L’histoire peut être considérée comme un long cheminement
de l’individu vers son autonomie dans la tribu. Loin derrière,
viendraient la recherche d’une relation moins déséquilibrée
entre les forts et les faibles et l’émergence du rôle des
femmes dans la cité. Une évolution a bien eu lieu qu’il
s’agisse de la fin de la colonisation et de l’apartheid ou du développement
de la protection sociale ; elle a été tardive et timide.
Certains avaient cru que les rails de l’histoire guidaient vers un progrès
continu, puis, les guerres mondiales et les barbaries du XXe siècle
ont rappelé que des retours en arrière, sanglants et durables,
pouvaient se produire. Les dislocations des Empires de Rome et de Constantinople
comme celles, plus proches de nous, de Vienne ou de Moscou, n’ont-elles
pas été suivies d’effroyables régressions ?
Une autre vision extrême séduit une fraction de l’Islam
: aucun progrès n’étant possible, il faudrait tendre à revenir à l’ordre
qui régnait au temps du prophète. Alors que des communautés
islamiques avaient été parmi les plus évoluées
au monde comment expliquer une apologie de la régression dont on vient
de voir à quoi elle pouvait conduire ? Faut-il croire que les destructions
de Gengis-Khan ou de Tamerlan, ayant ruiné les civilisations de leur
temps, ont, du même coup, annihilé l’idée de progrès
? L’inspirateur des attentats du 11 septembre 2001 est une caricature
mais elle peut être évocatrice, aux yeux de certains, de la fondation
de l’Islam par un chef de clan devenu un chef de guerre auto proclamé.
Certains héritiers de Mahommet affirment que l’Islam doit régir
la vie de la communauté, sous tous ses aspects.
Jésus, au contraire, avait refusé de participer à la résistance
contre l’occupant romain et l’évangile a convié les
fidèles à distinguer ce qui appartient à César
de ce qui appartient à Dieu. Il est vrai que, trois siècles plus
tard, le Christianisme est devenu la religion de l’Empire et que, dès
lors l’imbrication du religieux et du politique devint, aussi, la norme,
justifiant, le cas échéant, le recours à la violence.
Le point ultime de cette confusion fut atteint par la proclamation, à Augsbourg,
en 1555, de la règle simplificatrice, si choquante à nos yeux
: « Cujus regio, ejus religio ».
Cependant, dès le XIIe siècle, des marchands cultivés, à Venise
puis à Amsterdam, qui souhaitaient s’affranchir de la tutelle
combinée du prince et de l’évêque, fondaient des
cités dans lesquelles le pouvoir religieux n’était plus
dominant. Pour assumer des risques considérables ils devaient les partager
et découvraient les mérites de la libre association à but
lucratif. Le capitalisme naissait, la concurrence commençait à remplacer
l’extermination, mais le commerce était encore loin de pouvoir
assurer une relève radicale de la guerre.
Sans idéaliser les nouveaux états d’Amérique que
visitait Tocqueville — n’allaient-ils pas exterminer les Indiens
et développer l’esclavage ? — on constate qu’une étape
décisive dans la distinction des domaines fut franchie lorsque ces états
décidèrent de se fédérer (voir le € 1112
ci-après). Les citoyens pratiquaient bien leur religion mais aucune église
n’était autorisée à avoir une position privilégiée,
système qui était bien éloigné de celui des pays
latins même si, en France, nos monarques — le Roi soleil à la
recherche de sa plus grande gloire au premier chef — avaient déjà contribué à la
dissociation du religieux et du politique.
L’histoire est pour une bonne part (pour l’essentiel ?) faite par
les individus à la recherche de leur destin et, parfois, par la révolte
des plus faibles, et, moins qu’on ne l’a enseigné aux petits
Français, par des Deus ex machina : Rois de droit divin, leaders de
la Révolution, Napoléon ou Général de Gaulle. Cette
vision d’une l’histoire faite par des chefs de guerre avait forgé l’absolu
national.
Les attentats du onze septembre n’auront pas été l’affrontement
de civilisations mais celui de deux façons de concevoir l’histoire
et la vie en société. Aujourd’hui, les citoyens éduqués
vivent dans un monde ouvert. Ils cherchent la vérité par l’observation
des faits, la discussion, le raisonnement inductif et l’expérimentation.
Ils croient aux vertus d’écosystèmes décentralisés
et bâtissent des fédérations librement décidées.
Les individus sont capables de manifester une réelle autonomie. Celle-ci
se distingue de l’individualisme : le travail en équipe comme
de multiples réseaux se développent.
Cependant ces évolutions butent, en France notamment, sur les rémanences
de l’ordre ancien que nous avons évoqué. Alors que la société civile
s’ouvrait largement sur l’extérieur et devenait, par la
force des choses, plus fluide, un personnel politique, issu pour l’essentiel
de l’administration se constituait en un corps de plus en plus fermé.
Il édifiait une caste pour gérer un état qui devenait
une forteresse.
Cette nouvelle noblesse entend régir le pays par décret. Elle
accumule des mesures qui gonflent la dépense collective dont le poids
et la gestion conservatrice, loin d’éviter l’exclusion,
favorisent son extension. Elle n’est guère attentive aux souffrances
des habitants du « tiers-monde ». Une politique agricole commune
est défendue bec et ongles, alors même que les subventions versées
aux exportations de céréales contribuent à détruire
les agricultures en Orient ou en Afrique. Sur notre sol, les plus démunis
ne sont guère incités à conquérir leur autonomie
et les citoyens, infantilisés, ne sont pas consultés sur les
fins ni réellement associés à la gestion des organismes
collectifs. Une idéologie, baptisée de sociale, est exploitée
par des leaders anxieux de garder leur pouvoir. Elle masque une conduite clientéliste.
Les tenants de la forteresse freinent aussi bien la construction de l’Europe
qu’une vraie décentralisation ; cette dernière impliquerait
que soit reconnue les responsabilités d’institutions intermédiaires
au sein desquelles l’esprit d’association prévaudrait. Or,
la France a, depuis les « Lumières », mis l’accent
sur un individualisme outrancier. Fidèle à Rousseau, la République
proclame qu’entre l’état et ce citoyen, rien ne doit s’interposer.
Nos écoles, nos tribunaux, notre médecine retiendront ce schéma
; nos statuts et nos règles établiront une sorte d’absolutisme
de l’enseignant, du magistrat ou du médecin. L’abstraction,
l’esprit déductif, l’affirmation péremptoire et les
brillantes idées dominent. Les membres de la caste qui nous dirige sont
sélectionnés par les concours. Nouveaux despotes éclairés,
ils peuvent ne connaître ni patron ni travail collectif.
Les rémanences d’un « système français » archaque
freinent et, parfois, bloquent les élans d’un pays qui a montré ses
capacités à évoluer. Tel est le sens de ce chapitre. Les
deux suivants traitent du poids et du comportement du secteur public.
11.1 — Un système monarchique et patriarcal page
11.2 — Machisme et conservatisme page
11.3 — État prégnant et individualisme page
Les graphiques mentionnés dans le texte ainsi qu’une table des
matières détaillée se trouvent à la fin du chapitre.
11.1 Un système monarchique et patriarcal
En Europe, jusqu’au siècle dernier, rien n’aura été « plus
rebelle à l’idée de pluralité que la vérité religieuse. » ([1])
tandis que les mystiques rêvaient d’un « Un » collectif — la
religion, reliant l’homme à une divinité, ne peut-elle
relier les hommes entre eux ? — les politiques instrumentalisaient le
protestantisme et le catholicisme. Certes, en France, à la fin du XVIe siècle,
un compromis, ayant été négocié par Henri IV, la
guerre civile avait fait place à une trêve. Pendant un petit siècle,
la France, fait rare en Europe, toléra la foi protestante tandis que
le Roi affirmait son pouvoir. La noblesse payait le prix de ses comportements
frondeurs et de son incapacité à s’organiser en forces
cohérentes.
11.1.1 Un pouvoir dit absolu
Ce n’est donc pas un hasard si, quatre ans après le massacre de
la Saint-Barthélémy (1572), Jean Bodin écrit les six livres
de La République. Pour Bodin, le souverain fait la loi, la casse et
décide en dernier ressort ; il déclare la guerre et proclame
la paix.
La vision d’un Louis XIV décidant ainsi de tout, en fonction de
son bon plaisir, fut confortée par les historiens du XIXe siècle.
En réalité, ce monarque, dit absolu, tenait soigneusement compte
des intérêts, des désirs et des capacités de résistance
de ses sujets ; il gouvernait souvent par la persuasion ou la négociation.
La pratique du pouvoir du Général de Gaulle peut-elle nous aider à comprendre
le fonctionnement d’un tel régime, beaucoup moins absolu qu’on
ne l’a dit ?
Tout en rétablissant le catholicisme dans sa situation de monopole et
de religion d’État, le Roi Soleil l’encadre. Il réunit « autour
de lui tous les talents m⁄ris depuis le début de la régence
pour former, enfin, une académie française complète :
architectes et jardiniers, peintres et sculpteurs, tapissiers et passementiers,
instrumentalistes et chanteurs, comédiens et poètes. » ([2])
Dès lors, l’église cesse de régner sur les arts
et les lettres ; les splendeurs de Versailles tendent à éclipser
celles des cathédrales.
Mansart construit plus de châteaux et de bâtiments publics que
d’églises. Couperin et Lulli composent plus de musique de chambre
que de messes. Comme Racine et Molière, ils sont mobilisés pour
le culte du Roi. Louis XIV entend non seulement que les arts et leur imaginaire
le servent mais aussi régner sur la justice comme sur l’économie.
Le mythe de la toute puissance passe du domaine religieux au civil. L’État
accède à une forme de transcendance théâtralisée.
La Révolution, en décapitant le Roi, entendait bien s’approprier
cette transcendance. À son tour, elle franchissait une étape
dans ce très long « processus de sortie de la religion des sociétés
contemporaines. » ([3]). Mais la dissociation, loin d’être
instantanée, devait prendre plus de deux siècles pour se réaliser.
Comme les « partis » dans les guerres de religion, comme les monarques
qui élargissaient le pré carré français, les révolutionnaires
utilisèrent les guerres pour mobiliser les citoyens et leur imposer
leur pouvoir. La guerre aura ainsi été un facteur essentiel de
la construction du « système français. » Le rôle
du Général de Gaulle dans la France du XXe siècle
est-il séparable de la guerre, conflit mondial d’abord, guerre
d’Algérie ensuite ?
11.1.2 Aux États-Unis, des pouvoirs relatifs
Tout autre fut le parcours des immigrés qui firent la Révolution
américaine. ([4]) Certes, « la religion a donné naissance
aux sociétés anglo-américaines » ([5]) et, à la
veille de la guerre d’Indépendance, huit des treize colonies avaient
décrété un culte officiel et quatre autres indiqué une
préférence pour l’un des cultes protestants. Toutefois,
lorsque la constitution de l’état fédéral fut élaborée,
le premier amendement défendit de faire « aucune loi relativement à l’établissement
d’une religion ou en interdisant le libre exercice. » Aucune église
ne connaîtra, sur l’ensemble des états-Unis, cette symbiose
avec l’État qui était de règle en Europe. Les Américains
suivaient, ainsi, le précepte de Benjamin Constant : « le corps
social ne doit commander aucun culte ; il n’en doit repousser aucun. » Dès
le départ, l’état fédéral instaurait la séparation
des domaines religieux et politique.
Lecteurs de la Bible, ayant développé leur sens critique, ces
protestants élisaient, le plus souvent, les responsables de leur paroisse
qui, à leur tour, choisissaient le pasteur. La culture anglo-saxonne
de la délibération et du contrôle mutuel s’épanouit.
En Amérique, « au sein de la commune, on voit régner une
vie politique réelle, active, toute démocratique et républicaine
[…] La commune a été organisée avant le comté,
le comté avant l’État, l’État avant l’Union. » ([6]) « Les
Anglo-Américains ont su tirer de la démocratie sociale, la démocratie
politique. » ([7]) Tout pouvoir est limité par des contre pouvoirs
formels, des « check and balance. » On exige des dirigeants qu’ils
soient fiables et rendent des comptes (accountability). Cette société du
nouveau monde empêcha, aussi, la reconstitution d’une noblesse.
Pratiquée à la base avant d’être fédérée,
cette démocratie écartera la toute-puissance d’un pouvoir
centralisé et de ses décrets. Elle croit à la force de
la jurisprudence, de la common law et du contrat privé. Le contrat social
naît d’un accord délibéré des citoyens.
Retenons cette synthèse : en Amérique « l’histoire
a subordonné l’État à la société,
(en Europe) elle livre la société à l’État. » ([8])
La forte dominante protestante de ce nouveau monde explique-t-elle, comme Max
Weber l’a cru, sa réussite économique ? Il en a été beaucoup
débattu. Il semble en tout cas acquis qu’une société relativement
fluide, où la confiance que se font les individus joue un plus grand
rôle que l’autorité est favorable à la diffusion
des innovations. La France des corporations, qu’encourageait Colbert,
ou l’Union soviétique et, depuis le Xve siècle, les
nations qui se réclament de l’Islam ont montré que sciences,
technologies ou sociétés se figent lorsqu’elles demeurent
sans contestation ni concurrence.
11.1.3 La quête persistante de l’absolu
Si, pour les Américains, la politique est le domaine du relatif, la
quête d’un absolu en ce domaine n’a, au contraire, cessé de
tarauder l’esprit français.
Le siècle des lumières et celui qui le suivit, développèrent
d’abord le thème du progrès qui allait opposer de nouvelles
idéologies à des ordres anciens, foncièrement passéistes.
([9]) Pour ces derniers, en effet, l’origine du monde précède
l’apparition de la volonté de l’homme. Mais, bientôt,
les idéologies allaient proposer aux sociétés de construire
leur avenir. L’origine du monde avait relevé de la foi ; il en
irait de même de son devenir.
Que les idéologies aient eu un caractère religieux n’est
pas propre à la France mais, chez elle, ce phénomène eut
une portée politique plus grande qu’ailleurs. Les révolutionnaires
de 1789 étaient convaincus qu’il suffit aux citoyens d’élire
des représentants pour que, par leur bouche, la vérité soit
révélée. Il leur semblait inutile de faire participer
les électeurs à des débats entre des partisans de thèses
opposées. Entre la nation souveraine, incarnée par les représentants
du peuple, et ce dernier : rien. Pas de corps intermédiaires.
La République a, ainsi, édifié une véritable religion
de l’état. L’école laque fut placée en son
cœur, les instituteurs méfiant du monde paysan et des femmes, redoutaient
qu’ils ne fussent sous l’emprise de l’Église.
Les républicains avaient quelques raisons de penser que la démocratie
restait fragile. Lorsque les Républiques trébucheront, les Français
en reviendront brutalement à des régimes personnels, monarchiques
voire autoritaires : Napoléon, Napoléon III, Vichy, et, d’une
certaine manière, la Ve République.
Des Révolutions ont beau se produire, la rémanence de certaines
idées peut être puissante. Il ne suffisait pas que l’église
soit séparée de l’état pour que soit achevé le
processus aboutissant à sortir la politique du domaine du religieux… ou
de ce qui lui en tenait lieu.
François Furet a montré la filiation qui a existé dans
l’esprit — ou l’inconscient — de maints Français,
entre notre Révolution en quête d’absolus et désireuse
de changer la société et celle de 1917. Dans les années
cinquante, nombre de nos concitoyens étaient encore séduits par
les mirages apparus dans les brumes de Saint-Pétersbourg. Éduqués
dans une école qui, encore imprégnée de volonté hétéronomique,
privilégie la déduction abstraite à l’observation
des faits, combien de normaliens refuseront de prendre en compte les témoignages
venus du goulag ? Dans les années quatre-vingt encore, des militants
de gauche « rêvaient à voix haute une histoire imaginaire,
automatique et linéaire, d’avance écrite et déjà lue
qui n’avait guère de rapport avec l’histoire réelle. » ([10])
Toujours est-il que le socialisme, qui avait suscité la Révolution
d’octobre, a engendré l’état-providence et donné une
nouvelle jeunesse à l’idée étatique.
11.1.4 La seconde jeunesse de l’étatisme
L’URSS, avait joué un grand rôle au sein des coalisés
qui écrasèrent le nazisme et son système bénéficia à l’Ouest
du prestige des vainqueurs, en tout cas dans les pays latins et catholiques,
car le Nord de l’Europe, sans parler des Usa, ne partagea guère
cet engouement.
On refusait d’écouter ceux qui dénonçaient les procès
et les répressions. La planification semblait fonctionner. Le collectivisme
promettait de réaliser cette égalité dont les Français
ne cessaient de dire qu’elle était leur idéal. La toute
puissance de l’État revenait ainsi en force avec de nouveaux objectifs
qui étaient sociaux et de nouveaux moyens, d’ordre économique.
Les Français étaient heureux, persuadés qu’une fois
encore des conceptions qu’ils avaient faites leur allaient s’imposer
au monde entier.
Le Général de Gaulle, gouvernant au début et vers la fin
des « trente glorieuses », contribuera à la renaissance
du modèle étatique. Le sentiment national revivait. Un chef de
guerre, sorte de monarque républicain, conduisait, à nouveau,
la nation et, ô miracle, il voyait dans le Plan une « ardente obligation ».
La démocratie chrétienne, de son côté, était
porteuse d’un remords : le progrès de l’économie
avait laissé subsister pauvreté et inégalités et
mieux organiser la solidarité lui convenait. La « question sociale » était
posée depuis fort longtemps mais les fusillades de 1848 avaient montré les
difficultés que la République avait à concilier la liberté et
des droits sociaux effectifs. Nationaliser et planifier la reconstruction des
réseaux de transport, de la production d’énergie et de
l’industrie lourde ne s’imposait-il pas ? Et puis, les partisans
de l’économie privée avaient, en trop grand nombre, sympathisé avec
le régime de Vichy, pour avoir, dans les années qui suivirent
la seconde guerre, voix au chapitre.
Les chocs pétroliers et la crise allaient clore cette épopée
de près de trente ans pendant laquelle la population avait grandi et
l’économie galopé. Certes, les dépenses collectives,
les impôts et les cotisations s’étaient emballés
mais les prestations publiques étaient évidentes : la Sécurité Sociale
contribuait grandement à l’amélioration de la santé et à l’allongement
de la vie ; l’enseignement secondaire était généralisé.
Des dépenses collectives accrues n’empêchaient d’ailleurs
pas que les revenus individuels s’élèvent. Grâce
aux métiers manuels notamment, les plus modestes et les immigrés
s’intégraient dans la société. Des cités
remplaçaient les bidonvilles.
En France plus qu’ailleurs, l’atome, qui avait été guerrier,
allait remplacer le noir charbon pour produire l’électricité.
L’État et son avatar, l’état-providence, se montrait
donc aussi prestigieux qu’aimable, aussi planificateur que prévoyant.
Les personnels administratifs et politiques, pour leur part, se réjouissaient
de l’extension des pouvoirs que la seconde jeunesse de l’étatisme
leur donnait.
11.1.5 La gauche au pouvoir
Dans les années soixante-dix, les gouvernements de droite, dominés
par d’anciens hauts fonctionnaires, ont gardé à l’État
sa large emprise sur la société et sur l’économie.
Ils ont, par exemple, nationalisé la sidérurgie. Les socialistes
français, jadis hostiles à l’étatisme, croyaient
désormais en ses bienfaits et les marxistes approchaient du but : l’État
dominerait l’économie et les représentants des travailleurs
contrôleraient l’État. Revenue au pouvoir en 1981, la gauche
a jugé bénéfique que l’État accroisse largement
un domaine déjà considérable.
Elle a eu recours à des solutions qu’on qualifiera, par euphémisme,
d’inadaptées et que les socialistes allemands avaient rejetées
depuis belle lurette : nationalisations, fortes embauches de fonctionnaires,
39 puis 35 heures imposées, hausse répétée
du Smic, instauration de la retraite à 60 ans. N’est-ce pas l’attachement à de
vieux schémas de pensée qui empêche la gauche de s’adapter à des
circonstances nouvelles ? Nous développerons longuement ce point au
chapitre 32 à propos des politiques de l’emploi. La gauche n’avait
pas su élaborer une politique algérienne ; elle ne saura pas
rallier à temps la social-démocratie de maints de ses homologues
européens.
«
Nous avons gouverné pendant les années quatre-vingt avec des
programmes écrits dans les années soixante-dix sur des idées
des années soixante. » ([11])
Fallacieux, les objectifs économiques et sociaux des nationalisations étaient
seconds. Après s’être rendu au Panthéon, François
Mitterrand, voulait, avant tout affirmer son pouvoir et réduire les « puissances
d’argent » ; les Fouquet du XXe siècle. D’où la
nationalisation à 100 % en dépit des avis contraires émis
par plusieurs conseillers.
D’autres mesures furent également décidées de façon
autoritaire. « Il faut que nous nous rappelions le coup de poignard du
Président de la République en 1982, quand il a dit d’accord
pour les 39 heures payées 40. Il a stoppé le processus du
temps de travail négocié qui commençait à s’opérer. » ([12])
La pratique monarchique du pouvoir par François Mitterrand permettra
aussi que se poursuive la conquête de la forteresse France par une nouvelle
noblesse d’État (Voir les chapitres 12 et 13).
Certains leaders de la gauche, telle Martine Aubry, s’interrogent : « que
reste-t-il de la passion violente de l’état pour la souveraineté ?
de sa toute-puissance ? de sa majesté ? c’est un nouvel imaginaire
qui s’installe, incarné par d’autres allégories :
le marché, l’opinion, le juge. » ([13]) Laurent Fabius,
lui aussi, doute : « les aspirations de jadis, confiant à l’état
la recherche de la perfection du bonheur, n’étaient-elles pas
trop vastes ? » ([14]).
Mais, les rémanences sont puissantes. Colbert survit dans les comportements
de plusieurs ministres comme dans les attentes de citoyens. Les Français,
votant à gauche comme à droite, ont été satisfaits
de la privatisation de chaînes de télévision mais près
de la moitié d’entre eux souhaite toujours que l’état
régisse rigoureusement les licenciements.
11.1.6 Une France verticale
Alors que nous nous sommes ouverts, de plus en plus largement, à un
monde qui appelle les initiatives, notre société est restée
imprégnée d’une vision réductrice : un monde de
citoyens « atomisés » et passifs. Ce ne sont pas seulement
nos institutions politiques qui restent empreintes de monarchisme. Dans les
domaines de la famille, de l’entreprise ou de l’école, la
France demeure « verticale ».
S’associant peu et nostalgiques d’un ordre social garanti par une
autorité forte, les Français participent à une démocratie
au rabais. Le pivot de notre système politique est le Président
de la République élu par une « conjonction magique, imprévisible
et transcendante entre un homme et un peuple. […] L’institution
est fondamentalement monarchiste, unitaire, religieuse et hiérarchique. » ([15])
Elle dessaisit les partis politiques, ceux de droite notamment, qui, réduits
au rôle de machine électorale, tournent à vide en dehors
des campagnes présidentielles.
On a loué le Général de Gaulle pour avoir doté la
France d’une constitution efficace. En réalité, elle a
donné des pouvoirs excessifs à l’exécutif et au
chef de l’État qui, une fois élu, peut décider seul
dans tous les domaines où son autorité l’emporte (sauf
en période de cohabitation avec un gouvernement d’un autre bord).
François Mitterrand, après avoir tant critiqué cette constitution,
abusa des pouvoirs qu’elle lui conférait pour prendre des mesures
inadaptées à l’univers d’aujourd’hui.
Dans l’ordre familial, des ethnologues, ont montré que le Bassin
parisien a réussi, à l’occasion de la Révolution, à imposer à la
France son organisation : un père autoritaire assurant l’égalité entre
les enfants par son testament notamment. La tyrannie du père est supportée à condition
que l’égalité soit respectée.
On retrouve le monarchisme dans l’étendue des pouvoirs non seulement
de notre Président de la Ve République mais aussi du Pdg
institué par Vichy. Et les parcours de la majorité de nos grands
patrons ont été propices au maintien, dans nos entreprises, de
structures autoritaires. D’autant plus qu’ils ont eu, en face d’eux,
jusqu’à l’arrivée des pension funds américains,
des actionnaires de peu de poids (voir, sur ce point, le chapitre 13).
Même s’il est désormais contesté, ce modèle « vertical » reste
en vigueur dans nombre de firmes. Ayant interrogé plus de 100 000 salariés
de la Cie IBM dans 72 pays, une étude ([16]) a conclu que la France était
le pays où la distance hiérarchique entre supérieur et
subordonné était, de loin, la plus grande du monde occidental.
Ces pouvoirs forts vont de pair avec un élitisme mal conçu. « Nous
sélectionnons sans répit et conduisons, par des sentiers de plus
en plus étroits, l’élite de nos jeunes vers les mécanismes
subtils et féroces des concours nationaux — une expression
qui n’est traduisible dans aucune langue, sinon peut-être en chinois
mandarinal — qui déterminent la cohorte étroite des décideurs
de notre société […] Nous perdons à ce jeu malthusien
l’occasion d’enrichir et de renouveler nos élites. » ([17])
Qui examine les origines familiales des promotions récentes de nos grandes écoles
ou de nos hauts fonctionnaires, constatera que « l’ascenseur social » est
bien en panne.
Autocratisme, faible concertation, place trop limitée laissée
aux initiatives, promotions ouvrières peu nombreuses, formation insuffisante
du personnel d'« exécution » et licenciements expérimentés
par nombre de salariés ont engendré dans les entreprises des
réactions de peur lorsque des novations techniques ont été envisagées
: on a craint qu’elles ne réduisent l’emploi. Dès
lors on peut se « demander si les relations sociales en France ne sont
pas un obstacle à la compétitivité. » ([18]) Et
le dialogue social, loin d’être meilleur dans le secteur public,
est plutôt plus difficile, en partie parce que les acteurs ne sont guère
préparés à la négociation et au compromis, en partie
parce que trop de décisions demeurent prises à l’échelon
central.
Dans la tentative avortée de 2 000 pour réformer l’administration
fiscale, « l’état, les organisations syndicales ou les agents
de l’état eux-mêmes, tout le monde a semblé d’accord
pour jouer sur des passions, des mythes, des principes, là où une
analyse même rapide aurait permis d’identifier des jeux d’intérêt
souvent très banals et donc négociables. » ([19])
11.2 Machisme et conservatisme
Vouloir conserver ce qui existe est naturel et le conservatisme n’est
condamnable que lorsqu’il s’oppose à tout changement. Que
ceux qui détiennent un pouvoir autocratique soient peu ouverts aux évolutions
est assez compréhensible : ne risquent-elles pas de mettre en cause
leur position ? Dans une démocratie, la chose est moins acceptable mais
elle advient si les leaders ont réussi à constituer un corps
fermé, aboutissement d’une filière quasiment unique ; dans
cette situation, dont la France se rapproche, se maintenir au pouvoir l’emporte
sur le désir de faire des réformes appropriées. Il est
vrai que le conservatisme n’est pas une chose nouvelle en France et qu’il
est bien ancré.
11.2.1 Un conservatisme peu libéral
Jusqu’aux années soixante, notre pays aura mené des guerres
coloniales auxquelles Anglais et Hollandais avaient renoncé. Restée
rurale plus longtemps que ses voisins, la France continue à défendre
ses agriculteurs prospères, au-delà de toute raison. Notre Sénat,
encore très rural, est, en maints domaines, exagérément
conservateur.
Nombreux sont les Français qui votent pour le Front national, l’extrême
gauche ou le parti communiste lesquels prônent le protectionnisme comme
des formes dépassées d’organisation sociale.
Dans l’hiver 1995, le gouvernement Juppé a provoqué, par
des maladresses il est vrai notables, des manifestations étonnantes en
faveur du statu quo ! Qu’on ne touche ni aux retraites ni à l’organisation
de la Sncf, ni à celle de la gestion de l’assurance-maladie.
Maintes institutions françaises n’ont évolué que
fort lentement. Notre justice a été longtemps subordonnée
aux gouvernants. Aujourd’hui encore, elle abuse de la détention
provisoire et notre police est critiquée par les instances européennes
pour une brutalité que plusieurs ministres de l’intérieur
ont encouragée. À l’égard des réalités
et diversités régionales la République et son école
auront longtemps pratiqué le nivellement, les armes à la main
si nécessaire.
Nous sommes également restés plus machistes que maints de nos
voisins ; nous tolérons, au-delà du raisonnable, les postures
mâles, la virilité s’accompagnant fièrement de violences
: le fumeur, le buveur et le conducteur aux excès de vitesse sont trop
souvent admirés : nous avons un des plus forts taux d’accidents
de la route d’Europe. Nous sommes aussi les champions européens
des barrages routiers : le producteur de primeurs, de bovins, de cochons ou
le chauffeur de poids lourds manifestent ainsi, en violant la loi, sans être
désapprouvés.
Dans le sport, le harcèlement sexuel est trop souvent considéré comme
une pratique normale. ([20]) D’autres enquêtes montrent que les
violences conjugales existent encore dans près d’un couple sur
dix et, ce, dans tous les milieux sociaux. ([21]) Il a fallu attendre les années
récentes pour que viols et incestes soient dénoncés et
condamnés après avoir été couverts par des silences
criminels.
11.2.2 Place encore limitée des femmes
La France n’a accordé le droit de vote aux femmes qu’en
1944, soit deux générations après la Nouvelle-Zélande,
l’Australie et la Norvège, une génération après
l’Allemagne, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, les États-Unis
et le Canada. Au Parlement, la place des femmes est bien plus limitée
qu’ailleurs. Voir le graphique 1 en fin de document.
Cependant, aux élections régionales de 1998, la place des femmes élues,
augmentant dans toutes les formations, est passée à 26 % contre
13 % en 1992. Dans les postes de direction de l’administration, la France
ne reconnaît également aux femmes qu’une place limitée. « Majoritaires
dans la fonction publique, les femmes, sont peu nombreuses dans les postes
de responsabilités. » ([22])
juin 1996
femmes
hommes
% *
Préfets
3
114
3
Ambassadeurs
9
148
6
Directeurs d’administration centrale
12
153
7
Recteurs
3
26
10
Grands corps
105
904
12
* % des femmes dans le total hommes + femmes
Ouverte aux filles en 1972, l’école Polytechnique n’en comptait
encore que 14 % en 1999. La promotion de l’éna sortie en 1978
comportait 18 femmes sur 158 élèves. Vingt ans après leur
sortie de l’école, aucune ne détient un poste prestigieux.
Qui ne se souvient, aussi, de la façon pour le moins inélégante
avec laquelle Alain Juppé, en novembre 1995, a remercié huit
des douze femmes qu’il avait nommées à des postes de ministres
ou de secrétaires d’état quelques mois plus tôt.
Lionel Jospin a, de son côté, admis devant le Parlement ([23]),
que, depuis que son gouvernement était en fonction, les nominations
en conseil des ministres avaient laissé fort peu de places aux femmes.
Dans les entreprises privées la situation des femmes n’est pas
meilleure. Une seule, Anne Lauvergeon est PDG d’une des cent plus grandes
entreprises françaises. Une recherche effectuée en 1996 a montré que
les femmes détenaient 6 % seulement des quelque 2000 postes principaux
des 200 plus grandes firmes françaises. Dans les entreprises moyennes
moins d’une femme sur dix est Pdg. Les écarts de salaires, à responsabilités
comparables, demeurent, en moyenne, sensibles. ([24])
On peut observer qu’en Europe du Nord, où la répartition
des revenus est la moins inégalitaire, la violence plus contrôlée
et l’environnement le mieux respecté, la place des femmes dans
la société est nettement plus large que chez nous. Moins la force
compte dans la cité et plus le droit est respecté, plus reconnue
aussi est la place des femmes. Celle-ci est bien un signe de l’évolution
des sociétés.
11.2.3 Une épargne conservatrice
Champion de l’épargne dans le Monde occidental — 15 % du
revenu disponible contre 5 % en Grande-Bretagne ([25]) — le Français
est, dans ce domaine aussi, plus conservateur que les Anglo-saxons, les Hollandais
ou les Suisses. Il a, longtemps aimé l’or, placement stérile
par excellence et qui, depuis plus de vingt ans, a eu des performances catastrophiques,
surtout si on les compare à celles des actions.
Les Français ont préféré les rentes au profit et
opté pour les investissements immobiliers ou fonciers, le livret de
caisse d’épargne et les contrats d’assurance vie. L’État
a favorisé ces derniers placements par des dispositions fiscales : ils
finançaient son déficit à un co⁄t d’ailleurs élevé (voir
au Chapitre 23 sur les retraites). Pendant très longtemps, seules les
grandes fortunes auront misé sur les actions ou plutôt : seules
les actions auront fait les grandes fortunes. ([26]) L’épargnant
français n’a misé sur la croissance et la prospérité des
entreprises, en achetant leurs actions, que de façon tardive et limitée.
Voir le graphique 2 en fin de document. En 1997 les ménages français
ont été vendeurs nets d’actions à hauteur de 5 milliards
alors qu’ils plaçaient 455 milliards dans l’assurance-vie
et près de 200 milliards sur leurs divers livrets ou plans. ([27])
11.2.4 Certains comportements évoluent
Le conservatisme et ces nombreux archasmes que nous venons de relever seraient
décourageants s’ils n’étaient susceptibles de se
modifier. Or, les très intéressantes enquêtes sur « Les
valeurs des Français » ([28]) montrent, précisément,
que de 1980 à 2000 de notables évolutions se sont manifestées.
Certaines sont bien connues. L’appartenance au catholicisme, déclarée
par 71 % des Français en début de période, ne l’était
plus que par 53 % à la fin, la pratique cultuelle au moins mensuelle
tombant de 18 à 12 %.
On n’est pas surpris non plus de voir que ceux qui avaient vingt ans
en 1968 ont, de plus en plus, misé sur le respect de l’autorité ;
lorsque les individus vieillissent certaines valeurs sont davantage prisées.
Mais le virage de cette génération a été particulièrement
fort. « Qu’il s’agisse du civisme en matière financière,
de la confiance dans la police ou dans l’armée ou de l’attitude à l’égard
de la fidélité conjugale le retour vers les valeurs traditionnelles
a été massif. » ([29])
A contrario, les personnes les plus âgées ont davantage admis
le divorce, l’avortement ou l’homosexualité que ne rejette
plus avec force qu’une minorité de Français. « Au
total, le rapprochement entre les âges est incontestable. » Il
est allé dans le sens d’une morale collective plus affirmée
et, en même temps, d’un plus grand libéralisme à l’égard
des comportements individuels.
La France est donc un pays dans lequel on constate, à la fois, des évolutions
sensibles et de fortes rémanences. Celles-ci apparaissent particulièrement
redoutables lorsqu’on examine le couple : état prégnant/individualisme
des citoyens.
11.2 État prégnant & individualisme
Dans un modèle traditionnel de société, l’impulsion
primordiale est censée venir d’en haut et non de la base. Elle
est relayée par les serviteurs de l’État qui occupent une
position privilégiée. « La France a intériorisé un
modèle d’une société qui a mis en son centre la
fonction publique. » ([30]).
11.3.1 L’État au centre et partout
À
la question, posée en 2000 dans quinze pays ([31]) : l’état
devrait-il dépenser plus au titre des services publics, quitte à ce
que les impôts augmentent, les Européens, pris globalement, se
sont partagé 50/50 %. 80 % des Britanniques ont répondu par la
négative mais 70 % des Français de façon positive.
Une enquête Sofres de septembre 1999 montrait que 80 % des Français
estimaient que l’état ne s’occupait pas assez de l’emploi
et 53 % pas assez de l’économie. Ils avaient été,
en majorité, favorables au blocage des loyers bien qu’il ait entretenu
la pénurie de logements. Les réflexes des Français les
conduisent à douter des vertus du marché et de la concurrence.
([32]) Bien que nous soyons un des premiers exportateurs au monde, les Français
doutent encore que l’ouverture des frontières soit, par solde,
un facteur positif. C’est sur la collectivité, toujours, que les
Français comptent pour disposer d’une bonne retraite, en acquittant
des cotisations obligatoires à un niveau plus élevé que
leurs voisins. Nous sommes l’un des rares pays où la culture fait
partie des missions de l’état et aucun état européen
ne s’est aussi impliqué que le nôtre dans la défense
du cinéma ou la promotion du théâtre.
Nos traditions expliquent aussi que nous ayons toléré que les
détenteurs du pouvoir politique et administratif, voire économique,
aient constitué une véritable caste (voir le chapitre 13, Une
nouvelle noblesse). Cette restauration n’a guère été guère
favorable, c’est le moins qu’on puisse dire, à l’épanouissement
de la démocratie. Il n’est pas étonnant que nos dirigeants
se soient accommodés d’une constitution qui limite si étroitement
les pouvoirs du parlement ; que dans notre vie politique le débat approfondi
soit rare et que les décisions ministérielles — les « mesures » — soient
l’essentiel. L’examen de la gestion de notre système social
(Troisième volet de notre site) montre que ces mesures sont, souvent,
peu convaincantes. Elles aboutissent, dans l’éducation nationale
ou au Ministère du travail par exemple, à un empilement de textes
(lois, décrets, circulaires) tel que les professionnels et les usagers
sont incapables de s’en pénétrer et, encore moins, de les
appliquer. Notre examen de la machine sociale confirme cette appréciation « à qui
profite l’ordre moral actuel ? à la fraction protégée
des classes moyennes et aux professionnels de la classe publique. » ([33])
Certes, des penseurs rappellent que « l’économie politique
classique a, de façon décisive, montré que la vie en société était
possible sans l’omniprésence d’un état absolu » ([34])
et on a vu — € 1115 — les interrogations formulées
par Martine Aubry ou Laurent Fabius. Mais lorsque l’un ou l’autre
est au pouvoir, la gestion colbertiste continue de plus belle.
L’Amérique, telle que la voit Tocqueville, est bien différente
: « partout où, à la tête d’une entreprise
nouvelle, vous voyez en France le gouvernement et en Angleterre un grand seigneur,
comptez que vous apercevrez aux États-Unis une association » (dans
la terminologie de Tocqueville, le mot association peut désigner des
entreprises dont le capital est partagé entre plusieurs). ([35]) Primauté de
l’État, faiblesse des corps intermédiaires et atomisation
des citoyens forment un tout. Or, la démocratie effective semble, au
contraire, résulter d’une multiplicité de médiations
entre les individus et la collectivité. La liberté et la résistance
au pouvoir abusif sont d’autant plus consistantes qu’elles reposent
sur l’entrecroisement d’une multitude de réseaux auxquels
les individus participent volontairement.
11.3.2 L’individualisme
Rousseau et la Révolution voulurent fonder une société égalitaire
et plus dynamique en détruisant les corps intermédiaires. « Il
importe qu’il n’y ait pas de société partielle dans
l’État. » ([36]) Il n’y eut plus « que l’intérêt
particulier de chaque individu et l’intérêt général. » ([37])
La Révolution mit à bas des institutions régionales hétéroclites
et, il est vrai, souvent moribondes : En 1791, la loi Le Chapelier supprimait
les corporations et interdisait les « coalitions » ; en 1810, le
code civil interdisait les associations de plus de vingt personnes. Il fallut
attendre la fin du XIXe siècle pour que les syndicats fussent autorisés.
«
Les Français n’adoptent un texte sur la liberté de s’associer
qu’en 1901, avec plus d’un siècle de retard sur des démocraties
plus affirmées telles que la Suisse, les Pays-Bas ou les États
Unis. Aujourd’hui l’Américain moyen consacre à la
vie associative dix fois plus de temps et d’argent que le Français
moyen. La raison de ce retard est en partie historique : ni le roi, ni la Révolution,
ni l’Empereur n’ont supporté l’idée même
de liberté associative » ([38])
Typiquement, Claude Bernard affirmait : « la médecine doit agir
sur des individus, elle n’est pas destinée à agir sur des
collectivités » ([39]) et, fidèle à cette ligne,
notre médecine, a été dispendieuse dans les soins prodigués
aux individus sans mener des actions de santé publique assez énergiques.
Ces citoyens qui n’ont conquis que tardivement le droit d’association,
l’exercent assez peu. Ils sont, notamment, peu syndicalisés y
compris dans les professions de santé dont le financement dépend
si largement de négociations avec la collectivité.
Le statut des fonctionnaires, fidèle, lui aussi, à Rousseau,
favorise l’individualisme. Ce dernier est un obstacle majeur à l’adaptation
de nos collèges à un public élargi et donc un facteur
essentiel de l’exclusion. (Voir le Chapitre 31 sur l’éducation.)
Par les méthodes qui sont les siennes, l’école encourage
l’individualisme des enfants. Adultes, ils seront des citoyens trop passifs à l’égard
de la collectivité.
11.3.3 Une société atomisée
Une enquête ([40]) indique que 13 % seulement des Français participent à une
association. Voir le graphique 3 en fin de document. Certes, chaque année
quelque 60 000 associations se créent (moins de 20 000 dans les années
soixante-dix) mais, si le nombre d’adhérents à une association
sportive et culturelle a augmenté, la participation aux associations
de parents d’élèves ou à des syndicats a diminué ou
stagné. 20 % seulement des parents participent aux élections
scolaires qui ne font d’ailleurs l’objet d’aucune information
nationale. A-t-on entendu un ministre de l’éducation nationale
encourager les parents à voter ? De leur côté, 6 % seulement
des étudiants parisiens participent aux élections de délégués
et moins de 1 % est inscrit à un syndicat d’étudiant. Quant
aux syndicats français de salariés, ils sont, désormais,
plus faibles que ceux de nombreux autres pays européens, eux-mêmes
souvent en déclin. La vigueur du syndicalisme a été liée
au monde industriel des grandes usines qui n’a plus la position centrale
qui fut la sienne. Seule la Cfdt est parvenue à faire progresser ses
effectifs. Voir le graphique 4 en fin de document.
Moins de 5 % des salariés du secteur privé et un peu plus de
9 % de ceux du secteur public sont syndiqués. Le tiers des effectifs
de la Cgt est concentré à la Sncf, à l’EdF-GdF, à la
Poste et à France-Télécom. La représentativité des
grandes fédérations s’est réduite et les négociations
se sont déplacées de la branche d’activité vers
l’entreprise voire les unités opérationnelles. Dans un
tel processus, le pouvoir des confédérations s’effrite.
([41]) (Ce point est développé au chapitre 22) Le nombre des
syndiqués dans les entreprises privées n’est pas très
supérieur au nombre de mandats électifs (délégué du
personnel, membres du comité d’entreprise). ([42])
La faible syndicalisation limite le recrutement des militants des partis politiques
de gauche qui venaient souvent du syndicalisme ; elle entraîne aussi
une vie associative ralentie que constate un membre de la CGT : « les
salariés du (secteur) public ont pris l’habitude de laisser l’appareil
mener le débat à leur place. » ([43]) Bref, la question
de la représentativité des syndicats est posée. Voir le
graphique 5 en fin de document.
On observera que, de leur côté, les patrons ([44]) ne sont pas
plus nombreux à participer à l’élection de représentants. à ces
faiblesses du syndicalisme s’ajoute la division. « Comme ministre
de la fonction publique, j’ai en face de moi sept fédérations
syndicales, qui sont en concurrence. » ([45]) Le monopole religieux et
l’anticléricalisme qui lui avait répondu ne sont plus de
notre temps, mais ces antagonismes ont provoqué dans notre vie syndicale
(et politique) des fractures qui ne sont pas encore réduites. Les syndicats
autonomes, souvent corporatistes, ajoutent à la complexité du
paysage et à la difficulté des négociations.
Ces syndicats faibles et divisés ont, en outre, assumé des missions
qui n’allaient pas d’elles-mêmes, comme la gestion des organismes
de la Sécurité Sociale et notamment de ses gigantesques caisses
maladie. (voir le chapitre 34 sur la Santé) Ils y ont trouvé des
avantages qui les ont détournés de missions de leur ressort et,
au premier chef, de la formation professionnelle, initiale et continue.
L’affrontement entre des dirigeants — dont beaucoup ont longtemps
rechigné au dialogue — et des syndicats évoquant trop souvent
des solutions radicales et irréalistes n’a pas été propice à l’étude
en commun des réformes. On a souligné ce handicap à propos
de la réorganisation avortée de Bercy. Il se manifeste aussi
dans les entreprises. « à Billancourt s’opposaient une bureaucratie
taylorienne et un contre pouvoir stalinien. » ([46]) La « lutte » aura
trop longtemps prévalu sur une cogestion du changement qui s’amorce
timidement.
Les cotisations des syndiqués n’assurent pas plus de 20 % des
budgets des confédérations. Le reste vient de subventions et
d’aides venant de comités d’entreprise tels que celui d’EdF,
des organismes de la Sécurité Sociale ou de certaines caisses
de retraite mais, surtout, de l’état. Dès lors, les organisations
syndicales dites représentatives ont d⁄ « à la puissance
publique l’essentiel de leurs ressources, à travers des milliers
de mises à disposition dont elles bénéficient et leurs
troupes elles-mêmes qu’elles recrutent essentiellement dans le
secteur public. » ([47]) Syndicats et état ont ainsi largement
partie liée dans une parodie du pouvoir qui assure le confort des acteurs
mais n’a plus grand chose à voir avec les réalités
sociales.
La faiblesse du syndicalisme est une des manifestations de celle, plus générale
des contre-pouvoirs ; les tendances de notre société et de notre état
a l’autocratisme en ont été confortées alors que
le mouvement du monde allait dans le sens opposé.
[1] René Rémond, Religion et société en Europe,
Seuil, 1998.
[2] Marc Fumaroli.
[3] Marcel Gauchet, Croyances religieuses, croyances politiques, Le Débat, mai-aout 2001.
[4] Voir, notamment, Hannah Arendt, Essai sur la Révolution, Gallimard, 1967.
[5] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, GF-Flammarion, Paris 1981
[6] Alexis de Tocqueville, op.cit.
[7] François Furet, préface de la Démocratie en Amérique, op.cit.
[8] François Furet, ibidem.
[9] Marcel Gauchet, op. cit.
[10] Edwy Plenel, Secrets de jeunesse, Stock, 2001.
[11] Dominique Strauss-Kahn, Le Monde 12 déc. 1995.
[12] Jean-Paul Jacquier, secrétaire national de la Cfdt, échanges et projets, mars 1992.
[13] Martine Aubry, Le choix d’agir, Albin Michel, 1994.
[14] Laurent Fabius, Le Monde, 23 février 2000.
[15] Jean-Louis Bourlanges, Commentaire, printemps 1998.
[16] Geert Hofstede, Vivre dans un monde multiculturel, Ed. d’Organisation, 1994.
[17] Roger Fauroux, L’éducation, générations perdues ? in Roger Fauroux et alii, Notre état, Robert Laffont, 2001.
[18] Jean Gandois, ancien Président du Cnpf (Medef).
[19] Thierry Bert, la réforme de Bercy, in Roger Fauroux et alii, Notre état, Robert Laffont, 2001.
[20] Le Monde, 28 mai 2000.
[21] Enquête du secrétariat d’état aux droits de la femme, décembre 2000.
[22] Anne-Marie Calmou, Rapport au ministre de la fonction publique, février 1999.
[23] 16 février 1999.
[24] Insee première, n¡801, ao⁄t 2001.
[25] Ocde, 2000.
[26] Thomas Piketty, Les hauts revenus en France au Xxe siècle, Grasset, 2 001.
[27] Bipe – Crep pour l’Afb, mai 1999.
[28] Sous la direction de Pierre Bréchon, Armand Colin, 2001.
[29] Pierre Bréchon, op.cit.
[30] Jacques Lesourne, Commentaire, printemps 1998
[31] Angus Reid, The Economist, 18 mars 2000.
[32] Michel Br⁄lé, Sociétal, 4e trimestre 2 001.
[33] Pierre-Patrick Kaltenbach, Tartuffe aux affaires, Les éditions de Paris, 2000.
[34] Jean-Paul Fitoussi et Pierre Rosanvallon, Le nouvel âge des inégalités, Seuil, 2000.
[35] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, GF-Flammarion, Paris 1981.
[36] Jean-Jacques Rousseau, Le contrat social.
[37] Marcel Gauchet, op.cit.
[38] Pierre-Patrick Kaltenbach, auteur de Associations lucratives sans but, Deno‘l, 1995.
[39] Claude Bernard, Pensées, notes détachées.
[40] Credoc — Diises, Enquête sur la vie associative, décembre 1998. Personnes âgées de plus de 18 ans.
[41] Bernard Brunhes, Sociétal, 3e trimestre 2000.
[42] Hubert Landier, Sociétal, 3e trimestre 2000.
[43] William Jacquillard, congrès de la CGT, février 1999.
[44] Taux d’abstension aux élections prudh’homales de décembre 1997 : 65 % chez les salariés, 79 % chez les patrons.
[45] M/Lamassoure, 1996.
[46] Daniel Mothé, ancien ouvrier à Billancourt, Esprit, février 1990.
[47] Yves Cannac, Chère puissance publique, Sociétal, septembre 1998.