La quasi totalité des ministres de Lionel Jospin sont d’anciens
fonctionnaires — et, pour la plupart sortent de grandes écoles
et sont passés par un ou plusieurs cabinets ministériels.
Depuis 1974, deux présidents de la république sur trois et neuf
premiers ministres sur onze sont sortis de l’Éna et la joute de
2002 n’échappera pas à cette règle.
Dans le tableau ci-dessous, figurent, en première ligne, les Présidents
de la République et, dans les lignes suivantes les premiers ministres.
Les anciens élèves de l’éna sont soulignés
par un grisé.
Pompidou
Giscard d’Estaing
Mitterrand I
Mitterrand 2
Chirac
Chaban-Delmas
Chirac
Mauroy
Rocard
Juppé
Mesmer
Barre
Fabius
Cresson
Jospin
Chirac
Bérégovoy
Balladur
La situation dans laquelle le Président de la République et
le premier ministre sont, tous les deux, anciens élèves de l’Éna
tend à devenir de règle : Giscard d’Estaing-Chirac, Chirac-Juppé,
Chirac-Jospin (cases encadrées).
13.1.2 Feu l’indépendance de l’administration
«
Si l’on prend les seuls emplois laissés à la décision
du gouvernement, on aboutit à un total de 482 personnes. Si l’on
considère également les emplois des grands corps d’inspection
et de contrôle — hors les corps techniques — ainsi que les
emplois fonctionnels et de ceux des principaux chefs de services déconcentrés
et des chefs de juridictions administratives et financières locales,
on aboutit à un total de 4 241 personnes. » ([6])
4 300 énarques sont actuellement en fonction dans le secteur public.
Si l’on ajoute les polytechniciens qui ont des responsabilités
dans le même secteur on dépasse le chiffre de 5 000 personnes.
Développé sous la Présidence de Valéry Giscard
d’Estaing, un spoil system a donné un tour politique aux nominations
des responsables de l’administration (et des entreprises nationales). « à la
fonctionnarisation de la vie politique a répondu la politisation de
l’administration. » ([7]) La confusion s’est établie
entre le monde politique et celui de la haute administration. Le Vice-président
du Conseil d’état souligne que « les ministres travaillent
aujourd’hui avec des cabinets aux effectifs pléthoriques… le
poids des cabinets ministériels est devenu tel que les directeurs d’administration
centrale et leurs collaborateurs directs ont le sentiment de ne plus rien avoir à diriger,
de n’avoir plus de vraies responsabilités, d’être
inutiles. » ([8]) Ces cabinets « assurent une connexion intime
entre les puissants de la politique et les jeunes fonctionnaires désireux
de suivre cette voie. » ([9])
La volonté d’étendre l’emprise du pouvoir l’emporte
sur les exigences d’une organisation cohérente. Nombre d’entités
relevant du secteur public sont dotées d’un conseil d’administration
dont le Président n’est pas choisi par ses membres mais nommé en
Conseil des ministres.
Des Présidents d’organismes paritaires, tel celui de la Caisse
Nationale d’Assurance Maladie, ne choisissent pas leur Directeur Général.
Nombre de nominations à de grandes responsabilités sont décidées
moins en fonction des compétences professionnelles et de l’expérience
du futur titulaire qu’en tenant compte des affinités politiques
de ce dernier. Des systèmes aussi bancals, permettent-ils de responsabiliser
les gestionnaires et d’assurer des directions efficaces ?
Les « grands corps » ajoutent une perturbation de plus aux nominations.
Certaines fonctions, étant considérées comme l’apanage
de tel d’entre eux, on préférera nommer un de ses membres
plutôt qu’un candidat plus valable mais qui n’y appartient
pas. ([10]) Les polytechniciens entendent diriger l’ancien ministère
de l’industrie et celui des transports. « Le secteur nucléaire
est la chasse gardée du corps des Mines et les entreprises publiques
de transport — Sncf et Ratp — sont le fief du corps des Ponts. » ([11])
Contrôlant les partis politiques, dirigeant l’exécutif,
dominant le Parlement et l’administration, c’est donc, comme le
reconnaissent certains de ses membres éminents, une véritable
caste qui a bel et bien pris le pouvoir. Elle devait, logiquement, chercher à élargir
son territoire pour conquérir le monde des entreprises, à commencer
par celles qui étaient nationalisées et dont les dirigeants étaient
nommés par un état qu’elle avait pris en mains.
13.1.3 Les entreprises nationales
En dépit des privatisations intervenues depuis 1986, la France conserve
des entreprises nationales ou des services publics qui, en d’autres lieux,
peuvent relever du secteur privé (électricité, gaz, chemins
de fer, poste etc..). En 1999 encore, « 2 300 entreprises étaient
contrôlées majoritairement par l’état, avec 1,3 million
de salariés. » ([12]) Les entités concernées emploient
12 % des salariés de l’économie dite marchande contre une
moyenne de 8 % en Europe. Pendant des années elles auront résisté au
passage du monopole à la concurrence. Le traité de Rome avait
bien prévu, en 1957, que ces monopoles nationaux seraient mis en cause,
mais il a fallu attendre quarante ans pour qu’on s’y attaque et
les combats d’arrière garde sont loin d’être finis.
La nomination d’anciens hauts fonctionnaires à la tête d’entreprises
nationales suit des tropismes politiques ou « nobiliaires ». Telle
grande entreprise nationalisée avait connu sept Présidents en
vingt ans, les nominations intervenant, de plus en plus, en fonction des changements
de majorités. Du point de vue de l’efficacité ce système
a pu s’avérer défectueux voire catastrophique. La formation
donnée à l’éna ou à l’X n’est
pas celle d’une business school et les parcours suivis ultérieurement
par la plupart de ceux qui ont été nommés à la
tête des entreprises nationales ne les préparent pas vraiment à la
direction d’entreprise.
Le système a, en outre, engendré une confusion entre trois fonctions
: celle de responsable de l’entreprise, celle de représentant
de l’état au sein du conseil d’administration (ou de responsable
dans le ministère assurant la « tutelle » de l’entreprise
concernée), celle, enfin, de contrôleur.
Le phénomène de caste a fait que les titulaires de ces fonctions,
appartenant au même monde, étaient beaucoup trop solidaires. « On
se représente facilement qu’un jeune chef de bureau de la Direction
du Trésor peut avoir quelques difficultés à exercer sa
mission quand il contrôle d’anciens hauts responsables de la même
direction. » ([13]) Tant que les entreprises nationales étaient
en situation de monopole les erreurs de gestion ont été peu visibles
mais, dans les années quatre-vingt et surtout quatre-vingt dix, les
défauts du système ont éclaté.
Bien que les difficultés survenues au sein de Bull soient déjà anciennes
et aient commencé avant sa nationalisation on ne peut oublier les quelque
100 milliards qui auront été engloutis dans le mirage de
l’informatique nationale ; ni les 100 milliards et plus perdus
par le Crédit Lyonnais, 20 par Air France, les pertes de la Sncf, du
GAN, du Crédit Foncier, du Giat et de tant d’autres entités.
Plus vitales que ces pertes financières, auront été les épreuves
subies par les personnes travaillant dans les entreprises en cause.
Dans le secteur privé, le passage d’une concurrence limitée à une
compétition féroce a mis en lumière les défauts
du système de caste et des remèdes ont été apportés.
13.1.4 Une colonisation du secteur privé désormais contestée
Dans les grandes entreprises privées, d’anciens hauts fonctionnaires
et, au premier chef ceux des grands corps, ont, au cours du dernier demi-siècle,
conquis le pouvoir. ([14]) Certains fonctionnaires peuvent, tout en ayant quitté leurs
fonctions dans l’administration, garder un lien avec elle pendant trois
ans, délai qui, dans certaines circonstances, atteint dix ans.
Aux yeux de François Mitterrand, les nationalisations, pièce
maîtresse de son archaque projet, réaffirmaient la prépondérance
du politique sur l’économie. La nouvelle noblesse allait profiter
de ces décisions pour élargir son apanage. Elle le tiendra longtemps
même si des règles édictées en 1995 ont contenu
les « pantouflages ». En effet, les privatisations ont eu beau
transférer au secteur privé plusieurs grandes entreprises, elles
n’auront pas marqué, pendant la dizaine d’années
qui suivit leur démarrage, le changement auquel on aurait pu s’attendre.
L’influence des administrateurs venant du sein des entreprises aurait
pu s’affirmer, mais tel n’a pas été le cas. Les
privatisations n’ont, au contraire, dans un premier temps, fait que renforcer
la position des grands corps.
Administrateurs des sociétés du CAC 40
en %
Personnes venant de :
1 981
1 986
1 991
1 997
Grands corps
32
26
38
44
État, hors grands corps
5
8
11
11
Sous total
37
34
49
55
Familles
43
45
23
20
Entreprises
20
21
28
25
Total
100
100
100
100
Ce tableau est tout à fait saisissant. Il montre qu’un événement
majeur, les privatisations, a eu des effets beaucoup moins marquants que le
processus de prise de pouvoir par la nouvelle noblesse d’état,
lequel se poursuivait imperturbablement. En 1997 la totalité des administrateurs
de Vivendi était sortie de l’Éna ou de l’X ; on atteignait
80 % chez Total ou Elf. En 1999, sur les 9 administrateurs français
non salariés de la Bnp, 7 étaient des énarques — dont
6 inspecteurs des finances — et 2 des polytechniciens ; 5 de ces 9 étaient
passés par un cabinet ministériel ; à la Société Générale
sur les 13 administrateurs français non salariés, 8 étaient énarques — dont
5 inspecteurs des finances — et 4 des polytechniciens ; 7 des 8 énarques étaient
passés par un cabinet ministériel.
L’influence des administrateurs qui occupent plusieurs postes a grandi
au point qu’ils sont parvenus à détenir, dans les sociétés
du Cac 40, 44 % des mandats. Parmi ceux qui exercent cinq mandats ou plus,
les grands corps en détenaient 75 % et, de leur côté, d’anciens
fonctionnaires 16 % — soit 91 % pour ces deux catégories ! — les
personnes appartenant aux familles propriétaires d’origine 8 %
et les cadres venant des entreprises aucun. Au sommet, la moitié des
PDG du CAC 40 sont issus de la haute administration.
L’adoption de la structure comportant conseil de surveillance et directoire,
devenue possible, eut consacré l’importance collective des équipes
de direction. Elle a été rejetée n’étant
retenue qu’à titre transitoire, après une prise de contrôle
notamment, car elle permet de garder deux Présidents. Seules l’ont
adoptée quelques entreprises à caractère familial ou personnel.
Ces dernières ont constitué, très nettement, un pôle
de résistance au mouvement de conquête des grands corps et des
anciens fonctionnaires. Partout ailleurs, la nouvelle noblesse d’état,
masculine, s’est imposée en force, en dépit non seulement
des privatisations mais de la mondialisation et du mouvement de féminisation.
Jusqu’aux années récentes, peu d’administrateurs étrangers
avaient été nommés. Les femmes, quant à elles,
ont occupé moins de 3 % du nombre des postes d’administrateurs,
aucune ne détenant de postes dans plusieurs conseils d’administration.
Une seule, Anne Lauvergeon, est Présidente de l’une des 100 plus
grandes entreprises françaises, Cogema.
Mais, au début de 2001, la part du capital des sociétés
du Cac 40 détenue par les « non résidents » dépassait
40 % (45 % si l’on exclut France-Télécom) dont la moitié environ
possédés par des Américains et des Anglais. Comme les
institutions américaines sont passées de la neutralité à l’égard
de la gestion des entreprises dans lesquelles elles ont un intérêt à une
grande vigilance il est inévitable que leur influence se fasse sentir
dans le choix des dirigeants de nos grandes entreprises, comme elle s’est
manifestée dans de grandes opérations de fusion, réussies
ou ratées, récentes (On trouvera plus de détails dans
le chapitre 33 sur les retraites qui analyse le rôle des pension funds).
En tout cas, chez Saint Gobain « le parachutage ou le pantouflage sont
finis, subsiste encore ce qu’on appelle l’héliportage :
l’énarque ou l’X est installé à un étage
intermédiaire et il lui faut encore gravir la montagne » ([15])
Les observations qui soulignent la place des anciens élèves des
grandes écoles dans l’état-major des firmes françaises
les plus importantes ne doivent pas faire oublier deux réalités.
D’une part, certains dirigeants sont entrés très jeunes
dans l’entreprise dont ils sont devenus, au terme d’un long parcours,
les patrons respectés. D’autre part, nos grandes entreprises ont
conduit et largement réussi une prodigieuse internationalisation, révélatrice
des capacités de leurs dirigeants.
Il est probable que, dans un monde complexe, les esprits formés à l’abstraction
en tirent un grand parti ; ils savent, intégrer, avec logique, un grand
nombre de facteurs. Opérant en pleine compétition, les dirigeants
d’entreprise doivent tenir compte de réalités que leurs
clients, leurs concurrents ou leurs actionnaires sanctionneraient rapidement
s’il n’en était pas ainsi. Il n’en va pas de même,
dans le secteur public qui s’est ingénié à réduire
les contre-pouvoirs.
13.2 Sélection et promotion nobiliaires
L’école est au centre de toute société évoluée.
En France, elle reste profondément marquée par la mission que
la République et Napoléon, lui ont donnée : sélectionner
et former les agents de la fonction publique (chapitre 31).
13.2.1 Sélection
Le processus central du « système français », est
une sélection sévère, effectuée au sortir de l’adolescence.
Par la suite, les évaluations des individus seront rares et sans fortes
conséquences et la formation continue souvent négligée.
C’est à travers les joutes individualistes et féroces des
concours que notre nouvelle, noblesse s’est reconstituée. « Le
maintien des grands corps administratifs (Inspection des finances, Cour des
Comptes, Conseil d’état) pourvus par les meilleurs classements à la
sortie de l’éna, a joué un rôle essentiel ; l’éna
est devenue une école structurant un système de castes autrefois
implicite. » ([16]) Le classement à la sortie de l’éna
a des effets si discutables qu’un rapport du Plan a demandé sa
suppression. ([17]) Il propose que l’intégration dans les grands
corps ne soit pas possible avant un délai de dix ans. La section Cfdt
des élèves de l’éna s’est ralliée,
en décembre 2 000, à ces deux suggestions.
Jacques Julliard, essayiste et journaliste, a démissionné du
conseil d’administration de l’éna pour protester contre
le « copinage, le pantouflage, le mandarinat, la fonction de classement
plus que de formation » de cette école. ([18])
Les « Grandes écoles » représentent aujourd’hui,
un peu moins de 6 % de l’ensemble des élèves de l’enseignement
supérieur. Voir le graphique 1 en fin de document. Face à la
nouvelle vague d’étudiants et encouragées par les anciens,
ces écoles comme leurs classes préparatoires ont soigneusement
contrôlé le nombre de leurs élèves. Le système
n’a, dès lors, aucun mal à « reconnaître comme
scolairement doués les mieux dotés socialement » ([19])
La base sociale des grands corps s’est, au cours des dernières
décennies, nettement rétrécie. Certes, des fils d’ouvriers
ou d’artisans entrent bien à Normale sup, à l’X,
ou à l’éna mais en quantités de plus en plus symboliques.
Les élèves de la première sont d’abord des fils
de professeurs et ceux de la seconde des fils de cadres supérieurs. à l’éna
dominent les fils de hauts fonctionnaires et de dirigeants d’entreprises. « Il
y a, socialement, un monopole excessif des classes aisées et parisiennes
parmi les élèves qui sortent de l’éna. » ([20])
Le chapitre 31 — € 3 133 — sur l’éducation
cite, à ce propos une étude conduite par Jacques Attali. ([21])
Le recrutement de moins en moins démocratique des grands corps est allé de
pair avec un autre phénomène dont les effets vont dans le même
sens. La généralisation de concours de type scolaire pour l’accès
aux postes de la fonction publique, y compris certains postes très modestes
interdit leur accès aux personnes qui ont été les moins
favorisées dans leur jeunesse. Ainsi, la promotion sociale qui avait été une
des grandes vertus des emplois de fonctionnaires a largement disparu.
La place quelque peu agrandie que tiennent les femmes au sein des grands corps,
a-t-elle contribué à élargir la base sociale du recrutement
de ces corps ? On peut penser que c’est exactement le contraire qui s’est
produit : le nombre de candidats augmentant bien plus que le nombre de places,
la sélection, en étant plus exigeante, est, finalement, devenue
moins démocratique.
Le caractère antidémocratique du système est renforcé par
un autre biais. Dans le monde du savoir qui est le nôtre, la mise à jour
des connaissances est indispensable et on s’étonne (ou, comme
Jacques Delors, on s’indigne) de l’incapacité montrée
par nos institutions à s’investir fortement et efficacement dans
la formation continue. Mais on peut se demander si la vraie raison de cet immobilisme
n’est pas notre pratique consistant à décerner, au moment
de l’adolescence, un diplôme à valeur quasi définitive,
ouvrant la porte à la « noblesse d’état ».
«
Le vice fondamental des concours est de figer le destin de chacun dès
la fin des études. Comment justifier d’utiliser les titres obtenus à vingt
ans pour définir la compétence à cinquante ? » ([22])
Ceux qui détiennent ce diplôme n’ont aucune envie de voir
sa valeur diminuée par l’arrivée sur le marché d’individus
ayant suivi un parcours autre que le leur : combinaisons de vie professionnelle
et de cours du soir ou de périodes sabbatiques notamment. « Il
faudrait corriger le formalisme et le caractère académique des
concours par des recrutements par d’autres voies, telles qu’elles
existent dans les fonctions publiques territoriales ou hospitalières. » ([23])
Modèle pédagogique et style de commandement de notre administration
sont de la même famille. Ils reposent sur la relation verticale entre
les individus : celle du maître à l’élève
ou du détenteur du pouvoir à l’assujetti. Le cours magistral
et le décret sont des formes d’expression d’un savoir ou
d’un pouvoir qui ne se discutent guère. On est loin des vérités
provisoires et contestables qui progressent par le débat et par l’expérimentation
d’hypothèses nouvelles.
13.2.2 Formation
La fonction de sélection de l’école imprime sa marque sur
les méthodes pédagogiques et ce dès les premières
classes. Si les matières abstraites, mathématiques en tête,
tiennent une place si prépondérante dans nos cursus n’est-ce
pas parce qu’elles facilitent les classements ?
13.2.2.1 Le raisonnement déductif
L’usage « mono maniaque » ([24]) des maths affirme, avec
les « belles lettres », la place prépondérante de
l’abstraction au détriment de l’observation des faits et
de la déduction par rapport à l’induction. Théorisant
et jonglant avec des concepts, le clerc court le risque de s’enfermer
dans les équations ou la rhétorique. « Imagination, doute,
sens du concret et des nécessités » ne sont pas assez pris
en compte dans les examens de l’éna. ([25])
« l’éna encourage chez ses étudiants la certitude que
la bonne idée fait tout, qu’il suffit de trouver un bon concept
pour mener une politique intelligente. Or, faire ainsi l’impasse sur l’application
et sur la mise en œuvre promeut un type de rapports au réel qui confère à l’action
un mélange de rigidité et d’abstraction. » ([26])
La grande majorité des anciens élèves des grandes écoles
manquera, aussi, d’une pratique internationale. Réduite est la
fraction de leurs études qui aura été accomplie à l’étranger
et les stages hors de France ne sont pas systématiques. On peut opposer
ces parcours à celui d’un Jean Monnet qui avait fait des études
limitées mais dont l’expérience internationale était
grande. Son esprit, attentif aux réalités, était imaginatif.
Ses entreprises, souvent discrètes mais efficaces et s’inscrivant
dans la durée, contrastaient avec ces « mesures » médiatiques
chères à nos cabinets ministériels qui ne sont souvent
que des caricatures de l’action.
Connaissances encyclopédiques, raisonnement déductif et bonne
dialectique porteront davantage à perpétuer qu’à créer
(aucun prix Nobel n’est sorti de l’école polytechnique)
et on a décrit, au chapitre 12, la lenteur avec laquelle l’administration
s’adapte aux réalités nouvelles. Les élèves
formés par nos grandes écoles « vont jouer la sécurité.
Tout ce qui est flou, non balisé, encore ouvert et aventureux, sera
rejeté. » ([27])
13.2.2.2 L’esprit de corps
La formation n’est pas seulement celle de l’esprit. La vie quotidienne
dans certaines des grandes écoles et, chez toutes, les intérêts
communs aux anciens créent l'« esprit de corps » qui générera
des phénomènes cumulatifs : ceux qui détiennent une part
de pouvoir l’accroîtront en facilitant l’accession à des
postes de responsabilité d’anciens de la même école.
Une classe ne se nomme-t-elle pas « promotion » ?
Certes, le phénomène n’est pas propre aux anciens des grandes écoles
françaises. Les anciens de Harvard ou de Standford ne se soutiennent-ils
pas entre eux ? Mais, en France, la place de l’état dans la société et
la façon dont est organisé le commandement de l’état
et des institutions qu’il influence, donne à l’esprit de
corps une efficacité sans doute exceptionnelle.
On a vu comment les grands corps avaient conquis le contrôle des conseils
d’administration des sociétés du Cac 40 et le quasi-monopole
des postes de « pluri-administrateurs ». Des évolutions
semblables ont eu lieu au sein de l’administration ou des partis politiques.
Mais, l’esprit de corps n’est pas l’esprit d’équipe.
Dans nos écoles, les enseignants ne sont guère des adeptes du
travail collectif. Dans nos grandes écoles et leurs classes préparatoires
l’individualisme est accentué par la compétition latente
qui règne. « Il n’est guère étonnant qu’un
tel système d’essence aristocratique, accordant plus de prix à l’exploit
personnel qu’à la performance collective, soit à la source
de fortes rivalités individuelles ou plus souvent claniques. » ([28]) Le
contraste est grand entre le comportement que favorisent la formation de nos
dirigeants et le développement, dans le monde contemporain, des activités
conduites au sein d’équipes. C’est devenu vrai dans maints
ateliers ou services. Sous une autre forme, les réseaux qui se sont
constitués grâce à Internet participent de cet esprit.
Les manifestations les plus populaires mettent en scène des équipes
de football ou des groupes musicaux qui, elles aussi, valorisent des réussites
collectives.
La relation hiérarchique ne favorise pas le travail collectif que les
personnes concernées appartiennent à la même institution
ou que les difficultés à résoudre impliquent la coopération
de plusieurs organismes. Est-il imaginable de rétablir, dans certaines
banlieues, des performances honorables si les enseignants ne font pas équipe
autour d’un principal ou d’un proviseur disposant de l’autorité voulue
? Des établissements sans autonomie peuvent-ils apporter des réponses
pédagogiques adaptées, corollaire de l’ouverture à tous
de l’enseignement secondaire ? Et si les enseignants ne forment pas une
communauté pourront-ils coopérer, en tant que de besoin, avec
la justice et la police ? La relation de cause à effet est forte entre,
d’une part, les relations personnelles verticales ou le cloisonnement
des institutions et, d’autre part, la misère et la violence qui
sévissent dans nos banlieues.
13.2.3 Promotions
L’effondrement du système communiste ou les crises des capitalismes
de l’Asie du Sud-Est ont confirmé que, pour fonctionner efficacement,
les appareils politiques comme les machines économiques doivent mettre à leur
tête des hommes qui, « en situation », ont prouvé leurs
capacités. Dans les sociétés fermées les promotions
sont systématiquement biaisées en faveur de candidats qui relèvent
d’une caste, d’une formation ou d’un clan.
«
L’accès aux fonctions de direction, notamment aux emplois laissés à la
discrétion du gouvernement, ainsi que la promotion aux plus hauts postes
s’effectuent souvent dans une opacité qui contribue à décourager
les fonctionnaires les plus méritants. Les passages en cabinet ministériel,
en favorisant un accès excessivement précoce à ces fonctions,
aggravent encore cet état de fait. » ([29]) Tout se passe comme
si la politisation des promotions dans le secteur public avait été un
substitut, lamentable, à la formation au management qui s’est
développée dans le secteur privé. ([30])
Si, pour parvenir au sommet des plus grandes entreprises, les dirigeants allemands « crapahutent »,
nombre de leurs homologues ont été, en France, parachutés
au faîte des entreprises. Ce parachutage rendait incomplète la
formation de ceux qui en bénéficiaient. Dans les entreprises,
les énarques « refusent de démarrer à un niveau
modeste » affirmait Pierre Richard ([31]).
Avant d’être promus à de hautes responsabilités au
vu de leur rang de sortie, nos dirigeants n’ont guère accumulé ces
expériences et ces échecs qui rendent prudent et pragmatique. « Nous
ne sommes pas assez formés au management, à la prise de décision, à la
négociation, à la conduite des hommes et à l’amélioration
du service rendu en tenant compte des co⁄ts. » ([32]) « L’économie
dite de marché a cet avantage énorme de remettre l’orgueil
du patron à sa place. On n’est pas toujours les meilleurs, ni
les moins chers […] l’usine est comme un verbe dont le sujet est
le client […] Chaque acte se trouve sanctionné d’une manière
ou d’une autre. » ([33])
Oui, la carrière d’un individu peut être très étrangère à la
réussite des actions qu’il a conduites : celui qui, dans l’administration,
exerce une responsabilité pour une durée qu’il ignore ou
qu’il sait brève ne se comportera pas comme le cadre d’entreprise
dont la suite du parcours dépendra des succès ou des échecs
dans le poste qu’il occupe.
Certes, le système paraît avoir atteint son zénith. L’un
des parcours typique des membres des grands corps : du cabinet ministériel à la
direction d’un ministère puis à celle d’une grande
entreprise n’est plus assuré. Les privatisations d’entreprises
nationalisées et les règles de « gouvernance » imposées
par des actionnaires, en partie étrangers, ont rendu problématique
l’accès d’un ancien haut fonctionnaire à un poste
de direction d’une entreprise privée.
Les jeunes ont conscience de ces évolutions. Le nombre de candidats
au concours externe de l’éna a chuté de près de
30 % entre 1995 et 1999. L’année de préparation à l’éna à Paris
a vu ses effectifs revenir de 1 000 à 200 ([34]) et, à Sciences-Po
Paris, plus des trois quarts des étudiants choisissent les sections
préparant à l’économie privée et moins de
15 % celles qui orientent vers le secteur public (contre plus des deux tiers
il y a dix ans).
Mais il ne faut pas confondre les flux et les stocks. Le système français
pourrait bien se survivre de longues années tant nos dirigeants y sont
attachés et grands leurs pouvoirs.
«
Deux écoles seulement garantissant l’entrée dans le monde
supérieur, l’homogénéité des élites
françaises est probablement unique en Europe. » ([35]) Or,
une société close ne se réforme pas aisément. Relevons,
toutefois, une exception : la Sncf, monument de bureaucratie, effectuait la
quasi totalité de ses promotions en interne ; elle a désormais
pour objectif de recruter à l’extérieur de l’entreprise
la moitié des personnes destinées à un poste vacant.
Felix Rohatyn, étant ambassadeur des États-Unis en France, avait
participé à une réunion de chefs de grandes entreprise
françaises et américaines. « Les Français, avait-il
noté, sortaient à 95 % des grandes écoles. Les Américains
venaient à 90 % de petites villes de province et avaient fréquenté leurs
modestes universités. » ([36])
Est-il étonnant, dans de telles conditions, qu’on ait bien du
mal à discerner les politiques conçues et conduites par notre
cercle fermé de dirigeants ? Avant d’en discuter, nous avons dressé le
tableau ci-contre qui résume, de façon très schématique,
l’opposition entre deux formes de société : l’une
ouverte, l’autre fermée.
13.3 Des politiques ?
Résumons, à ce stade, nos constats et notre analyse. Si l’état
et les services collectifs co⁄tent cher — chapitre 12 — c’est
que les objectifs des services publics sont mal définis et leurs méthodes
de gestion archaques. Elles ne font, notamment, pas assez confiance aux exécutants
qui, de mieux en mieux éduqués, seraient capables de prendre
des initiatives. La décentralisation n’a pas été conduite
avec conviction. À maints égards — nationalisation du statut
des personnels des collectivités locales et des hôpitaux publics,
gestion de la santé publique ou modes de financement des collectivités
locales — on a, même, assisté à une re-centralisation.
L’ensemble étant d’une extraordinaire rigidité, a,
dès lors, le plus grand mal à évoluer. « Le ressort
extraordinaire des États-Unis c’est leur flexibilité et
leur capacité d’adaptation. » ([37])
Co⁄t élevé et gestion défectueuse. Où sont
les causes ? Les deux premiers paragraphes de ce chapitre donnent une explication
: une caste s’est emparée du pouvoir et la distribution des crédits
est son arme principale pour le conserver. « Ce qui distingue désormais
les membres de la classe publique du reste de la société, c’est
moins leurs opinions politiques que leur proximité de la dépense
publique, qu’il s’agisse d’en décider, de la distribuer
ou d’en profiter. » ([38])
13.3.1 L’absence de politiques énergiques
Essayons, maintenant, d’aller plus loin : les carences de notre nouvelle
noblesse vont, en effet, bien au-delà d’une gestion co⁄teuse. « Le
discours incessant sur la réforme de l’état finit par être
lassant. Cela fait combien d’années qu’il est repris sur
tous les tons ? » ([39]) Où sont les vraies politiques ? Notre
site abonde d’exemples d’absence de décisions ou de mesures
inutiles.
Notre nouvelle noblesse s’avère aussi incapable de mener à bien
la privatisation de Gaz de France, la réforme des retraites du secteur
public ou celle de notre système de collecte des impôts. « Avis
au dernier carré des modernisateurs : ce sont les réformateurs
qu’il faut commencer par réformer. » ([40]) Les gouvernants
qui ont manifesté une réelle volonté de changement ont
souvent adopté des méthodes défectueuses ; l’opinion
publique n’ayant pas été assez informée des enjeux
et mobilisée, les corporations affectées par la réforme
l’ont bloquée.
Il faut espérer que la réforme de la procédure budgétaire
décidée en 2 001, constituera l’amorce d’une voie
nouvelle. Elle devrait permettre une réflexion plus approfondie sur
les missions de l’état, redonner au Parlement un rôle digne
des représentants du peuple et laisser aux exécutants une plus
grande latitude dans l’utilisation des crédits qui leur sont accordés.
Par ailleurs, le quatrième volet de notre site examinera la proposition
de Christian Blanc : recourir à des référendums, ou menacer
d’y faire appel ? le chapitre 42 propose une redéfinition du rôle
de l’état et de ses modes d’intervention. Il souligne que,
pour faire face aux nouveaux problèmes de société, il
est indispensable de diagnostiquer à temps les ruptures. ([41]) Rejet
des non qualifiés par l’industrie, passage des enfants du baby
boom à la retraite, hétérogénéité des élèves
d’un enseignement secondaire ouvert à tous : autant de grands
changements auxquels nous n’aurons pas énergiquement fait face.
Au lieu d’exposer aux citoyens les enjeux et les efforts à accomplir,
c’est le « silence politique » ([42]) qui règne. « Prisonniers
d’anciennes images, ceux qui exercent le pouvoir parlent le plus souvent
aux Français comme ils eussent pu leur parler, peut-être, il y
a cinquante ans. Comme s’ils étaient immatures. » ([43])
Est-il si difficile de faire comprendre que le « colloque singulier » patient-médecin
engendre des co⁄ts non limités que la collectivité ne parviendra
jamais à assumer dans le cadre de cotisations forcément plafonnées
? Qu’il était aisé de financer les retraites quand trois
ou quatre actifs cotisaient pour un retraité et qu’il faut changer
les règles lorsque des régimes tendent vers un salarié pour
un retraité ?
Le silence des politiques engendre bien plus que des co⁄ts superflus
: il provoque les souffrances des exclus et met en cause l’unité du
pays. L’absence de décentralisation est une des causes essentielles
de la misère des banlieues, des trop nombreux échecs scolaires
et des violences qu’ils préparent.
Le troisième volet de notre site observe que « les beaux quartiers » bénéficient
des soins les plus dispendieux, des retraites les plus longues et des moyens
les plus pointus de l’éducation nationale. Des politiques dites « sociales » laissent
en réalité les plus démunis à la portion congrue.
On verra aussi, au chapitre 23, l’affadissement progressif des propositions
françaises relatives à l’Europe. Aux grands desseins des
années cinquante ont succédé les visions rabougries du
petit cénacle. Certes, certains de ses membres — tels François
Mitterrand en mars 1983 et Jacques Chirac pendant l’été 1995 — se
sont ralliés à la construction européenne et admis, sans
joie, ses contraintes ; mais ils l’ont fait en catimini, sans exposer
les raisons, pourtant impérieuses, de leur conversion. Demain, nous
nous résignerons à l’entrée au sein de l’Union
d’une dizaine de nouveaux membres sans que les citoyens aient débattu
des conséquences de cette nouvelle étape telles que la nécessaire
réforme du gouvernement de l’Europe et la révision de la
politique agricole commune.
Un rapport au premier ministre ([44]) a, par ailleurs, souligné que
la forte croissance de l’économie américaine des années
quatre-vingt dix s’expliquait largement par la meilleure coordination
des politiques monétaire et budgétaire (policy mix), mais nos
gouvernements se sont gardés de promouvoir une telle coordination sur
le vieux continent. Au lieu de faire un pas énergique en direction d’un
système fédéral, on a pris appui sur deux années
de bonne croissance pour conserver le statu quo. On a voulu croire que les
cycles économiques appartenaient au passé et que les seules mesures
qui comptaient étaient celles qui, accroissant le nombre des allocataires,
pouvaient être baptisées de sociales.
13.3.2 Des mythes de remplacement
Bien qu’elle soit peuplée de citoyens éduqués et
plutôt raisonnables, la France, sans doute en raison de la prodigieuse
histoire qu’elle garde en mémoire, reste attachée à une
puissante mythologie, y compris à des mythes qui, nés dans un
contexte dépassé, ne sont plus de saison.
La gauche française a, ainsi, eu le plus grand mal à renoncer à des
visions « révolutionnaires » que les événements
survenus en 1917 à St Petersbourg avaient réveillées.
En 1981 et 1982, alors que des privatisations avaient déjà eu
lieu chez ses voisins, la France a tenté d’opérer une « rupture
avec le capitalisme » et d’instaurer un « socialisme à la
française » avant que les réalités ne lui sautent à la
face et que François Furet ne rédige, en 1984, Le passé d’une
illusion.
Aujourd’hui, la forteresse étatique et ses bastions, l’état
providence et les services publics « à la française »,
cherchent à justifier leurs imposantes dimensions par leur caractère « social ».
Il est vrai que nous avons la plus forte proportion d’allocataires dans
la population et, ce qui, dans notre système, va de pair, la plus forte
proportion de fonctionnaires. Le troisième volet de notre site démontre
que maintes mesures dites « sociales » sont de véritables
impostures. Loin de réduire l’exclusion, elles l’aggravent
au point de mettre la cohésion & shy ;
sociale du pays en danger.
Les gérants de la forteresse ne seront pas capables de redresser la
situation. Il faut que les citoyens s’en mêlent (c’est l’objet
du quatrième volet de notre site). « En démocratie, c’est
le peuple et non l’état qui est censé avoir
raison. » ([45]) Annexe
Système élitiste fermé
Système ouvert
à l’école compétition et individualisme ; peu d’activités en équipe
Travail d’équipe.
Primauté donnée à l’abstraction.
Observation, sport, arts, éducation par l’action.
Sélection précoce d’une élite en utilisant des critères abstraits.
Promotions progressives tenant compte de l’expérience acquise, des qualités humaines et des résultats obtenus.
« Prépas », grandes écoles, Grands corps = Noblesse d’état et élite fermée.
Élites d’origines sociales et de formations diversifiées.
Dans l’administration, les responsables choisissent trop rarement leurs collaborateurs, les statuts limitent leur influence dans les promotions ou les sanctions, il est, dès lors, difficile de faire naître et d’entretenir l’esprit d’équipe et, donc, de gérer.
Intervention des responsables dans le choix, la promotion, la rémunération et les sanctions des collaborateurs.
Centralisme et désignation des responsables selon des processus souvent ubuesques.
Décentralisation des décisions mais choix soigneux des responsables.
Instructions détaillées aux exécutants leur laissant peu d’initiatives et d’autonomie.
Mise en évidence des objectifs et délégations dans l’exécution.
Faible participation des exécutants.
Faible coopération des divers corps opérant dans un même
domaine.
Large autonomie donnée à des exécutants encouragés à travailler
en équipe.
é
quipes pluridisciplinaires.
Pas assez de confrontation entre moyens engagés et résultats obtenus.
Définition des résultats attendus et mesure des performances réalisées. Confrontation entre moyens et résultats, i.e. examen de la rentabilité.
Peu d’évaluations de l’efficacité des mesures décrétées
; contrôles trop formels que la solidarité des élites rend
peu efficaces.
Promotions largement à l’ancienneté.
é
valuations approfondies. Primes et options liées à ces évaluations.
Graphique
1 universités et grandes écoles
effectifs en milliers
source : ministère de l’Éducation nationale
13 Une nouvelle noblesse 1
13.1 Puissance d’une caste 2
13.1.1 Les postes clefs de la vie politique 2
13.1.1.1 Parlement et partis politiques 2
13.1.1.2 Instances dirigeantes 4
13.1.1.3 Ministres et Président de la République 4
13.1.2 Feu l’indépendance de l’administration 5
13.1.3 Les entreprises nationales 7
13.1.4 Une colonisation du secteur privé désormais contestée 8
13.2 Sélection et promotion nobiliaires 10
13.2.1 Sélection 11
13.2.2 Formation 13
13.2.2.1 Le raisonnement déductif 13
13.2.2.2 L’esprit de corps 14
13.2.3 Promotions 15
13.3 Des politiques ? 17
13.3.1 L’absence de politiques énergiques 18
13.3.2 Des mythes de remplacement 20
Annexe 22
[1] Pierre Bourdieu, La noblesse d’état, Grandes écoles et esprit de corps, Les éditions de minuit, 1989.
[2] Pierre Bourdieu, La noblesse d’état, op.cit.
[3] Jean Lacouture, Mitterrand — une histoire de Français, Seuil, 1998.
[4] Martine Aubry, Le choix d’agir, Albin Michel, 1994.
[5] Notre état, R. Fauroux et alii, R. Laffont, 2001.
[6] Fonctions publiques, enjeux et stratégies, Commissariat général au plan, rapport du groupe présidé par Robert Cieutat, 2000.
[7] Yves Cannac, Chère puissance publique, Sociétal, septembre 1998.
[8] Renaud Denoix de Saint Marc, Journal du Dimanche, 21 janvier 2 001.
[9] Yves Cannac, idem.
[10] Fonctions publiques, enjeux et stratégies, op.cit
[11] Notre état, Roger Fauroux et alii, op.cit.
[12] Pierre Bauchet, Comprendre l’économie française, Economica, 1999.
[13] Notre état, Roger Fauroux et alii, op.cit.
[14] Le tableau et le passage qui suivent reposent sur une étude de Michel Bauer et Bénédicte Bertin-Mourot, Administrateurs et dirigeants du CAC 40, CNRS et Boyden, Paris 1997.
[15] Christine Ockrent et Jean-Pierre Sereni, Les grands patrons, Plon, 1 998, interview de Jean-Louis Beffa, Président de Saint-Gobain.
[16] Notre état, Roger Fauroux et alii, op.cit.
[17] Fonctions publiques, enjeux et stratégies, Commissariat général au plan, rapport du groupe présidé par Robert Cieutat, 2000.
[18] Jacques Julliard, lettre de démission, Le nouvel observateur, 15-21 juin 2 000.
[19] Pierre Bourdieu, op.cit.
[20] Marie-Françoise Bechtel, Directrice de l’éna, Le Monde 24 octobre 2000.
[21] Jacques Attali, Pour un modèle européen d’enseignement supérieur, Stock, 1998.
[22] Philippe Meirieu, L’école des parents, Plon, 2000.
[23] Fonctions publiques, enjeux et stratégies, Commissariat général au plan, rapport du groupe présidé par Robert Cieutat, 2000.
[24] François Dubet, Pourquoi changer l’école, Textuel, 1999.
[25] Michèle Puybasset, Conseillère d’état, rapport au ministre de la fonction publique, avril 1999.
[26] Michel Crozier, Une crise de vocation, Le Figaro, 6 mai 2 001.
[27] Michel Crozier, La crise de l’intelligence, Seuil, 1995
[28] Notre état, Roger Fauroux et alii, op.cit.
[29] Notre état, Roger Fauroux et alii, op.cit.
[30] Luc Rouban, Futuribles, avril 2001.
[31] Les Grands patrons, op. cit. interview de Pierre Richard, Président de Dexia.
[32] Critiques des élèves de l’Ena à l’égard de la formation qu’ils reçoivent, Le Monde, 28 avril 1999.
[33] François Michelin, Et pourquoi pas ? Grasset, 1998.
[34] Le Monde, 3 octobre 2000.
[35] Michel Crozier et Bruno Tilliette, Quand la France s’ouvrira, Fayard, 2 000.
[36] Le Débat, janvier 2 001.
[37] Frédéric Douzet, Etats-Unis, fragilité d’une superpuissance, La revue internationale et stratégique, été 2 001.
[38] Pierre-Patrick Kaltenbach, Tartuffe aux affaires, Les éditions de Paris, 2 000.
[39] Renaud Denoix de Saint Marc, Vice Président du Conseil d’état, Le Journal du Dimanche, 21 janvier 2 001.
[40] Marcel Gauchet, Le Débat, septembre 2 000.
[41] Michel Crozier, La crise de l’intelligence, Point Seuil, 1998.
[42] Francis Massé, Le silence politique, Ouest éditions, 2 000.
[43] Jean Denis Bredin, Le Monde, 1er déc. 2 001.
[44] Plein Emploi, rapport de Jean Pisani-Ferry, CAE, 2001.
[45] Notre état, Roger Fauroux et alii, op.cit.